03.09.2009
Dites-leur de me laisser passer
Abdelkader Djemaï
Dites-leur de me laisser passer, et autres nouvelles
Après quatre romans et un essai consacré à Camus, Abdelkader Djemaï publiait ici son premier recueil de nouvelles. Ce nouveau genre ne surprit sans doute pas le lecteur habitué à la concision de l’écrivain oranais.
Djemaï est un malicieux. Son ton, son style sont, à bien des égards, atypiques dans la littérature algérienne des années quatre-vingt dix. Il est le seul à pouvoir décrire les pires horreurs, sans jamais se départir d’un ton serein, calme. Imperturbable, la phrase coule harmonieuse et dégraissée. Avec distance, voire une indifférence feinte, A.Djemai rapporte l’absurdité tragique de la condition humaine.
L’Algérie sert de toile de fond à la plupart des quinze nouvelles de ce recueil. Les violences des dernières années hantent toujours la plume de l’écrivain. « Côté jardin » raconte la fin tragique d’un auteur de théâtre et metteur en scène refroidit par un commando de tueurs alors qu’il peaufinait une scène d’amour.
« Les Prunes », brosse les fatales vicissitudes d’un poseur de bombe indisposé par une consommation excessive de prunes. « Une Drôle de tête » rapporte les déboires et les sueurs froides d’un chauffeur de taxi qui croit transporter dans un sac, laissé en gage de bonne foi par un client désargenté, la tête d’un riche commerçant décapité le matin même.
Avec « Les chevilles », Abdelkader Djemaï revient sur un thème présent dans nombre de ces romans, celui de la décomposition, de la décadence de la ville.
L’Algérie, encore et toujours, mais cette fois A.Djemaï s’attarde sur des maux endémiques qui rongent le pays et ses hommes. L’absurde machisme aux tragiques conséquences dans « La Guêpe » ; la sexualité dans « Une certaine hauteur » et son lot de frustrations, de crainte et de honte qui ne trouve pour expédient que le refuge dans une religion hostile à la gent féminine ; la suspicion dans « L’Accident » où un banal accident de la circulation devient une intrigue politique où baigneraient différents clans du pouvoir ; ou encore avec « Chers Frères, Chères Sœurs », pastiche d’une lettre de remerciement pour l’invitation adressée par les organisateurs d’un congrès politique à... un défunt ! Quand la mémoire algérienne a des ratés…
Avec « Dites-leur de me laisser passer », la nouvelle éponyme de ce recueil, A.Djemaï se glisse dans la peau d’un candidat à l’émigration clandestine. Placé à distance d’un poste frontière, l’homme attend la nuit pour tenter sa chance. « La Balade » permet à l’auteur de promener son œil mi-ironique mi-malicieux sur l’exil et le regard teinté d’exotisme que l’on pose sur ce qui vient d’ailleurs.
Enfin, « La Fugue » la plus longue et peut-être la plus imaginative de ces nouvelles. A.Djemaï y fait, dans une certaine mesure, plus fort qu’Amélie Nothomb. Il remonte dans les souvenirs d’une petite fille âgée de seulement quelques heures.
Après ses trois premiers romans qui forment un triptyque, A. Djemaï s’extraie, du moins sur un plan littéraire, du drame algérien. Il renouvelle le genre et n’entend pas confiner ses écrits aux dix dernières années algériennes. Le mouvement est perceptible chez d’autres auteurs algériens. Les thèmes s’enrichissent, la prise de distance permet des approches innovantes, des tonalités autres. L’écrivain tend à se transformer en romancier. A ce jeu, A. Djemaï a des atouts certains et maîtrise de mieux en mieux son sujet comme le montrent ses nouvelles.
Edition Michalon, 2000, 164 pages
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07.07.2009
Camping
Abdelkader Djemaï
Camping
On sait la gourmandise d’Abdelkader Djemaï pour les mots et son souci de partager ce plaisir avec le lecteur. Il se refuse à l’ennuyer et s’applique à faire passer sa malice, sa bonhomie et une dose d’hédonisme salutaire dans le maelström de la littérature algérienne.
Prenez ce livre. Le texte, court, est sans véritable intrigue et pourtant le charme opère, l’art du conteur ravi le lecteur d’un récit qu’il faudrait autant entendre que lire. En deux temps et trois mouvements, sans en avoir l’air, Djemaï brosse le tableau d’une société, de son l’histoire et, en quelques subreptices esquisses, laisse deviner tel ou tel événement. Comme rien de ce qui est humain n’est étranger à cet écrivain, il laisse s’échapper d’entre les lignes les effluves d’une calentina au cumin (la recette est dans le livre !), quelques notes de raï chantées par la grande Remitti ou quelques scènes d’un bon vieux Barabbas avec Anthony Quinn. L’amour aussi est rarement absent. Ici Aphrodite a soufflé sur le cœur d’un gamin : « J’allais bientôt avoir onze ans et mes premiers poils. C’étaient aussi les premières vacances de ma vie ». Un mois entier de juillet au « camping zéro étoile » de Salamane surnommé « La Marmite » par ses habitants. Là, il tombe amoureux de Yasmina, la sœur de « Kinder Bueno » celui qu’il ne peut souffrir mais dont il finira par se faire un copain : « Il ne faut pas croire que j’étais un hypocrite ou un petit malin mais j’en ais fait – par la force des choses – mon copain bien qu’il continuât à me les gonfler avec ses Adidas à trois bandes et sa casquette qui s’allumait (...). Il ne faut pas non plus penser que je tournais (...) autour de la petite pour qu’elle me fasse les papiers, comme ça je pourrais facilement venir chez elle, à Aubervilliers ». Car la famille de Kinder Bueno vient de France. Ce sont des émigrés ! Sa grand-mère a transformé sa tente en un supermarché et un bureau de change. Pistonné par un sien neveu, officier des douanes, « toute l’année, elle était approvisionnée par sa fille aînée » qui réside à Aubervilliers. Pas très sympa (ni forcément très juste) pour les émigrés mais, en contrepoint, déambule la silhouette tragique de Cassidy, par deux fois expulsé de France faute de papiers et qui « rêvait à voix haute de retraverser cette mer ». Car derrière l’anodin, l’anecdote, le ton distancé, se dissimule le sens. Il y a la vie à l’intérieur du camping, ses personnages plus ou moins pittoresques qui campent à eux seuls la société algérienne. Cette société où se préparent les municipales de 1991. Les partis pullulent, la mascarade tourne à la grosse blague. Pourtant, « personne, encore moins les morts, n’aurait imaginé que cette sinistre rigolade nous conduirait au cimetière (...) ».
Face au camping, surplombant « La Marmite », se dresse la villa du colonel « naturellement originaire de l’Est ». Les proprios et leur jeunesse dorée ne manifestent que mépris pour ce peuple qui assiste au défilé de la clientèle du régime : « des prétentieux, voleurs ou lécheurs de babouches ».
Après les élections et le débarquement des « Martiens » sur toutes les plages du pays, tout a changé. Au camping, l’année suivante, l’atmosphère est plus lourde. La mort rôde. Cassidy n’est plus là. Yasmina non plus. Le gamin aurait aimé lui faire découvrir sa ville, partager avec elle sa passion pour la géographie... Il avait douze ans. C’étaient ses deuxièmes vacances. « Ses dernières aussi. L’été qui s’annonçait était une été de cendres »
Ed. du Seuil, 2002, 124 pages, 12 euros.
(Photo : Cheikha Remitti )
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06.07.2009
Gare du Nord
Abdelkader Djemaï
Gare du Nord
L’écrivain algérien auteur en 1995 d’Un Été de cendres donne avec Gare du Nord un roman au style minimaliste où, sans jamais en avoir l’air, par touches légères et successives, il finit par brosser le tableau d’une vie, d’une situation ou d’une société. L’histoire elle-même est épurée, dégraissée, au point de laisser disparaître toute trame ou suspens romanesque. Le risque d’inconsistance pourrait guetter n’était l’importance ici de la langue et cette faculté de l’auteur à faire partager son adoration gourmande pour les mots.
Gare du Nord. Parmi les milliers de voyageurs, pressés de prendre un train pour aller quelque part ; entre des hommes et des femmes qui attendent un être cher, impatients à l’idée d’enlacer l’être aimé ou heureux de retrouver un proche ; au milieu de cette cohue sans nom, impérieuse et indifférente, déambulent trois solitudes. Ce sont trois chibanis, de vieux immigrés algériens qui, chaque jour, effectuent la même ballade. Sans but ni personne à retrouver. Des vieux « sans histoire » pour s’inspirer du titre du premier roman de Tassadit Imache. C’est pourtant à ces histoires-là qu’Abdelkader Djemaï a décidé de s’intéresser. Tout au long du roman, ils ne seront désignés que par leur sobriquet, Bonbon, Bartolo et Zalamite. Usage courant dans l’immigration algérienne, le sobriquet n’est pas seulement ici marque de réalisme. Bonbon, Bartolo et Zalamite sont à deux doigts de refermer la boucle d’une vie passée sans avoir fait de bruit et sans laisser de traces. Ou presque.
Un triple portrait tendre comme pour tirer de l’oubli ces chibanis qui ont donné leur vie, moins pour les leurs que pour une amante bien exigeante et au final bien ingrate : « Madame la France ». Et lorsque la mort implacable fauche une à une ces existences, l’orage peut bien éclater dans le ciel, « comme un sanglot » sur des patronymes enfin retrouvés, la pluie, elle, efface les traces des pas des chibanis laissés sur l’asphalte des villes de France. Efface jusqu’à leur souvenir. Ou presque.
Ed. du Seuil, 2003, 91 pages, 11 euros.
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