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04/09/2009

L’Enfant du peuple ancien

Anouar Benmalek
L’Enfant du peuple ancien


AnouarBenmalek_Sicile.jpgEn 1994, Mehdi Lallaoui publiait un livre et réalisait un documentaire sur les Kabyles du Pacifiques, ces hommes et ces femmes de l’antipode, lointains descendants des révoltés algériens partisans d’El Mokrani et déportés en Nouvelle-Calédonie au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Dans les cales qui emportaient ces malheureux, d’autres déportés partageaient leur triste sort : les survivants de la Commune. Cette communauté de destin nouera des liens, parfois solides, entre les enfants de la terre algérienne et ceux du pavé parisien. Ainsi, Aziz ben Cheikh el Haddad, le principal chef de l’insurrection après Mokrani s’est éteint chez Eugène Mourot, un compagnon de déportation qui habitait face au Père-Lachaise à Paris. La solidarité des anciens de la Commune payera le rapatriement du défunt vers son Algérie natale.
À partir de cette trame historique, Anouar Benmaleck raconte une autre belle histoire : la rencontre entre Kader et Lislei, tous deux déportés en Nouvelle-Calédonie. Elle n’est pas une “ communeuse ” mais la victime de la répression aveugle des Versaillais. Lui, en revanche, a bien participé à la révolte d’El Mokrani. Son père, avant lui, combattit dans les rangs de l’armée de l’Emir Abdelkader et sera contraint à un autre exil. Avec son géniteur, Kader séjournera douze ans à Damas. Le temps d’apprendre le français chez un couple de pâtissiers - cette langue évoquera toujours chez lui “ la gourmandise ”, “ la grâce et le plaisir ” -  et d’être témoin de l’engagement protecteur de l’émir en faveur des chrétiens persécutés. Sur cette action, il a fallu que son père le morigène :  “ Crois-tu, petit morveux, que l’Emir permettrait qu’on égorge des femmes et des enfants devant ses yeux, fussent-ils chrétiens ? Il sait mieux que nous ce qui est bon pour notre religion. Ce n’est pas parce qu’on nous a tout volé que nous allons nous comporter comme des chacals et nous réjouir des malheurs de plus désespérés que nous... ”. De son séjour damascène, il rapportera aussi un livre qui ne le quittera jamais et pour lequel il vérifiera toujours la propreté de ses mains avant de l’ouvrir : Le Livre des Chants écrit au Xe siècle par Abul Faraj Isfahani.
Ensemble, Lislei et Kader s’enfuient vers l’Australie. Sur le bateau qui les emporte clandestinement, ils découvrent un enfant captif, Tridarir. Malgré son jeune âge, il a déjà souffert bien plus que ces deux fuyards et bientôt protecteurs, bien plus que l’humanité tout entière : il est le dernier né, le seul survivant, l’unique rescapé du génocide des Aborigènes de Tasmanie. Un génocide monstrueux comme le rapporte l’auteur mais... parfait parce que “ sans mémoire pour les victimes, sans opprobre pour les assassins ” ! Loin du show médiatique des J.O. de l’année 2000 et de la célébration mondiale de l’efficacité des organisateurs australiens, Anouar Benmaleck a dédié son roman à une certaine Truganini... la dernière aborigène de Tasmanie morte en 1876.
Le périple australien des deux adultes en fuite et de l’enfant réservera plus de peines que de joies. Mais leur rencontre sera le prix à payer pour qu’ensemble, ils puissent jouir, même brièvement, du bonheur
“ Bois dans le verre du destin quand il te sert ce qui ressemble au bonheur. Mais pour ce verre où tu trouveras peut-être que funeste calamité, seras-tu prêt à payer le prix exigé ? ” dit Le Livre des Chants. Avec tendresse et humanisme, Anouar Benmaleck imagine l’improbable, le miraculeux. Rappelant les mots du vietnamien Duyên Anh selon qui “ la littérature doit se montrer humaniste. Sinon à force de dénigrer l’homme, on finit par nous en dégoûter ”, A. Benmaleck donne à entendre ce qu’il peut y avoir de meilleur chez les hommes : des paroles d’humanité, à peine audibles, qui s’élèvent tel un contre-chant au tumulte et à la barbarie.
Comme Nassredine, Anna et le petit Jallal Des Amants désunis, son précédent roman, Lislei, Kader et Trid déchirent d’un rayon lumineux le noir de l’Histoire. Cette source de lumière est faible. Le prix à en payer est bien lourd : “ Tu vois Lislei... Trid rit ! Pour la première fois... Toi, moi, on ne vaut pas plus que des épluchures... C’est encore pire pour Trid... Peut-être... ne pouvons-nous ... être complets qu’à trois ? Mais ça, c’est beaucoup de malheur et, si on a de la chance, juste un peu de bonheur ! Le supporterons-nous toujours ? ”. Kader sait bien, lui qui a connu tant de souffrances derrière, que “ le verre du destin ” faut la peine d’être bu.

Edition Pauvert, 2000, 333 pages

05/07/2009

Les Amants désunis

Anouar Benmalek

Les Amants désunis

 

les amants désunis.jpgL’auteur, mathématicien, co-fondateur après les émeutes d’octobre 1988 du Comité algérien contre la torture dédie ce premier roman “à tous ceux qui, en Algérie, n’ont plus de voix”. Les Amants désunis réussit la gageure de donner à lire l’Algérie sans jamais en faire l’objet central du récit. Le ton y est juste et plus que de longs développements critiques la description de scènes quotidiennes suffit à montrer l’impuissance face au drame d’une population que le siècle n’aura pas épargnée. La vérité y est complexe et diffuse, jamais totalement saisissable, irréductible à une représentation univoque.

Le sujet du livre est l’amour qui, malgré les vicissitudes de l’histoire et la méchanceté des hommes, lie Nassredine à Anna, le Chaoui et la Suissesse.

Pour raconter cet amour algérien dans le siècle, A.Benmalek, maîtrisant parfaitement la construction,  saute allègrement des années quarante (la rencontre en pleine période coloniale) au drame des années quatre-vingt dix (les retrouvailles) en passant par la guerre de libération nationale  qui se soldera pour nos deux protagonistes par une séparation de 27 ans après un projet de mariage dramatiquement interrompu.

Deux lignes traversent le roman, l’une, lumineuse, l’autre, noire.

La tendresse des amants; l’amitié, l’entraide, la générosité, le don de soi que porte le peuple algérien (ici symbolisé par  Saliha et Khalti ou l’infirmier du dispensaire de Batna) parcourent le livre tel un rayon de lumière. Et surtout il y a Jallal “le petit gosse affamé des poubelles”, le guide d’Anna quand, au soir de sa vie, elle décide de se rendre en Algérie pour se recueillir sur la tombe de ses deux enfants assassinés dans les années cinquante par l’ALN.

Mais, toujours le drame assombrit les existences et noircit l’horizon : la mort attend son heure. Alors, certaines pages, certains passages, donnent à désespérer de l’Algérie, des hommes, de l’amour, de la vie même. Et pourtant, comme le dit Zohra, la mère de Nassredine : “le monde se rattrape de sa méchanceté”. Parfois.

Dans l’obscurité, les faisceaux lumineux des phares d’une vieille voiture bringuebalante, tente de déjouer les dangers de la nuit algérienne. A l’intérieur, deux vieux  amis - l’un est chaouï, l’autre touareg - et une femme, une “roumia”. L’amitié et l’amour veillent sur un petit enfant martyr allongé sur la banquette arrière. Ce condensé d’humanité serpente vers la lumière d’une nouvelle aube. L’enfant a eu la gorge tranchée. Il est encore sans voix. Malgré le temps, malgré les échecs et les blessures de l’histoire, les corps marqués à jamais, le monde finira-t-il par se rattraper de sa méchanceté? Et l’Algérie connaîtra t-elle enfin cette “rectification du destin” qu’attend depuis 40 ans Nassredine?

 

Ed. Calmann-Lévy, 1998, 339 pages