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11/11/2013

Sans-Papiers. Pour lutter contre les idées reçues

Sans-Papiers. Pour lutter contre les idées reçues

 

p430_ph21_sans_papiers.jpgPetit livre militant proposé par le mouvement Utopia, « mouvement politique de gauche, altermondialiste et écologiste », pour faire le point sur la question des sans-papiers en réfutant, brièvement et de manière didactique, quinze « idées reçues » sur le sujet. Bref et subjectif rappel pour les bons élèves de quelques uns de ces préjugés et autres lieux communs, partis pris hostiles ou paresses de la pensée. : « la France ne pourrait accueillir toute la misère du monde » ; « l’immigration coûterait chère au porte monnaie national et notamment à son budget social » ; « régulariser constituerait un appel d’air dans lequel s’engouffreraient tous les déshérités de la terre (africaine s’entend)» ; « l’immigré quand il ne prend pas le travail des nationaux fait monter la courbe des demandeurs d’emplois » ou encore, « l’Aide publique au développement versée par les pays développés suffirait aux pays en voie de développement », etc.

La plupart des objections ici apportées à cette doxa anti-immigrée sont connues : ainsi, ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent mais bien celles et ceux dotés du nécessaire pécule et outil intellectuel. A propos du coût de l’immigration, les auteurs citent deux études sur l’Espagne et la Grande Bretagne (déjà présentes dans le dernier livre de Michèle Tribalat qui n’est pas une « immigrationniste ») et une autre de la Banque mondiale qui tendent à montrer que les immigrés rapportent. On peut aussi faire référence à la récente étude sur les coûts de l’immigration pour l’économie nationale dirigée par Xavier Chojnicki de l’université de Lille pour le compte du ministère des Affaires sociales.

Sur le contrôle des frontières et les expulsions, les auteurs dénoncent le coût d’une politique et son inefficacité : malgré les efforts des gouvernants, les flux continuent et la main d’œuvre immigrée reste indispensable à plusieurs secteurs de l’économie. Qui plus est - et tant qu’à faire - une main d’œuvre sans droits génère moult profits à des entreprises dont la délocalisation est peu ou pas envisageable. Comme il existe un lien étroit entre les stratégies déployées par les migrants et les politiques gouvernementales, les conditions administratives et juridiques, Utopia propose de substituer une politique d’ouverture des frontières à près de quarante ans d’obstacles mis à la circulation des migrants. Selon le mouvement, l’ouverture donnerait la possibilité aux migrants de pouvoir entrer et sortir du territoire national et, ainsi, maintenir des liens étroits avec le pays d’origine. Le retour pourrait être envisagé plus sereinement - et de citer une étude de l’OCDE selon qui, 40% des migrants retourneraient chez eux dans les cinq ans qui suivent leur arrivée.

Le souci de s’appuyer sur les travaux de chercheurs reconnus (Fassin, Héran, Terray, Weil…) et les études d’organismes tels l’OCDE ou la Banque Mondiale ne parviennent pas à refreiner, ici ou là, quelques envolées militantes. A trop vouloir bien faire, on prend le risque aussi de substituer une doxa à une autre. Ainsi, on se demande d’où est tirée cette statistique selon laquelle « les pays du Nord n’accueillent que 20% des flux migratoires mondiaux »(1). Même mou dubitative quant à cette assertion : « les migrants représentent seulement 5,6% de la population en France »(2). Quid aussi de cette nouvelle  tarte à la crème qui court les couloirs et les colloques selon laquelle la liberté de circulation serait un « droit ancestral » et la migration consubstantielle à l’espèce. Alors certes, l’homme n’a cessé de marcher depuis son lointain berceau africain, mais à bien y regarder les migrations dans le monde ne concernent que 218 millions de personnes soit … 3,1 % de la population mondiale. Le droit de circuler ? Oui, mais peut-être et surtout le droit de pouvoir vivre chez soi. Ici, Utopia cède à « la victimisation de l’Occident » et dénonce pêle-mêle les séquelles de la colonisation plutôt que d’ « aide », il préfère parler de « restitution »), les injustices du système économique mondial, et les inconséquences de nos comportements individuels en tant que consommateur ou électeur etc. Tout n’est pas faux, mais on en oublierait les responsabilités des Etats et des élites politiques des pays en voie de développement. On en oublierait aussi ces militants démocratiques du Sud qui demandent des comptes à des dirigeants en place parfois depuis près de cinquante ans d’indépendance…

En fin d’ouvrage, Utopia donne une liste de dix mesures pour une réforme des politiques de co-développement et une autre, contenant treize propositions, pour une autre politique d’immigration. Au cœur de cette dernière figure la régularisation sans conditions de tous les  immigrés sans-papiers. A sa sortie, veille d’un rendez-vous électoral, ce fascicule s’adressait pour l’essentiel à la « gauche ». Aujourd’hui, on lendemain de la victoire des socialistes, l’apostrophe demeure d’actualité. Le débat reste ouvert…

1- Selon le PNUD sur les quelques 214 millions de migrants internationaux dans le monde en 2009, 37% partaient d’un pays pauvre vers un pays riche et 60% se sont déplacés entre pays riches ou entre pays pauvres.

2- En 2006, il y avait 5 millions d’immigrés en France métropolitaine soit 8,2 % de la population française (INSEE). Selon une récente étude de l’Ined qui, comme l’ONU définie un immigré comme une « personne née dans un autre pays que celui où elle réside » (incluant donc les Français nés hors de France), la France compterait 6,7 millions d’immigrés soit 11% d’immigrés.

 

Préface de Danielle Mitterrand, édition Utopia, 2010, 78 pages

 

28/10/2013

Des Bédouins dans le polder. Histoires tragi-comiques de l’émigration

Fouad Laroui

Des Bédouins dans le polder. Histoires tragi-comiques de l’émigration

 

fouad_laroui-nancy_2011.jpgVoici un livre formidable. Oui ! oui ! formidable. Bien sûr Fouad Laroui est connu comme auteur, celui notamment qui a commis Les Dents du topographe, Méfiez-vous des parachutistes et autre Maboul et qui a publié chez Julliard, Une année chez les Français (nous y reviendrons). Ces Bédouins dans le polder est paru en 2010 et nous conte, à travers 1001 histoires, les heurs et malheurs des enfants du Rif transplantés dans le pays de la Tulipe, ou le pays de Béatrix comme se plait aussi à le désigner le malicieux auteur.

Livre formidable donc et d’abord par le ton et le style : tout y est charmant, espiègle, le rythme sautillant, le bon mot court de page en page, l’humour élégant, moqueur et même railleur. Pour nous entretenir d’immigration, d’identité, de différence culturelle, de religion, d’hospitalité… et de tant d’autres choses sérieuses et parfois graves, Fouad Laroui a trouvé le ton qui convient pour moucher les vaticinateurs de mauvais augures et les gardiens autoproclamés des temples de la pureté et pour en dire plus et mieux sur ces sujets que de doctes et sourcilleux experts, de prétentieux folliculaires et autres ratiocineurs cacophoniques adeptes du chiffre-roi.

Ce batave d’adoption manie la légèreté à la française comme pas deux, à moins que ce natif d’Oujda soit aussi maître dans l’humour à la sauce marrakchie. Qu’importe, avec cette écriture, Fouad Laroui embarquerait son lecteur pour n’importe quelle virée, littéraire s’entend.

Mais voilà, ici, Fouad Laroui se penche sur ses frères en exil : ces « bédouins » marocains qui, tant bien que mal, font leur trou en terre batave. Et ces dizaines d’ « histoires tragi-comiques de l’émigration » sont chacune relatées à la façon d’une fable, qui, à l’instar des histoires de La Fontaine, se referment sur un enseignement, moral ou pratique, toujours empreint de bon sens.

Fouad Laroui rapporte des scènes tirées du quotidien : l’irruption tapageuse de jeunes dans un compartiment de train ; la difficile et souvent tartuffarde expérience du jeûne au mois de ramadan ; quelques moments choisis de deux ou trois procès ; un étonnant conseil municipal ; quelques expériences footballistiques ; une demande de subvention pour l’ouverture d’un hammam culturel ; des test ADN à la sauce hollandaise, l’arrestation à potron-minet d’un (heureux) sans papiers ; la recherche d’emploi d’un « jéroboam ambulant », entendre une femme voilée de pied en cap ; un étudiant qui sur les banc de l’université entend réintroduire la part des anges dans l’écriture de l’Histoire ; ou encore l’ouverture d’une auto-école pour femmes musulmanes au grand dam de la gent masculine et machiste,  pedzouille du volant et oublieux de  « l’épouse du Prophète ; Khadija, [qui] dirigeait elle-même sa caravane à travers le désert d’Arabie. Et qui peut mener cent chameaux peut bien conduire une quatre-chevaux, non ? »

Autant d’historiettes, vécues, entendues ou lues, pour évoquer le dialogue entre générations, les chocs, plus ou moins « doux », des cultures, l’ignorance qui gagne sur le souci de se mieux comprendre, la bêtise des uns et la méchanceté des autres (et vice versa), la psychologie des peuples où comment la trop grande modestie des Hollandais a du mal à séduire les fiers enfants de l’Atlas, la liberté de l’individu et la sujétion au groupe, une jeunesse dynamique, en quête de réussite et de reconnaissance, parfois délinquante mais toujours arbitre des élégances. Il est aussi question de l’arabisation à la mode égyptienne, de l’islamisation version wahhabite, de la radicalisation des jeunes d’origine marocaine et du trop-plein de religion dans la vie publique hollandaise où comment les musulmans servent aussi de cheval de Troie aux zélés adeptes de la croix.

L’écrivain, par ailleurs économiste, ici chroniqueur du quotidien, marocain d’origine, hollandais d’adoption, ravive l’ego du coq gaulois et requinque son cocorico : partisan lucide de la laïcité, Fouad Laroui se montre contempteur du « multiculturalisme » aux côtés de Lilianne Ploumen, « la patronne du parti socialiste PVDA », et peut-être, aujourd’hui d’Angela Merkel.

« Formidable », oui ! c’est-à-dire selon l’étymologie du mot « qui inspire de la crainte » car ces badinages littéraires pourraient aussi agacer et peut-être inquiéter bien des empêcheurs de vivre ensemble.

 

Edition Zellige, 2010, 144 pages, 17,50 €

 

16/10/2013

Salaam London

Tarquin Hall

Salaam London

 

8627f328-55b4-4e78-872c-b6f154adf4ff.jpgDans Salaam London, le journaliste et globe-trotter Tarquin Hall brosse une formidable fresque historique, sociologique et humaine d’un quartier : Brick Lane. Ce East End londonien accueille, depuis des siècles, des hommes venus d’ailleurs : des huguenots français au XVIIe et XVIIIe siècle, des Juifs et des Irlandais, plus tard des migrants chinois, éthiopiens, flamands ou allemands avant de devenir ce « Banglatown » où se sont installés des immigrés asiatiques, bangladais, afghan ou indiens… Brick Lane, c’est aujourd’hui l’univers des  cockneys qui se métisse, le monde ouvrier londonien gagné  (envahie ?) par ces « New East Enders », ces citadins branchés ou yuppies sorte de bobos version british. Certes, ces altermondialistes, artistes et autres trublions anti-autoritaristes firent monter le prix de l’immobilier mais leur l’arrivée « s’accordait, selon l’auteur, avec l’esprit de l’East End ».

De retour de reportage à l’étranger, sans le sou, pris à la gorge, Tarquin Hall n’a d’autres solutions que de louer, à ce sympathique roublard de Mr Ali, une mansarde pourrie dans ce foutu coin à la réputation sulfureuse. Lui, le natif de West End, se retrouve tel « un immigrant au sein d’un paysage étrange et inconnu ». Il y restera une année. Douze mois qui lui serviront à réaliser un tour de force : écrire l’histoire d’un quartier, en décrire le quotidien, percer les contradictions, les failles, parfois intimes, des uns et des autres, dresser le tableau des préjugés et des racismes. Il y croise des anciens qui, pleurant le temps perdu, se laissent gagner par quelques aigreurs funestes ; il y rencontre les nouveaux arrivés, ces « ombres » - « Umbra sumus », « nous sommes des ombres » disaient déjà les Huguenots réfugiés - brinquebalées entre un monde qui s’éloigne et un autre encore incertain.

« Je frissonnais à la pensée de rester coincé dans Brick Lane pour toujours » écrit Tarquin Hall, illustrant ainsi, le fait que son regard ne cède jamais à une sorte de romantisme social béat, d’exotisme de pacotille, d’angélisme xénophile. Il ne cache rien des violences vues, des conflits entre bandes, des chausse-trappes et des trafics, des dealers et de la drogue, du communautarisme qui rejette l’autre et étouffe l’identique, du machisme, de la « mafia des mollahs », du proxénétisme et de la traite des jeunes femmes d’Europe de l’Est… Pour autant, il a appris à aimer ses nouveaux et improbables voisins.

Citant  Roy Curtis (East End Passport) pour qui « (…) L’East End n’est pas simplement un lieu, ce sont des gens », Tarquin Hall donnent à rencontrer quelques figures du lieu : Mrs Cohen, la vieille locataire qui déteste les Irlandais ; l’Afghan, Gul Mohammad parti à la recherche de son jeune frère ; les deux Sasa, kosovars albanais ; Naziz qui a trouvé dans la littérature une « bouée de sauvetage » ; les Mendel et leur fiston qui a « trahi » la famille et les siens en épousant une goy ; Gullum, l’East Ender bangladais ; Wiil Waal, le Somalien ; Salah, le Kurde ; Les Francis, couple de cockney (presque) pur sucre ou encore Aktar, l’anthropologue bengali en quête d’une introuvable pureté britannique. Dépité et même furieux de découvrir que le mélange est universel y compris chez ces insulaires idolâtrés, il enrage contre la fumisterie de ces autochtones au sang mêlé. Ainsi, Chaucer, « le père de la littérature anglaise » serait d’origine française, Defoe, un brin flamand, Joseph Conrad s’appelait en fait Teodor Józef Konrad Korzeniowski … même le grand Churchill aurait du sang cherokee dans les veines par sa mère américaine. La cuisine britannique beigne elle aussi dans le multiculturel jusqu’au Fish and chips national qui serait un mixte d’origine française et juive. Quant aux emprunts linguistiques de la langue anglaise, il ne veut même plus s’y attarder !

Car Tarquin Hall titille l’identité de ses concitoyens, les (fausses) certitudes des aînés et les bricolages des jeunes de Brick Lane, à l’image de la fille de Mr Ali. Et, quand Anu, sa fiancée indienne, débarque, ses illusions sur l’Angleterre se brisent sur le mur de la pauvreté, de la solitude et de l’anonymat. Difficile de surmonter les différences culturelles, dans une société où « les bonnes clôtures font les bons voisins »… Voilà qui a de quoi refroidir le plus anglophile des immigrés. Les voies de l’intégration étant impénétrables, peut-être que « les Anglais savent que s’ils se montrent trop amicaux et rendent la tâche trop facile aux autres, ceux-ci pourraient avoir l’horrible idée de rester étrangers »…

Salaam London est un récit éclairant et subtil, souvent délicieux quant il donne à sauter les frontières sans jouer aux touristes gogo, baba et insouciant de l’autre et du lendemain. Au fil des pages voguent quelques effluves de mince pie de Noël et autres alléchant kheer, biriyani, chaat ou rajma. Les ombres d’Hugh Massingham, de Jack London, de Shakespeare, d’Israël Zangwill, le « Dickens juif » traversent les rues de l’East End et celles d’Isaac Rosenberg ou de Bernard Kops hantent encore les murs de la bibliothèque de Whitechapel, « l’université des pauvres » de ce quartier londonien.

 

Traduit de l’anglais par Jacques Chabert, Gallimard, Folio, 2010, 481 pages

 

10/10/2013

Monsieur Ki. Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps

Koffi Kwahulé

Monsieur Ki. Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps

AVT_Koffi-Kwahule_9804.jpegUn masque africain, une tête de singe sur un corps de chien, qui se baguenaude en plein après-midi dans un immeuble de la rue Saint Maur à Paris c’est le « déconnement » absolu - version africaine. Le « déconnement » des Anciens d’un village-fou qui ont expédié ledit masque pour rappeler quelque fils dudit village à sa tradition et à ses obligations envers « l’Ancêtre-à-tête-de-cynocéphale »... Contre son gré, cela va sans dite, pour cet homme, le seul du village-fou, qui n’était pas un déconnard…

Mais quid aussi de ces lettres, tout en remontrances et en accusations imaginaires, expédiées régulièrement par un voisin irascible, maître es procédure et jargon juridiques, à une modeste concierge parisienne  qui n’en peut mais ? N’est ce pas, là itou, une forme de « déconnement » ? A la sauce française ou moderne cette fois.  Cette pauvre femme, qui a acheté à crédit une petite maison en Ardèche pour ses vieux jours, doit aussi se coltiner ce voisin… Le « déconnement » est absolu, universel et ses formes impénétrables.

Dans cet immeuble de la rue Saint-Maur, un immigré africain vient d’emménager. Dans la chambre de bonne qu’il loue, l’ancien locataire, celui que la concierge appelle « Monsieur », a laissé en évidence des enregistrements audio sur une bande magnétique.  Une sorte de testament sonore dans lequel il y raconte son histoire. « Monsieur » était étudiant, venu en France pour y poursuivre ses études, avant de retourner dans son pays pour y faire profiter les siens de ses lumières acquises en exil. Entre deux crises d’asthme, « Monsieur » s’adresse à un certain « Monsieur Ki », personnage imaginaire ou masque, peu importe… Il lui raconte les histoires du village Djimi, ce village tellement fou que juge et administration ne veulent plus en entendre parler. Il parle du chasseur et de son chien Pelé, des matchs de foot entre les jeunes du village et ceux du voisinage, du centenaire qui portait sa mort autour du cou... Les personnages du village sont plutôt cocasses. Il y a le lubrique Dynamo, le furieux Tétanos, Anaconda-douze au « bangala » d’exception ou le francophile « Aléman » et sa femme « Gestapo » capable de « bordéliser » une atmosphère en moins de deux. Entre deux histoires, le lecteur se voit gratifier de quelques références ethnographiques, de récits sur les mythes, la cosmogonie et les croyances de ces villageois d’un genre particulier pour qui la mort est une défaite et le suicide une trahison..

Cette déconcertante « rhapsodie parisienne » swingue entre mythes et croyances africaines d’une part, folie paranoïaque et procédurière d’un citoyen lambda du XXIe siècle d’autre part. Mythe et croyances collectives ici, procédure et individualisme là, aliènent tout autant les âmes de nos contemporains.

Déconcertante (et enthousiasmante) aussi par sa forme, originale, qui mêle les récits, les registres et les styles, malaxant la langue française, l’irrigant de trouvailles, de mots et de néologismes inventés ailleurs…

Il y a d’un côté le poids écrasant du groupe et de l’autre la solitude version occidentale. « C’est un monde de cinglés ici. Et on a vite fait de rentrer dans le rang, de devenir « dingue » (…) ». Le racisme ? « c’est comme l’hiver on ne s’y habitue pas ». « Monsieur » ne voyait personne. Ne parlait à personne. Sauf à Sue Helen, la fille de la concierge.

« Je ne cours pas après un destin ! Je n’ai envie d’aucune prédestination ! » confie l’ancien locataire à Monsieur Ki. Pour échapper aux obligations, pour ne pas « être mangé en sorcellerie » et ne pas, à son tour, devenir un masque, devra t-il se réfugier dans la mort ou utiliser les ruses du métissage ? Et cela sera-t-il seulement suffisant… ?

Comme une brume matinale, le tragique plane sur cette rhapsodie aux accents bouffons et aux airs légers. Après Babyface (paru en 2006 chez le même éditeur), il s’agit là du deuxième roman écrit par Koffi Kwahulé, Ivoirien né en 1956, installé à Paris, et auteur de plus d’une vingtaine de pièces de théâtre.

 

Gallimard, collection continents noirs, 2010, 146 pages, 16€

 

01/10/2013

Roms et Tsiganes

Jean-Pierre Liégeois

Roms et Tsiganes 

AVT_Jean-Pierre-Liegeois_9821.jpegAinsi les quelques 15 à 20 000 Roms Roumains et Bulgares qui se baguenaudent dans le pré carré national, qui survivent dans des campements insalubres, sont devenus l’objet de toutes les attentions sécuritaires. Voilà un petit livre bien utile pour dépasser les gros titres de la presse et les gros mots des responsables politiques, pour aussi mesurer le poids des préjugés qui traînent dans la tête de chacun. Jean-Pierre Liégeois est un spécialiste, auteur de dizaines de livres, rapports, conférences et autres articles sur le sujet. Fondateur en 1979 du Centre de recherches tsiganes de l’université Paris-Descartes, qu’il a dirigé jusqu’en 2003. C’est dire s’il est à son affaire ici. Le souci de l’exhaustivité bute sur les rigueurs de la collection : en un centaine de pages, le lecteur est gratifié d’une somme d’informations indispensables pour trouver son chemin dans le dédale d’un sujet aux ramifications multiples. Pourtant, il aurait peut-être accepté d’échanger quelques éclairages généraux et perspectives historiques pour saisir ce qui fait le quotidien de ces Roms et Tsiganes, objet aujourd’hui de toutes les attentions, bonnes ou mauvaises. Ce n’est là qu’un léger bémol à propos d’un livre dont les atouts sont nombreux, et pas seulement parce que les Roms sont au cœur de l’actualité française et européenne depuis bientôt une vingtaine d’années.

Jean-Pierre Liégeois livre tout ce qu’il faut savoir (ou presque) sur ces Roms et autres  Tsiganes. Une centaine de pages donc pour essayer de chasser de nos esprits ces préjugés qui font des Roms des voleurs, des délinquants, des adeptes de la sorcellerie et autre diablerie, des mendiants dont les grosses cylindrées - qui tractent de belles caravanes comme disaient il y a quelques années un autre ministre - inoculent le virus de la suspicion chez les bonnes gens.

Des préjugés aux persécutions, il n’y a qu’un pas, et l’histoire, de ce point de vue, ne fut pas mauvaise fille pour ces populations arrivées en Europe à la fin du XIIIe siècle. Les Roms furent enfermés, réduits en esclavage au XVIIIe siècle dans les principautés roumaines de Moldavie et de Wallachie, internés sous Vichy ou exterminés dans les camps nazis. Ce génocide coûta la vie à 500 000 d’entre eux et reste peu présent dans les mémoires ; mémoire rom exceptée… Expulsés, les Roms furent chassés au Moyen-âge comme des animaux, rejetés au fil des siècles. Il y a peu, c’est au nom de la « purification ethnique » qu’ils furent pourchassés en Ex-Yougoslavie et, par les temps qui courent, ils subissent des politiques d’exclusion globale et planifiée… A ces politiques d’élimination physique et/ou géographique, se substituèrent des politiques d’assimilation ou d’ « inclusion ». Mais l’auteur en montre les ambiguïtés : in fine, elles visent à faire disparaître des cultures classées comme déviantes, marginales et sources de troubles sociaux. Tout est bon pour rejeter l’autre… Voir sur ce point le roman de Marc Trillard, De sabres et de feu (Le Cherche midi 2006).

Jean-Pierre Liégeois remonte loin, en Inde, pour retrouver la trace de ces communautés dont les premières familles apparaissent en Europe à la fin du XIIIe siècle. Roms, Tsiganes, Gitans, Gypsis, Gens du Voyage, Bohémiens, Manouches… les appellations varient pour désigner des groupes qui, pour avoir des origines communes, n’en constituent pas moins des communautés diverses, différentes, appartenant à une « mosaïque », un « kaléidoscope » où les parties, solidaires en tant que membres d’un tout, n’en affirment pas moins pour autant leur spécificité. Le terme « Rom » acquit sa légitimité en 1971, à l’issue du premier congrès mondial des Roms. Il marque l’émergence sur la scène politique de ces groupes diversifiés et trouve son origine dans la langue tsigane, le romani, elle-même dérivée du sanskrit. Aujourd’hui le terme « rom », de plus en plus souvent employé, marque l’émergence sur la scène politique de ces groupes diversifiés. Si le mot ne recouvre pas l’ensemble des groupes, les Roms d’Europe de l’Est et d’Europe Centrale constituent les groupes majoritaires. Intérêt politique, intérêt démographique, l’autre critère permettant d’expliquer cet engouement tient au fait que « rom » est une dénomination de l’intérieur (endomynie) à la différence des autres désignations, souvent chargées en préjugés, données de l’extérieur (exomynie).

Avec des estimations variant de 8 à 12 millions, les Roms forment aujourd’hui la plus importante minorité d’Europe. On en compterait entre 1,8 millions et 2,4 millions en Roumanie, entre 1 et 2,5 millions en Turquie et entre 450 000 à 900 000 en Russie. En France, on estime cette population comprise entre 300 000 et 400 00 personnes. La grande majorité est de nationalité française. En 1812, les hommes, les femmes et les enfants tsiganes furent fichés dans un carnet anthropométrique obligatoire. Ces fiches serviront utilement à  la police de Vichy. La loi de 1969, toujours en vigueur, aménagea, plus qu’elle ne supprima, la loi de 1812 : les carnets de circulation se substituant aux carnets anthropométriques. Elle oblige par ailleurs les tsiganes à une présence d’au moins trois ans dans une commune pour être rattaché à une liste électorale et jouir du droit de vote…  Le droit commun impose seulement six mois aux autres Français. C’est dans les années 70 que l’administration française créa le néologisme « Gens du voyage » bien plus réducteur et bien moins poétique que « les fils du vent » de la fin du XIXe siècle.

Jean-Pierre Liégeois s’efforce de dégager les spécificités culturelles tsiganes du folklore et de l’exotisme dans lesquels, non sans ambiguïtés, on voudrait les maintenir. Quant aux approches paternalistes ou technocratiques, elles tendent, elles, à gommer la culture des Roms pour réduire leur mode de vie à un problème social ou une déviance. Langue, organisation sociale, système de valeurs, règles de solidarité… sur tous ces points, l’auteur s’applique à fournir quelques repères.  De ce point de vue, la mobilité n’est pas nécessairement consubstantielle à la culture rom : elle est une forme d’adaptation car « ce sont les persécutions dont les Tsiganes sont l’objet qui les amènent à fuir ». Sait-on d‘ailleurs qu’en moyenne, 80% environ des Roms européens sont sédentarisés ?  Des raisons sociales et économiques peuvent aussi présider à cette mobilité qui permet alors de travailler, de rencontrer d’autres groupes, d’établir des liens (mariages, échanges, informations…), d’entretenir aussi sa spécificité par rapport aux groupes croisés. « Si le nomadisme n’est ni le produit ni le producteur  de la culture tsigane, il apparaît que les deux sont liés, notamment parce que les communautés tsiganes, par choix ou par obligations, ont toujours du prendre en compte la mobilité dans leur style de vie. »

Les Roms sont les minorités les plus discriminées d’Europe. Réduire, comme on le fait souvent en France, la question rom à un problème migratoire c’est omettre ces discriminations voir les violences dont ils sont victimes dans les pays de départ (en Roumanie notamment). Les Roms, comme citoyens européens, ont le droit de circuler à l’intérieur de l’espace Schengen. Ils le font. Mais comme ils ne disposent pas du droit à l’emploi, ils sont, comme en France ou en Italie, renvoyer chez eux, manu militari ou avec leur consentement. Renvoyés parfois au casse-pipe. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, ces expulsés sauront emprunter les routes que les ont conduits en France ou ailleurs. Pourtant, la lutte contre les discriminations et pour le respect des droits des minorités roms constitue un des critères à respecter pour les pays candidats à l’adhésion à l’Union européenne. Une condition que l’on s’arrange pour remplir avant d’entrer et avec laquelle on prend quelques libertés une fois la porte refermée derrière soi…

Autre ambiguïté que dénonce Jean-Pierre Liégeois : les politiques menées vis-à-vis des Roms. Après les phases d’ « expulsion », de « réclusion », d’ « inclusion », pour Jean-Pierre Liégeois nous serions entrés depuis quelques années dans une phase d’ « indécision ».  Ce moment d’incertitude n’est en rien le prélude à une « innovation » en matière de politique : qu’il s’agisse de la prise en compte des caractéristiques culturelles des Roms, de la question de leur citoyenneté ou de l’accès à l’éducation, rien ne permet d’entrevoir des innovations contribuant à lutter contre les discriminations et ce, malgré les recommandations de nombres d’organismes et associations européens. Les derniers événements pourraient même laisser à penser qu’une « réactivation du rejet » des Roms et autres Gens du voyages se profile, réduisant à zéro toutes les avancées observées ces dernières années.

Pourtant, au cœur de ce formidable projet de construction d’un espace européen, ouvert aux différences, aux minorités et aux mobilités, à l’heure aussi de la mondialisation, de l’émergence des identités « rhizomes » et du questionnement des identités « racines »,  les Roms seraient porteurs d’un savoir et d’une expérience uniques qui pourrait servir à leurs contemporains parfois déboussolés. Pour l’auteur, « l’analyse de la société tsigane est une analyse de la permanence à travers l’éphémère ». Renversant les perspectives, Jean-Pierre Liégeois avance que dans « le mouvement de circulation mondiale » les Roms, « mobiles et minoritaires »  auraient une « longueur d’avance » qui pourrait profiter à tous. Une façon de décentrer le regard et d’aérer quelques esprits encrassés par des préjugés identitaires d’un autre temps. Il faut le souhaiter. 

 

La Découverte 2009, 125 pages, 9,50€

16/09/2013

Antoine et Isabelle

Vincent Borel

Antoine et Isabelle

 

567807_sans-titre.jpgUne discussion ouvre le livre. Le narrateur – et auteur - se coltine un imbécile, professionnel des médias, qui, expérimentant sans doute ses capacités à « faire le buzz » (ou ramdan en bon français), prétend que les camps de concentration n’ont jamais existé... Après le diner, Michel Ferlié, l’hôte et patron de ses commensaux, resté silencieux durant la passe d’armes, confie au narrateur quelques secrets sur l’origine de sa fortune, héritage d’une dynastie d’industriels lyonnais, Les Gillet. La famille de Michel était dans la chimie. Les gaz rapportèrent gros à ses aînés ; l’ypérite des champs de bataille de la Première guerre mondiale et le Zyklon B des camps d’extermination de la Seconde.

Vincent Borel écrit alors et croise l’histoire des deux familles, celle du narrateur-auteur et celle de Michel. Le récit court de 1917 à 1949. Antonio et Isabel sont les grands parents du narrateur. Quant aux Gillet, ils comptent trois frères, Edmond et son épouse Léonie,  l’héritière des filatures Motte de Roubaix, Paul et Charles.

Avec Antonio et Isabel défilent l’exode rural, depuis Garrucha en Andalousie pour elle, et Miravet en Catalogne pour lui, l’arrivée à Barcelone, la misère, l’exploitation et le mépris du patronat barcelonais, l’éveil politique et l’engagement d’Antonio en faveur de la République. Aux succès électoraux répondra le pronunciamiento franquiste. Avec un luxe de détails, qui collent au plus près du quotidien de ses personnages, Vincent Borel raconte l’histoire de l’Espagne et de la « guerre incivile » dans la Barcelone des années 20 et 30. Aux atrocités de la guerre succédera l’exil vers une France où, en 1936-1937, par « lâcheté », « le front populaire français [avait achevé] de poignarder son frère espagnol » écrit Vincent Borel. Après la dure expérience des camps de concentration, ici celui de Septfonds ou celui du Pont la Dame dans les Hautes-Alpes, Antonio s’engage dans la Légion étrangère pour poursuivre le combat contre le fascisme, cette fois contre l’envahisseur allemand. Prisonnier, il est expédié à Mauthausen. C’est-là que furent déportés 7297 républicains espagnols. 4761 n’en sont pas revenus. Ici, l’écrivain laisse la place au témoignage d’Antonio. Son grand-père.

L’homme incarne cette incroyable force et volonté de ces Républicains espagnols qui jamais ne baissèrent les bras et ne courbèrent l’échine. « Les républicains ? Des durs à cuire, têtus, solidaires et sans la faille d’un soupçon dans leur haine du fascisme. » Le fascisme ayant plusieurs visages, Antonio, devenu Antoine à sa naturalisation, continuera, jusque sur son lit de mort, à le combattre et à en dénoncer les résurgences.

En parallèle, Vincent Borel raconte la saga des Gillet, famille d’industriels lyonnais donc, placée en cinquième position sur la liste des 200 familles possédant la France établie par L’Humanité. Avec les richissimes Gillet, se dressent les ors glorieux d’un empire industriel qui cachent des secrets honteux d’où s’exhalent des remugles funestes d’ypérite et de Zyklon B. Famille de républicains espagnols d’un côté, famille d’industriels français de l’autre servent à rappeler les luttes et les conflits d’intérêts, pour le dire par euphémisme, entre le monde ouvrier d’une part, le patronat, les cercles de la finance et leurs affidés politiques de l’autre. Histoire de deux mondes, de deux conceptions du monde et de leur confrontation. Les combats pour la liberté et la justice pour les uns, le monde comme une marchandise pour les autres. A l’exigence de solidarité des premiers répondent l’arbitraire et la condescendance de la charité des seconds. Vincent Borel maîtrise son affaire. Il est capable de recréer un monde, de redonner vie à une période, de placer son lecteur au centre de milieux sociaux différents, de sortir le grand angle pour plonger dans le quotidien de ses personnages et des cercles décrits. La documentation est prodigieuse, encyclopédique, et la curiosité gourmande le tout est mitonné aux petits oignons par une langue virtuose, riche, et dont le souffle faiblit rarement.

Avec la même précision et méticulosité qu’il brosse le tableau des conditions et des revendications des ouvriers catalans, il décrit, par le menu la naissance d’un empire industriel et sa puissance. Il lève le voile sur les dessous obscurs de cet empire industriel de soyeux et de chimistes lyonnais. Tout y passe : les inventions (la viscose, le nylon, les engrais,  mais aussi l’ypérite) et le travail des créateurs ; les stratégies de développement, les alliances, en France avec les Perret, les Carnot et autres Poulenc, en Allemagne avec Ruepell, IG Farben, Dupont de Nemours aux USA ; les accointances entre les milieux de la finances et de l’industrie et celui de la politique. Il montre aussi comment les Gillet vendirent du gaz aux nazis.

C’est un pan entier de l’histoire du XXe siècle que décrit Vincent Borel : celui de la constitution des premiers empires industriels, préfiguration d’une mondialisation naissante et d’une société de consommation, la rentabilité a tout crin et le taylorisme au service de l’argent roi, celui aussi des revendications (et des divisions) ouvrières, des sacrifices consenties pour une société plus juste et plus solidaire.

Il faut lire Antoine et Isabelle, pas seulement pour sa valeur intrinsèque, l’histoire et la littérature. Il faut le lire aussi pour ses nombreuses résonnances avec l’actualité : qu’il s’agisse des débats sur les impasses de la croissance et sur le choix de la société à construire, de la (re)montée des fascismes en Europe, des pratiques et de la corruption des classes dirigeantes, de l’immigration et de son inscription dans la construction nationale ou des identités déracinées. L’immigration traverse le roman. De l’exode rural des aïeux vers Barcelone, en passant par la Retirada, jusqu’à l’utilisation des immigrés et autres « indigènes » de l’empire colonial comme force de travail et de division par le patronat français ou comme chaire à canon pour la défense de l’Empire. Ainsi les frères Gillet, comme nombre de leurs illustres collègues, n’hésitèrent pas à employer une main d’œuvre étrangère en caressant le doux espoir de diviser leurs ouailles laborieuses et par trop remuantes : « Aucun des frères Gillet n’a vu monter ce danger-là. Ils s’imaginaient que tant d’êtres et de cultures écarteraient la tentation rouge propre à l’ouvrier français depuis les péans de Jean Jaurès. Et voilà que ces milliers d’Arméniens, d’Italiens, d’Ukrainiens qu’on supposait inatteignables sont à présent manipulés par les agents de Moscou. »

Force de travail mais aussi chaire à canon : tandis que « los Moros » de Franco soulagent leurs humiliations sur le dos des Républicains, en 1940, les tirailleurs sénégalais se sacrifient en France face aux blindés SS… « Nos nègres se sont bien battus, songe Léonie, et surtout dans les temps opportuns. Que le Ciel en soit remercié, cela nous donne un peu de marge. Nous ferons dire une messe à la bravoure de nos colonies. »

Mais voilà, aucun pays, aucune identité, aucune classe sociale n’est d’une pièce ou immuable. Ainsi, « au village d’Aspres, les républicains [espagnols] suscitent une curiosité bon enfant, voire de l’empathie. Cette France-là a voté pour le Front Populaire, elle s’est émue du sort fait à la république durant les mille jours de sa guerre incivile. Cette France-là est loin de Paris, des intrigues de la Chambre et du Quai d’Orsay, des atermoiements de Daladier, des trahisons de l’industrie, des manigances des états-majors. »  C’est sans doute à cette France-là qu'appartient Vincent Borel. Une France qu’il contribue à renforcer, lui, le petit-fils d’Antonio et d’Isabel devenus Antoine et Isabelle à leur naturalisation. Il y a quelques années, le rejeton français a obtenu la nationalité espagnole. Filiation et affiliation cheminent au gré des événements historiques et des existences. C’est aussi de cela dont parle ce roman consacré à une longue page de l’histoire du siècle passé. Une page qui fait l’histoire présente.

Né en 1962 à Gap, Vincent Borel a notamment publié chez Sabine Wespieser,  Baptiste (2002), Mille regrets (2004), Pyromane (2006) et Richard W (2013)

 

 

2010, éditions Sabine Wespieser, 489 pages, 24€

02/09/2013

Amours et aventures de Sindbad le Marin

Salim Bachi

Amours et aventures de Sindbad le Marin

 

AVT_Salim-Bachi_8792.jpegMais la France n’est plus rien, c’est pourquoi on la cherche partout… une vieille idée disparue, enfouie sous une carpette par une femme de ménage, une musulmane en burqa, par exemple, ou alors un Africain polygame, une racaille de banlieue, un Carthaginois en exil.” Et toc ! Car il ne faudrait pas réduire ce livre à l’enchantement d’une prose élégante et vigoureuse ou à l’ingéniosité d’un récit qui mêle les temps et les genres littéraires. Salim Bachi a aussi écrit un roman vachard et misonéiste. Celui d’un exilé impuissant face au spectacle du monde : “Je n’échappais pas aux drames de l’homme sans attaches, allant de port en port, ballotté par son désir, exilé du perpétuel exil.”

Ecrivain algérien de 42 ans, débarqué en France en 1997 pour des études de lettres à la Sorbonne, ci-devant pensionnaire de l’Académie de France (Villa Médicis) à Rome, Salim Bachi aime les contes, les récits antiques et la mythologie. Il en use pour brasser les genres et les temps et éclairer la lanterne de ses contemporains. Ainsi, après Homère dans Le Chien d’Ulysse (son premier roman paru chez le même éditeur) ou La Kahéna qui donnait le titre de son deuxième roman, le voici à fricoter du côté des 1001 nuits, de la légende des 7 dormants et de Carthage. Et là, Salim Bachi s’en donne à cœur joie, sautant allègrement du XXIe siècle au VIIIe siècle, passant de la Bagdad d’Haroun el Rachid à la Florence, Rome ou la Sicile du « Golem », filant de « Carthago » (Alger) de « Chafouin 1er » à Paris, capitale de la « république de Kaposi », « président d’opérette » et « matamore ».

Il enjambe les siècles et les espaces aussi lestement que son héros bécote les donzelles ; brunes, blondes ou rousses, ad libitum. Sindbad, singulier harraga des temps modernes, campe la réplique de son « double oriental ». Assoiffé de voyage et d’amour, il raconte ses tribulations d’exilé sur le continent européen et ses consolations dans les bras et entre les jambes de femmes aimantes. « Combien d’émigrants avaient subi un terrible sort pour avoir lutiné la fille d’un autochtone ? ». Trop sans doute, mais qu’importe ! Sindbad aimera et sans compter encore : Vitalia, la Calabraise ; Giovanna, la Romaine ; Béatrice piquée de Stendhal ; Jeanne et Pauline, les écrivaines ; Liza la réceptionniste de Messine ; Caline la « fine goélette » de la Sorbonne ; Mazarine l’effrénée philosophe ; Crinoline, femme fontaine ; Zoé rencontrée devant L’Origine du monde ou Thamara avec qui il visitera Damas et Alep. Le tour de force de Salim Bachi est de décrire à chaque fois des scènes d’amour différentes et de renouveler, pour chacune, les images et les émotions.

En terres d’exil, Sindbad croise Robinson. Son double intermittent, un Sénégalais facétieux. Avec ces deux gaillards défilent, parfois en des dialogues à se tordre, les heures sombres et lumineuses de l’immigration, les frilosités de l’altérité, le cirque des identités, les peurs occidentales ou les obscènes bondieuseries. “Ce n’était pas commode pour moi ni pour Robinson de se voir traiter de potentats en devenir : nous avions fui la tyrannie d’Ubu, le Grand Inquisiteur et le Mollah Capital. C’était triste d’être balancé dans le même sac en Seine, avec les agitateurs du voile, les dévorateurs du Coran, les septembristes d’Oussama… Mais c’était cela, l’Occident, une capacité infinie de faire des généralisations.”

Sindbad et Robinson découpent de larges tranches de la vie et du quotidien de l’immigration : le pourquoi des exils, (« l’enfer des indépendances ratées »), les dangers de la traversée (« Carthago était prodigue en marins désespérés »), la servitude imposée au clandestin, les représentations et les peurs de l’islam qui suintent de quelques esprits occidentaux et de bulles pontificales, l’envahissante religiosité (« Peux t-on croire en la foi qui s’affiche ? »), l’histoire, celle du 17 octobre 1961, les ambivalences de la relation à l’autre ou la « bêtise » des temps modernes…

Salim Bachi dépoussière le genre, l’universalise. Il ouvre ses fenêtres sur le monde et invite les plus beaux esprits. La figure de Leonardo Sciascia traverse le récit, accompagnée ici ou là par Rainer Maria Rilke, Apollinaire, Héloise et Abélard, Dante, al Maari ou Al Mutanabbi, Aimé Césaire plutôt que Senghor mais aussi Caravage, Raphaël, Fra Angelico, Ingres ou Picasso. Cela est fait sans afféterie, décochant même quelques salves assassines et misonéistes contre les touristes, internet (« c’est cela l’avenir démocratique : une grande palabre au coin du Net »), les critiques (« les vertus cardinales d’un bons critiques : l’hypocrisie et la bienveillance »), les bobos, la Villa Médicis ou la « créolité et autres niaiseries »…

Salim Bachi mêle, emberlificote les contes, les références culturelles, le présent et le passé au point parfois de rendre perplexe son trop méticuleux lecteur. L’écrivain aime à jouer avec la langue. Chaque roman semble être l’occasion d’une écriture nouvelle. Ici, Salim Bachi déploie un style élégant, racé, léger, primesautier. Parfois, la phrase vagabonde, acrobatique mais toujours tenue et vigoureuse. Vacharde, elle peut aussi provoquer amusements et rires quand elle porte les dialogues entre Sindbad et Robinson ou se joue du « français des écoles » du pauvre Hérode

Tout cela est déjà loin, quand Sindbad fait la connaissance de Personne et de son terrible chien. L’étrange vieillard est sorti du néant, d’un conte, d’une sourate du Coran, sorti du tréfonds des âges. Le vieillard, témoin de toutes les violences infligées par l’Histoire à un peuple et à sa terre, est accompagné d’un chien menaçant. Sindbad, citoyen contemporain d’un pays de malheur a t-il rendez-vous avec son destin ? Celui de la légende des 7 dormants par sa grand-mère racontée ? A moins qu’il ne s’agisse d’un de ces secrets dont regorge « Carthago »…

Gallimard, 2010, 271 pages, 17,90 €

06/04/2013

Le Chant des tourterelles

Sema Kiliçkaya

Le Chant des tourterelles

 

1771926-2407218.jpgSema Kiliçkaya est née en Turquie en 1968, mais c’est en France qu’elle a grandi. Professeur d’anglais et traductrice, Le Chant des tourterelles est son premier roman. Elle y décrit avec un art consommé du conte l’histoire sur trois générations d’une famille turque. Au centre du récit il y a la noble Djémilé, qui, après la mort de Rassime, son époux, quitte Alep en Syrie, pour s’en retourner, avec ses enfants, au village natal, à Antakya. Sous le regard bienveillant des tourterelles, omniprésentes, à la fois témoins et confidentes, elle s’efforcera d’y refaire sa vie, et après elle,  ses enfants et petits-enfants. Les tourterelles de Sema Kiliçkaya rappellent les pigeons du Shanghai de la romancière chinoise Wang Anyi (Le Chant des regrets éternels, Philippe Picquier, 2006). Djémilé, hantée par une étrange prédiction faite avant son départ de Syrie, tentera, tout au long de son existence, d’en conjurer le sombre augure.

Un amour éclaire Le Chant des tourterelles, celui de Sévime et de Souane, le fils de Djémilé. L’histoire d’une passion alaouite en terre turque, une terre riche de sa diversité mais aussi victime de ses oppositions : à travers le quotidien alaouite, le lecteur perçoit les menaces qui planent sur les minorités, comme l’opposition entre Turcs et Arabes ou l’évocation par l’Arménienne, du génocide auquel prirent part les populations kurdes.

Car Sema Kiliçkaya mêle avec doigté histoires individuelles et grands événements nationaux et internationaux. Elle esquisse l’arrière-plan des existences, démonte la mécanique souterraine où le destin des individus est emporté par le vent de l’histoire.

Bien sûr, en ce temps, les Alaouites, les Sunnites, Orthodoxes, les Chrétiens, les Juifs, cohabitaient en relative harmonie. Un temps aussi où l’islam n’était pas encore exclusif. Un temps où l’on pouvait se permettre d’écourter la prière à la mosquée pour filer au cinéma... Les cieux étaient plus cléments, les hommes et les femmes semblaient jouir de plus de libertés et la mondialisation frappait, avant l’heure, aux portes de ces villageois. Elle prenait les traits des actrices américaines comme Rita Hayworth ou françaises avec Brigitte Bardot. Les femmes se fardaient à l’image de leurs idoles tandis que Sévime préférait voyager grâce au cinéma indien.

Mais voilà, Sema Kiliçkaya montre comment, de manière imperceptible, les religieux multiplieront pressions et injonctions pour imposer un islam de façade, de robot, un islam factice mais coercitif qui assèchera les existences et rendra les femmes moins gaies et leur regard moins lumineux. Car Le Chant des tourterelles raconte l’histoire récente de la Turquie à travers le regard de ses femmes et de leurs aspirations à l’indépendance, à l’éducation et à la laïcité.

Sema Kiliçkaya  sait raconter et tenir son lecteur en haleine. Elle pose les situations et les personnages, rythme son récit par moult dialogues et citations puisés aussi bien dans la sagesse populaire, la tradition religieuse que les proverbes turcs.

La misère, les conflits familiaux, les oppositions diverses mineront Sévime et Souane, les jeunes mariés. Il ne leur restera alors qu’à partir vers « le royaume sans racines ».

«  (…)  Les chemins ne reviennent pas. Ils se démultiplient jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un. Qui file droit vers l’horizon, celui-ci »  écrit Sema Kiliçkaya.

 

L’Arganier, 2009, 210 pages, 15 €

12/02/2013

Ce livre va vous sauver la vie

A.M.Homes

Ce livre va vous sauver la vie


AM-Homes-photographed-in--010.jpgFaut-il prendre ce titre au sérieux ? Particulièrement rebutant pour les uns, plutôt attractif pour d’autres, il cache un roman picaresque, trépidant de bout en bout, écrit avec la légèreté et la vivacité d’un papillon volant autour d’un certain Richard Novak, témoin de ses aventures, tantôt improbables tantôt prosaïques.

Notre héros est un richissime et génial homme d’affaires, un tantinet misanthrope, vivant en vase clos dans sa luxueuse villa des hauteurs de Los Angeles. Son quotidien est réglé comme du papier à musique : levé à l’aurore, consultation des cours de la bourse pendant qu’il fait son jogging sur un tapis, coach à domicile, diététicienne à domicile, ration alimentaire à domicile, spiruline et autres vitamines à domicile, et même un casque doté d’écouteurs pour éviter d’avoir à parler avec la femme de ménage… La caricature parfaite d’un être déshumanisé. Il vit séparé de sa femme, new-yorkaise, professionnelle de l’édition, qui consacre tout son temps à son métier. Il ne voit plus son rejeton de fils, doublement livré à lui-même. Quant à son frère et à ses parents…

Mais voilà, Richard Novak approche de la cinquantaine. Le livre s’ouvre sur une crise et une hospitalisation high-tech et en urgence. Le lecteur tout comme le premier intéressé ignorent s’il s’agit d’une attaque cardiaque ou d’une autre faiblesse, serait-ce la somatisation d’un début de dépression ou la conscience de la finitude naissant avec l’avancée en âge ? Quoi qu’il en soit, Richard Novak quittera l’hôpital armé de cette seule ordonnance : « Pas la peine de ruminer tout ça - acceptez-le. Quelque chose s’est produit, simplement nous ne savons pas quoi. (…) Pour l’instant vous n’êtes pas en train de mourir, c’est bien, c’est l’essentiel. Vous avez le temps. (…) Jusque-là toute information est bonne à prendre. » Devant sa maison, un glissement de terrain provoque l’apparition d’un trou. Au fur et à mesure qu’il se creuse et qu’il s’élargit, la maison s’affaisse et menace de tomber.

A partir de cet événement, l’existence de Richard Novak va prendre un tout autre cours. Il s’interroge, revient sur son existence, ses liens avec les siens, à commencer avec son fils. Lui qui se nourrissait de céréales aux allures de « copeaux de bois » et de lait sans lactose se met à dévorer donuts et pizzas, boire du whisky et fumer quelques joints. Il multiplie les rencontres hier encore impossibles à seulement envisager : un immigré indien entreprenant, une femme au foyer déprimée, une star de cinéma, une idole des années 70… Il se remet même à faire l’amour ! Il passe quelques jours chez son frère, héberge son fils, retrouve son ex dont il est toujours épris…

Mais ce n’est pas tout : Il sauve un cheval, délivre une pauvre femme kidnappée dans un coffre de voiture,  visite les pensionnaires d’un hospice, s’adonne  le temps d’un stage à une semaine de silence et de méditation...

Au cœur de toutes ses aventures et rencontres : la naissance d’un altruisme nouveau, une compassion pour ses semblables, le souci des siens (et de soi), le retour à une humanité perdue.

Porté par des dialogues savoureux, tout ici file à vive allure, tient en haleine, sans jamais adopter un ton gnangnan ou des accents pour lecteurs macrobiotiques décharnés et haut-perchés. Il s’agit bien d’une satire drôle et humaine d’une société qui a placé au centre de ses valeurs le travail et l’argent - la Rolex au poignet ! -  l’indifférence et le tout à l’ego. Alors faut-il prendre au sérieux le titre de ce roman ? Sans doute que oui, en tout cas pour l’auteur, il ne doit pas seulement s’agir d’un simple clin d’œil…

 

Traduit de l’américain par Yoan Gentric, Actes Sud 2008, 447 pages, 23€

21/11/2012

Touareg des Neiges

 

Nabil Louaar

Touareg des Neiges

 

LOUAAR Nabil.jpgDans Touareg des Neiges, Nabil Louaar raconte l’enfance, l’éveil à la vie et à l’amour de Nassim sur fond d’immigration, de cité et d’interrogation identitaire. Si ces sujets sont connus, Nabil Louaar sait réinventer et poétiser le réel. Il en parle avec humour. Il bouscule, de l’intérieur, quelques tabous et, ce qui n’est pas peu, il parle souvent juste.

 

Comme son auteur, Nassim, le personnage central de ce récit, est né dans une cité de Haute-Savoie. Il y grandit choyé et fort de ses illusions. Mais la vie va très tôt remettre les pendules du gamin à l’heure. Et non !, le père, peintre en bâtiment, n’est pas le confrère de Léonard de Vinci. De même, l’école n’est pas toujours synonyme d’ascenseur social. Dans l’esprit de certaine conseillère d’orientation, l’ascenseur scolaire est resté bloqué, pour des générations, sur le même pallier : « en somme [dit Nassim], elle pensait que mon père devait me passer le flamb… le rouleau ». Le racisme ? Ce n’est pas toujours les autres : Shéhérazade fera comprendre à son entreprenant prétendant de treize ans qu’il peut, lui et ses semblables, machistes de banlieue, inventer un nouveau type de racisme : celui qui prône, pour les filles de la fratrie s’entend, des liaisons endogames et strictement endogames, expulsant du même coup les têtes blondes du groupe des têtes brunes et bouclées et pas encore barbues !

Nassim raconte sa « haine » quand, à l’entrée d’une boîte, il est rembarré comme un malpropre faisant de lui un « horlarabe », « torturé et transparent » en référence à l’Horla de Maupassant. « Etions-nous les enfants honteux de l’union adultérine entre la France et l’Algérie ? », s’interroge Nassim avant de poursuivre sur un mode qui exclut toute simplification : « étaient-ce les attitudes agressives de certains jeunes qui suscitaient autant d’exclusions, ou l’exclusion qui justifiait l’attitude agressive des jeunes ? »

Car Nabil Louaar ne transforme jamais son personnage en victime. Fort heureusement, l’auteur ne cultive pas l’idéologie victimiste. Sans complaisance pour les travers de la société, il l’est aussi pour les siens et à « la culture de l’échec social », il préfère, à l’image de Shérazade, louer le courage des filles. Il vante le dynamisme, juvénile et bigarré, des quartiers.

Au centre de ce texte, il y a l’amour pour Marie Mélodie, sa prof de français de vingt ans son aîné. Elle l’initie à l’amour et à la tendresse : « jusque-là, je ne m’étais pas encore découvert de fonctionnement différent de celui du mâle moyen, tristement basé sur une sorte de sprint du bassin, mêlé à l’empressement d’atteindre le râle final ». Elle lui injecte « le sérum du bonheur ». Une belle et tragique histoire d’amour dans un monde ou « les amours dépareillés » ne passeraient pas encore, selon Nassim. Mais, à bien lire les enquêtes sociologiques, ces « amours dépareillées » ne passent surtout pas dans les familles algériennes. Et Nabil Louaar innove en le montrant dans un roman. Ici, Séverine et Nawar s’aiment. Et pourtant, la pression de la famille, les manœuvres de la mère conduiront Nawar à choisir « l’option du bled », c’est-à-dire à se marier avec une fille du pays qu’il connaît à peine. Mariage endogame strict, racisme anti-français soft sur fond de misère affective et de confusions identitaires.

visage.jpgJustement, pour reconstituer les éléments épars de son puzzle identitaire, Nassim part avec quatre autres copains visiter le Sahara mauritanien. C’est là qu’il cherche cette partie de lui-même, ces « racines » enfouies sous le sable du désert pour réaliser « la plus revigorante des infusions », ce cocktail fait du mélange de la part française et de la part maghrébine.

Comme d’autres avant lui, Nabil Louaar rend hommage à son père et, à travers lui, à ces vieux Algériens, bâtisseurs des Trente glorieuses, devenus chibanis solitaires et incongrus des paysages urbains, retraités choyés par l’affection d’une famille unie ou patriarche déchu et silencieux devant le spectacle du monde et de leurs rejetons. Là encore il parle juste et, près de trente ans après la publication de La plus haute des solitudes de Ben Jelloun, il écrit à propos des parents : « jamais ils ne manifestent l’envie ou le désir. Pudeur encore. Et à force, on y a cru, qu’ils étaient les premiers humains au monde à pouvoir se passer de plaisir». Sur sa lancée, il condamne cette notion fourre-tout et passe-partout de « respect » qui, dans certaines familles, se révèle potentiellement et psychologiquement criminogène.

Il est aussi l’un des premiers à oser parler de la dépression, autre sujet tabou notamment chez les jeunes hommes écrasés par le stoïcisme de la figure paternelle. « La difficulté n’en est que plus grande, pour les enfants que nous sommes, dès lors qu’il faut s’identifier à ces papas robustes. (…) Et là, les choses se corsent. Elles se compliquent lorsque nous finissons par prendre conscience que la force psychologique de nos pères n’est pas héréditaire, qu’il est dur, voir impossible de les seconder. N’est pas Hercule du Bled qui veut ».

Touareg des neiges, ressemble à ces tournesols qui épousent, de l’aube au crépuscule, la course du soleil, pour se nourrir de sa chaleur et de sa lumière, s’en nourrir jusqu’à finir par lui ressembler. Un souffle de vie court tout au long de ce texte. Ce souffle pourrait bien être le legs d’astres aujourd’hui déclinants, ces « Hercule du Bled », qui continuent à briller et à vivre dans et grâce aux lignes de Nabil Louaar.

La burqa expliquée à ma mère  (Les éditions de l’Arbre, 2010) est le titre du deuxième roman de Nabil Louaar. Nous y reviendrons.

 

Edition ANEP 2002 (pour l’Algérie) et Idlivre 2004

http://nabil.louaar.free.fr/