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10/02/2014

Rêves oubliés

Léonor de Récondo

Rêves oubliés

 

Leonor-de-Recondo1--672x359.jpgC’est avec beaucoup de pudeur et de délicatesse que Léonor de Récondo décrit comment l’Histoire transforme les corps et les âmes d’une famille de réfugiés espagnols. Après avoir été hébergé à Hendaye par Mademoiselle Eglantine, cette famille qui fuit une mort certaine va se terrer, anonyme, dans une ferme des Landes. Il y a là Ama et Aïta, la mère et le père, leurs trois enfants, les grands parents et les oncles. Léonor de Récondo raconte au plus près du quotidien, un quotidien qui du jour au lendemain a volé en éclats et que l’Histoire, c’est-à-dire l’exil, le camp d’internement de Gurs, l’Occupation…, va continuer de triturer, d’oppresser jusqu’à recracher des êtres abimés, privés à jamais d’une part d’eux-mêmes.

La réussite de ce court texte tient au style : pudique, tout en retenue, linéaire sans jamais être plat. Des mots simples, des phrases courtes et un rythme harmonieux traduisent la fragilité de ces existences sur qui pèse le poids d’une menace, diffuse mais permanente. L’incertitude court du début à la toute fin du roman.

Léonor de Récondo n’évoque le bruit et la fureur de l’Histoire que pour mieux saisir en quoi et comment ils bouleversent les corps, changent les caractères, ouvrent des failles jusque-là inconnues, obligent au renoncement, à l’abandon. Les corps se recroquevillent, les mains rougissent, deviennent rugueuses, se couvrent de crevasses et d’eczéma. Il faut savoir gravir de nouveaux chemins, s’adapter, apprivoiser la solitude et les angoisses, survivre, avancer, encore et toujours, avec au-dessus de la tête une épée de Damoclès : le drame est là qui, comme l’éclair, peut s’abattre et pulvériser le peu qui reste. Ce qui reste ? Seulement la vie ! et le fait d’être encore « ensemble » malgré « ces temps orageux et glacials ». Il faut survivre.

Trois générations se retrouvent donc dans cette ferme. Trois générations et autant de façons de vivre la peur, la honte, la culpabilité et la nostalgie. Trois regards sur le monde, trois façons d’espérer, de continuer « à croire » et de repeindre l’avenir. Chacun garde ses « secrets » et ses « voyages cachés » à l’image de Sébastian et de son amour pour Hanna, l’infirmière juive du camp de Gurs qui sera déportée. Autant de façon de rester digne aussi et… d’oublier ses rêves.  Chacun « modèle la réalité ». Le père avec ses mains, les oncles avec les « concepts » et la lutte clandestine, le dessin ou la découverte des haïkus pour les enfants ; Ama, dans le secret de son carnet intime, ouvert en 1936 et qui se refermera en 1949.

Pendant qu’« Aïta tourne et retourne la terre, sème les légumes d’hiver en espérant récolter l’oubli », « (…) déracine d’un coup de pioche les mauvaises herbes et le passé » Ama, elle,  écrit, jusqu’au jour où elle décidera de se libérer de cette « mémoire d’encre ». De vivre, d’accepter l’incertitude et de renoncer à l’attente du « retour ». « Je veux danser, libre, et oublier les mots qui m’enchaînent. » Elle a décidé de rejoindre son époux. Pour continuer à être « ensemble ». « C’est tout ce qui compte ». Pour toujours.

Il s’agissait du deuxième roman de Léonor de Récondo, violoniste virtuose qui a publié en 2010, La Grâce du cyprès blanc (édition Le temps qu'il fait). En 2013, elle publie, chez le même éditeur Pietra viva.

 

Edition Sabine Wespieser, 2012, 170 pages, 17€

27/01/2014

Double bonheur

Stéphane Fière

Double bonheur

stephane_fiere.jpgComme aurait dit le Général, ce livre a une apparence : les aventures d’un traducteur du consulat de France en poste à Shanghai. Il a une réalité : les dérèglements identitaires d’un jeune homme, un émule, ambitieux et… amoureux.

Partir en poste pour trois ans au consulat de Shanghai comme traducteur officiel, voilà qui doit faire rêver plus d’un apprenti sinologue en mal de voyage. C’est ainsi que le jeune François Lizeaux débarque dans la capitale économique de la Chine communiste. « Sa volonté d’in-té-gra-tion » est telle, que, d’emblée, il décide de changer d’identité, de se faire appeler Li Fanshe, et de larguer les amarres avec son pays et son passé. François Lizeaux alias M. Li, plus royaliste que le roi, se veut plus chinois que le premier pékin venu ! et l’expérience (la roublardise) venue il se montre, in petto, un tantinet méprisant pour ses collègues du consulat et autres immigrés (euh ! pardon ! « expatriés ») français venus « faire fortune en Chine » : le nouvel Eldorado des Occidentaux aux dents longues. A lire Fière, si le slogan « la Chine tu l’aimes ou tu la quittes » avait cours sous les remparts de la Grande muraille, quelques charters dégorgeant de Pébéas ou pba (Petits Blancs Arrogants) décolleraient fissa.

Sur plus de 350 pages, François Lizeaux raconte, par le menu, le quotidien de sa profession, la vie d’un expatrié français en terre chinoise, ses heurs et malheurs, le réel et les apparences. Une vie professionnelle de larbin surexploité, mécanique et répétitive, agrémentée de week-ends tout aussi monotones : multiplication des rencontres d’un soir, tarifées ou non, galipettes extraconjugales et autre câlineries asiatiques mais toujours sans lendemain, au grand désespoir et courroux de certaines, ouvertes à un mariage potentiellement lucratif. Le vide à Shanghai !

Le jeune français  meurtri par son enfance et son passé hexagonal, va se donner, corps et âme, à son nouveau pays et barbotter dans le monde des apparences. François Lizeaux est donc traducteur. La parabole du traducteur était déjà présente dans Les Bains de Kiraly de Jean Mattern (Sabine Wespieser, 2008). Ici, l’auteur tisse un fil qui relie « l’enfant décoratif qui ne participe pas » à cet homme devenu traducteur, « simple outil » « à ranger après utilisation » comme si, explique le narrateur, « je n’existais plus, puisque de ma bouche s’échappaient des mots qui n’étaient jamais les miens, puisque personne ne me voyait, ne devait me voir, et qu’il n’était même pas imaginable que je puisse avoir une personnalité. »

La posture de Lizeaux s’apparente à  « celle du vaincu d’avance – j’étais comme le crapaud qui voulait goûter la chair du cygne, qui rêve de l’impossible et se meurt de frustration. » Comme on dit du côté de la Kabylie, « personne n’a jamais parlé de lui, il a souillé la fontaine de ses excréments ». Moins scatologique, François Lizeaux va outrepasser son rôle et sa fonction : de traducteur, il se fait interprète, « passeur » : « le vrai pouvoir était-là : comprendre ce qui est inintelligible aux uns comme aux autres. (…) sans moi rien ne se faisait, rien n’avançait ; derrière mon effacement, j’étais en fait au centre de tout » . Ces interprétations étant toujours favorables aux Chinois, il se voyait gratifié de quelques enveloppes au rouge propitiatoire et généreusement garnies.

Double bonheur offre une plongée dans la Chine contemporaine de première main.  Le lecteur pérégrine entre boîtes de nuits, cabarets et autres quartiers branchés pour « expats » assoiffés de plaisirs exotiques et la gargote de la Mère Zhao. Il se familiarise avec l’art de truander partout et n’importe qui autant qu’avec celui de fluidifier (et rentabiliser ) ses relations et réseaux ; ici sans cartes de visite vous n’êtes rien. Il brinquebale entre mensonges et respect des apparences, entre frénésie moderne et attentions à son qi, entre une Chine d’hier et d’aujourd’hui largement fantasmée et une réalité bien plus complexe et plurielle… « Dans la société nouvelle, entre les injonctions contradictoires, entre l’amour et les convenances, entre l’argent et les cinq vertus, comment choisir ? »

François Lizeaux en déséquilibre dans une société chamboulée, va basculer et tomber, par amour, du côté chinois. La douce, la belle, l’exquise, la fine, l’amoureuse et si chinoise An Lili. Journaliste dans le milieu de la mode, elle a de quoi séduire, transporter les cœurs et tourner les têtes « il me manquait quelqu’un pour apprendre à voir » dit François,  « j’ai trouvé ma voix ».

C’est la renaissance. Une nouvelle identité. Abandonnées la France et ses origines. Notre homme est désormais « libre. Délesté ». Le couple convole et le ménage, entre deux assauts amoureux et autant d’auspices taoïstes et de maîtres es Feng shui, se transforme en une machine de guerre obsédée par son cash-flow. Lizeaux se met à faire des extras pour des hommes d’affaires. Il va même espionner pour le compte des Chinois. La cagnotte du ménage grossit, grossit…

Le livre de Stéphane Fière est d’une étonnante puissance. Maîtrisé de bout en bout. Malgré la répétition des journées de labeur (et parfois des nuits) entrecoupées d’imprévus professionnels et de contretemps existentiels, il retient son lecteur. L’auteur offre non pas un double mais un triple ou un quadruple bonheur en variant les registres, en allongeant les phrases ou au contraire en accélérant le tempo. Ces fulgurances du texte permettent d’éviter les répétions, de prendre ses distances avec les faits rapportés, de suggérer quelques humour ou ironie, de marquer une posture de désinvolture, voir un moment de tension, d’inquiétude ou quelques sous entendus… Ce travail sur le rythme s’enrichit d’un vocabulaire abondant et de citations, de paroles, de références culturelles et culinaires chinoises.

« Comprendre son environnement et s’y adapter [constitueraient] les premiers pas vers la félicité ». Dans le jeu de miroir du multiculturalisme globalisé, dans l’entrelacs des relations exotico-béates entre Chine et Occident, Stéphane Fière semble mettre un peu d’ordre et briser quelques illusions. Retour vers le réel !

 

Edition Métaillé, 2011, 355 pages, 18€

 

 

06/01/2014

Harare Nord

 

Brian Chikwava

Harare Nord

 

Brian-Chikwava1.jpgEt si, au Sud comme au Nord, les bringuebalements du monde débouchaient dans une impasse, sans autre issue que la folie ou la mort ? Quid aussi du mythe de l’Eldorado qui flatte tant l’ego des « insiders » ? Ne commencerait-il pas à prendre du plomb dans l’aile ? Du plomb tiré en salves régulières de mots acérés par quelques écrivains visionnaires. A l’instar de ce Brian Chikwava. Londonien, originaire du Zimbabwe, lauréat en 2004 du Caine Prize pour un recueil de nouvelles, il signe avec Harare Nord son premier roman. Ecrit en anglais, il vient confirmer le dynamisme des écrivains africains, qu’ils soient pérégrins ou non.

C’est d’ailleurs la langue de l’auteur qui, en premier lieu, attire l’attention. Par quelques tournures et formules, Brian Chikwava s’ingénie à rendre l’oralité de ses personnages qui baragouinent un anglais d’immigrés, à la syntaxe malhabile et approximative, aux formes métissées, aux phrases dégraissé mais efficaces. Un Broken (ou Fractured) English, un mauvais anglais, littéralement une langue « cassée », un peu à l’image des personnages de ce livre sombre et ironique, construit sur le mode d’un douloureux mais irrémédiable taraudage concentrique.

Harare Nord est le pendant septentrional d’Harare, la capitale du Zimbabwe. Pour s’extraire du bourbier zambabwéen, le héros sans nom du roman débarque à Londres. Il tient un journal dans lequel il consigne, non sans humour, le récit de sa condition et le regard qu’il porte sur son nouvel environnement, social et humain..

D’entrée, Paul et Sekaï, ses cousins, se montrent hostiles. La solidarité communautaire a ses limites et les « blédards » deviennent vite des importuns. D’ailleurs, les obstacles que les autorités britanniques (ou françaises…) s’échinent à placer sur le chemin des quémandeurs de visa arrangent bien les « Zimbabwéens de Harare Nord »,  ceux qualifiés ici d’« Africains renégats ».

Mieux vaut se débrouiller seul et rejoindre Shingi, l’ami d’enfance, qui partage un squat avec deux autres types (Aleck et Farayi) et Tsitisune, une jeune fille déjà lesté d’un bébé. « Je peux sniff sniff leurs vies d’indigènes-là accroupis sous leur plafond bas et humide comme des voleurs qui viennent d’être pris ».

Brian Chikwava raconte la vie de ce clandestin zimbabwéen échoué dans le Brixton londonien et interlope des déclassés, des marginaux et autres SDF, des « ratés de la vie » et des migrants surexploités, tous relégués « dans des trous-là ». Le récit file sans rebondissements, nullement plat pour autant, mais en pente, une pente qui s’enfonce inexorablement. L’horizon se rétrécie et le ciel s’assombrie au-dessus des têtes. Un rat devient le double hostile du narrateur.

Pourtant « notre » sans-papiers ne tenait pas à faire de vieux os à Londres (encore un argument en faveur de la libre circulation…) : « je veux juste me trouver un bon boulot très vite, travailler comme une bête, économiser un tas d’argent et hop, je repars chez moi. » Le gars veut gagner 5000 dollars américains et retourner fissa au pays régler ses petites et louches affaires. « Je suis étendu sur mon lit à écouter et à porter mon passé comme si c’était une robe très moulante ; je veux que personne tire dessus ». Il ne tient pas à être rattrapé par ce passé et encore moins par un ou deux énergumènes de son ancienne milice à qui il doit de l’argent.

Après Samba pour la France de Delphine Coulin (Seuil, 2011), on retrouve ici les thèmes, classiques, associés à la clandestinité : l’invention d’une autre identité, la dépossession de soi, la question lancinante et vitale des papiers (lire aussi sur le sujet Klaus Mann), la surexploitation salariale, les employeurs véreux et tutti quanti. C’est pas en devenant un « BBC » entendre un « Brosseur de culs Britanniques », de ceux « qui s’occupent de vieillards qui font popo dans leurs pantalons toutes les heures » qu’il pourra mettre un peu d’argent de côté.

Résultat, la perspective de rassembler les 5 000 dollars se rétrécie.  Et pendant ce temps, les prétentions de ceux restés au pays croissent : de l’argent toujours plus d’argent, des cadeaux toujours plus de cadeaux, des exigences, toujours plus d’exigences… « Harare Nord c’est une grosse arnaque ».

Alors toutes les combines et toutes les manigances sont bonnes pour faire entrer de l’argent, améliorer le quotidien et atteindre l’objectif fixé. Chikwava ne fait pas de ce sans papiers un héros sympathique, une victime émouvante, un être à qui le lecteur puisse s’identifier. Il en est de même d’ailleurs de la plupart des autres personnages, défigurés par l’avarice, l’avidité, la jalousie ou emberlificotés dans leur soucis ou leurs mentalités… Tout fout le camp ! D’Harare à Harare Nord, de la périphérie au centre, du particulier à l’universel,  le monde écrase et broie les uns et les autres. Il est peut-être temps de changer de monde.

 

Edition Zoé, 2011, 267 pages, 20€

 

30/12/2013

Le Dérèglement du monde

 

Amin Maalouf

Le Dérèglement du monde

Le précieux romancier franco-libanais, polyglotte à cheval sur l’ « Occident » et le « monde arabe », citoyen et intellectuel qui embrasse de son regard gourmand et de sa plume élégante le vaste monde devenu « village planétaire » revient à l’essai. Après ses percutantes Identités meurtrières, de nouveau, il aide ses contemporains à mettre un peu d’ordre dans un monde déréglé par la montée du « fanatisme », de la « violence », de « l’exclusion », du « désespoir » et des « surenchères identitaires ». Le Dérèglement du monde invite à créer les bases d’un « nouvel humanisme ».

 Bonne année 2014 à toutes et à tous !

 

 

Amin-Maalouf.pngEt les musulmans par-ci, et les musulmans par-là. Et les immigrés irréguliers par-ci, et les immigrés légaux par-là. Et patati ! et patata ! Et allez qu’à chaque fois depuis des années, je te rajoute une couche dans l’exclusion, la suspicion, l’opprobre. A ce jeu, tout devient possible. Le pire surtout. Et les « plus jamais ça » mémoriels, des pièges à gogo. On se prépare des jours bien sombres. Il ne s’agit nullement-là d’une posture de gloriole ou de provoc, façon arrogance à la sauce beur ou black de banlieues en mal de reconnaissance. Non ! Non ! C’est Maalouf qui parle. Notre Goncourt 1993, gloire internationale des lettres françaises. Le Dérèglement du monde c’est aussi çà : des pays occidentaux qui méprisent leurs citoyens, du moins ceux venus d’ailleurs. L’arrogance ne sévit pas qu’en banlieue tout de même ! Et si l’on en doute, il faut relire Les Invités d’Assouline.

Et pourtant ! « Je l’écris sans détour, et en pesant mes mots : c’est d’abord là, auprès des immigrés, que la grande bataille de notre époque devra être menée, c’est là qu’elle sera gagnée ou perdue. Ou bien l’Occident parviendra à les reconquérir, à retrouver leur confiance, à les rallier aux valeurs qu’il proclame, faisant d’eux des intermédiaires éloquents dans ses rapports avec le reste du monde ; ou bien ils deviendront son plus grave problème. » C’est dit. Le Dérèglement du monde dénonce dans le même temps « (…) un monde où les appartenances sont exacerbées, notamment celles qui relèvent de la religion ; où la coexistence entre les différentes communautés humaines est, de ce fait, chaque jour un peu plus difficile ; et où la démocratie est constamment à la merci des surenchères identitaires. »

Ce monde déréglé par les communautarismes et les replis sur soi, l’est tout autant par l’absence de « légitimité » dans le monde arabe(1) et par la perte de « légitimité » de l’Occident, obligé de jouer des biscoteaux un peu partout sur la planète. Si les dérèglements sont locaux, leurs effets, eux, sont planétaires. Il suffit d’une poussée de fièvre à l’autre bout du globe, pour qu’on se mette à greloter dans son lit. Si la légitimité manque (ou manquait) au monde arabe, elle déserte aussi les pays d’Occident qui, faute de suprématie économique et d’autorité morale, font de l’intervention militaire « une méthode de gouvernement » de la planète. Car, selon Amin Maalouf, la civilisation occidentale, « créatrice de valeurs universelles » reste partagée « entre son désir  de civiliser le monde et sa volonté de le dominer ». Et pourtant, selon l’universalité occidentale, « l’humanité est une » et « aucun peuple sur terre n’est fait pour l’esclavage, pour la tyrannie, pour l’arbitraire, pour l’ignorance, pour l’obscurantisme, ni pour l’asservissement des femmes. Chaque fois qu’on néglige cette vérité de base, on trahit l’humanité, et on se trahit soi-même. »

Le monde étant global, « nous sommes en train de sombrer ensemble » et, dans ce monde partagé et unique, « les problèmes ne peuvent être résolus que si l’on réfléchit globalement, comme si l’on était une vaste nation plurielle, tandis que nos structures politiques, juridiques et mentales nous contraignent à réfléchir et à agir en fonction  de nos intérêts spécifiques – ceux de nos Etats, de nos électeurs, de nos entreprises, de nos finances nationales. » Pour l’auteur des Identités meurtrières, il faut partir d’un fait, une évidence à l’heure où la radioactivité, les virus, les capitaux, les marchandises, les hommes et les identités se baguenaudent allègrement à la surface du globe, au nez soupçonneux et à la moustache frétillante de la maréchaussée douanière : le monde est un, global, partagé et unique, les cadres nationaux vacillent, il serait temps non seulement de penser « globalement » mais aussi d’agir « globalement » en imaginant « une sorte de gouvernement global ».

Mais attention, dans le respect de tous et de chacun. Il faut alors et aussi dépasser ses petites mesquineries et ses grandes peurs, admettre que les civilisations sont allez au bout de leur bout, et qu’au bout de ce bout, c’est le vide pour tous ! Alors que l’Occident en rabatte de sa morgue et de sa suffisance, renvoyant (enfermant)  l’autre – et ici l’Arabe – à une improbable différence culturelle et surtout religieuse (il y a un trop plein de religion nous dit Maalouf).

Il conviendrait d’en finir avec « l’esprit d’apartheid ». Basta ! des présupposés ethniques sur « ces gens-là »  qui « ne sont pas comme nous ». Ce pseudo « respect » de l’Autre est une forme de mépris, et le révélateur d’une détestation. »

Ainsi, si l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire, l’Arabe, lui, poireauterait encore dans l’antichambre. Son passé, son présent et son avenir seraient, à l’ombre des minarets, écrit ad aeternam. « Et c’est ainsi qu’Allah est grand » aurait peut-être écrit Alexandre Vialatte. L’Occident oublierait-il ses propres leçons ? Le devenir des sociétés est le résultat de l’Histoire et non le fruit d’un commandement divin rappelle l’auteur, de sorte qu’« expliquer sommairement par la « spécificité de l’islam » tout ce qui se passe dans les différentes sociétés musulmanes, c’est se complaire dans les lieux communs, et c’est se condamner à l’ignorance et à l’impuissance. » Cela n’exonère nullement le monde arabe de corriger « l’indigence de sa conscience morale » : qu’il « s’introspecte » et fasse un  grand ménage (de printemps, s’entend…). Des décennies d’illégitimité satrapique ou révolutionnaire ont laissé des toiles d’araignées dans les constitutions nationales et dans les consciences de chacun.

Amin Maalouf invite à un peu moins de religion et à un peu plus d’attention aux peuples. Et fissa encore ! Car il y a danger. « Dans le « village global » d’aujourd’hui, une telle attitude n’est plus tolérable, parce qu’elle compromet les chances de coexistence au sein de chaque pays, de chaque ville, et prépare pour l’humanité entière d’irréparables déchirements et un avenir de violence. »

Pour sortir, « par le haut », de ce « dérèglement », il faut recourir à… la culture.  Voilà qui mettra sans doute du baume au cœur des lycéens imprudemment engagés en filière littéraire et des étudiants qui perdent leur temps à faire des langues, de la littérature et autres matières insignifiantes du genre philo, histoire, psy quelque chose et autres langues dites « mortes », au lieu d’être utiles à leur pays et à leur économie : des finances jeune homme ! de l’éco ! et plutôt de la micro que de la macro ; des mathématiques jeunes dame ! De la tenue, de la rigueur… de l’utilitarisme carnassier à vocation citoyenne et bourgeoise. Il ne s’agit pas d’opposer quoi que ce soit à quoi que ce soit d’autre, mais voilà, notre Goncourt national, redore le blason de la culture, des langues et des littératures pour allez vers l’Autre et s’imprégner de son « intimité » : « Sortir par le haut » du « dérèglement » « exige d’adopter  une échelle des valeurs basée sur la primauté de la culture ». La culture « peut nous aider à gérer la diversité humaine », aider à se connaître les uns les autres, « intimement »  et « l’intimité d’un peuple c’est sa littérature ». Ici, « l’intimité » à la sauce Maalouf a peut-être à voir avec la « connivence » façon François Jullien…

Dans ce fatras planétaire aux retombées de proximité, la culture tiendrait donc le premier rôle pour éviter de sombrer ensemble. Et les immigrés du monde entier seraient, une fois de plus les OS, obscurs mais diligents, du salut général. C’est dire si l’attitude des pays européens à leur égard est une « question cruciale ». Que l’on cesse alors de les renvoyer à une religion ou une appartenance exclusive. « Limmigré a soif (…) de dignité culturelle [dont] (…) la composante la plus irremplaçable est la langue. « l’appartenance religieuse est exclusive, l’appartenance linguistique ne l’est pas ; tout être humain a vocation à rassembler en lui plusieurs traditions linguistiques et culturelles ». Comme Driss Chraïbi ou Ying Chen avant lui, Amin Maalouf demande que chacun s’enrichisse de l’individualité de l’autre, émancipé de tout communautarisme. Alors les immigrés du monde entier - et de France - pourront jouer ce rôle indispensable d’ « intermédiaire ». Et non celui de boucs émissaires.

1-La première édition date de 2009 (chez Grasset). Autrement dit bien avant les fragrances du jasmin tunisien…

Le Livre de poche, 2010, 320 pages

 

02/12/2013

La Mer noire

Kéthévane Davrichewy

La Mer noire

AVT_Kethevane-Davrichewy_2092.jpegLa Mer noire raconte l’histoire sur cinq générations (et oui il y a aussi des arrières petits enfants qui traînent dans le récit) d’une famille de réfugiés géorgiens débarquée en catastrophe en 1918 à Leuville-sur-Orge, la Mecque de la communauté géorgienne en région parisienne. A l’heure du nombrilisme identitaire nationale où on se récure l’ombilic pour le rendre le plus propre (le plus pure ?) possible,  on peut se demander si Kéthévane Davrichewy raconte seulement l’exil de ce couple de Géorgiens et de leur deux filles Tamouna et Théa ou, tout simplement, l’histoire, sur près d’un siècle, d’une famille… française. La diversité française, la diversité de sa population et de ses trajectoires, réfractaire à tout slogan de tribune, pointe ici le bout de son nez pour fermer le bec aux dispensateurs autoproclamés d’AOC identitaires.

Certes, La Mer noire charrie les flots de l’exil : la fuite pour cette famille dont le père fait parti du gouvernement qui a proclamé l’indépendance de la Géorgie le 26 mai 1918 ; l’arrivée en France, et son lot de déceptions ; les interrogations des plus jeunes sur l’intégration, « cette barrière à franchir me laisse sans force » dit Tamouna ; l’acculturation davantage que l’assimilation ; les résistances culturelles et l’attachement à la Géorgie, à ses traditions, à sa langue, à sa cuisine ; la tenace distinction d’avec les Russes comme cette différence dans les exils que note Tamouna à propos de Nora, son amie russe  (et oui !) : « sa famille a quitté Moscou. Pour toujours (…). Ils sont juifs. Le retour est inenvisageable, ils ont l’intention de construire une nouvelle vie ici. »  « Nos exils et nos communautés ne se ressemblent pas. Tandis que nous attendons le retour, ils s’installent. »

Les Géorgiens en France ! En voilà une histoire, peu ou pas connue, noyée dans les différentes vagues d’immigration qui, depuis 1918, s’installèrent dans l’Hexagone. Ces Géorgiens sont devenus des Français d’origine géorgienne, sans faire de bruits, ou presque. Et pour cause : pour les premiers arrivés, il n’était pas question d’abuser de l’hospitalité française, certains qu’ils étaient de rentrer au pays au plus vite. La nostalgie n’avait pas sa place à écouter Kéthévane Davrichewy, sûr, qu’un jour ou l’autre, on retournerait au pays. Mais voilà la révolution russe et le Géorgien Joseph Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline, en décidèrent autrement. Les exilés se sont fondus dans la communauté nationale.

Ce roman de la migration est aussi un roman français tant il est sûr que bien peu d’histoires nationales et de peuples n’échappent à l’irrigation d’un « sang impur » venu d’ailleurs, un « sang impur » qui abreuve les sillons de la terre de France aussi profondément que celui des roturiers et autres descendants de Gaulois (qui venaient d’ailleurs eux aussi) dont parle la chanson. La chronique familiale ici rapportée parle de mariages, de divorces, de remariages, d’unions mixtes avec un grec ou une arménienne, d’enfants et de réussite professionnelle, des nouvelles générations installées ici et maintenant, sensibles aux luttes des Sans-papiers et qui titillent leurs aînés gagnés par une frilosité certaine pour les nouveaux migrants… La mort a déjà emporté les plus vieux. Quant aux survivants, ils vieillissent. Si elle n’a pas déjà claqué la porte, la vie se retire sur la pointe des pieds, laissant les corps fragiles et les êtres déjà absents : « mourir dans son sommeil, c’est ce qu’elle préfèrerait. Mais tenir jusqu’à l’été. Sentir encore sa chaleur, son parfum sur la peau. »

Tamouna est désormais une vieille femme, lucide, les poumons privés d’oxygène. Son quotidien ne se réduit plus qu’à son appartement et à cette fenêtre ouverte sur la rue et sur la cours d’une école. Plusieurs fois par semaine, Mohamed, le vieil immigré marocain qui travaille à l’épicerie, lui fait les courses et un peu de ménage. « Elle l’écoute, elle le force parfois à dire les mauvais traitements qu’il a subi au palais. Il le dit par bribes avec réticence. Elle se reproche ensuite son insistance. Elle-même ne parle jamais des raisons de son exil ».

A l’occasion d’une soirée d’anniversaire, Tamouna se souvient. Elle est le dernier maillon de ce bout de la chaîne qui court jusqu’à Tsiala, sa petite fille qui « la violente un peu » - comme elle-même le fait avec Mohamed - pour recevoir en héritage la mémoire de sa vieille grand-mère. Tamouna se souvient. Elle laisse remonter à la surface les souvenirs d’une vie longue et troublée. Au centre de ses réminiscences, il y le visage de Tamaz, ce tendre amour né sur les bords de la Mer Noire, toujours présent, aussi fort qu’au premier jour, malgré des destins séparés. Tamaz sera t-il de la soirée ? Elle le souhaite et le craint dans le même mouvement. L’amour est comme un fil ténu qui court entre les femmes de cette histoire. Les plus jeunes demandent à leurs aînées si elles ont connu d’autres hommes que leur mari, si elles se sont mariées par choix ou par obligation. Tamouna s’est posée la question à propos de ses grands parents restés en Géorgie, plus tard, elle a interrogé Dédia sa mère, et aujourd’hui c’est Tsiala qui le lui demande.

Ce très beau texte est le deuxième roman d’une auteure qui est née à Paris en 1965 et qui a puisé dans l’histoire familiale la trame de son récit. Elle y entrelace le présent (la journée et le repas d’anniversaire) et le passé (la lointaine Géorgie, l’exil, Babou et Bébia, les grands-parents restés au pays, le père reparti en Géorgie à qui Tamouna a refusé la dernière étreinte, la noble figure maternelle, le groupe formé avec les quatre cousins et cousines, l’histoire de ce premier et unique amour).

Le récit est écrit selon trois modes de narration : le « je », celui de Tamouna, porte le passé et la mémoire ; un narrateur extérieur dit le présent - comme si, déjà, il fallait laisser la place à d’autres : enfin il y a les lettres écrites par Tamouna à Tamaz - des lettres jamais postées.

L’écriture est brève, délicate, économe, sans «  effusions » comme la personnalité de Tamouna. À la surface de cette Mer noire flotte l’écume du regret, ce « courage » qui a manqué, et la nostalgie d’un triple exil. Celui d’une terre, celui d’un amour et celui du temps qui passe et dont la maitrise ou plutôt l’illusion de sa maîtrise finit par s’évanouir, laissant à d’autres le soin de raconter... A moins que le pays comme l’amour demeurent bien vivant dans le cœur de Tamouna.

 

Sabine Wespieser, 2010, 214 pages, 19 €

11/11/2013

Sans-Papiers. Pour lutter contre les idées reçues

Sans-Papiers. Pour lutter contre les idées reçues

 

p430_ph21_sans_papiers.jpgPetit livre militant proposé par le mouvement Utopia, « mouvement politique de gauche, altermondialiste et écologiste », pour faire le point sur la question des sans-papiers en réfutant, brièvement et de manière didactique, quinze « idées reçues » sur le sujet. Bref et subjectif rappel pour les bons élèves de quelques uns de ces préjugés et autres lieux communs, partis pris hostiles ou paresses de la pensée. : « la France ne pourrait accueillir toute la misère du monde » ; « l’immigration coûterait chère au porte monnaie national et notamment à son budget social » ; « régulariser constituerait un appel d’air dans lequel s’engouffreraient tous les déshérités de la terre (africaine s’entend)» ; « l’immigré quand il ne prend pas le travail des nationaux fait monter la courbe des demandeurs d’emplois » ou encore, « l’Aide publique au développement versée par les pays développés suffirait aux pays en voie de développement », etc.

La plupart des objections ici apportées à cette doxa anti-immigrée sont connues : ainsi, ce ne sont pas les plus pauvres qui migrent mais bien celles et ceux dotés du nécessaire pécule et outil intellectuel. A propos du coût de l’immigration, les auteurs citent deux études sur l’Espagne et la Grande Bretagne (déjà présentes dans le dernier livre de Michèle Tribalat qui n’est pas une « immigrationniste ») et une autre de la Banque mondiale qui tendent à montrer que les immigrés rapportent. On peut aussi faire référence à la récente étude sur les coûts de l’immigration pour l’économie nationale dirigée par Xavier Chojnicki de l’université de Lille pour le compte du ministère des Affaires sociales.

Sur le contrôle des frontières et les expulsions, les auteurs dénoncent le coût d’une politique et son inefficacité : malgré les efforts des gouvernants, les flux continuent et la main d’œuvre immigrée reste indispensable à plusieurs secteurs de l’économie. Qui plus est - et tant qu’à faire - une main d’œuvre sans droits génère moult profits à des entreprises dont la délocalisation est peu ou pas envisageable. Comme il existe un lien étroit entre les stratégies déployées par les migrants et les politiques gouvernementales, les conditions administratives et juridiques, Utopia propose de substituer une politique d’ouverture des frontières à près de quarante ans d’obstacles mis à la circulation des migrants. Selon le mouvement, l’ouverture donnerait la possibilité aux migrants de pouvoir entrer et sortir du territoire national et, ainsi, maintenir des liens étroits avec le pays d’origine. Le retour pourrait être envisagé plus sereinement - et de citer une étude de l’OCDE selon qui, 40% des migrants retourneraient chez eux dans les cinq ans qui suivent leur arrivée.

Le souci de s’appuyer sur les travaux de chercheurs reconnus (Fassin, Héran, Terray, Weil…) et les études d’organismes tels l’OCDE ou la Banque Mondiale ne parviennent pas à refreiner, ici ou là, quelques envolées militantes. A trop vouloir bien faire, on prend le risque aussi de substituer une doxa à une autre. Ainsi, on se demande d’où est tirée cette statistique selon laquelle « les pays du Nord n’accueillent que 20% des flux migratoires mondiaux »(1). Même mou dubitative quant à cette assertion : « les migrants représentent seulement 5,6% de la population en France »(2). Quid aussi de cette nouvelle  tarte à la crème qui court les couloirs et les colloques selon laquelle la liberté de circulation serait un « droit ancestral » et la migration consubstantielle à l’espèce. Alors certes, l’homme n’a cessé de marcher depuis son lointain berceau africain, mais à bien y regarder les migrations dans le monde ne concernent que 218 millions de personnes soit … 3,1 % de la population mondiale. Le droit de circuler ? Oui, mais peut-être et surtout le droit de pouvoir vivre chez soi. Ici, Utopia cède à « la victimisation de l’Occident » et dénonce pêle-mêle les séquelles de la colonisation plutôt que d’ « aide », il préfère parler de « restitution »), les injustices du système économique mondial, et les inconséquences de nos comportements individuels en tant que consommateur ou électeur etc. Tout n’est pas faux, mais on en oublierait les responsabilités des Etats et des élites politiques des pays en voie de développement. On en oublierait aussi ces militants démocratiques du Sud qui demandent des comptes à des dirigeants en place parfois depuis près de cinquante ans d’indépendance…

En fin d’ouvrage, Utopia donne une liste de dix mesures pour une réforme des politiques de co-développement et une autre, contenant treize propositions, pour une autre politique d’immigration. Au cœur de cette dernière figure la régularisation sans conditions de tous les  immigrés sans-papiers. A sa sortie, veille d’un rendez-vous électoral, ce fascicule s’adressait pour l’essentiel à la « gauche ». Aujourd’hui, on lendemain de la victoire des socialistes, l’apostrophe demeure d’actualité. Le débat reste ouvert…

1- Selon le PNUD sur les quelques 214 millions de migrants internationaux dans le monde en 2009, 37% partaient d’un pays pauvre vers un pays riche et 60% se sont déplacés entre pays riches ou entre pays pauvres.

2- En 2006, il y avait 5 millions d’immigrés en France métropolitaine soit 8,2 % de la population française (INSEE). Selon une récente étude de l’Ined qui, comme l’ONU définie un immigré comme une « personne née dans un autre pays que celui où elle réside » (incluant donc les Français nés hors de France), la France compterait 6,7 millions d’immigrés soit 11% d’immigrés.

 

Préface de Danielle Mitterrand, édition Utopia, 2010, 78 pages

 

28/10/2013

Des Bédouins dans le polder. Histoires tragi-comiques de l’émigration

Fouad Laroui

Des Bédouins dans le polder. Histoires tragi-comiques de l’émigration

 

fouad_laroui-nancy_2011.jpgVoici un livre formidable. Oui ! oui ! formidable. Bien sûr Fouad Laroui est connu comme auteur, celui notamment qui a commis Les Dents du topographe, Méfiez-vous des parachutistes et autre Maboul et qui a publié chez Julliard, Une année chez les Français (nous y reviendrons). Ces Bédouins dans le polder est paru en 2010 et nous conte, à travers 1001 histoires, les heurs et malheurs des enfants du Rif transplantés dans le pays de la Tulipe, ou le pays de Béatrix comme se plait aussi à le désigner le malicieux auteur.

Livre formidable donc et d’abord par le ton et le style : tout y est charmant, espiègle, le rythme sautillant, le bon mot court de page en page, l’humour élégant, moqueur et même railleur. Pour nous entretenir d’immigration, d’identité, de différence culturelle, de religion, d’hospitalité… et de tant d’autres choses sérieuses et parfois graves, Fouad Laroui a trouvé le ton qui convient pour moucher les vaticinateurs de mauvais augures et les gardiens autoproclamés des temples de la pureté et pour en dire plus et mieux sur ces sujets que de doctes et sourcilleux experts, de prétentieux folliculaires et autres ratiocineurs cacophoniques adeptes du chiffre-roi.

Ce batave d’adoption manie la légèreté à la française comme pas deux, à moins que ce natif d’Oujda soit aussi maître dans l’humour à la sauce marrakchie. Qu’importe, avec cette écriture, Fouad Laroui embarquerait son lecteur pour n’importe quelle virée, littéraire s’entend.

Mais voilà, ici, Fouad Laroui se penche sur ses frères en exil : ces « bédouins » marocains qui, tant bien que mal, font leur trou en terre batave. Et ces dizaines d’ « histoires tragi-comiques de l’émigration » sont chacune relatées à la façon d’une fable, qui, à l’instar des histoires de La Fontaine, se referment sur un enseignement, moral ou pratique, toujours empreint de bon sens.

Fouad Laroui rapporte des scènes tirées du quotidien : l’irruption tapageuse de jeunes dans un compartiment de train ; la difficile et souvent tartuffarde expérience du jeûne au mois de ramadan ; quelques moments choisis de deux ou trois procès ; un étonnant conseil municipal ; quelques expériences footballistiques ; une demande de subvention pour l’ouverture d’un hammam culturel ; des test ADN à la sauce hollandaise, l’arrestation à potron-minet d’un (heureux) sans papiers ; la recherche d’emploi d’un « jéroboam ambulant », entendre une femme voilée de pied en cap ; un étudiant qui sur les banc de l’université entend réintroduire la part des anges dans l’écriture de l’Histoire ; ou encore l’ouverture d’une auto-école pour femmes musulmanes au grand dam de la gent masculine et machiste,  pedzouille du volant et oublieux de  « l’épouse du Prophète ; Khadija, [qui] dirigeait elle-même sa caravane à travers le désert d’Arabie. Et qui peut mener cent chameaux peut bien conduire une quatre-chevaux, non ? »

Autant d’historiettes, vécues, entendues ou lues, pour évoquer le dialogue entre générations, les chocs, plus ou moins « doux », des cultures, l’ignorance qui gagne sur le souci de se mieux comprendre, la bêtise des uns et la méchanceté des autres (et vice versa), la psychologie des peuples où comment la trop grande modestie des Hollandais a du mal à séduire les fiers enfants de l’Atlas, la liberté de l’individu et la sujétion au groupe, une jeunesse dynamique, en quête de réussite et de reconnaissance, parfois délinquante mais toujours arbitre des élégances. Il est aussi question de l’arabisation à la mode égyptienne, de l’islamisation version wahhabite, de la radicalisation des jeunes d’origine marocaine et du trop-plein de religion dans la vie publique hollandaise où comment les musulmans servent aussi de cheval de Troie aux zélés adeptes de la croix.

L’écrivain, par ailleurs économiste, ici chroniqueur du quotidien, marocain d’origine, hollandais d’adoption, ravive l’ego du coq gaulois et requinque son cocorico : partisan lucide de la laïcité, Fouad Laroui se montre contempteur du « multiculturalisme » aux côtés de Lilianne Ploumen, « la patronne du parti socialiste PVDA », et peut-être, aujourd’hui d’Angela Merkel.

« Formidable », oui ! c’est-à-dire selon l’étymologie du mot « qui inspire de la crainte » car ces badinages littéraires pourraient aussi agacer et peut-être inquiéter bien des empêcheurs de vivre ensemble.

 

Edition Zellige, 2010, 144 pages, 17,50 €

 

16/10/2013

Salaam London

Tarquin Hall

Salaam London

 

8627f328-55b4-4e78-872c-b6f154adf4ff.jpgDans Salaam London, le journaliste et globe-trotter Tarquin Hall brosse une formidable fresque historique, sociologique et humaine d’un quartier : Brick Lane. Ce East End londonien accueille, depuis des siècles, des hommes venus d’ailleurs : des huguenots français au XVIIe et XVIIIe siècle, des Juifs et des Irlandais, plus tard des migrants chinois, éthiopiens, flamands ou allemands avant de devenir ce « Banglatown » où se sont installés des immigrés asiatiques, bangladais, afghan ou indiens… Brick Lane, c’est aujourd’hui l’univers des  cockneys qui se métisse, le monde ouvrier londonien gagné  (envahie ?) par ces « New East Enders », ces citadins branchés ou yuppies sorte de bobos version british. Certes, ces altermondialistes, artistes et autres trublions anti-autoritaristes firent monter le prix de l’immobilier mais leur l’arrivée « s’accordait, selon l’auteur, avec l’esprit de l’East End ».

De retour de reportage à l’étranger, sans le sou, pris à la gorge, Tarquin Hall n’a d’autres solutions que de louer, à ce sympathique roublard de Mr Ali, une mansarde pourrie dans ce foutu coin à la réputation sulfureuse. Lui, le natif de West End, se retrouve tel « un immigrant au sein d’un paysage étrange et inconnu ». Il y restera une année. Douze mois qui lui serviront à réaliser un tour de force : écrire l’histoire d’un quartier, en décrire le quotidien, percer les contradictions, les failles, parfois intimes, des uns et des autres, dresser le tableau des préjugés et des racismes. Il y croise des anciens qui, pleurant le temps perdu, se laissent gagner par quelques aigreurs funestes ; il y rencontre les nouveaux arrivés, ces « ombres » - « Umbra sumus », « nous sommes des ombres » disaient déjà les Huguenots réfugiés - brinquebalées entre un monde qui s’éloigne et un autre encore incertain.

« Je frissonnais à la pensée de rester coincé dans Brick Lane pour toujours » écrit Tarquin Hall, illustrant ainsi, le fait que son regard ne cède jamais à une sorte de romantisme social béat, d’exotisme de pacotille, d’angélisme xénophile. Il ne cache rien des violences vues, des conflits entre bandes, des chausse-trappes et des trafics, des dealers et de la drogue, du communautarisme qui rejette l’autre et étouffe l’identique, du machisme, de la « mafia des mollahs », du proxénétisme et de la traite des jeunes femmes d’Europe de l’Est… Pour autant, il a appris à aimer ses nouveaux et improbables voisins.

Citant  Roy Curtis (East End Passport) pour qui « (…) L’East End n’est pas simplement un lieu, ce sont des gens », Tarquin Hall donnent à rencontrer quelques figures du lieu : Mrs Cohen, la vieille locataire qui déteste les Irlandais ; l’Afghan, Gul Mohammad parti à la recherche de son jeune frère ; les deux Sasa, kosovars albanais ; Naziz qui a trouvé dans la littérature une « bouée de sauvetage » ; les Mendel et leur fiston qui a « trahi » la famille et les siens en épousant une goy ; Gullum, l’East Ender bangladais ; Wiil Waal, le Somalien ; Salah, le Kurde ; Les Francis, couple de cockney (presque) pur sucre ou encore Aktar, l’anthropologue bengali en quête d’une introuvable pureté britannique. Dépité et même furieux de découvrir que le mélange est universel y compris chez ces insulaires idolâtrés, il enrage contre la fumisterie de ces autochtones au sang mêlé. Ainsi, Chaucer, « le père de la littérature anglaise » serait d’origine française, Defoe, un brin flamand, Joseph Conrad s’appelait en fait Teodor Józef Konrad Korzeniowski … même le grand Churchill aurait du sang cherokee dans les veines par sa mère américaine. La cuisine britannique beigne elle aussi dans le multiculturel jusqu’au Fish and chips national qui serait un mixte d’origine française et juive. Quant aux emprunts linguistiques de la langue anglaise, il ne veut même plus s’y attarder !

Car Tarquin Hall titille l’identité de ses concitoyens, les (fausses) certitudes des aînés et les bricolages des jeunes de Brick Lane, à l’image de la fille de Mr Ali. Et, quand Anu, sa fiancée indienne, débarque, ses illusions sur l’Angleterre se brisent sur le mur de la pauvreté, de la solitude et de l’anonymat. Difficile de surmonter les différences culturelles, dans une société où « les bonnes clôtures font les bons voisins »… Voilà qui a de quoi refroidir le plus anglophile des immigrés. Les voies de l’intégration étant impénétrables, peut-être que « les Anglais savent que s’ils se montrent trop amicaux et rendent la tâche trop facile aux autres, ceux-ci pourraient avoir l’horrible idée de rester étrangers »…

Salaam London est un récit éclairant et subtil, souvent délicieux quant il donne à sauter les frontières sans jouer aux touristes gogo, baba et insouciant de l’autre et du lendemain. Au fil des pages voguent quelques effluves de mince pie de Noël et autres alléchant kheer, biriyani, chaat ou rajma. Les ombres d’Hugh Massingham, de Jack London, de Shakespeare, d’Israël Zangwill, le « Dickens juif » traversent les rues de l’East End et celles d’Isaac Rosenberg ou de Bernard Kops hantent encore les murs de la bibliothèque de Whitechapel, « l’université des pauvres » de ce quartier londonien.

 

Traduit de l’anglais par Jacques Chabert, Gallimard, Folio, 2010, 481 pages

 

10/10/2013

Monsieur Ki. Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps

Koffi Kwahulé

Monsieur Ki. Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps

AVT_Koffi-Kwahule_9804.jpegUn masque africain, une tête de singe sur un corps de chien, qui se baguenaude en plein après-midi dans un immeuble de la rue Saint Maur à Paris c’est le « déconnement » absolu - version africaine. Le « déconnement » des Anciens d’un village-fou qui ont expédié ledit masque pour rappeler quelque fils dudit village à sa tradition et à ses obligations envers « l’Ancêtre-à-tête-de-cynocéphale »... Contre son gré, cela va sans dite, pour cet homme, le seul du village-fou, qui n’était pas un déconnard…

Mais quid aussi de ces lettres, tout en remontrances et en accusations imaginaires, expédiées régulièrement par un voisin irascible, maître es procédure et jargon juridiques, à une modeste concierge parisienne  qui n’en peut mais ? N’est ce pas, là itou, une forme de « déconnement » ? A la sauce française ou moderne cette fois.  Cette pauvre femme, qui a acheté à crédit une petite maison en Ardèche pour ses vieux jours, doit aussi se coltiner ce voisin… Le « déconnement » est absolu, universel et ses formes impénétrables.

Dans cet immeuble de la rue Saint-Maur, un immigré africain vient d’emménager. Dans la chambre de bonne qu’il loue, l’ancien locataire, celui que la concierge appelle « Monsieur », a laissé en évidence des enregistrements audio sur une bande magnétique.  Une sorte de testament sonore dans lequel il y raconte son histoire. « Monsieur » était étudiant, venu en France pour y poursuivre ses études, avant de retourner dans son pays pour y faire profiter les siens de ses lumières acquises en exil. Entre deux crises d’asthme, « Monsieur » s’adresse à un certain « Monsieur Ki », personnage imaginaire ou masque, peu importe… Il lui raconte les histoires du village Djimi, ce village tellement fou que juge et administration ne veulent plus en entendre parler. Il parle du chasseur et de son chien Pelé, des matchs de foot entre les jeunes du village et ceux du voisinage, du centenaire qui portait sa mort autour du cou... Les personnages du village sont plutôt cocasses. Il y a le lubrique Dynamo, le furieux Tétanos, Anaconda-douze au « bangala » d’exception ou le francophile « Aléman » et sa femme « Gestapo » capable de « bordéliser » une atmosphère en moins de deux. Entre deux histoires, le lecteur se voit gratifier de quelques références ethnographiques, de récits sur les mythes, la cosmogonie et les croyances de ces villageois d’un genre particulier pour qui la mort est une défaite et le suicide une trahison..

Cette déconcertante « rhapsodie parisienne » swingue entre mythes et croyances africaines d’une part, folie paranoïaque et procédurière d’un citoyen lambda du XXIe siècle d’autre part. Mythe et croyances collectives ici, procédure et individualisme là, aliènent tout autant les âmes de nos contemporains.

Déconcertante (et enthousiasmante) aussi par sa forme, originale, qui mêle les récits, les registres et les styles, malaxant la langue française, l’irrigant de trouvailles, de mots et de néologismes inventés ailleurs…

Il y a d’un côté le poids écrasant du groupe et de l’autre la solitude version occidentale. « C’est un monde de cinglés ici. Et on a vite fait de rentrer dans le rang, de devenir « dingue » (…) ». Le racisme ? « c’est comme l’hiver on ne s’y habitue pas ». « Monsieur » ne voyait personne. Ne parlait à personne. Sauf à Sue Helen, la fille de la concierge.

« Je ne cours pas après un destin ! Je n’ai envie d’aucune prédestination ! » confie l’ancien locataire à Monsieur Ki. Pour échapper aux obligations, pour ne pas « être mangé en sorcellerie » et ne pas, à son tour, devenir un masque, devra t-il se réfugier dans la mort ou utiliser les ruses du métissage ? Et cela sera-t-il seulement suffisant… ?

Comme une brume matinale, le tragique plane sur cette rhapsodie aux accents bouffons et aux airs légers. Après Babyface (paru en 2006 chez le même éditeur), il s’agit là du deuxième roman écrit par Koffi Kwahulé, Ivoirien né en 1956, installé à Paris, et auteur de plus d’une vingtaine de pièces de théâtre.

 

Gallimard, collection continents noirs, 2010, 146 pages, 16€

 

01/10/2013

Roms et Tsiganes

Jean-Pierre Liégeois

Roms et Tsiganes 

AVT_Jean-Pierre-Liegeois_9821.jpegAinsi les quelques 15 à 20 000 Roms Roumains et Bulgares qui se baguenaudent dans le pré carré national, qui survivent dans des campements insalubres, sont devenus l’objet de toutes les attentions sécuritaires. Voilà un petit livre bien utile pour dépasser les gros titres de la presse et les gros mots des responsables politiques, pour aussi mesurer le poids des préjugés qui traînent dans la tête de chacun. Jean-Pierre Liégeois est un spécialiste, auteur de dizaines de livres, rapports, conférences et autres articles sur le sujet. Fondateur en 1979 du Centre de recherches tsiganes de l’université Paris-Descartes, qu’il a dirigé jusqu’en 2003. C’est dire s’il est à son affaire ici. Le souci de l’exhaustivité bute sur les rigueurs de la collection : en un centaine de pages, le lecteur est gratifié d’une somme d’informations indispensables pour trouver son chemin dans le dédale d’un sujet aux ramifications multiples. Pourtant, il aurait peut-être accepté d’échanger quelques éclairages généraux et perspectives historiques pour saisir ce qui fait le quotidien de ces Roms et Tsiganes, objet aujourd’hui de toutes les attentions, bonnes ou mauvaises. Ce n’est là qu’un léger bémol à propos d’un livre dont les atouts sont nombreux, et pas seulement parce que les Roms sont au cœur de l’actualité française et européenne depuis bientôt une vingtaine d’années.

Jean-Pierre Liégeois livre tout ce qu’il faut savoir (ou presque) sur ces Roms et autres  Tsiganes. Une centaine de pages donc pour essayer de chasser de nos esprits ces préjugés qui font des Roms des voleurs, des délinquants, des adeptes de la sorcellerie et autre diablerie, des mendiants dont les grosses cylindrées - qui tractent de belles caravanes comme disaient il y a quelques années un autre ministre - inoculent le virus de la suspicion chez les bonnes gens.

Des préjugés aux persécutions, il n’y a qu’un pas, et l’histoire, de ce point de vue, ne fut pas mauvaise fille pour ces populations arrivées en Europe à la fin du XIIIe siècle. Les Roms furent enfermés, réduits en esclavage au XVIIIe siècle dans les principautés roumaines de Moldavie et de Wallachie, internés sous Vichy ou exterminés dans les camps nazis. Ce génocide coûta la vie à 500 000 d’entre eux et reste peu présent dans les mémoires ; mémoire rom exceptée… Expulsés, les Roms furent chassés au Moyen-âge comme des animaux, rejetés au fil des siècles. Il y a peu, c’est au nom de la « purification ethnique » qu’ils furent pourchassés en Ex-Yougoslavie et, par les temps qui courent, ils subissent des politiques d’exclusion globale et planifiée… A ces politiques d’élimination physique et/ou géographique, se substituèrent des politiques d’assimilation ou d’ « inclusion ». Mais l’auteur en montre les ambiguïtés : in fine, elles visent à faire disparaître des cultures classées comme déviantes, marginales et sources de troubles sociaux. Tout est bon pour rejeter l’autre… Voir sur ce point le roman de Marc Trillard, De sabres et de feu (Le Cherche midi 2006).

Jean-Pierre Liégeois remonte loin, en Inde, pour retrouver la trace de ces communautés dont les premières familles apparaissent en Europe à la fin du XIIIe siècle. Roms, Tsiganes, Gitans, Gypsis, Gens du Voyage, Bohémiens, Manouches… les appellations varient pour désigner des groupes qui, pour avoir des origines communes, n’en constituent pas moins des communautés diverses, différentes, appartenant à une « mosaïque », un « kaléidoscope » où les parties, solidaires en tant que membres d’un tout, n’en affirment pas moins pour autant leur spécificité. Le terme « Rom » acquit sa légitimité en 1971, à l’issue du premier congrès mondial des Roms. Il marque l’émergence sur la scène politique de ces groupes diversifiés et trouve son origine dans la langue tsigane, le romani, elle-même dérivée du sanskrit. Aujourd’hui le terme « rom », de plus en plus souvent employé, marque l’émergence sur la scène politique de ces groupes diversifiés. Si le mot ne recouvre pas l’ensemble des groupes, les Roms d’Europe de l’Est et d’Europe Centrale constituent les groupes majoritaires. Intérêt politique, intérêt démographique, l’autre critère permettant d’expliquer cet engouement tient au fait que « rom » est une dénomination de l’intérieur (endomynie) à la différence des autres désignations, souvent chargées en préjugés, données de l’extérieur (exomynie).

Avec des estimations variant de 8 à 12 millions, les Roms forment aujourd’hui la plus importante minorité d’Europe. On en compterait entre 1,8 millions et 2,4 millions en Roumanie, entre 1 et 2,5 millions en Turquie et entre 450 000 à 900 000 en Russie. En France, on estime cette population comprise entre 300 000 et 400 00 personnes. La grande majorité est de nationalité française. En 1812, les hommes, les femmes et les enfants tsiganes furent fichés dans un carnet anthropométrique obligatoire. Ces fiches serviront utilement à  la police de Vichy. La loi de 1969, toujours en vigueur, aménagea, plus qu’elle ne supprima, la loi de 1812 : les carnets de circulation se substituant aux carnets anthropométriques. Elle oblige par ailleurs les tsiganes à une présence d’au moins trois ans dans une commune pour être rattaché à une liste électorale et jouir du droit de vote…  Le droit commun impose seulement six mois aux autres Français. C’est dans les années 70 que l’administration française créa le néologisme « Gens du voyage » bien plus réducteur et bien moins poétique que « les fils du vent » de la fin du XIXe siècle.

Jean-Pierre Liégeois s’efforce de dégager les spécificités culturelles tsiganes du folklore et de l’exotisme dans lesquels, non sans ambiguïtés, on voudrait les maintenir. Quant aux approches paternalistes ou technocratiques, elles tendent, elles, à gommer la culture des Roms pour réduire leur mode de vie à un problème social ou une déviance. Langue, organisation sociale, système de valeurs, règles de solidarité… sur tous ces points, l’auteur s’applique à fournir quelques repères.  De ce point de vue, la mobilité n’est pas nécessairement consubstantielle à la culture rom : elle est une forme d’adaptation car « ce sont les persécutions dont les Tsiganes sont l’objet qui les amènent à fuir ». Sait-on d‘ailleurs qu’en moyenne, 80% environ des Roms européens sont sédentarisés ?  Des raisons sociales et économiques peuvent aussi présider à cette mobilité qui permet alors de travailler, de rencontrer d’autres groupes, d’établir des liens (mariages, échanges, informations…), d’entretenir aussi sa spécificité par rapport aux groupes croisés. « Si le nomadisme n’est ni le produit ni le producteur  de la culture tsigane, il apparaît que les deux sont liés, notamment parce que les communautés tsiganes, par choix ou par obligations, ont toujours du prendre en compte la mobilité dans leur style de vie. »

Les Roms sont les minorités les plus discriminées d’Europe. Réduire, comme on le fait souvent en France, la question rom à un problème migratoire c’est omettre ces discriminations voir les violences dont ils sont victimes dans les pays de départ (en Roumanie notamment). Les Roms, comme citoyens européens, ont le droit de circuler à l’intérieur de l’espace Schengen. Ils le font. Mais comme ils ne disposent pas du droit à l’emploi, ils sont, comme en France ou en Italie, renvoyer chez eux, manu militari ou avec leur consentement. Renvoyés parfois au casse-pipe. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, ces expulsés sauront emprunter les routes que les ont conduits en France ou ailleurs. Pourtant, la lutte contre les discriminations et pour le respect des droits des minorités roms constitue un des critères à respecter pour les pays candidats à l’adhésion à l’Union européenne. Une condition que l’on s’arrange pour remplir avant d’entrer et avec laquelle on prend quelques libertés une fois la porte refermée derrière soi…

Autre ambiguïté que dénonce Jean-Pierre Liégeois : les politiques menées vis-à-vis des Roms. Après les phases d’ « expulsion », de « réclusion », d’ « inclusion », pour Jean-Pierre Liégeois nous serions entrés depuis quelques années dans une phase d’ « indécision ».  Ce moment d’incertitude n’est en rien le prélude à une « innovation » en matière de politique : qu’il s’agisse de la prise en compte des caractéristiques culturelles des Roms, de la question de leur citoyenneté ou de l’accès à l’éducation, rien ne permet d’entrevoir des innovations contribuant à lutter contre les discriminations et ce, malgré les recommandations de nombres d’organismes et associations européens. Les derniers événements pourraient même laisser à penser qu’une « réactivation du rejet » des Roms et autres Gens du voyages se profile, réduisant à zéro toutes les avancées observées ces dernières années.

Pourtant, au cœur de ce formidable projet de construction d’un espace européen, ouvert aux différences, aux minorités et aux mobilités, à l’heure aussi de la mondialisation, de l’émergence des identités « rhizomes » et du questionnement des identités « racines »,  les Roms seraient porteurs d’un savoir et d’une expérience uniques qui pourrait servir à leurs contemporains parfois déboussolés. Pour l’auteur, « l’analyse de la société tsigane est une analyse de la permanence à travers l’éphémère ». Renversant les perspectives, Jean-Pierre Liégeois avance que dans « le mouvement de circulation mondiale » les Roms, « mobiles et minoritaires »  auraient une « longueur d’avance » qui pourrait profiter à tous. Une façon de décentrer le regard et d’aérer quelques esprits encrassés par des préjugés identitaires d’un autre temps. Il faut le souhaiter. 

 

La Découverte 2009, 125 pages, 9,50€