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11/07/2014

La citation du jour

« Beau gâchis n’est-ce pas que ces passeports rouges, bleus, verts, bordeaux croupissant au fond des poches de ces jeans déchirés ?  Ah, si j’en avais possédé un pareil, moi, je l’aurai soigné, dorloté, serré très fort contre mon cœur, je l’aurai caché dans un endroit inaccessible aux envieux et aux voleurs, je l’aurais cousu à même ma chair, en plein milieu de ma poitrine pour n’avoir qu’à déboutonner ma chemise et l’exhiber au passage des frontières ! Que venaient-ils chercher dans notre misère, ces étrangers ? Que nous voulaient-ils, eux dont la liberté d’aller et de venir nous narguait ? Moi, j’aurais volontiers échangé mon sort contre celui du plus minable d’entre eux. Et pouvoir partir. Partir et oublier. Loin de ce soleil rongeur, de l’indolence et du désœuvrement, de la corruption et de la crasse, de la lâcheté et de la fourberie qui sont ici notre lot. »

 

Mahi Binebine, Cannibales, Fayard 1999

18/01/2010

Terre d'ombre brûlée

Mahi Binebine
Terre d'ombre brûlée


480443.jpgMahi Binebine, peintre et romancier, signait ici son sixième livre dans lequel il combinait au plus près ses deux activités. Terre d'ombre brûlée raconte l'histoire et la chute d'un peintre autodidacte, marocain immigré à Paris. Nous sommes loin des descriptions romantico-nostalgiques sur les charmes de la vie d'artiste ou de la bohème. Notre peintre est couché sur un banc vert, les rayures bleues et blanches de son pyjama tranchant sur le blanc de la neige. À mesure que le froid s'infiltre sous la peau mal protégée par de fines bandelettes qui compriment le corps davantage qu'elles ne le réchauffent, à mesure que s'épaissit la couche neigeuse, le narrateur livre son histoire. Son esprit "infesté" par les souvenirs donne à lire un récit décousu où les images et les personnages s'entrechoquent jusqu'au délire. Les souvenirs de "la boue de l'enfance", dans les ruelles de Marrakech, se mêlent aux évocations de l'exil et à ce présent sur un banc aux clous rouillés de la banlieue de Clichy.

Les femmes des premières années et celles des temps nouveaux se télescopent. Ainsi Aïcha la mère devenue folle après la disparition de Mouna la plus jeune de ses filles, Mme Ouaknine, "Maman-l'autre", survivante, avec Ishaq le fossoyeur, de la communauté juive de la vieille cité almohade ou Soukhaïna, la femme aimée par l'adolescent croisent Martine, l'amante aujourd'hui envolée, Yaffa la voisine israélienne que sa mère a abandonnée pour aller vivre à Ramallah avec un jeune palestinien, Laurence, étudiante en art et France Dubois, "fille et petite fille de galeristes de renommée internationale", "la sorcière" qui sonnera le glas des dernières illusions de l'artiste peintre.

Les compagnons d'infortune du narrateur viennent comme lui d'une autre terre. Ils traînent leur misère et leurs fantômes, d'ateliers de fortune en méchantes chambres de bonne, d'expositions minables en vernissages donnant droit à se sustenter, de petites compromissions en farouches refus d'aliéner leur peinture. Il y a là Antonio le Gitan, l'homme à qui le narrateur dit tout devoir, Harry, qui en fait de son nom afghan s'appelle Harroun, Désiré dit Dédé venu de Martinique et Paco le dernier soutien. À moins que ce ne soit Primera, une chatte recueillie avec qui s'entretient le peintre marocain. La plupart de ces artistes appartiennent à l'"écurie" de M.Mariano, le Catalan propriétaire d'une minuscule galerie dans la rue de Seine. Pour être pingre, il lui arrive tout de même d'en dépanner plus d'un et plus d'une fois même. Comme Kader, derrière le comptoir de son café ou Odette, la propriétaire de La Cambusse chez qui l'on vient casser une graine, arroser une maigre vente ou pleurer la disparition d'un compère.

Mahi Binebine semble prendre plaisir à décrire (et dénoncer) un milieu de lui bien connu : ce monde de l'art où se joue "une vraie comédie sociale". Ici les collectionneurs sont des "charognards" ; la mort solitaire d'un peintre maudit inversant toutes les côtes : les toiles passent du mépris à la convoitise ; dans les vernissages, les flagorneurs hâbleurs développent "la rhétorique habituelle de ceux qui s'écoutent parler en débitant du vent" ; les engouements médiatiques demeurent éphémères et, chez les marchands d'art, l'appât du gain l'emporte sur la dignité. Le tableau est bien noir et le quotidien des artistes bien gris. Entre eux et les fous, la différence est bien mince. Seule diffère le temps d'immersion dans "l'espace de l'utopie". Séquentiel chez les uns. Définitif chez les autres. Sur son banc, transi de froid l'artiste, a entamé le voyage d'où l'on ne revient pas.

Edition Fayard, 2004, 228 pages, 16 €

Illustration: Mahi Binebine, Sans titre, 2008

15/09/2009

Le griot de Marrakech

Mahi Binebine
Le griot de Marrakech


binebine.jpegMarrakech est à la mode. Mais enfin, ce n’est pas parce que cette ville s’est refaite depuis quelques années des couleurs, qu’il faut éviter d’en parler. Certes il y a pas mal de raison pour se détourner du flot des touristes en quête d’exotisme à bon compte, d’émois plus ou moins avouables et de soleil livré en demi-pension autour d’un bassin bien propret. Car Marrakech ne se résume pas à quelques perversions touristiques et autres spéculations immobilières : sous l’ombre de la Koutoubia, les remparts de la ville rouge abritent neuf siècles d’histoire et une société humaine autrement désintéressée et chaleureuse une fois tombé le masque pour touristes.
Le peintre et romancier Mahi Binebine est un Marrakchi pur sucre. Sa ville natale est déjà présente dans nombre de ses livres et celui-ci, Le griot de Marrakech, lui est entièrement consacré. Ce recueil de textes, illustrés par les photos ascétiques du photographe portugais Luis Asin, n’est pas un guide pour voyageur en goguette, mais une façon de s’aventurer dans les ruelles de la ville, de rencontrer tel ou tel personnage qui a, un temps, connu son heure de gloire et de revisiter, avec un regard critique, une histoire dont les fastes s’étalent à longueur de palais et autres riads, fastes qui illuminent mais ne doivent pas pour autant aveugler. C’est aussi l’écovation d’un Marrakech disparu : celui de l’enfance au quartier Riad Zitoun et des contes de Sidi Moussa, l’histoire de Sidi Bel Abbès, le saint patron de la ville, racontée par Dada, l’esclave noire de la famille (présente dans le premier livre de l’auteur), le souvenir du Mellah le ghetto juif et de l’ami Prospère Bocara. Mahi Binebine raconte aussi le hammam Addi, célèbre pour sa pierre noire qui avait la vertu de soulager la disgrâce des bossus. Il baguenaude du côté de la rue du Pardon où, adolescent, il laissa son pucelage et où les psalmodies des aveugles « trouvaient grâce auprès des pêcheurs reconnaissants (…) parce que leurs yeux morts ne jugeaient pas ».
binebine 2.jpegLe lecteur, aidé de Mahi Binebine, déambule dans la vieille cité, croise, ici ou là, le grand-père et le père de l’auteur ou la figure du poète Ben Brahim, marque une pause aux Jardins de l’Agdal pour évoquer la noyade d’un négrillon, s’arrête sous les remparts pour en observer d’étranges traces blanchâtres, ou vérifie si Dar Bellarj, la maison aux cigognes est, comme le dit la rumeur, hantée ou non… Le Palais de Bahia a beau être un des joyaux de la ville, la narrateur du cru aiguise le sens critique du visiteur en contant l’histoire du vizir à l’origine de la demeure : « l’arbitraire de son pouvoir féodal et corrompu dont on traîne encore les boulets, nous a jeté pour une durée indéterminée dans les affres du Moyen-Âge. Oui, j’avais dit (ce que je n’avais pas su dire à mon père) tout le mal que je pensais de ces suzerains qui incarnaient à mes yeux l’arantèle dans laquelle nous nous débattons encore, et qui continuent de faire des émules dans nos villes et nos campagnes ».
Enfin, Marrakech vers qui affluent des foules de plus en plus nombreuses et disparates, trop souvent aveugles au sort de leurs hôtes, est aussi, comme trop de cités du Sud, un endroit que l’autochtone cherche à fuir. Et, sur la question, Morad en connaît un rayon. Pour vivre, il vend ses services en faisant la queue au consulat de France pour les candidats au visa et monnaye quelques utiles conseils sur les procédures à suivre pour obtenir le ticket gagnant vers un ailleurs républicain et prospère. Aussi, lorsque Mahi Binebine avoue revenir « recoller les morceaux » à Marrakech après avoir passé vingt ans à l’étranger, Morad le met en garde : « en venant t’asseoir à ma table, j’ai tout de suite deviné que tu étais fou. Ne répète surtout pas ce que tu viens de me confier on risque de te lyncher ».

Photographies de Luis Asin, édition de l’Aube, 2006, 108 pages, 14€