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28/04/2014

Les Trente glorieuses sont devant nous

Karine Berger et Valérie Rabault

Les Trente glorieuses sont devant nous

image_67688385.jpgKarine Berger et Valérie Rabault sont aujourd’hui députées socialistes. La première élue des Hautes Alpes la seconde du Tarn et Garonne et tout nouveau rapporteur général du budget à l'Assemblée. Toutes deux se trouvent aux avants postes de la fronde, à tout le moins des tentatives de bémol apportées par quelques députés socialistes au plan d’économies de 50 milliards défendu par le Premier ministre. Discussion et vote prévus  mardi 29 avril à l’Assemblée nationale. 

Il y a trois ans « nos » deux députés commettaient de concert un livre au titre prometteur et optimiste. Membres du Parti socialiste, elles n’étaient pas alors élues, mais directrice de la stratégie Etude et marketing du groupe international d’assurance Euler Hermes pour Karine Berger et spécialiste des risques de marché sur les produits dérivés chez BNP-Paribas pour Valérie Rabault .

Dans Les Trente glorieuses sont devant nous, ces deux femmes tranchent avec la sinistrose ambiante et le pessimisme responsable affiché en costume cravate. Elles montrent que ce qui a fait le succès de la France dans un passé récent c’est un modèle particulier de développement économique. Un modèle qui combine une intervention de l’Etat aux efforts et à la recherche de profit des entreprises privées, la « prise de risque économique » écrivent elles. Un modèle qui a su développer un système de protection et de solidarité sociales. Enfin un modèle ouvert sur les autres.  L’identité nationale ne se limite pas ici au seul système de protection sociale. Elles y ajoutent  le rôle de l’Etat (colbertisme et centralisation mais aussi éducation républicaine et laïque) et l’ouverture à l’Europe, au monde et… à l’immigration. L’immigration «  est l’une des pierres angulaires du succès économique, de 1945 à 1975. Elle constitue sans conteste un élément incontournable du « modèle français ».

En trois mots, il s’agit là du triptyque républicain : « liberté, égalité et fraternité ».

La liberté est ici la liberté d’entreprendre adossée à un Etat interventionniste, la prise de risque sera collective notamment dans le domaine onéreux de la recherche et du développement. Eh oui, après notamment les travaux de l’économiste coréen Ha Joon Chang, Karine Berger et Valérie Rabault renvoient les idéologues néolibéraux à leurs chères études et remobilisent l’Etat et ses commis pour la bonne marche de l’économie.

L’égalité revient à évoquer bien sûr le modèle social français. Elle exige pour demain de mieux répartir les fruits de la croissance promise. Quant au volet fraternité, pour Karine Berger et Valérie Rabault il s’agit à la fois de plus d’Europe et d’une ouverture au monde. « Si elle [la France] ne décide pas de s’ouvrir aux autres pour relancer le renouvellement de la population, elle sera condamnée à se voir mourir, à voir sa créativité estompée, son système de protection sociale démantelé et ses villes cloisonnées. »

Or, depuis une quinzaine d’années « la France a tourné le dos à son fameux modèle. (…) Elle a tranquillement intégré l’antienne selon laquelle ses pesanteurs bureaucratiques et étatiques seraient son principal handicap (…) ». « En plébiscitant la « rupture » depuis la fin des années 90, les Français ont opté pour la dislocation de leur équilibre politique, économique et social. »

C’est à ce modèle qu’il conviendrait de revenir pour s’assurer un futur fait de nouvelles « Trente glorieuses ». La croissance oui mais sans forligner ! Après deux chapitres d’éco-fiction sur le devenir de la France en 2040 partagé entre « conte noir » et scénario de prospérité, nos auteures entrent dans le vif du sujet. Elles insistent sur l’importance des « choix de politiques économiques adoptées » et rendent à l’Etat et à ses grands commis leurs fonctions de décision et leur capacité à influer sur le devenir national. En somme, des dirigeants responsables et intéressés au seul bien commun. De la crédibilité, de l’élan et de l’allant. La quadrature du cercle de l’électeur lambda.

Le projet « France européenne 2040 » développe cinq objectifs (une croissance de 2 à 3% par an, une hausse de la productivité, du mieux en matière d’emploi et de santé et le développement énergétique du pays). Les moyens, le « business plan » ou le « management »  comme l’écrivent les auteures, se déclinent en trois points : une vision collective mise en musique par la puissance publique ; une meilleure répartition du gâteau de la croissance et enfin, une ouverture à l’Europe et au monde. Il faut ici laisser de côté le chiffrage du programme et le débat sur les justifications, les finalités et les conséquences de la croissance. Le lecteur pourrait pourtant discuter le « lien étroit entre richesse économique et bonheur des sociétés ». L’optimisme et le volontarisme de ce livrene sont pas encore vendus. Pour convaincre le citoyen-électeur il faudra sans doute davantage qu’un programme. D’autant plus que nos auteures vantent les mérites de la croissance et plaident en faveur du développement du nucléaire, ce qui pourrait faire froncer quelques sourcils. Idem quant à l’action de la main visible de l’Etat (jusqu’où l’étendre ?) ou en matière éducative (l’utilitarisme ici prôné qui vise à favoriser certaines matières sur d’autres aurait de quoi inquiéter les descendants de Condorcet).

En revanche, pour ce qui est du rôle de l’immigration, les propositions des deux économistes ne surprendront pas. Du moins pas ceux qui, familiers de la littérature économique et des ouvrages d’experts montrent que la France – et l’Europe en général – devra recourir à l’immigration pour contribuer à la croissance future du pays, contribuer à résorber le déséquilibre entre actifs et inactifs et faire en sorte que le pays, sous le poids du vieillissement de sa population, ne se rabougrisse pas trop vite. Car si Sollers gratifia la France du qualificatif de « moisie », les perspectives démographiques pourraient lui adjoindre celui de « grabataire ».

Comme pour tant d’autres économistes et spécialistes de la question, l’affaire est entendue mais nos deux auteures l’expriment, elles, d’une bien étrange façon : « Pour remédier » auvieillissement et au manque de main d’œuvre « une solution sera de faire appel aux talents et à la « niaque » de populations plus jeunes hors de France. C’est le plan « fraternité » du modèle français. C’est bien évidemment la dimension la plus fragile, sans doute la plus contestable et de toute façon la plus aventureuse du business plan. Mais ne nous trompons pas : sans cette hypothèse, le modèle ne tourne pas, et le cercle vertueux de la prospérité, ne pourra pas s’enclencher. »

Ainsi dans leur scénario de croissance à 2 voir 3 % pour les trente prochaines années, le recours à l’immigration, et ce quels que soient les niveaux de qualification, est indispensable et pourtant, écrivent-elles, il s’agit de la « dimension » la plus « fragile », « contestable » et « aventureuse » du scénario. Le lecteur ignore pourquoi. Et pour enthousiasmer des troupes électorales qui trainent déjà la patte, il y a sans doute mieux. Certes l’immigration ne constitue qu’un volet d’un projet chiffré à 90 milliards d’euros sur trois ans (30 milliards pour l’Education, 21 pour les transport en commun et autant pour l’énergie, 15 milliards pour la santé et 3 milliards pour l’agriculture) et qui devra mobiliser non seulement les partenaires privés et sociaux mais aussi l’Etat, pour autant, quelques développements sur ce besoin d’immigration et ses effets escomptés n’auraient pas nuit pour convaincre le chaland. Par les temps qui courent, cela n’aurait pas été de trop…

Si après les élections présidentielles de 2012, un scénario de réduction des flux migratoires devait advenir, nos deux auteurs ne parieraient pas non plus un kopeck sur notre système de santé (pénurie de médecins, besoin de main d’œuvre dans les hôpitaux, etc.). La peur de l’autre et le repli sur soi auraient deux conséquences funestes pour le pays : se priver de l’apport de richesses et de créations venu d’ailleurs et voir son territoire abimé par le développement des « ghettos ». D’ailleurs, à partir d’une extrapolation américaine, elles estiment, toute chose égale par ailleurs selon la formule, à quelques 80 milliards d’euros le coût de la ghettoïsation en France. Les Français auront besoin demain de petits camarades venus d’ailleurs, mais alors, il faudra mettre le paquet en matière d’intégration et en premier lieu dans le domaine de l’éducation. Il faudra savoir ce que l’on veut et ne pas répéter certaines erreurs passées. Karine Berger et Valérie Rabault ont raison de prévenir leurs concitoyens.

Déjà, elles constatent que « la proportion d’étrangers dans la population active ne cesse de baisser depuis le début des années 2000, passant en 2007 de 6,2 % à 5,4 % quand tous les autres pays connaissent la tendance inverse Au royaume uni la proportion, cette année là est de 7,2 % contre 4 % en 2000, en Allemagne 9,4% contre 8,8%, en Espagne 9% contre 2,5% ». Partant d’une prévision de l’Insee selon qui d’ici à 2040, les plus de 60 ans constitueront un tiers de la population (une proportion multipliée par deux en 30 ans), nos auteures en arrivent à leur proposition. « Pour assurer un ratio population active sur la population totale à peu près stable dans les trente prochaines années, l’appel d’environ 10 millions de nouveaux arrivants sur le territoire français serait nécessaire ». 10 millions sur 30 ans revient à admettre sur le territoire national plus de 330 000  immigrés par an soit trois fois plus que le « solde migratoire net » de 2010.

Ces affirmations, à l’instar des développements sur l’Europe, la mondialisation ou la question éducative auraient mérité plus d’explications et plus de pédagogie. Tribalat par exemple a montré avec force qu’il fallait manier avec prudence la notion de « solde migratoire » lui préférant celui de « flux » des entrées d’étrangers. Idem en matière d’évaluation des besoin en immigrés. Sur ce plan, le démographe Hervé Le Bras avance d’autres données (136 000 nouveaux migrants d’ici à 2050 pour simplement maintenir le niveau actuel de la population active). En revanche en ce qui concerne le maintien du rapport actifs/inactifs, il faudrait, selon lui une immigration annuelle comprise, selon les estimations, entre 900 000 et 1,3 million de personnes d’ici à 2025. A ce niveau, il n’est pas dit que les pays du Sud puissent satisfaire à de tels besoins ou en aient seulement envie…

Tout cela pour dire que sur ce sujet il y a débat, les chiffres changent d’une prévision à l’autre, et la faisabilité de tel ou tel scénario varie en fonction de telle ou telle étude. Alors, sur ce sujet, pour convaincre une opinion publique plutôt réticente, il faudra davantage qu’une affirmation rapidement étayée et étonnamment qualifiée ici de « contestable », « fragile » et d’ « aventureuse ». Pour convaincre et taire les peurs et les démagogues, il faudra en faire un peu plus. Comme dirait Bourdieu inspiré par Spinoza : « il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie »… A peine installée dans ses nouvelles fonctions de rapporteur général du budget à l'Assemblée, Valérie Rabault, avec sa complice Karine Berger, travaillent à des scénarios alternatifs au plan d'économies présenté par Manuel Valls. Être dans le vrai ne suffira pas pour être entendues.

 

Edition Rue Fromentin 2011, 204 pages, 20€

24/03/2014

Au pays de mon ballon rouge

José Manuel Mateo Calderon et Javier Martinez Pedro

Au pays de mon ballon rouge

 

Calderon_Ballon.jpgAu pays de mon ballon rouge raconte l’histoire d’un petit mexicain qui doit abandonner son ballon, rouge, et son chien, pour émigrer, avec mère et sœur, de l’autre côté de la frontière, aux Etats-Unis. Rien de nouveau sous le soleil migratoire mais il est vrai aussi qu’il n’est pas vain de répéter ad libitum que : les migrants ne quittent pas leur terre pour le plaisir, que le voyage est loin d’être une sinécure, que le danger se cache derrière mille et un visages, qu’un mur de 1 100 kilomètres sépare les deux pays, et que, pour ceux qui ont pu échapper aux trafiquants ou aux chiens de la police, il faudra grimper bien haut sur de grands immeubles pour nettoyer les vitres et les enseignes lumineuses symboles d’une autre société et d’une modernité à vous filer le tournis et le bourdon.

L’originalité de ce beau livre tient aux illustrations. Il s’agit ici d’un codex inspiré des plus anciennes traditions aztèques ou mayas dessiné sur du papier amate, un papier fait de fibres de ficus, par Javier Martinez Pedro présenté par l’éditeur comme « l’un des plus grands spécialistes actuels au Mexique » du genre.

Cela donne des dessins naïfs, des planches denses, sans perspective mais riches où les scènes et les épisodes du quotidien s’entrelacent, se chevauchent pour le plaisir et l’intérêt des regards fureteurs.

Le format est à l’italienne, les textes en blanc sur fond noir ou rouge, le codex monochrome figure en vis-à-vis. Tout cela donne une maquette sobre et élégante.

Traditionnellement, les Amérindiens racontaient leur vie dans leurs codex. Aujourd’hui, des auteurs, des « artisans » couchent sur du papier amate le quotidien des leurs, la vie de leur village ou des scènes de la modernité. Les amates considèrent « le monde comme un tout ».  « Ces images, où tout est imbriqué, nous disent (…) qu’il nous faut penser notre vie et celle de la planète comme une seule et même histoire. » Tout un programme !

Pour aller plus loin le livre se referme sur quelques notes explicatives consacrées à l’immigration mexicaine et à l’art des codex. Le codex de l’album y figure aussi, en une seule et longue planche. Époustouflant.

 

Edition Rue du Monde, 2011, 17€

17/03/2014

Tu deviendras un Français accompli. Oracle

Saber Mansouri

Tu deviendras un Français accompli. Oracle

 

saber-mansouri.jpgSaber Mansouri, est un historien versé dans les études hellénistiques qui, à la sortie de cet « oracle », a déjà publié deux livres consacrés à Athènes (la Démocratie athénienne, une affaire d’oisifs ?, André Versaille, 2010 et Athènes vue pas ses métèques, Tallandier, 2011)  et, comme arabisant, un essai sur L’Islam confisqué. Manifeste pour un sujet libéré (Actes-Sud, 2010). Cela pour dire que ce disciple de Claude Mossé et de Pierre Vidal-Naquet, enseignant à l’Ecole pratique des hautes études n’est pas un dilettante. Ce quadra, appelé sans aucun doute à un brillant avenir au sein de l’intelligentsia universitaire et hexagonale est né en Tunisie. Il y a fait ses classes avant d’atterrir, en 1995, en France « le seul endroit au monde où l’abstrait prend définitivement sa revanche sur le concret » pour parfaire sa formation. Il a du « quitter les siens », les « trahir » dit-il pour tenir la promesse qu’il s’était faite.

Dans cet « oracle » par lui écrit, il se met en scène, lui le migrant, débarqué comme étudiant, un étudiant contraint aux veilles nocturnes dans des hôtels assoupis pour payer études, gîte et couvert. Ce thésard méritant évolue dans le maquis administratif et la bienveillance d’un autre âge de quelques doctes mandarins. L’oracle s’adresse à lui, le migrant « choisi », élu par la grâce du grand manitou qui croit pouvoir vous claquer la porte au nez ou, miséricordieux, vous introduire dans le vestibule de sa grande et belle demeure du Nord industrialisé et développé, démocratique et civilisé et tout le toutim. L’oracle, descendu d’on ne sait quel sommet,  prononcé par on ne sait quelle bouche, éclairé par on ne sait quelle expérience, quelle sagesse, délivre l’alpha et l’oméga pour devenir « un Français accompli », la nouvelle recrue d’une « intégration raffinée » entendre « républicain », « dreyfusard dépolitisé », « laïc » maudissant « Mai 68 », apologiste de la IIIe République mais impérativement muet sur la IVe, préférant Mauriac le « catholique, engagé et bon écrivain » au Sartre « qui a commencé la résistance à la Libération » (dixit Vidal-Naquet) et féministe - mais « entre le féminisme classique et le féminisme postmoderne et genré ». « Consensuel », il rejettera la loi sur « l’œuvre positive de la France outre mer » mais évitera de « culpabiliser » le pays. Lire Césaire ? Oui, Fanon ? Non ! Bien sûr pas de mariage blanc, etc., etc.

Sur plus d’une centaine de pages, Saber Mansouri s’en donne à cœur joie. Il y va de ses conseils, de ses constatations, de ses descriptions, tendres ou satiriques. Il manie, de bout en bout, l’humour et le détachement pour in fine évoquer des sujets sérieux : la présence de l’Autre dans le pré carré national, l’intégration, l’identité, les sempiternelles représentations, les heurs et malheurs, la grandeur et la petitesse de la société française, les temps présents et ceux plus lointains, une terrasse de café, un musée, une résidence universitaire, les mille et un prix des mille et une dépenses quotidiennes. C’est de la haute voltige, un jet continue et puissant qui épuise toute recension tant les sujets sont nombreux, les domaines vastes et la plume prolixe et vive.

Tout y passe, la télé, les one man show des comiques Noirs, la demande de naturalisation, l’UMP, le PS, le FN devenu « fréquentable », Sos racisme, Les Indigènes de la République et le Cran, la littérature (Céline,  Michaux, Hugo, Flaubert, Valéry, Gracq, Bossuet, Lautréamont, Mallarmé, Baudelaire et, dans un autre registre, Katherine Pancol ou Christine Angot). Il y a aussi Barrès, Lavisse ou la noble figure de l’historien Henri-Irénée Marrou. La France c’est aussi les « évidences » de ses éditorialistes, les soldes, l’islam réduit à une religion, amputé de sa part civilisationnelle, ses musulmans qui vont « à la mosquée mais pas au Palais-Bourbon », le voile (sur près de six pages !), le RMI et le RSA, les « bobos » qui aiment tellement les étrangers qu’ils ont « fini par occuper entièrement leurs quartiers ». Le pinard et la littérature qui font leur rentrée presque main dans la main, d’un côté le Beaujolais nouveau et de l’autre le Goncourt… Mansouri débite et débine à vitesse grand V.

Nouveauté : le ci-devant thésard devenu professeur du sérail lève le voile sur l’Université française, ses limites ou ses paresses. Pour paraphraser Marc Lièvremont après une certaine victoire du XV tricolore sur le XV de la Rose, « quel pied ! » de voir ainsi asticoter quelques sommités, plus habituées à donner des leçons qu’à en recevoir. Saber Mansouri se joue de ces professeurs qui ne cessent d’assigner leurs étudiants étrangers à résidence culturelle et nationale. Ainsi, un doctorant malien devra plancher sur « les techniques agricoles ou le développement durable » mais pas question de se pencher sur « la protection de la côte corse ou bretonne ». C’est niet ! Doctement niet ! Et Mansouri d’offrir quelques sujets de thèses ubuesques en guise d’illustration. Petit florilège non exhaustif : « « Maria Callas et Oum Kalthoum : une comparaison vocale », « L’influence du Nouveau roman sur la littérature saoudienne », « la fin de la IVe République en France et le départ de Ben Ali : éléments de comparaison » ou « La guerre d’Algérie dans l’édition française : 1940-2001 ».

Après avoir rappeler deux ou trois citations d’une académicienne, d’un philosophe omniprésent et omniscient, d’un président en exercice, il assène : « l’élite française s’écoute parler avec une satisfaction désarmante. Le racisme ordinaire, celui des sots, ne doit pas vous peiner : méfiez-vous toujours du racisme pudique, intelligent et paternaliste. » Après avoir dessillé les yeux de son lecteur, on peut interroger : quel regard porter sur le rôle assigné par la France à « ses » étudiants venues d’ailleurs ou à « ses » Français aux origines toujours convoquées, sur qui  « on compte » « pour redonner du galon à la politique africaine de la France » ? Ne sont-ils pas (aussi) confinés dans un rôle d’intermédiaire, de passerelle, de traducteur, de pion instrumentalisé, rentable, etc. ?  D’ailleurs, « avec les Arabes et les musulmans on parle volontiers de pétrole, de banlieues, de burqa… » explique l’auteur sur un  bon paragraphe, mais on ne parle pas de « l’aristotélisme, du platonisme, de la démocratie, (...) de gastronomie, de Glenn Gould (...) de la paix… »  égrène, sur deux pages cette fois, le même. Toujours ces maudites représentations d’un autre âge, un soupçon de colonialisme, un nuage de condescendance et peut-être pas mal de désintérêt. Aussi, quand la rue arabe manifeste et meurt pour les mêmes aspirations, les mêmes valeurs, on s’étonne, on snobe, on ragote : la démocratie Athénienne à Paris, Londres ou Madrid oui mais à Tunis, Le Caire ou Alger, vous rigolez !

Conseils aux immigrés « choisis » ? Certes ! Mais cet oracle renferme aussi quelques recommandations bien utiles à tous pour mieux « vivre ensemble ». Urbi et orbi.

 

Edition Tallandier 2011, 121 pages, 9,90€

10/03/2014

Ce qu’on peut lire dans l’air

Dinaw Mengestu

Ce qu’on peut lire dans l’air

 

mengestu3.jpgDinaw Mengestu, nouvelle figure de la littérature nord américaine revient en France avec un deuxième roman traduit par les éditions Albin Michel. En 2007 il reçu le Prix du meilleur premier roman étranger pour Les Belle choses que porte le ciel (Albin Michel, 2007). Aux USA, il fut distingué par le très sélect New Yorker comme l’un des vingt meilleurs écrivains américains de moins de 40 ans. Dinaw Mengestu est né en Ethiopie et débarqua aux Etats-Unis avec ses parents alors qu’il n’avait  que deux ans.

L’écrivain américain sait faire de la fiction avec le réel. Comme il sait rendre réel la fiction quitte à égarer son lecteur. Avec un remarquable sens de l’observation et du détail, Dinaw Mengestu saisit ce qui fait le quotidien de ces personnages pour dévoiler les ressorts secret des existences et les ambiguïtés de la société nord américaine. Ce qu’on peut lire dans l’air raconte le fonctionnement d’un centre pour réfugiés, les attentes et aspirations des demandeurs d’asile, l’attitude des autorités, les craintes de déclassement et l’obsession du statut social d’un couple de Noirs newyorkais de la classe moyenne, les non dits et les sous entendus entre Blancs et Noirs, l’histoire qui s’insinue dans les comportements et les mots des uns et des autres, le rapport à la ville de deux êtres sans racines ou encore le mythe exotico-bobo du « microcosme » métisse new-yorkais alors que « nos clients africains habitaient tous le Bronx, les Chinois une section de Queens à Brooklyn ; tout ce qu’on avait, c’étaient d’étroites et tortueuses enclaves férocement territoriales tassées les unes à côté des autres. »

Ce qu’on peut lire dans l’air démonte surtout l’insidieuse mécanique de la désagrégation des couples. L’univers romanesque de Mengestu n’est pas rose. Il est implacable, comme est implacable le cours des existences.

Ce qu’on peut lire dans l’air croise une double histoire de couple. La mariage de Jonas, le narrateur, avec Angela, et celui formé par ses parents, Yosef et Mariam, deux réfugiés éthiopiens. Dans le même mouvement qu’il décompose l’échec de son couple, Jonas remonte le temps. Il refait, une trentaine d’années après, le parcours emprunté par ses parents, une virée en voiture - une Monte Carlo rouge année 1971 - du côté de Nashville. L’histoire familiale, longtemps refoulé, a refait surface, avec dans l’air les lointains échos et les images d’incompréhension, de disputes et de violences. Mes parent « sont toujours restés des inconnus pour moi » dit Jonas jusqu’au jour où, apprenant la mort de son père, il redevient (ou se découvre) le dépositaire, l’héritier et peut-être le prisonnier de leur propre histoire.

Jonas raconte après avoir tout perdu, son épouse, son travail. Le masque derrière lequel il se cachait est tombé. De son père, il ne lui reste qu’une boite contenant ses ultimes effets personnels. Jonas refait le voyage que ses parents accomplirent alors que sa mère était enceinte. Direction Fort-Laconte, un fort oublié de la mémoire et de l’histoire nationale mais dont la visite, indispensable pour Yosef, constituait une étape sur la voie de l’assimilation. Les vestiges de Fort-Laconte émergent au milieu de ce récit comme une  double figure littéraire. La figure de l’effacement mémoriel d’un moment pourtant fondateur et d’un lieu où nait le mystère. Figure aussid’un besoin de protection, d’un refuge et en même temps de la vulnérabilité, car un jour ou l’autre, le fort, comme toute cuirasse, cédera à une « attaque », à des « coups » venus de l’extérieur. Que s’est-il passé durant cette journée entre le père et la mère du narrateur ? Jonas revisite ce lieu hanté avec pour seul viatique son lot de faits improbables et de fragiles souvenirs.

Angela et Jonas partagent des enfances traumatisées. Ce qui les avait rassemblés fut justement le même désir de construire autre chose : « jamais nous ne ferions comme ceux qui nous avaient mis au monde ». Mais voilà, après trois ans de mariage, le constat tombe : « on avait échoué sur toute la ligne, et c’était peut-être là que ce situait notre déception réciproque – en dépit de ce qu’on avait pu se promettre on s’apercevait qu’on avait à peine bougé par rapport à ceux qui nous avaient précédés. » Echappe-t-on à son passé ? En tout cas il ne suffit pas de le « railler » comme Angela ni de le dissimuler dans un « coin intime » comme Jonas, ce « coin » où il reléguait tout ce qui pouvait le « perturber ». Jonas se comportait « comme si rien ne s’était passé ». Très tôt, il s’était  « blindé, » avait fait en sorte de paraître « juste assez insignifiant pour me fondre dans le paysage et me faire rapidement oublier ». « Rien de mal ne peut vous arriver si on vous voit pas. C’était ma philosophie à l’époque. » Tout le contraire d’Angela.

Dans l’air ne flottent que légèreté, évanescence, immatériel, des fantômes, des souvenirs, le sillage d’une couleur, les échos d’une dispute… « Nous laissons des traces de notre passage partout où nous allons ». De ces traces se nourrissent les constructions-arrangements de la mémoire, les bricolages identitaires. « On s’imagine que notre personnalité est une entité solide, figée (…). En réalité, il n’y a rien de plus facile que de modifier l’image que l’on a de soi. » Il suffirait semble dire Jonas d’utiliser le pouvoir des mots. Comme quand il réécrit les dossiers des demandeurs d’asile, histoire de se mouler dans un récit qui renforce les certitudes de l’Occident sur lui-même et sur les autres, flatte son égo misérabiliste et charitable, sa compassion de robot pour une Afrique enfermée à jamais dans le noir de la misère et de la médiocrité. De même quand il décide de raconter à ses élèves la mort de son père, qu’il réinvente sa vie, sa fuite clandestine, son exil… Il semble même qu’il pète les plombs. Et pourtant ce n’est pas pour cela qu’il sera renvoyé. Au contraire, convoqué par le directeur, celui-ci loue l’effet pédagogique de ses paroles sur les élèves.

En matière d’immigration, d’asile, d’intégration, de relations entre les communautés, Mengestu bouscule bien des certitudes. Ses personnages ne sont pas enfermés dans une singularité ou un déterminisme culturel. Ce qui flotte dans l’air, léger comme un vol d’hirondelles ou sombre et inerte comme de gros nuages, donnent la matière à mille et un récits. Les mots, la littérature peuvent réinventer le réel, réécrire le passée. Pas certain pour autant qu’ils permettent de s’en libérer. L’imaginaire peut bien jouer au chat et à la souris avec le réel. La souris sait aussi se jouer des gros matous.

 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michèle Albaret-Maatsch, Albin Michel, 370 pages , 22 €

 

24/02/2014

Un enfant de cœur

Said Mohamed

Un enfant de cœur

 

119_1942.JPGVoici donc le premier tome d’une longue série de livres où l’auteur raconte son périple de gamin puis d’homme, miraculé du quart monde et bourgeon improbable d’une rencontre, ou d’un télescopage, entre une Normande au caractère trempé et un berbère marocain, « esclave du boulot », dépassé par la marche du monde. La gouaille pour l’une, la bouteille pour l’autre. Entre, une flopée de marmots brinquebalants, « les pires sauvages de la planète », qui se raccrochent à la vie à la va-comme-je-te-pousse. Récit du délitement social, de la famille qui implose à force de combats perdus, des violences subies, des coups infligés à la mère entre deux crises de délirium tremens du père... Saïd Mohamed écrit sur un mode vachard, jamais plaintif, sans états d’âme. Ou presque. « Pleurer n’a jamais été une preuve de force » selon le paternel qui prévenait le pleurnichard d’un « je t’achève » définitif. Et oui, pour cette génération élevé à la vertical de l’honneur et de la pudeur (nif et harma), « un homme, ça ne pleure pas », (Faïza Guène, Fayard 2014)… et souffre en silence : « Quand on a pas de goût pour les gémissements, on se met en rond, on se tient tranquille et on attend que ça passe » (Albert Camus in Albert Camus - Louis Guilloux,  Correspondance 1945–1959, Gallimard, 2013). Pas de baratins donc, pas de simagrées et pas d’illusions sur ses semblables et la « civilisation » incarnée ici par une bourgeoise patronnesse ou quelques familles d’accueil davantage intéressées par les retombées financières que par le bien des marmots.

L’univers est de misère, de terre, de culs-terreux, de bouseux et de taiseux, de rebouteux et de sorcelleries, de mauvais vin, de linge lavé au lavoir, de goret égorgé une fois l’an dans la buanderie - on en vient à se demander pourquoi le mouton dans « sa » baignoire devrait rougir ? La campagne basse-normande de ce mitan de la décennie 60 n’a rien à voir avec les images bucoliques des modernes écolos.

Trois frangins, « le Petit », « le Grand » et le narrateur constituent la fratrie. Il faut ajouter une demi sœur à qui l’existence généreuse prépare quatre marmots qu’elle élèvera chez sa mère en HLM. Car au moment où s’ouvre le récit, le narrateur, du haut de ces neuf ans, voit sa mère abandonner le « cocon » familial, lui laissant au travers de la gorge cette « sale impression que la vie barrait de travers ». Commence alors le bal des pensionnats, la triste danse des exclus, la ronde des délinquants, des pupilles de la nation et autres « éclopés », trimbalés de foyers carcéraux en cupides familles d’accueil par les services sans âme et sans cœur de la DDAS. Les humiliations pénètrent « jusqu’au tréfonds du corps », les tortures et les journées passées dans un placard à balais font office de punitions, sans doute pédagogiques. Un matricule pour seule identité - le n° 36 - marque l’infamie et l’enfermement : « le monde était dehors, accroché à l’énorme trousseau de clefs qui tintinnabulait, suspendu à la hanche de Mlle D ». On est entre Hugo et Genet, quelques années après Michel del Castillo et juste avant Abdel Hafed Benothman : « Il paraît qu’il existe une étoile pour les gosses de l’Assistance publique. Elle doit être salement terne, ou clignoter pour lancer des signaux de détresse. Un chat qui traîne sa souris pendant des heures, la laissant agoniser par plaisir, n’est alors pas plus cruel que le hasard de l’existence. »

« Je n’avais de goût pour rien, écrit Saïd Mohamed, la nourriture, les cours, les jeux me laissaient indifférent. La nuit, je me réveillais en hurlant. Quand j’errais, somnambule, dans le dortoir éclairé par la veilleuse, le surveillant me reconduisait à mon lit par le bras, sans ménagement. » Il raconte les « potes » : Mollets-de-coq, Jean-Paul, l’Amiral, Sardine, Baudelaire, Fritz ou la Savate…, les évasions, le retour entre deux flics, la séparation d’avec les frangins, la solitude quand les autres pensionnaires s’en retournent dans leur famille. Ici, la confiance est un luxe, il vaut mieux et fissa apprendre « un axiome à ne jamais oublier : frapper très fort pour atteindre le moral de l’ennemi, taper sans se préoccuper des résultats. » Martial donc !

Derrière ces murs, on n’emmerde pas le monde avec ses histoires et son passé. « Chacun traînait son histoire sans en parler ni s’en plaindre aux autres. » Il faut vivre. Inventer une communauté des destins. Les pensionnats ou les prisons c’est kif kif.  Ou presque. Voilà une leçon que devrait méditer les apôtres du vivre ensemble. Tout le monde et chacun supportent ses bobos et trainent ses casseroles. Alors avançons ! Seuls celui qui a un caillou dans la godasse peut demander qu’on s’arrête… Voilà la meilleure définition du vivre ensemble. De quoi réveiller les mânes de Renan !

Le gamin a de la jugeote. De l’imagination, des rêves pleins la caboche. Il aime les livres : « je lisais. Je lisais et ne ressentais plus le temps mort sur mon dos. J’étais léger, débarrassé de la hantise de ces salles. Je réinventais le monde, ma vie. Tout était possible, on pouvait repartir de rien. Naufragé moi aussi, j’étais Robinson Crusoé. » « Je bâclais mes devoirs et consultais les gravures de L’Ile Mystérieuse,  du Tour du Monde en quatre-vingts jours… Le Petit Prince était devenu mon confident. Je vivais pour les livres. Par eux, je fuyais les lumières sordides. Je lisais. » Attiré par les livres, doué aussi pour le dessin et la peinture, il sera scolarisé dans une « vraie école » : « Mes deux trimestres avaient été satisfaisants. Le professeur de sciences naturelles m’avait témoigné sa sympathie. Mon retard n’était pas seulement dû à ma nonchalance rêveuse, mais aussi à l’inadaptation de l’institution qui n’avait pas prévu que ses pensionnaires puissent fréquenter les bancs du lycée. Les carrières que nous préparions dans ces murs débouchaient si souvent sur la prison que le fait de ne pas avoir envisagé de telles hypothèses était excusable. Malgré tout j’avais réussi, non pas à briller, mais à attirer une certaine compassion qui m’a servi de passe-muraille. » Mais voilà ! les bonnes notes lui valent de doux épithètes de ses camarades : « Lèche-bite ! Flanc-cul ! Faux-derche ! ». « Tous ces compliments me revenaient. La scolarité était une tare à leurs yeux. Eux allaient librement. Moi, chaque jour, j’essayais de me plier au règlement et, en y arrivant, j’avais l’impression de trahir, mais j’étais un des leurs ». Ce qui se joue ici, dans ce rapport à la connaissance, aux bifurcations induites par l’école, c’est la question de la trahison et de la fidélité aux siens. Le thème se retrouve chez des auteurs aussi différents qu’Albert Camus, Mouloud Feraoun, Annie Ernaux, Azouz Begag, Tassadit Imache, Fouad Laroui ou plus récemment Samira Sédira et Salima Senini, Fidélité au père, dont les rejetons ignoraient presque tout, et à qui le gamin apprendra à écrire son nom. « Ce sont les seuls instants de sérénité que j’ai gardés de cet homme. Lui aussi aurait voulu apprendre ce qu’on nous enseignait à l’école. Il était fier que je connaisse cela et désirait que j’étudie pour lui. (…) Il pleurait en regardant son nom écrit de ses propres mains. »

Quand le vieil homme s’en vient visiter ses rejetons, la loi lui interdit de les voir. Il repart, « un peu plus courbé » écrit simplement - mais avec quelle force ! - Saïd Mohamed. « Il nous avait apporté un carton rempli, une bouteille de soda, trois boîtes de gâteaux, un stylo quatre couleurs pour chacun, des exemplaires de Mickey, des oranges, des caramels mous, tout ce qu’on aimait… ». Les (rares) points de suspension sont, dans ce texte taillé à la machette, les seuls signes extérieurs d’émotion, d’amour…

La mère a échoué dans une cité. Elle fait les ménages tandis que « le Grand » est devenu le caïd du quartier. Elle n’a plus rien à dire à la maison, « elle affrontait une plus grande gueule qu’elle ». Quant au « Petit », il s’essayait déjà aux tripatouillages et aux embrouilles en tout genre, ce qui l’amenait à fréquenter, un peu plus que de raison, la flicaille peu amène.  « Elle bossait, s’esquintait pour des bons à rien. Il n’y avait que sur la frangine et sur moi qu’elle pouvait compter. Des misères, dans la vie, elle en avait vu, mais là, ça dépassait l’entendement. » Si Un enfant de cœur est le récit des réprouvés, du quart monde rural, de l’immigration, d’une jeunesse captive, il contient déjà en germe un thème appelé à se développer dans la production future de l’auteur : celui du monde ouvrier, qui ici se mobilise au cœur de la cité contre un projet immobilier et lutte, pied à pied, contre un ordre violent, hostile et méprisant.

 

IMG_9113bis.jpgUn enfant de cœur  se referme par une visite du fiston à son père revenu terminer ses jours dans son douar d’origine, perché sur les hauteurs berbères de Marrakech. « Je ne comprenais pas ce que j’étais venu faire dans ce coin du monde, un soir d’été » écrit Saïd Mohamed. Peut-être cherchait-il à contenir ces flots funestes qui régulièrement assaillaient une âme tourmentée :  « Je me suis engouffré dans un bar et j’ai commandé un café. Penché sur la table, je levais la cuiller. Lentement, une goutte s’en décrochait et allait se noyer dans le liquide noir. Je savais que j’étais pareil à cette goutte. S’il m’était donné d’apercevoir la lumière, mon destin était de retourner au fond de la tasse. » Sans doute était-il et plus simplement venu reconstituer une part de son histoire, (re)nouer quelques fils avec son géniteur, devenu abstème comme pour se décrasser d’une vie de charbon.

Le bonhomme, fier de présenter son fiston aux siens, demeure bienveillant, aimant, attentif. Au point de demander à son frère d’aller déniaiser son rejeton au bordel du coin. Découverte ! « J’étais désespéré. L’amour, ce n’était que cette gymnastique des glandes ! » Mais lui, trop longtemps sevré d’amour, qui a besoin de  caresses pour calmer sa « douleur de vivre », tombe amoureux de la première fille qui s’occupe de lui dans son premier lupanar et qui lui refile, en guise de sentiments, sa première chtouille…

Au village paternel, il partage le tajine, boit le thé, découvre que même à plusieurs milliers de kilomètres, les chibanis, ces vieux travailleurs de force qui ont donné une part de leur vie pour reconstruire la France, continuent de se dépatouiller avec les travers kafkaïens et l’injustice d’une République pourtant offerte en modèle : il leur faut encore quémander une retraite, légitime et amputée, pour faire valoir leurs maigres droits. Et pourtant : « Je t’ai laissé là-bas parce que, ici, il n’y a que les cailloux à sucer ! J’ai choisi pour toi. Sans moi tu feras ta vie (…) » dit le père à son fils.  « Alors je suis reparti, écrit Saïd Mohamed, puisqu’il ne voulait pas que je reste. Il pouvait être heureux, je lui ai dit que ce n’était pas dans mon intention de casser des cailloux. »  Un enfant de cœur est peut-être d’abord et avant tout le roman de la résilience.

 

Eddif-L’Arganier 1997 - Réédition : Non Lieu 2007, 160 pages, 15 €

10/02/2014

Rêves oubliés

Léonor de Récondo

Rêves oubliés

 

Leonor-de-Recondo1--672x359.jpgC’est avec beaucoup de pudeur et de délicatesse que Léonor de Récondo décrit comment l’Histoire transforme les corps et les âmes d’une famille de réfugiés espagnols. Après avoir été hébergé à Hendaye par Mademoiselle Eglantine, cette famille qui fuit une mort certaine va se terrer, anonyme, dans une ferme des Landes. Il y a là Ama et Aïta, la mère et le père, leurs trois enfants, les grands parents et les oncles. Léonor de Récondo raconte au plus près du quotidien, un quotidien qui du jour au lendemain a volé en éclats et que l’Histoire, c’est-à-dire l’exil, le camp d’internement de Gurs, l’Occupation…, va continuer de triturer, d’oppresser jusqu’à recracher des êtres abimés, privés à jamais d’une part d’eux-mêmes.

La réussite de ce court texte tient au style : pudique, tout en retenue, linéaire sans jamais être plat. Des mots simples, des phrases courtes et un rythme harmonieux traduisent la fragilité de ces existences sur qui pèse le poids d’une menace, diffuse mais permanente. L’incertitude court du début à la toute fin du roman.

Léonor de Récondo n’évoque le bruit et la fureur de l’Histoire que pour mieux saisir en quoi et comment ils bouleversent les corps, changent les caractères, ouvrent des failles jusque-là inconnues, obligent au renoncement, à l’abandon. Les corps se recroquevillent, les mains rougissent, deviennent rugueuses, se couvrent de crevasses et d’eczéma. Il faut savoir gravir de nouveaux chemins, s’adapter, apprivoiser la solitude et les angoisses, survivre, avancer, encore et toujours, avec au-dessus de la tête une épée de Damoclès : le drame est là qui, comme l’éclair, peut s’abattre et pulvériser le peu qui reste. Ce qui reste ? Seulement la vie ! et le fait d’être encore « ensemble » malgré « ces temps orageux et glacials ». Il faut survivre.

Trois générations se retrouvent donc dans cette ferme. Trois générations et autant de façons de vivre la peur, la honte, la culpabilité et la nostalgie. Trois regards sur le monde, trois façons d’espérer, de continuer « à croire » et de repeindre l’avenir. Chacun garde ses « secrets » et ses « voyages cachés » à l’image de Sébastian et de son amour pour Hanna, l’infirmière juive du camp de Gurs qui sera déportée. Autant de façon de rester digne aussi et… d’oublier ses rêves.  Chacun « modèle la réalité ». Le père avec ses mains, les oncles avec les « concepts » et la lutte clandestine, le dessin ou la découverte des haïkus pour les enfants ; Ama, dans le secret de son carnet intime, ouvert en 1936 et qui se refermera en 1949.

Pendant qu’« Aïta tourne et retourne la terre, sème les légumes d’hiver en espérant récolter l’oubli », « (…) déracine d’un coup de pioche les mauvaises herbes et le passé » Ama, elle,  écrit, jusqu’au jour où elle décidera de se libérer de cette « mémoire d’encre ». De vivre, d’accepter l’incertitude et de renoncer à l’attente du « retour ». « Je veux danser, libre, et oublier les mots qui m’enchaînent. » Elle a décidé de rejoindre son époux. Pour continuer à être « ensemble ». « C’est tout ce qui compte ». Pour toujours.

Il s’agissait du deuxième roman de Léonor de Récondo, violoniste virtuose qui a publié en 2010, La Grâce du cyprès blanc (édition Le temps qu'il fait). En 2013, elle publie, chez le même éditeur Pietra viva.

 

Edition Sabine Wespieser, 2012, 170 pages, 17€

27/01/2014

Double bonheur

Stéphane Fière

Double bonheur

stephane_fiere.jpgComme aurait dit le Général, ce livre a une apparence : les aventures d’un traducteur du consulat de France en poste à Shanghai. Il a une réalité : les dérèglements identitaires d’un jeune homme, un émule, ambitieux et… amoureux.

Partir en poste pour trois ans au consulat de Shanghai comme traducteur officiel, voilà qui doit faire rêver plus d’un apprenti sinologue en mal de voyage. C’est ainsi que le jeune François Lizeaux débarque dans la capitale économique de la Chine communiste. « Sa volonté d’in-té-gra-tion » est telle, que, d’emblée, il décide de changer d’identité, de se faire appeler Li Fanshe, et de larguer les amarres avec son pays et son passé. François Lizeaux alias M. Li, plus royaliste que le roi, se veut plus chinois que le premier pékin venu ! et l’expérience (la roublardise) venue il se montre, in petto, un tantinet méprisant pour ses collègues du consulat et autres immigrés (euh ! pardon ! « expatriés ») français venus « faire fortune en Chine » : le nouvel Eldorado des Occidentaux aux dents longues. A lire Fière, si le slogan « la Chine tu l’aimes ou tu la quittes » avait cours sous les remparts de la Grande muraille, quelques charters dégorgeant de Pébéas ou pba (Petits Blancs Arrogants) décolleraient fissa.

Sur plus de 350 pages, François Lizeaux raconte, par le menu, le quotidien de sa profession, la vie d’un expatrié français en terre chinoise, ses heurs et malheurs, le réel et les apparences. Une vie professionnelle de larbin surexploité, mécanique et répétitive, agrémentée de week-ends tout aussi monotones : multiplication des rencontres d’un soir, tarifées ou non, galipettes extraconjugales et autre câlineries asiatiques mais toujours sans lendemain, au grand désespoir et courroux de certaines, ouvertes à un mariage potentiellement lucratif. Le vide à Shanghai !

Le jeune français  meurtri par son enfance et son passé hexagonal, va se donner, corps et âme, à son nouveau pays et barbotter dans le monde des apparences. François Lizeaux est donc traducteur. La parabole du traducteur était déjà présente dans Les Bains de Kiraly de Jean Mattern (Sabine Wespieser, 2008). Ici, l’auteur tisse un fil qui relie « l’enfant décoratif qui ne participe pas » à cet homme devenu traducteur, « simple outil » « à ranger après utilisation » comme si, explique le narrateur, « je n’existais plus, puisque de ma bouche s’échappaient des mots qui n’étaient jamais les miens, puisque personne ne me voyait, ne devait me voir, et qu’il n’était même pas imaginable que je puisse avoir une personnalité. »

La posture de Lizeaux s’apparente à  « celle du vaincu d’avance – j’étais comme le crapaud qui voulait goûter la chair du cygne, qui rêve de l’impossible et se meurt de frustration. » Comme on dit du côté de la Kabylie, « personne n’a jamais parlé de lui, il a souillé la fontaine de ses excréments ». Moins scatologique, François Lizeaux va outrepasser son rôle et sa fonction : de traducteur, il se fait interprète, « passeur » : « le vrai pouvoir était-là : comprendre ce qui est inintelligible aux uns comme aux autres. (…) sans moi rien ne se faisait, rien n’avançait ; derrière mon effacement, j’étais en fait au centre de tout » . Ces interprétations étant toujours favorables aux Chinois, il se voyait gratifié de quelques enveloppes au rouge propitiatoire et généreusement garnies.

Double bonheur offre une plongée dans la Chine contemporaine de première main.  Le lecteur pérégrine entre boîtes de nuits, cabarets et autres quartiers branchés pour « expats » assoiffés de plaisirs exotiques et la gargote de la Mère Zhao. Il se familiarise avec l’art de truander partout et n’importe qui autant qu’avec celui de fluidifier (et rentabiliser ) ses relations et réseaux ; ici sans cartes de visite vous n’êtes rien. Il brinquebale entre mensonges et respect des apparences, entre frénésie moderne et attentions à son qi, entre une Chine d’hier et d’aujourd’hui largement fantasmée et une réalité bien plus complexe et plurielle… « Dans la société nouvelle, entre les injonctions contradictoires, entre l’amour et les convenances, entre l’argent et les cinq vertus, comment choisir ? »

François Lizeaux en déséquilibre dans une société chamboulée, va basculer et tomber, par amour, du côté chinois. La douce, la belle, l’exquise, la fine, l’amoureuse et si chinoise An Lili. Journaliste dans le milieu de la mode, elle a de quoi séduire, transporter les cœurs et tourner les têtes « il me manquait quelqu’un pour apprendre à voir » dit François,  « j’ai trouvé ma voix ».

C’est la renaissance. Une nouvelle identité. Abandonnées la France et ses origines. Notre homme est désormais « libre. Délesté ». Le couple convole et le ménage, entre deux assauts amoureux et autant d’auspices taoïstes et de maîtres es Feng shui, se transforme en une machine de guerre obsédée par son cash-flow. Lizeaux se met à faire des extras pour des hommes d’affaires. Il va même espionner pour le compte des Chinois. La cagnotte du ménage grossit, grossit…

Le livre de Stéphane Fière est d’une étonnante puissance. Maîtrisé de bout en bout. Malgré la répétition des journées de labeur (et parfois des nuits) entrecoupées d’imprévus professionnels et de contretemps existentiels, il retient son lecteur. L’auteur offre non pas un double mais un triple ou un quadruple bonheur en variant les registres, en allongeant les phrases ou au contraire en accélérant le tempo. Ces fulgurances du texte permettent d’éviter les répétions, de prendre ses distances avec les faits rapportés, de suggérer quelques humour ou ironie, de marquer une posture de désinvolture, voir un moment de tension, d’inquiétude ou quelques sous entendus… Ce travail sur le rythme s’enrichit d’un vocabulaire abondant et de citations, de paroles, de références culturelles et culinaires chinoises.

« Comprendre son environnement et s’y adapter [constitueraient] les premiers pas vers la félicité ». Dans le jeu de miroir du multiculturalisme globalisé, dans l’entrelacs des relations exotico-béates entre Chine et Occident, Stéphane Fière semble mettre un peu d’ordre et briser quelques illusions. Retour vers le réel !

 

Edition Métaillé, 2011, 355 pages, 18€

 

 

06/01/2014

Harare Nord

 

Brian Chikwava

Harare Nord

 

Brian-Chikwava1.jpgEt si, au Sud comme au Nord, les bringuebalements du monde débouchaient dans une impasse, sans autre issue que la folie ou la mort ? Quid aussi du mythe de l’Eldorado qui flatte tant l’ego des « insiders » ? Ne commencerait-il pas à prendre du plomb dans l’aile ? Du plomb tiré en salves régulières de mots acérés par quelques écrivains visionnaires. A l’instar de ce Brian Chikwava. Londonien, originaire du Zimbabwe, lauréat en 2004 du Caine Prize pour un recueil de nouvelles, il signe avec Harare Nord son premier roman. Ecrit en anglais, il vient confirmer le dynamisme des écrivains africains, qu’ils soient pérégrins ou non.

C’est d’ailleurs la langue de l’auteur qui, en premier lieu, attire l’attention. Par quelques tournures et formules, Brian Chikwava s’ingénie à rendre l’oralité de ses personnages qui baragouinent un anglais d’immigrés, à la syntaxe malhabile et approximative, aux formes métissées, aux phrases dégraissé mais efficaces. Un Broken (ou Fractured) English, un mauvais anglais, littéralement une langue « cassée », un peu à l’image des personnages de ce livre sombre et ironique, construit sur le mode d’un douloureux mais irrémédiable taraudage concentrique.

Harare Nord est le pendant septentrional d’Harare, la capitale du Zimbabwe. Pour s’extraire du bourbier zambabwéen, le héros sans nom du roman débarque à Londres. Il tient un journal dans lequel il consigne, non sans humour, le récit de sa condition et le regard qu’il porte sur son nouvel environnement, social et humain..

D’entrée, Paul et Sekaï, ses cousins, se montrent hostiles. La solidarité communautaire a ses limites et les « blédards » deviennent vite des importuns. D’ailleurs, les obstacles que les autorités britanniques (ou françaises…) s’échinent à placer sur le chemin des quémandeurs de visa arrangent bien les « Zimbabwéens de Harare Nord »,  ceux qualifiés ici d’« Africains renégats ».

Mieux vaut se débrouiller seul et rejoindre Shingi, l’ami d’enfance, qui partage un squat avec deux autres types (Aleck et Farayi) et Tsitisune, une jeune fille déjà lesté d’un bébé. « Je peux sniff sniff leurs vies d’indigènes-là accroupis sous leur plafond bas et humide comme des voleurs qui viennent d’être pris ».

Brian Chikwava raconte la vie de ce clandestin zimbabwéen échoué dans le Brixton londonien et interlope des déclassés, des marginaux et autres SDF, des « ratés de la vie » et des migrants surexploités, tous relégués « dans des trous-là ». Le récit file sans rebondissements, nullement plat pour autant, mais en pente, une pente qui s’enfonce inexorablement. L’horizon se rétrécie et le ciel s’assombrie au-dessus des têtes. Un rat devient le double hostile du narrateur.

Pourtant « notre » sans-papiers ne tenait pas à faire de vieux os à Londres (encore un argument en faveur de la libre circulation…) : « je veux juste me trouver un bon boulot très vite, travailler comme une bête, économiser un tas d’argent et hop, je repars chez moi. » Le gars veut gagner 5000 dollars américains et retourner fissa au pays régler ses petites et louches affaires. « Je suis étendu sur mon lit à écouter et à porter mon passé comme si c’était une robe très moulante ; je veux que personne tire dessus ». Il ne tient pas à être rattrapé par ce passé et encore moins par un ou deux énergumènes de son ancienne milice à qui il doit de l’argent.

Après Samba pour la France de Delphine Coulin (Seuil, 2011), on retrouve ici les thèmes, classiques, associés à la clandestinité : l’invention d’une autre identité, la dépossession de soi, la question lancinante et vitale des papiers (lire aussi sur le sujet Klaus Mann), la surexploitation salariale, les employeurs véreux et tutti quanti. C’est pas en devenant un « BBC » entendre un « Brosseur de culs Britanniques », de ceux « qui s’occupent de vieillards qui font popo dans leurs pantalons toutes les heures » qu’il pourra mettre un peu d’argent de côté.

Résultat, la perspective de rassembler les 5 000 dollars se rétrécie.  Et pendant ce temps, les prétentions de ceux restés au pays croissent : de l’argent toujours plus d’argent, des cadeaux toujours plus de cadeaux, des exigences, toujours plus d’exigences… « Harare Nord c’est une grosse arnaque ».

Alors toutes les combines et toutes les manigances sont bonnes pour faire entrer de l’argent, améliorer le quotidien et atteindre l’objectif fixé. Chikwava ne fait pas de ce sans papiers un héros sympathique, une victime émouvante, un être à qui le lecteur puisse s’identifier. Il en est de même d’ailleurs de la plupart des autres personnages, défigurés par l’avarice, l’avidité, la jalousie ou emberlificotés dans leur soucis ou leurs mentalités… Tout fout le camp ! D’Harare à Harare Nord, de la périphérie au centre, du particulier à l’universel,  le monde écrase et broie les uns et les autres. Il est peut-être temps de changer de monde.

 

Edition Zoé, 2011, 267 pages, 20€

 

30/12/2013

Le Dérèglement du monde

 

Amin Maalouf

Le Dérèglement du monde

Le précieux romancier franco-libanais, polyglotte à cheval sur l’ « Occident » et le « monde arabe », citoyen et intellectuel qui embrasse de son regard gourmand et de sa plume élégante le vaste monde devenu « village planétaire » revient à l’essai. Après ses percutantes Identités meurtrières, de nouveau, il aide ses contemporains à mettre un peu d’ordre dans un monde déréglé par la montée du « fanatisme », de la « violence », de « l’exclusion », du « désespoir » et des « surenchères identitaires ». Le Dérèglement du monde invite à créer les bases d’un « nouvel humanisme ».

 Bonne année 2014 à toutes et à tous !

 

 

Amin-Maalouf.pngEt les musulmans par-ci, et les musulmans par-là. Et les immigrés irréguliers par-ci, et les immigrés légaux par-là. Et patati ! et patata ! Et allez qu’à chaque fois depuis des années, je te rajoute une couche dans l’exclusion, la suspicion, l’opprobre. A ce jeu, tout devient possible. Le pire surtout. Et les « plus jamais ça » mémoriels, des pièges à gogo. On se prépare des jours bien sombres. Il ne s’agit nullement-là d’une posture de gloriole ou de provoc, façon arrogance à la sauce beur ou black de banlieues en mal de reconnaissance. Non ! Non ! C’est Maalouf qui parle. Notre Goncourt 1993, gloire internationale des lettres françaises. Le Dérèglement du monde c’est aussi çà : des pays occidentaux qui méprisent leurs citoyens, du moins ceux venus d’ailleurs. L’arrogance ne sévit pas qu’en banlieue tout de même ! Et si l’on en doute, il faut relire Les Invités d’Assouline.

Et pourtant ! « Je l’écris sans détour, et en pesant mes mots : c’est d’abord là, auprès des immigrés, que la grande bataille de notre époque devra être menée, c’est là qu’elle sera gagnée ou perdue. Ou bien l’Occident parviendra à les reconquérir, à retrouver leur confiance, à les rallier aux valeurs qu’il proclame, faisant d’eux des intermédiaires éloquents dans ses rapports avec le reste du monde ; ou bien ils deviendront son plus grave problème. » C’est dit. Le Dérèglement du monde dénonce dans le même temps « (…) un monde où les appartenances sont exacerbées, notamment celles qui relèvent de la religion ; où la coexistence entre les différentes communautés humaines est, de ce fait, chaque jour un peu plus difficile ; et où la démocratie est constamment à la merci des surenchères identitaires. »

Ce monde déréglé par les communautarismes et les replis sur soi, l’est tout autant par l’absence de « légitimité » dans le monde arabe(1) et par la perte de « légitimité » de l’Occident, obligé de jouer des biscoteaux un peu partout sur la planète. Si les dérèglements sont locaux, leurs effets, eux, sont planétaires. Il suffit d’une poussée de fièvre à l’autre bout du globe, pour qu’on se mette à greloter dans son lit. Si la légitimité manque (ou manquait) au monde arabe, elle déserte aussi les pays d’Occident qui, faute de suprématie économique et d’autorité morale, font de l’intervention militaire « une méthode de gouvernement » de la planète. Car, selon Amin Maalouf, la civilisation occidentale, « créatrice de valeurs universelles » reste partagée « entre son désir  de civiliser le monde et sa volonté de le dominer ». Et pourtant, selon l’universalité occidentale, « l’humanité est une » et « aucun peuple sur terre n’est fait pour l’esclavage, pour la tyrannie, pour l’arbitraire, pour l’ignorance, pour l’obscurantisme, ni pour l’asservissement des femmes. Chaque fois qu’on néglige cette vérité de base, on trahit l’humanité, et on se trahit soi-même. »

Le monde étant global, « nous sommes en train de sombrer ensemble » et, dans ce monde partagé et unique, « les problèmes ne peuvent être résolus que si l’on réfléchit globalement, comme si l’on était une vaste nation plurielle, tandis que nos structures politiques, juridiques et mentales nous contraignent à réfléchir et à agir en fonction  de nos intérêts spécifiques – ceux de nos Etats, de nos électeurs, de nos entreprises, de nos finances nationales. » Pour l’auteur des Identités meurtrières, il faut partir d’un fait, une évidence à l’heure où la radioactivité, les virus, les capitaux, les marchandises, les hommes et les identités se baguenaudent allègrement à la surface du globe, au nez soupçonneux et à la moustache frétillante de la maréchaussée douanière : le monde est un, global, partagé et unique, les cadres nationaux vacillent, il serait temps non seulement de penser « globalement » mais aussi d’agir « globalement » en imaginant « une sorte de gouvernement global ».

Mais attention, dans le respect de tous et de chacun. Il faut alors et aussi dépasser ses petites mesquineries et ses grandes peurs, admettre que les civilisations sont allez au bout de leur bout, et qu’au bout de ce bout, c’est le vide pour tous ! Alors que l’Occident en rabatte de sa morgue et de sa suffisance, renvoyant (enfermant)  l’autre – et ici l’Arabe – à une improbable différence culturelle et surtout religieuse (il y a un trop plein de religion nous dit Maalouf).

Il conviendrait d’en finir avec « l’esprit d’apartheid ». Basta ! des présupposés ethniques sur « ces gens-là »  qui « ne sont pas comme nous ». Ce pseudo « respect » de l’Autre est une forme de mépris, et le révélateur d’une détestation. »

Ainsi, si l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire, l’Arabe, lui, poireauterait encore dans l’antichambre. Son passé, son présent et son avenir seraient, à l’ombre des minarets, écrit ad aeternam. « Et c’est ainsi qu’Allah est grand » aurait peut-être écrit Alexandre Vialatte. L’Occident oublierait-il ses propres leçons ? Le devenir des sociétés est le résultat de l’Histoire et non le fruit d’un commandement divin rappelle l’auteur, de sorte qu’« expliquer sommairement par la « spécificité de l’islam » tout ce qui se passe dans les différentes sociétés musulmanes, c’est se complaire dans les lieux communs, et c’est se condamner à l’ignorance et à l’impuissance. » Cela n’exonère nullement le monde arabe de corriger « l’indigence de sa conscience morale » : qu’il « s’introspecte » et fasse un  grand ménage (de printemps, s’entend…). Des décennies d’illégitimité satrapique ou révolutionnaire ont laissé des toiles d’araignées dans les constitutions nationales et dans les consciences de chacun.

Amin Maalouf invite à un peu moins de religion et à un peu plus d’attention aux peuples. Et fissa encore ! Car il y a danger. « Dans le « village global » d’aujourd’hui, une telle attitude n’est plus tolérable, parce qu’elle compromet les chances de coexistence au sein de chaque pays, de chaque ville, et prépare pour l’humanité entière d’irréparables déchirements et un avenir de violence. »

Pour sortir, « par le haut », de ce « dérèglement », il faut recourir à… la culture.  Voilà qui mettra sans doute du baume au cœur des lycéens imprudemment engagés en filière littéraire et des étudiants qui perdent leur temps à faire des langues, de la littérature et autres matières insignifiantes du genre philo, histoire, psy quelque chose et autres langues dites « mortes », au lieu d’être utiles à leur pays et à leur économie : des finances jeune homme ! de l’éco ! et plutôt de la micro que de la macro ; des mathématiques jeunes dame ! De la tenue, de la rigueur… de l’utilitarisme carnassier à vocation citoyenne et bourgeoise. Il ne s’agit pas d’opposer quoi que ce soit à quoi que ce soit d’autre, mais voilà, notre Goncourt national, redore le blason de la culture, des langues et des littératures pour allez vers l’Autre et s’imprégner de son « intimité » : « Sortir par le haut » du « dérèglement » « exige d’adopter  une échelle des valeurs basée sur la primauté de la culture ». La culture « peut nous aider à gérer la diversité humaine », aider à se connaître les uns les autres, « intimement »  et « l’intimité d’un peuple c’est sa littérature ». Ici, « l’intimité » à la sauce Maalouf a peut-être à voir avec la « connivence » façon François Jullien…

Dans ce fatras planétaire aux retombées de proximité, la culture tiendrait donc le premier rôle pour éviter de sombrer ensemble. Et les immigrés du monde entier seraient, une fois de plus les OS, obscurs mais diligents, du salut général. C’est dire si l’attitude des pays européens à leur égard est une « question cruciale ». Que l’on cesse alors de les renvoyer à une religion ou une appartenance exclusive. « Limmigré a soif (…) de dignité culturelle [dont] (…) la composante la plus irremplaçable est la langue. « l’appartenance religieuse est exclusive, l’appartenance linguistique ne l’est pas ; tout être humain a vocation à rassembler en lui plusieurs traditions linguistiques et culturelles ». Comme Driss Chraïbi ou Ying Chen avant lui, Amin Maalouf demande que chacun s’enrichisse de l’individualité de l’autre, émancipé de tout communautarisme. Alors les immigrés du monde entier - et de France - pourront jouer ce rôle indispensable d’ « intermédiaire ». Et non celui de boucs émissaires.

1-La première édition date de 2009 (chez Grasset). Autrement dit bien avant les fragrances du jasmin tunisien…

Le Livre de poche, 2010, 320 pages

 

02/12/2013

La Mer noire

Kéthévane Davrichewy

La Mer noire

AVT_Kethevane-Davrichewy_2092.jpegLa Mer noire raconte l’histoire sur cinq générations (et oui il y a aussi des arrières petits enfants qui traînent dans le récit) d’une famille de réfugiés géorgiens débarquée en catastrophe en 1918 à Leuville-sur-Orge, la Mecque de la communauté géorgienne en région parisienne. A l’heure du nombrilisme identitaire nationale où on se récure l’ombilic pour le rendre le plus propre (le plus pure ?) possible,  on peut se demander si Kéthévane Davrichewy raconte seulement l’exil de ce couple de Géorgiens et de leur deux filles Tamouna et Théa ou, tout simplement, l’histoire, sur près d’un siècle, d’une famille… française. La diversité française, la diversité de sa population et de ses trajectoires, réfractaire à tout slogan de tribune, pointe ici le bout de son nez pour fermer le bec aux dispensateurs autoproclamés d’AOC identitaires.

Certes, La Mer noire charrie les flots de l’exil : la fuite pour cette famille dont le père fait parti du gouvernement qui a proclamé l’indépendance de la Géorgie le 26 mai 1918 ; l’arrivée en France, et son lot de déceptions ; les interrogations des plus jeunes sur l’intégration, « cette barrière à franchir me laisse sans force » dit Tamouna ; l’acculturation davantage que l’assimilation ; les résistances culturelles et l’attachement à la Géorgie, à ses traditions, à sa langue, à sa cuisine ; la tenace distinction d’avec les Russes comme cette différence dans les exils que note Tamouna à propos de Nora, son amie russe  (et oui !) : « sa famille a quitté Moscou. Pour toujours (…). Ils sont juifs. Le retour est inenvisageable, ils ont l’intention de construire une nouvelle vie ici. »  « Nos exils et nos communautés ne se ressemblent pas. Tandis que nous attendons le retour, ils s’installent. »

Les Géorgiens en France ! En voilà une histoire, peu ou pas connue, noyée dans les différentes vagues d’immigration qui, depuis 1918, s’installèrent dans l’Hexagone. Ces Géorgiens sont devenus des Français d’origine géorgienne, sans faire de bruits, ou presque. Et pour cause : pour les premiers arrivés, il n’était pas question d’abuser de l’hospitalité française, certains qu’ils étaient de rentrer au pays au plus vite. La nostalgie n’avait pas sa place à écouter Kéthévane Davrichewy, sûr, qu’un jour ou l’autre, on retournerait au pays. Mais voilà la révolution russe et le Géorgien Joseph Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline, en décidèrent autrement. Les exilés se sont fondus dans la communauté nationale.

Ce roman de la migration est aussi un roman français tant il est sûr que bien peu d’histoires nationales et de peuples n’échappent à l’irrigation d’un « sang impur » venu d’ailleurs, un « sang impur » qui abreuve les sillons de la terre de France aussi profondément que celui des roturiers et autres descendants de Gaulois (qui venaient d’ailleurs eux aussi) dont parle la chanson. La chronique familiale ici rapportée parle de mariages, de divorces, de remariages, d’unions mixtes avec un grec ou une arménienne, d’enfants et de réussite professionnelle, des nouvelles générations installées ici et maintenant, sensibles aux luttes des Sans-papiers et qui titillent leurs aînés gagnés par une frilosité certaine pour les nouveaux migrants… La mort a déjà emporté les plus vieux. Quant aux survivants, ils vieillissent. Si elle n’a pas déjà claqué la porte, la vie se retire sur la pointe des pieds, laissant les corps fragiles et les êtres déjà absents : « mourir dans son sommeil, c’est ce qu’elle préfèrerait. Mais tenir jusqu’à l’été. Sentir encore sa chaleur, son parfum sur la peau. »

Tamouna est désormais une vieille femme, lucide, les poumons privés d’oxygène. Son quotidien ne se réduit plus qu’à son appartement et à cette fenêtre ouverte sur la rue et sur la cours d’une école. Plusieurs fois par semaine, Mohamed, le vieil immigré marocain qui travaille à l’épicerie, lui fait les courses et un peu de ménage. « Elle l’écoute, elle le force parfois à dire les mauvais traitements qu’il a subi au palais. Il le dit par bribes avec réticence. Elle se reproche ensuite son insistance. Elle-même ne parle jamais des raisons de son exil ».

A l’occasion d’une soirée d’anniversaire, Tamouna se souvient. Elle est le dernier maillon de ce bout de la chaîne qui court jusqu’à Tsiala, sa petite fille qui « la violente un peu » - comme elle-même le fait avec Mohamed - pour recevoir en héritage la mémoire de sa vieille grand-mère. Tamouna se souvient. Elle laisse remonter à la surface les souvenirs d’une vie longue et troublée. Au centre de ses réminiscences, il y le visage de Tamaz, ce tendre amour né sur les bords de la Mer Noire, toujours présent, aussi fort qu’au premier jour, malgré des destins séparés. Tamaz sera t-il de la soirée ? Elle le souhaite et le craint dans le même mouvement. L’amour est comme un fil ténu qui court entre les femmes de cette histoire. Les plus jeunes demandent à leurs aînées si elles ont connu d’autres hommes que leur mari, si elles se sont mariées par choix ou par obligation. Tamouna s’est posée la question à propos de ses grands parents restés en Géorgie, plus tard, elle a interrogé Dédia sa mère, et aujourd’hui c’est Tsiala qui le lui demande.

Ce très beau texte est le deuxième roman d’une auteure qui est née à Paris en 1965 et qui a puisé dans l’histoire familiale la trame de son récit. Elle y entrelace le présent (la journée et le repas d’anniversaire) et le passé (la lointaine Géorgie, l’exil, Babou et Bébia, les grands-parents restés au pays, le père reparti en Géorgie à qui Tamouna a refusé la dernière étreinte, la noble figure maternelle, le groupe formé avec les quatre cousins et cousines, l’histoire de ce premier et unique amour).

Le récit est écrit selon trois modes de narration : le « je », celui de Tamouna, porte le passé et la mémoire ; un narrateur extérieur dit le présent - comme si, déjà, il fallait laisser la place à d’autres : enfin il y a les lettres écrites par Tamouna à Tamaz - des lettres jamais postées.

L’écriture est brève, délicate, économe, sans «  effusions » comme la personnalité de Tamouna. À la surface de cette Mer noire flotte l’écume du regret, ce « courage » qui a manqué, et la nostalgie d’un triple exil. Celui d’une terre, celui d’un amour et celui du temps qui passe et dont la maitrise ou plutôt l’illusion de sa maîtrise finit par s’évanouir, laissant à d’autres le soin de raconter... A moins que le pays comme l’amour demeurent bien vivant dans le cœur de Tamouna.

 

Sabine Wespieser, 2010, 214 pages, 19 €