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18/11/2013

Abd er-Rahman contre Charles Martel

Salah Guemriche

Abd er-Rahman contre Charles Martel. La véritable histoire de la bataille de Poitiers

 

MartelPoitiers_maxi.jpg732. Poitiers. Longtemps considérée comme l’un des mythes fondateurs de la nation française, la fameuse bataille aurait permis à Charles Martel d’« écraser » les Arabes évitant ainsi à la France et à la chrétienté le turban et le hidjab. Que s’y est-il vraiment passé ? Que signifiait pour les contemporains cette belliqueuse passe d’armes entre une coalition chrétienne hétéroclite menée par Charles Martel et une armée sarrasine constituée de Berbères, de Juifs, de Mozarabes, de captifs chrétiens et autres mercenaires dirigée par l’émir Abd er-Rahman ? Quelles traces cette bataille laissa-t-elle dans les mémoires ? C’est à toutes ces questions et à quelques autres – notamment la place de l’histoire dans le jeu de l’intégration – que s’attèle le romancier et journaliste Salah Guemriche. Notre auteur n’en est pas à son coup d’essai avec Poitiers. En 1995, il avait écrit un majestueux roman historique sur les amours d’une chrétienne et d’un musulman. Un mariage mixte, comme on dirait aujourd’hui, en plein Moyen-Âge. Et cela ne fut pas du goût des familles, soucieuses de pureté et d’endogamie confessionnelle. Surtout du côté mahométan. Car du côté de la belle Lampégie, fille d’Eudes, duc de Toulouse, ce mariage avec Munuza, le gouverneur de Narbonne, assurait une alliance, et permettait d’envisager plus sereinement les « coups de boutoir des légions franques de Childebrand, le frère de Charles Martel ». Du moins pour papa. Maman Waltrude, elle, peut-être moins au fait de géopolitique, regardait cette union comme « un amour d’Antéchrist ». A Cordoue en revanche, la mésalliance provoqua le courroux des Arabes pur sucre et gardiens de l’ordre. « Le danger était pressant » (…) Pressant oui mais moins pour l’Europe que pour l’Islam » écrit l’auteur. Alors, ni une ni deux, en un mot, fissa !, l’émir soi-même décida d’aller mater ce Berbère enamouré, de rétablir un peu d’ordre entre le croissant et la croix et d’en profiter pour calmer les velléités de ces Berbères récalcitrants et frustrés des fruits de leurs efforts. Non mais ! Pour moins que ça, aujourd’hui encore, on (ré)expédie ses rejetons au bled, on déshérite, on chasse, on violente ou on se retire sous sa tente… Déjà, en 716, Abd el-Aziz, le tout premier émir de Cordoue, paya de sa vie son mariage avec la très chrétienne Egilone, veuve de Rodéric.

Et oui ! à l’origine de la bataille de Poitiers il y aurait peut-être, un peu surement, une histoire d’amour occultée… Comme disait l’autre : « chercher la femme ». Ici, la belle se prénomme donc Lampégie, elle aurait fini ses jours dans un lointain harem oriental. Une légende, plus romantique et propice aux incursions… touristiques, voudrait que les amoureux reposent côte à côte dans un mystérieux édifice religieux, appelé mezquita par les Catalans du cru, mélange d’église et de mosquée, du côté de Planès en Cerdagne.

L’affaire étant réglée, histoire aussi peut-être de « rentabiliser » le déplacement, l’émir décide, sur l’insistance tout de même de son lieutenant berbérophobe Djedi ibn Zeyane, d’aller titiller plus avant les chrétiens et d’ouvrir « la route de la razzia du siècle ». Il faut dire que son armée - s’en était tout de même une, mais « levée à la hâte », une « armée de raids, une force de frappe, pas de conquête » - est grosse de soldats, de mercenaires et autres cupides désireux de s’en mettre plein le burnous à l’occasion de rapines tous azimuts. De Dax à Bordeaux, de Mont-de-Marsan à Périgueux, la soldatesque mahométane accumule un butin et des trésors de guerre conséquents. Tours excite les convoitises. Sa basilique regorge de trésors et pour l’émir, « la Rome des Gaules », représente un symbole. Son expédition sent l’improvisation, mais, avec le soutien d’Allah miséricordieux, rien n’est impossible au croyant. Alors « yalah ! » comme aurait dit sœur Emmanuelle et haro sur Tours.

En face, il n’est pas certain que ces cupides Sarrazins inquiètent le Pippinide en chef, Charles Martel. Mieux, les difficultés d’Eudes, le Toulousain réfractaire, pourraient faciliter ses visées territoriales en Aquitaine. Enfin, plus au nord, sa chère Austrasie demeure toujours menacée sur ses marges par les Saxes, les Burgondes, les Bavarois et autres Alamans.

Nos protagonistes semblent bien loin alors de jouer une « guerre de civilisation » avant l’heure ; de mener une querelle de clochés et de minarets en terre poitevine avant quelques votations helvètes d’un autre siècle ou encore d’incarner une France - et pourquoi pas encore une Europe -, dressée comme un seul homme face aux hordes sarrasines et mahométanes ; arabes et musulmanes comme on dirait aujourd’hui.

Guemriche montre les dessous des cartes : Abd er-Rahman semble plus emporté par son élan et l’avidité de ses troupes que maître d’un projet d’expansion mûrement préparé. Quant à Charles Martel, sensé avoir « écraser les Arabes à Poitiers », il aurait surtout cherché à étendre les limites de son influence et devenir, grâce à l’adoubement papal, calife à la place du calife, autrement dit virer ces rois fainéants de Mérovingiens pour asseoir sur le trône une nouvelle dynastie, la sienne, les Carolingiens. C’est son fils Pépin le Bref qui héritera de la couronne en 751.

La France comme l’Europe n’existe pas, pire : des exactions attribuées aux armées musulmanes ont été commises dans le Berry, en Provence, à Bourges, Nîmes, Arles, Béziers, Agde ou Montpelliers par « ces sauvages d’Austrasiens », les Franques du « tyran » Martel. D’ailleurs, « tiers-mondiste » avant l’heure, Anatole France le bien nommé, fait dire à un des personnages de La Vie en fleurs, anticipant tout de même de quelques siècles l’aura de la civilisation musulmane (et non arabe) : « c’est le jour de la batailles de Poitiers [que] la science, l’art et la civilisation arabes reculèrent devant la barbarie franque.. »

En introduction et dans un dernier chapitre, Salah Guemriche invite à repenser la place de l’histoire chez ses contemporains, à revisiter l’enseignement de ce moment historique dans les manuels scolaires et à se pencher sur les traces laissées dans les esprits et les mémoires de nos chérubins, de souche ou de « souche nouvelle » comme il se plait à définir celles et ceux qui, arrivés dans les valises des migrations, ont le bonheur de naître sur cette vieille terre gauloise, franque et un peu sarrasine, notamment du côté de Largentière ou en Aquitaine…. Entre autres.

Salah Guemriche se désintéresse des ressorts d’une identité nationale. Il montre d’ailleurs comment une conception utilitaire de l’Histoire a convoqué, au fil des siècles, Poitiers et Charles Martel « au gré des nécessités politiques ou idéologiques ». Ce qui intéresse ce franc-tireur, curieux et iconoclaste, c’est débusquer « la logique (…) d’une intégration nationale ». Citant Marc Bloch il rappelle que « l’ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent ; elle compromet, dans le présent, l’action même ». Sans oublier ce proverbe arabe cité par le grand historien : « les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères ».

 

Edition Perrin 2010, 311 pages, 23€

21/04/2010

L'Homme de la première phrase

Salah Guemriche

L'Homme de la première phrase

9782743606206.jpgAprès son roman historique sur la bataille de Poitiers, Un Amour de djihad, paru en 1995, Salah Guemriche revient à la littérature dans un genre bien différent : le roman policier. Le style, parfois ampoulé, ne manque toutefois pas d'un certain charme pour le lecteur qui accepte de se cramponner aux wagons d'érudition et de curiosité de l'auteur. Il faut dire que comparé au précédent ouvrage - mais autre temps, autre langue -, il s'est ici allégé, sans pour autant perdre de son intérêt. Il y a gagné en rapidité et sa plume sait se faire assassine. Ce qui ne manque pas de stimuler, et même de ravir.

Youssef, réfugié politique algérien, publie un premier roman, intitulé Le roman de la première phrase. Bien malgré lui, il se retrouve au centre d'une sombre machination où une frange de l'extrême droite française s'acoquine avec des islamistes purs et durs. Le mélange "crânes rasés, Têtes noires et Piqués-de-la-sourate" est explosif : intimidations, attentats, meurtres... Youssef aurait intérêt à se mettre au vert du côté de Castelnaudary, chez Madame Soulet, une amie restauratrice à Paris. Échappera-t-il pour autant à une fatwa qui le condamne, lui, l'auteur du Roman de la première phrase ? Rien n'est moins sûr...

Tout pourrait être bien ficelé. Relations amoureuses, énigmes savantes, rebondissements inattendus, violences et frayeurs garanties alimentent judicieusement l'intrigue. Et pourtant, le scénario paraît quelque peu artificiel, comme si, in fine, Salah Guemriche écrivait cette histoire d'abord et avant tout pour parler d'autre chose. De ce point de vue, plus qu'une énigme policière, L'homme de la première phrase est une plongée dans le "Paris algérien" des années quatre-vingt-dix, et l'occasion pour l'auteur de brocarder quelques personnalités médiatiques, le tout sur fond d'actualités algériennes. Sur ce registre, l'auteur - du moins Youssef - ne fait pas dans la dentelle et ne verse pas dans le lieu commun de la bonne conscience pour fustiger, "les intellos humanitaires associés, la tchi-tchi de l'exil ou les Rushdie du dimanche". Côté littéraire, Youssef n'est pas dupe : "Désolation ! Une littérature de désolation [...], voilà ce que la presse beni-ouioui attend de nous, sous prétexte que le pays se fissure. Et que la désolation appelle la compassion..." De même, Dalila, une avocate vitriolée par les islamistes, jette à la face d'un cercle d'intellectuels algériens ces mots impitoyables de lucidité et en partie injustes : "Ainsi vous allez pouvoir concocter de ces œuvres qui vont faire trembler les maquis intégristes ! Seulement vous avez intérêt à vous faire briefer par les réfugiés de la première vague. Demandez-leur donc comment ils ont fini, pour survivre, par se recycler dans des emplois de proximité. Bien sûr, il y a les exceptions, il y a nos VRP de l'exil... Mais puisque nous sommes là, entre nous, et non sur un plateau de télé, dites-moi honnêtement : combien de ceux qui ont fui la menace islamiste pourraient se targuer d'avoir représenté, eux, une quelconque menace pour la société des émirs ?"

Au centre des préoccupations de Salah Guemriche figurent l'exil et son cortège de petitesses mais aussi de grandeurs. Il n'abandonne pas non plus ce qui était au cœur d'Un amour de djihad : son credo humaniste. C'est d'ailleurs "à la mémoire d'un juste", Tahar Djaout, qu'il dédie ce livre. À ce propos, si Youssef est condamné par les islamistes, c'est pour la première phrase de son livre, "sa" première phrase : "Au commencement était le Verbe, et le Verbe s'est fait taire."

Edition Rivages, 2000, 198 pages, 7,95 €


05/03/2010

Un Été sans juillet

Salah Guemriche
Un Été sans juillet

14608_2659486.jpgJournaliste et écrivain algérien, installé en France depuis 1976, Salah Guemriche signait là son troisième roman. Après le VIIIe siècle et la bataille de Poitiers(1), après l'exil algérien dans une France où islamistes et extrême droite s'acoquinaient à qui mieux mieux(2), Salah Guemriche transporte son lecteur au cœur de cette année charnière dans l'histoire de l'Algérie indépendante : 1962. L'homme a des convictions. Il les défend publiquement
dans ses livres comme dans les pages des gazettes nationales.
Il n'hésite pas à aller à contre-courant, à heurter la doxa de certains cercles bien pensants, à lever quelques tabous de l'histoire nationale algérienne et à se gausser de la pruderie et de la pudibonderie religieuses. Placé sous les auspices de saint Augustin, d'Apulée de Madaure, de Jean Amrouche, d'Albert Camus, de Malek Haddad et surtout (même s'il n'en est jamais question dans le roman) du Mohamed Dib de La Grande maison, Un Été sans juillet est de cette veine-là : courageuse, iconoclaste et furibarde.
Été 1962, à Guelma. À l'intérieur de Dar Ouled Naïl, la grande maison, cohabitent onze familles. La ville et cet espace intérieur sont vus et décrits par un jeune adolescent, Larbi Foulène. Larbi assiste impuissant à la fin d'un monde et à l'accouchement douloureux d'un nouvel ordre. En cet été 1962, les temps nouveaux se bâtissent sur l'injustice. L'imposture plastronne. Les vols sous couvert de réquisitions de biens vacants se multiplient. Déjà la terreur idéologico-religieuse commence son travail de sape dans une société exsangue et délitée. L'OAS lâche ses dernières grenades.
Dans le flot des malheureux qui quittent fissa l'Algérie, laissant derrière eux le temps et l'espace comme en suspens, il y a François, le copain de Larbi. Sa famille a fui. Une fuite précipitée et quasi clandestine. François n'a pas averti Larbi de son départ. C'est Mme Berardi, sa voisine de palier, qui annonce la triste nouvelle au gamin qui en verra d'autres. Les temps sont cruels et injustes. Larbi sera le témoin malheureux des exactions de ces nationalistes de la vingt-cinquième heure, ces fameux "marsiens"(3) d'autant plus vindicatifs qu'ils ont été longtemps planqués, d'autant plus accusateurs qu'il faut vite se faire une place au soleil. Après le départ de son ami, Larbi va encore pleurer le meurtre antisémite de son oncle, le juif Joseph Lévy, dit Krimo, converti à l'islam par amour pour Aldjia, sa tante paternelle. Il sera impuissant face aux persécutions qui tueront la pauvre Mme Bérardi. Il assistera au procès "défouloir" qui condamne de vrais anciens harkis. Il sera blessé par le lynchage fomenté par de vrais imposteurs contre de prétendus harkis, ci-devant authentiques combattants de l'ombre, comme par les vols des biens vacants ou les luttes pour le pouvoir. Larbi ne participera pas à la liesse de juillet 1962 célébrant l'indépendance de l'Algérie. Quelques jours auparavant, il est victime, avec quatre de ses copains, d'un attentat. Il restera dans le coma pendant un mois et perdra momentanément la mémoire. Un vent d'éclipse a soufflé dans la tête du gamin, ce même vent qui depuis juillet 1962 souffle sur le pays. Les écrivains algériens semblent bien en avance sur la recherche historique et parfois sur la société elle-même. À tout le moins, la littérature offre des instruments dont les uns et les autres ne disposent pas. Ainsi, par un génial tour de passe-passe littéraire, mêlant vérités historiques et imaginaires, Salah Guemriche réussit-il à épargner à l'Algérie cinquante années d'un pouvoir né des convulsions de ce mois de juillet 1962 (mais en gestation depuis 1954...). Par la force du champ romanesque, l'auteur nettoie l'Algérie des faux héros et des vrais voleurs, de cet islam décharné et formel qui oublie que la révélation n'a pas été faite au nom de Dieu, mais "au nom des hommes". Il envoie valdinguer le nif des hommes, cet honneur masculin qui condamne hommes et femmes au malheur et, en deux beaux chapitres, où l'érotisme le dispute à l'émotion et à la sensibilité, il réintègre les corps et la sexualité dans leurs droits. Il balaie la violence contre les harkis, l'injustice faite à leurs descendants comme celle subie par les Pieds noirs. Du même coup, il dénonce l'antisémitisme et plus largement cette Algérie arabo-islamique qui nie les autres composantes humaines et culturelles du pays : le substrat berbère comme la présence juive et française symbolisée par les deux visages rassemblés de François (le Français) et de Larbi (l'Arabe), "un signe du ciel et la preuve que vous faites bien la paire", dit Pépé Shlomo, le grand-père de François...Avec constance et avec humour, il rend justice à ces Algériennes qui, non contentes d'avoir été, en 1962, renvoyées à leur kanoun (brasero en terre cuite), ont en plus été spoliées de leurs biens et bijoux pour remplir ce "coffre de la solidarité" qui devait aider à renflouer les caisses du nouvel État.
Comme Larbi, l'Algérie doit retrouver sa mémoire. C'est ce à quoi concourt, entre autres, la littérature algérienne depuis le milieu des années quatre-vingt dix. Mais, comme le montre Salah Guemriche, cela demeure insuffisant.
Il ne suffit pas de retrouver le passé, encore faudra-t-il cesser de conjuguer le passé au présent pour qu'enfin une nouvelle aube puisse se lever et chasser ce terrible vent d'éclipse.

1 - Un Amour de Djihad, Balland, 1995
2 - L'Homme de la première phrase, Rivages/Noir, 2000
3 - Les "marsiens" sont ces combattants de la vingt-cinquième heure qui, après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, se découvrent une âme d'indépendantiste et de révolutionnaire.


Édition Le Cherche Midi, 2004, 286 p., 17 euros

08/02/2010

Dictionnaire des mots français d’origine arabe

Salah Guemriche
Dictionnaire des mots français d’origine arabe


guemriche.jpgSelon Henriette Walter citée dans la préface de ce livre, sur 35 000 mots usuels de la langue française, 4 192 sont d’origine étrangère : 25 % viendraient de l’anglais, 16 % de l’italien, 13 % du germanique et, juste après, de l’arabe (entre 250 et 270 mots soit 6,5 %). Si, comme le fait l’auteur, on y ajoute les quelque 150 mots d’origine turque ou persane, passés au français via la langue d’Al Mutanabi, alors avec les 391 mots ici recensés par l’auteur, le pourcentage s’élève à 10 % abstraction faite des mots d’origine également arabe qui désignent les étoiles. Ainsi nos ancêtres ont beau être les Gaulois, sur le seul plan linguistique, les Sarrasins, Maures, Barbaresques et autres Mahométans ont peut-être davantage irrigué la langue nationale que les cousins, petits cousins et autres descendants de Vercingétorix…
Pour chacune des 391 entrées de ce dictionnaire original (d’abricot à zouave), Salah Guemriche fournit une fiche étymologique et lexicographique savante, des données morphologiques et historiques précises où l’humour n’est pas forcément absent, le tout enrichit par une illustration littéraire.
Comment prendre ce dictionnaire des mots français d’origine arabe ? Cet ouvrage qui a sûrement demandé à son auteur quelques années de purgatoire peut-il se résumer pour le lecteur à une simple expérience gourmande, une traversée à travers les siècles (depuis le Xe en passant par cette période florissante qui court du XIIe au XVe siècle), les disciplines et les genres (mathématique, chimie, astronomie, architecture, médical, arts décoratifs ou de la table… ) et le patrimoine littéraire national (depuis Clément Marot ou Ronsard à Houellebecq, Yourcenar ou Derrida en passant par Rabelais, Voltaire ou Molière) ?
Ce livre est d’une prodigieuse érudition, mais cela n’étonnera que celles et ceux qui ont oublié ou n’ont pas eu le bonheur de lire Un Amour de djihad du même Salah Guemriche. Il est aussi placé sous le sceau de l’humanisme, celui sans doute qui guida l’auteur dans son Été sans juillet(1). Peut-il n’être qu’une simple curiosité pour quelques fats désireux de briller dans les dîners en ville, une simple et belle corbeille de mots dans laquelle on picorerait nonchalamment ? Non ! il y a un sens à tout cela, le sens qu’une société, tiraillée entre la tentation du repli sur soi et le désir d’ouverture à de nouveaux imaginaires, veut donner à son avenir. En ces temps où l’Africain et l’identité nationale sont « essentialisés » à la vitesse d’un jogger, ce dictionnaire rappelle que le moindre sens historique enseigne que le mouvement, les échanges, les compositions et les recompositions sont au cœur de toutes créations humaines. Ainsi les langues pures n’existent pas (pas davantage la langue française que la langue arabe, pourtant et par ailleurs sacralisée…). Comme les cultures ou les identités. Toutes se valent dès lors qu’elles reconnaissent ce qu’elles doivent aux autres, à quel titre elles s’inscrivent dans l’histoire de l’humanité et qu’elles ne sont pas, une fois pour toutes figées dans le marbre froid d’une Histoire fantasmée.
À ces perspectives historiques ou scientifiques, on peut, plus simplement mais avec autant de force, ajouter le bon sens de l’écrivaine chinoise installée au Canada, Ying Chen : « Si on bloquait les courants - les frontières sont faites pour cela -, le monde serait trempé et pourri dans des eaux mortes. » Les langues voyagent, s’échangent, s’interpénètrent. Une langue qui n’emprunterait pas serait vouée à mourir. Certains mots sont passés par l’Espagne, d’autres par l’Italie, d’autres sont directement venus chez nous. L’arabe lui-même emprunta aux langues grecque, turque (colback ou cravache), persane (pilaf, taffetas ou tulipe), indienne (orange), berbère (couscous). Ainsi, nous parlerions tous arabe sans le savoir… et comme ce qui vient de cette vaste et diverse aire linguistique arabe n’est pas forcément triste, dévot, sombre ou mortifère, on lui doit notamment les mots suivants : cumin, curcuma, gingembre, hammam, alcool, alcôve, almée, zellige, caramel, moka, mousseline, kohol, nouba, odalisque et autres kémia qui est aux pieds-noirs (mais pas seulement) ce que les tapas sont aux Espagnols. Les très modernes kif, niquer et zob itou. Autres incorrections avec les mots crouilles, bicot ou encore fissa qui, plus par ignorance que par faute de goût à n’en pas douter, font baragouiner arabe quelques xénophobes pure sucre, férus de chasse à l’impureté…
Dans sa préface Assia Djebar, dit combien ce dictionnaire est important pour cette jeunesse de France née avec et par les migrations de leurs aînés. Ainsi ces jeunes, conscients d’être les « héritiers d’un passé inventif », pourraient vivre décomplexés par rapport à leur société d’accueil… En sommes nous encore là ? Probablement. Pourtant on peut se prévaloir du plus glorieux passé et des plus honorables aïeux, ce qui importe ce sont les « bâtardises » pour reprendre Amin Maalouf, dont cette jeunesse de France est porteuse. Pour elle et pour la société tout entière. Il en est des hommes comme des langues…


1- Balland 1995 pour le premier et Le Cherche-midi 2004 pour le second.

Préface d’Assia Djebar. Edition du Seuil, 2007, 878 pages, 35 €