16.04.2012

Au zénith

Duong Thu Huong
Au zénith

dth.jpgBien sûr, ce n’est pas l’essentiel du propos de Duong Thu Huong, mais ce récit, consacré aux dernières journées du « Président » Ho Chi Minh et à un implacable examen de conscience, parle aussi de l’exil parisien du père de l’indépendance vietnamienne. « J’ai cherché pour mon peuple un Paris chaleureux et j’ai trouvé un Moscou glacial (…). La France  de Diderot et de Voltaire m’a ouvert ses portes puis l’autre France, celle des képis et des uniformes, me l’a refermée au nez comme un valet aurait claqué la porte d’un château devant un mendiant (…) » dit le Président entre deux évocations nostalgiques de sa période parisienne. Le président est seul. Trahi par ses anciens compagnons de combat. A l’exception de Trân Vu, décrit comme « un homme droit, entier, qui ne se permet jamais d’être étreint par des sentiments qu’il juge médiocre d’après son code moral ».

« C’est bégayer qu’il faut, au trébuchet de l’âme » dit le poète Abû Nuwâs. Face au «  tribunal de sa conscience », « Le Président » ne bégaie pas. Il reste sans voix ; écrasé par la honte et la culpabilité. Double. Coupable pour avoir trahi la femme qu’il aimait et abandonné ses enfants. Coupable pour avoir conduit son peuple à la ruine et à la dictature. Les apparitions du président Man (Mao) pour qui « le pouvoir ne peut tolérer les sentiments humains » confrontent deux hommes et deux logiques politiques.
Pour le Grand Timonier, Ho Chi Minh serait devenu le « bon disciple de l’occident » : acculturé, il en aurait oublié les règles et les mentalités de ses frères indigènes. Il serait comme on dit aujourd’hui une « banane » : jaune à l’extérieur mais blanc à l’intérieur…
Duong Thu Huong est connu pour son combat en faveur de la liberté dans son pays. Au Zénith ne déroge pas à cette thématique : dénoncer avec force ce que les communistes ont fait du Vietnam, une société plus inhumaine encore aujourd’hui qu’hier, en convoquant à ses côtés le Primus inter pares. Mais cela serait trahir l’œuvre de cette femme que de réduire ce roman à un pamphlet. Duong Thu Huong est une conteuse hors pair, une romancière qui tisse et entrelace les histoires et les parcours, une écrivaine qui mêle le conte, le récit historique, la sagesse populaire, la langue classique mais aussi celle, plus verte et cru du peuple.
Duong Thu Huong montre la profondeur et la diversité - culturelle, historique, humaine - de son pays. Elle s’applique à distinguer ville et campagne, modernité et tradition, et surtout, cultures ancestrales - paysanne ou bouddhique - et les nouvelles règles qui corsètent un peuple et son pays.
Plusieurs fils narratifs forment le tissus de ce vaste roman : l’introspection du Président, l’histoire de Quang, de son amour et de sa fidélité à Ngân malgré la jalousie de son fils aîné. Quang est pour « Le Président » un « miroir » qui le renvoie à sa conscience tourmentée. Lui a abandonné Xuân, la femme qu’il aimait, pire, il n’a rien dit quand des responsables du parti – ce parti qu’il à lui-même crée - décidèrent d’assassiner Xuân. Trois hommes restituent cette terrible histoire : « Le Président », Vu, l’ami fidèle, qui prendra soin des deux enfants du « grand frère » et le « compatriote inconnu », le beau-frère de Xuân qui a juré de la venger.
Duong Thu Huong n’est pas tendre pour les siens quand elle évoque les mentalités paysanne et les « vices » de son peuple à commencer par le premier d’entre eux, la jalousie : « le sentiment traditionnel du peuple vietnamien ». Mais, a contrario, elle loue la sagesse populaire, ces « valeurs culturelles populaires » détruites par le nouveau régime qui a conduit au fiasco, « du point de vue sociologique, la Révolution a fait remonter la vase à la surface de l’eau ».
Malgré le thème de l’amour, omniprésent chez Duong Thu Huong, Au Zénith est une sombre réflexion sur l’âme humaine, l’envie, la jalousie, le pouvoir et sur le temps qui  « transforme tout en illusion », en « pourriture » !
Le Président décide de mourir le 2 septembre 1969 comme un présage… pour mettre « fin à ce régime traitre et cruel » et exterminer « les démons qui sucent le sang du peuple ».

Traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran. Edition Sabine Wespieser 2009, 787 pages, 29€

06.04.2012

Les Invités


Pierre Assouline
Les Invités

963752671.jpgPierre Assouline, journaliste, romancier, essayiste, biographe (Marcel Dassault, Simenon, Gaston Gallimard, Jean Jardin, Kahnweiler, Albert Londres ou encore Hergé) et blogueur à succès, aborde avec Les Invités la difficile question de l’identité, du rapport à l’Autre, des préjugés qui aveuglent et des imaginaires nationaux, désuets et poussiéreux, qui emprisonnent et blessent les nouveaux venus.
Tout cela est traité de manière originale : un dîner. Un diner au coeur du VIIe arrondissement de Paris, où s’épanouit, hautaine et dominatrice, une grande bourgeoisie fière de donner le la des us et coutumes de  la nation.
Ce soir, ce sont Sophie du Vivier  et son époux Thibault qui régalent. Ils ont convié Stanislas Sévillano, « célibataire confirmé » ; « Son-Excellence-Alexandre » et sa femme Marie-Do ; Erwan et Sybil Costière, de la belle graine de nouveaux riches, « formatés plutôt que formés » ; Les Le Châtelard, lui Adrien, avocat de renom,  et elle, Christina, « La présence » énigmatique… George Banon campe un industriel canadien avec qui Thibault souhaiterait bien conclure un contrat. Joséphine, directrice de programme sur une chaine câblée incarne le monde peu flatteur des médias. Enfin, pour ce texte, spirituel et littéraire à souhait, Les Dandieu, écrivain membre de l’Académie française….
Sans oublier Sonia, la bonne ! Ainsi prénommée par sa patronne qui trouve son prénom imprononçable et sans doute bien malséant : OumelKheir
Pour ne pas être treize à table, elle se retrouve au milieu des convives qu’elle était, quelques minutes auparavant, sensée servir et desservir. Très vite, sous les traits de Sophie, Oumelkheïr sera démasquée par la perfide Marie-Do. La prouesse d’Assouline est d’avoir transposé autour de cette table les tensions intérieures, les pressions subies, les peurs et les angoisses, mais aussi le regard distancé, amusé, parfois moqueur de l’étranger, de l’immigré ou du Français « de branche » candidat à une communauté de destin national avec ces Français de souche ; ou supposés tels.  Ici c’est la France qui est à table, tandis que le clandestin s’active et ronge son frein en cuisine. Une France qui refuserait de se voir et de se reconnaître pour ce qu’elle est devenue depuis des lustres. Le conflit de classe s’emberlificote donc dans l’arantèle identitaire
Bien sûr, Sonia-Oumelkheir, qui n’aspirait à rien d’autre qu’à la paix, occupera le centre des discussions. Cette Française, aux lointaines origines marocaines, née à Marseille du côté de l’Estaque, en remontrera  à ses commensaux d’un soir. Mais, que de pressions et d’anxiétés ! Il lui faut être à la hauteur, de pas choquer, ne pas risquer de perdre sa place. D’être renvoyée ! En silence, elle essuie les incompréhensions, les fautes de goût, les rebuffades, les cruautés. Pour une furtive complicité, combien de honte bue, de paroles restées coincées au travers de la gorge, de vexations, de doigts de pieds tordus plutôt que de « laisser échapper un cri, un mot, une humeur ».
Les sujets autour de Sonia n’étonneront pas : la prononciation impossible de son exotique prénom ; les passe-droit et autres « discriminations » positives offerts aux « pauvres » qui, comme elle, réussissent à se hisser au-dessus de la mêlée. Et d’ailleurs, est-elle entièrement française ? La culture ou le pays d’origine réduits à un exotisme touristique, de même que les immigrés et leurs descendants français se voient réduit à une population arabe et musulmane : « tout ça c’est pareil ! ». Rien ne sera épargné à la jeune femme, jusqu’au :« et vous vous plaisez chez nous ? » Encore et toujours considérée au mieux comme une invitée au pire comme une intruse. Viennent ensuite les poncifs sur la langue arabe réduite à des « appels au meurtre ou à l’apologie de la terreur » (il faut relire Assia Djebar) et bien sûr, incontournable : l’islam, l’excision, la circoncision, les vertus comparés du métissage à la canadienne et de l’intégration à la hussarde républicaine, le regroupement familial, les « victimes professionnelles » et autre dénigrement des médecins diplômés à l’étranger qui officient  à l’hôpital public…
Comme le confie Banon à Sonia : « votre présence  a fait sortir des choses qui ne sortent jamais. Tout ce que la société enfouit en espérant que jamais personne n’aura le mauvais goût de le déterrer. Il suffit de pas grand-chose. Treize et puis… Toute la poussière sort, fait tousser, étouffe… »
Qu’importe, pour Sonia : « l’âme de la France, ç’a toujours été ses étrangers. Ce sont eux qui la rappellent à sa grandeur, car ils l’aiment pour ça. Il faut toujours en faire plus que les Français pour espérer devenir pleinement français sans se renier pour autant. C’est comme ça que ses « étrangers » tirent ce pays vers le haut. »

Tout cela est féroce mais pas univoque. Assouline est trop subtil pour réduire ses personnages à des caricatures. Dans cette « comédie des masques », la fin de soirée laissera entrevoir quelques bien humaines fragilités.

Gallimard, 2009, 207 pages, 17,90€

30.03.2012

De Niro’s Game

Rawi Hage
De Niro’s Game

hage_rawi.jpgLe contenu d’une valise ou d’un sac de clandestin que vomit nuitamment un cargo dans une ville encore endormie livre quelques détails sur celui qui débarque. Dans son sac, Bassam, a emporté un revolver, de l’argent et un chandail de laine. De cette arme, il est facile de déduire que l’homme vient de quitter ou de fuir un quotidien de violence. L’argent pourrait être le fruit de quelques économies ou le résultat d’un larcin. Le chandail tricoté à la main rappelle sans doute le don d’un être cher. Une mère ? Une sœur ? Une épouse ?
Dans De Niro’s Game, Rawi Hage, raconte avec une force étonnante pour un premier roman, l’histoire de Bassam et de Georges, son ami d’enfance. Ils sont Libanais. Chrétiens de Beyrouth. Le Beyrouth de la guerre civile et des bombes. Cette chronique est celle des bombardements, des immeubles éventrés, de la mort et de la solitude, des luttes entre factions armées, celle aussi des seigneurs de guerre qui engraissent et engrangent  sur le dos de martyrs shootés à l’idéologie et à la cocaïne ou de pauvres bougres bien obligés de remplir la gamelle familiale. Rawi Hage laisse deviner la sauvagerie des milices qui déciment le camp palestinien de Sabra et Chatila ; le terrorisme en complet veston et robe de soirée des responsables israéliens ; l’exploitation des immigrés égyptiens par les milices…
Mais cela n’est que la toile de fond de ce récit. Rawi Hage raconte l’histoire de deux hommes. Bassam et Georges. Deux amis d’enfance que la guerre - ou la vie - va séparer. Deux amis qui filent sur la moto de Georges dans une ville noyée sous une pluie de bombes. Nos deux compères échafaudent des plans pour se faire du fric. Ils détournent de l’argent de la salle de jeux où travaille Georges. Bassam livre du mauvais whisky au secteur musulman de la ville. Ensemble, ils lèvent beaucoup moins de filles qu’ils ne vident de bouteilles. Georges est un bâtard, élevé par sa seule mère ce qui est loin d’aller de soi dans une société patriarcale...  Bassam, l’Arménien, vit avec sa mère et fricote ave Rana. Mais même dans une ville en ruine, derrière les murs délabrés, les yeux continuent de surveiller les hymens des jeunes femmes, les « longues langues » s’insinuent sous toutes les portes, sous toutes les jupes.
Bassam veut quitter Beyrouth, « laisser cette terre à ses démons », ce pays où « dix mille cercueils dormaient sous la terre et au-dessus, les vivants dansaient toujours, les bras chargés d’armes à feu. » Georges, lui, s’enfonce, un peu plus dans la guerre, la violence et l’autodestruction. Bassam, surnommé Majnoun (le fou), n’est ni un tendre, ni un faible… Heureusement. Pourtant, le soutien et la protection de Nabila, la tante de Georges, lui seront utiles. A Paris, dans un univers de manipulations, d’espionnage et d’agents de renseignement, il retrouve la sœur de Georges, c’est elle qui lui apprend l’histoire du père absent.
L’écriture de Rawi Hage est métallique et sensuelle, âpre, rugueuse et pourtant fluide car emportée par un torrent violent gros de la bêtise des hommes, ces « chiens humains, [ces] chiens portant masques d’hommes, [ces] chiens armés de fusils (…) », un torrent qui emporte tout sur son passage : le beau comme le laid, l’amour comme la haine, la fraternité des camps opposés comme la cruauté des assassins. Ce récit de guerre au réalisme cru nimbé de bouffées de rêve et de bouffées fantastiques prend des airs de polar et de secrets de famille.
De Niro’s game balance entre Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino et Albert Camus. Bassam est un homme absurde celui qui, pour paraphraser l’auteur du Mythe de Sisyphe, par le seul jeu de sa conscience, transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort - et refuse le suicide.

Traduit de l’anglais (Canada) par Sophie Voillot, édition Denoël 2008, 267 pages, 20€

24.03.2012

Leconte de Lisle ou la passion du beau

Christophe Carrère
Leconte de Lisle ou la passion du beau

20704827_2308419.jpgCette biographie, pointue et méticuleuse, que Christophe Carrère consacre à celui que nos vieux manuels affublent du triste titre de « prince des Impassibles »,  dépoussière heureusement nos représentations sur l’homme et son œuvre. A bien des égards et a contrario de l’officielle caricature, ce Charles Leconte de Lisle, né un 22 octobre de l’année 1818 et mort le 17 juillet 1894, apparaît comme un être fragile et amoureux, à commencer de sa cousine, Marie-Elixène de Lanux, partie si jeune et qui toujours restera sa muse. Un homme souvent sympathique, clairvoyant et même drôle. Dans son œuvre - Poèmes antiques (1852), Poèmes barbares (1862) et Poèmes tragiques (1884) (1) - voisinent le polythéisme grec puis hindouiste, son île de la Réunion, la nature et la faune, les soubresauts et les bassesses d’un siècle où l’argent devient roi, les flèches tirées sur les tartuffes et autres bondieuseries. Leconte de Lisle se révèle à la fois d’une actualité étonnante et d’une exigence qui, elle, semble appartenir à un autre temps.
Christophe Carrère écrit que Leconte de Lisle est « un être métissé, morcelé, fragmenté, brisé, un poète immigré, moderne parce que bigarré, pluraliste et nomade, à dimension universelle. » Il veut en finir avec « la légende, pourtant combattue depuis les origines par les amis du poète et par le poète lui-même, de l’impassibilité élitiste, de la condescendance olympienne ».
Cet être fragmenté a passé son enfance et une partie de sa jeunesse entre l'île Bourbon natale, l’actuelle Réunion,  et la  Bretagne, du côté de Rennes (Dinan) avant de s’installer à Paris en 1845. Fils de colon, il s’engagera pourtant aux côtés de Victor Schoeler contre l’esclavagisme.
Anticlérical, il fustige « les paradoxes de cette orthodoxie (catholique) qu’il avait vue s’épanouir dans la vie culturelle des créoles de Bourbon, et notamment chez sa mère, catholique fervente, qui ne s’était jamais attendrie du sort des esclaves aux oreilles coupées, aux mains tranchées, aux jarrets sectionnés (…) ».
Très tôt, le jeune Charles cru en sa vocation poétique mais c’est bien tard, que le vieillissant Leconte de Lisle reçu quelques lauriers. Le chef de file des Parnassiens comptera pour principaux disciples le fidèle Hérédia, Villiers de l'Isle-Adam, Léon Dierx, Sully Prudhomme et Mallarmé. Il fut reconnu par ses pairs  -  y compris par ceux qui comme France, Verlaine, Mallarmé ou Baudelaire s’en écartèrent - comme l’un des plus grands poètes de sa génération. Pourtant une longue partie de sa vie, il eut à se débattre contre une angoissante et tenace pauvreté.  L'Empire lui accorda bien une pension et le décora même. Mais outre que cela lui fut reproché à la chute du « petit » Napoléon, ces maigres subsides ne lui permirent pas de vivre à l’aise et de subvenir au besoin des siens. La République le fit sous-bibliothécaire au Sénat et le nomma officier de la Légion d'honneur. En 1886, après s’être enfin résolu - plié - aux protocolaires visites, Leconte de Lisle fut élu à l’Académie française, au fauteuil 14, celui de Victor Hugo.
Pourtant perspicace, la politique ne fut pas son fort. Fouriériste à ses débuts, il délaissa ses premiers engagements pour un socialisme bon teint et une fibre républicaine. Il finira même par s’insurger contre le dogme fouriériste « pour s’orienter vers la route claire de la pure et simple beauté. » Car cet homme épris d’idéal et de hauteur fut déçu. « Il fallait renoncer à la politique qui (…) n’était pas faite pour les poètes ». Les masses sont stupides – comme les politiciens. Il deviendra même un anti-communard que Verlaine cessera de fréquenter pour cette raison.
Pour son biographe, « loin de le blâmer d’être entré – si peu – dans l’arène politique, il convient donc de le féliciter d’en être si vite ressorti. De fait, sa supériorité sur Ménard vient de la rapidité avec laquelle il a choisi l’échec (…). Leconte de Lisle ne subit pas l’échec à la manière de Flaubert : il le prend pour thème poétique et comme conversion à l’Idéal. » C’est ainsi qu’il va peu à peu, explique Christophe Carrère, « ne s’attacher qu’à la seule beauté qui fut à la fois moralement unique et esthétiquement multiple, celle de la forme ».
Voici donc une biographie pointue, où l’intimité du poète voisine avec les fracas de ce bruyant XIXe siècle. L’un des nombreux intérêts de ce travail est de ne pas chercher à masquer les contradictions, les évolutions, l’absence de logique de système chez cet esprit rétif à toutes représentations figées qui, pour autant, ne galvauda jamais certains principes et ne prostitua aucune de ses valeurs.
« L’homme que j’étais n’aura jamais été connu », disait Leconte de Lisle de lui-même. Suivons pourtant Christophe Carrère dans sa tentative de lever le voile sur la double nature du poète, celle du « paria, proscrit des lettres françaises et de personnage créole tourmenté entre deux natures, la blanche et la noire, la libre et l’asservie, la républicaine et l’aristocratique, la parisienne et la saint-pauloise, la très secrète et la plus célèbre ». « Si Charles revêtait un masque, Leconte de Lisle, lui, en affichait bien mille ».


1- Tous disponibles en poche chez Gallimard dans la collection « Poésie ».

Éditions Fayard, 2009, 677 pages, 34 €

06.02.2012

Foujita, Le maître du trait

Anne Le Diberder (Textes)

Foujita, Le maître du trait


foujita2.jpgNé en 1886 à Tokyo, étudiant à L’École des beaux-arts de la capitale nipponne, Tsuguharu Foujita arrive à Paris en 1913. Dans le Paris cosmopolite de l’entre-deux guerres, il rencontre Picasso, Modigliano, Soutine… Il souffle alors sur la capitale française un vent de liberté porté par ces artistes débarqués des quatre coins du monde et qui se retrouvent autour du quartier Montparnasse. En 1920, il expose au Salon d’automne. Le public peut y découvrir ce que seront les principaux thèmes de son œuvre : nus féminins, portraits, chats, paysages et rues de Paris, scènes d’intérieur… Foujita a déjà commencé à « allier la rigueur du trait japonais à la liberté de Matisse » et surtout à mettre au point son fameux « traitement » de la toile, ses mystérieux fonds blancs qui étonneront Picasso. Le lecteur apprendra que ce mystère est aujourd’hui levé grâce à la restauration par le Conseil général de l’Essonne, entre 2001 et 2007, des cinq grandes compositions dont il est propriétaire.
Un brin dandy, le plus parisien des peintres japonais et le plus japonais des peintres français, deviendra une figure incontournable du tout Paris. Mais ce dandysme affiché n’est qu’une apparence : Foujita est un travailleur acharné, un curieux à l’œuvre déjà forte et un infatigable créateur qui n’a cessé de jeter des ponts entre des traditions culturelles différentes. Après un tour du monde de trois ans, commencé en 1931, suivi d’un séjour au Japon de six, Foujita revient en France en 1939. Surpris par la guerre, il rentre au Japon. C’est en 1950, soit quelque vingt années après son départ,  qu’il retrouve Paris.  Cinq ans plus tard, Foujita obtient la nationalité française et en 1959, il se convertit au catholicisme. Il choisit de se prénommer Léonard en hommage à Léonard de Vinci. « Chantre entre les deux guerres de la beauté féminine voluptueuse, Foujita, dans les années 50, prend le parti des « verts paradis des amours enfantines » avant de se consacrer à la peinture religieuse. Il passera les dernières années de sa vie dans sa maison-atelier de Villiers-le-Bâcle, dans la Vallée de Chevreuse, une maison devenue depuis musée. Il y meurt le 29 janvier 1968.
30.jpgFoujita, le maître du trait est un très beau livre, magnifiquement illustré par des tableaux de l’artiste et des photos,  le tout présenté par Anne Le Diberder, attachée de conservation au Conseil général de l’Essonne. « Foujita inventait une œuvre tout en transparence, parfois plus proche du dessin que de la peinture. Son art a suscité autant d’interrogations que d’admiration, tant la mise en œuvre semblait étrangère au savoir-faire occidental. » Sans jamais jargonner, Anne Le Diberder donne à lire et à voir les œuvres du maître. Elle explique les ressorts techniques et l’originalité des créations, la fusion de la peinture à l’huile occidentale  et de celles des estampes japonaises. Tout est passé en revue, disséquer : techniques des aplats, monochromie, fonds blancs opalescents, rendu des modelés, finesse et élégance du trait… Anne Le Diberder a su aussi restituer les créations de Foujita dans l’histoire personnelle du peintre, suivre les traces des filiations culturelles, l’influence ou les résonnances du contexte socio-historique.
Tsuguharu Foujita a inventé une technique, une façon de peindre et de dessiner qui lui est propre, mêlant l’apport de la peinture occidentale à sa culture d’origine, à l’art notamment des estampeurs. Faut-il parler de « métissage » ? C’est avec prudence que le mot est utilisé dans l’ouvrage. Les créations de Foujita inscrites dans une double culture relèvent d’une dialectique dont la synthèse débouche sur une œuvre nouvelle, une œuvre en soi, irréductible à ces seuls constituants d’origine. Une œuvre unique, « personnelle »,  sans inspirateurs directs ni héritiers proclamés.

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Edition Philippe Picquier, 2008, 206 pages, 29,50

30.01.2012

Cartes postales de l’enfer

Neil Bissoondath
Cartes postales de l’enfer

108150-neil-bissoondath-croule-france-critiques.jpgEt si, une nouvelle fois, un détour par Shakespeare pouvait éclairer nos contemporains ? Qui plus est, sur un sujet peut-être surprenant : celui de l’identité. L’identité perçue comme un jeu de rôles, avec ses masques, ses préjugés, ses secrets, ses méandres, ses compositions kaléidoscopiques, voire ses fragilités et souffrances schizophréniques. “All the world’s a stage and all the men and women merely players”, cette citation extraite de Comme il vous plaira est au cœur du nouveau roman de l’auteur de Tous ces mondes en elle (Éditions Boréal et Phébus,1999). C’est avec originalité que Neil Bissoondath, professeur à l’université Laval à Québec, renouvelle son approche des questions identitaires. Il n’est plus seulement question ici de l’identité de ces hommes et de ces femmes ballotés sur plusieurs générations par la mobilité moderne et les migrations contemporaines. Comme si, in fine, cette question des identités composites et des identités “de relation” (Édouard Glissant) ne devait plus se confiner au seul espace des migrations et ne concerner que les immigrés. Neil Bissoondath étend le propos, universalise la question : derrière chaque individu, du plus “enraciné” au plus “vaporeux” se cache une construction, un “bricolage”, un personnage fait de secrets. Cartes postales de l’enfer se décline en trois temps. Il y est d’abord question de deux univers identitaires, avec, au centre de l’un, les secrets d’une réussite professionnelle et, au cœur du second, les secrets d’une origine immigrée et de la différence culturelle. Lorsque dans un troisième et dernier temps, ces deux univers se rencontreront, ils se télescoperont.

Très tôt, le personnage qui se fait appeler Alec se découvre un talent pour la décoration d’intérieur. Mais voilà, selon les préjugés en vogue, un bon décorateur ne peut être qu’homosexuel... Aussi, pour réussir, Alec s’organise pour faire croire à sa clientèle que tel est le cas. Rien dans sa vie publique ne doit venir contrarier cette image et ces représentations. Il multiplie les secrets. Les petits comme les grands. “Je voue mon existence à la promotion de mon entreprise et à la protection de mon image”, reconnaît-il. Il devra sa formidable réussite professionnelle autant à ses mensonges qu’“aux rites hypocrites qui font tourner la roue de la société”. Lorsqu’il est question de ses parents, la critique sociale pointe : “Ma vie ne donne peut-être pas l’impression d’être heureuse, mais c’est celle que j’ai choisie, qui me comble et qui, oui, me rend en général heureux – plus, en tout cas, que ne l’ont été mes parents. Ils n’avaient jamais rien choisi, eux (...)”. Alec parle à la première personne, assume pleinement ses choix identitaires. Une identité construite et outil de liberté.

Après l’identité-liberté d’Alec, le lecteur découvre l’identité-subie et peut-être l’identité-prison de Sumintra, la fille d’immigrés indiens. Ici, le “je” narratif a disparu. Sumintra navigue entre la tradition, incarnée par ses parents, et quelques membres de la communauté indienne d’une part, les us et coutumes de la société américaine de l’autre ; entre devoir et respect du groupe et aspirations individuelles. Kelly est sa meilleure amie. “Kelly, cependant, appartient à un monde et ses parents à un autre. Sumintra, qui va et vient avec aisance entre eux, n’a aucune intention de les mélanger.

Neil Bissoondath connaît bien le monde de l’immigration. Il évoque la crainte du gendarme  - toujours présente, même quand on a rien à se reprocher - ou les sacrifices consentis pour les études des enfants. Le père, ici, se montre plus souple, plus permissif que son épouse. D’ailleurs, Sumintra “admire sa capacité à absorber l’influence du monde qui l’entoure. Sa mère, dont l’univers se limite pour l’essentiel à la maison et au temple, en est totalement dépourvue, et Sumintra se réjouit à l’idée d’avoir hérité ce trait de son père.

C’est par Kelly que Sumintra découvre cette “autre façon de voir les choses”. Son amie l’initie même aux joies du plaisir individuel, lui offrant pour son anniversaire un “vibrator”... Le plaisir sexuel et, tabou absolu, le plaisir sexuel féminin, comme figure de l’émancipation de l’individu vis-à-vis des obligations du groupe.

Quand Alec croise Sumintra sur le stand de rafraîchissements qu’elle tient avec son père dans une manifestation pour collectionneurs de voitures anciennes, l’attrait de l’un pour l’autre est irrésistible. Ils se reverront. Lui se fera appeler Alec, et elle Sue. Ils se masqueront l’un à l’autre leurs petits et grands secrets. Chacun devenant même le secret de l’autre. Jusqu’au jour où Sue décidera de sortir de l’ombre pour vivre en pleine lumière... “Je cherche un endroit où je pourrai être moi-même, seulement moi-même, tout le temps” dit Sumintra à son amie Kelly. Sumintra pourra-t-elle s’extraire de la prison de ses secrets et s’inventer un nouveau rôle ? Alec se révèlera-t-il le maître ou la victime de ses propres mensonges ?


Traduit de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Cagné, Phébus, 2009, 217 pages, 19,50 €

22.01.2012

1931, Les Étrangers au temps de l’Exposition coloniale

Laure Blévis, Hélène Lafont-Couturier, Nanette Jacomijn Snoep, Claire Zalc (sous la direction)
1931, Les Étrangers au temps de l’Exposition coloniale

1931-colonie-.jpg

1931, l’année donc de l’Exposition coloniale. Célébration grandiose de l’empire et de la geste coloniale orchestrée par le maréchal Lyautey soi-même. La Porte Doré et le lac Daumesnil pour un théâtre d’expositions de 110 hectares. Succès total pour cette manifestation qui, du 6 mai au 15 novembre, accueillit pas moins de 8 millions de visiteurs pour 33 millions de billets vendus.
La France populaire se presse, curieuse et goguenarde, à la rencontre de l’Autre mis en scène. Dehors, l’ombre du repli sur soi et du racisme obscurcit l’horizon national et singulièrement celui des immigrés. Ce n’est pas le moindre des paradoxes d’un temps qui, à bien lire ce catalogue de l’exposition présentée à la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, en recèle un bon nombre. Tandis que l’Exposition coloniale participe de la négation de l’identité des « indigènes », la crise fait sentir ses effets d’abord sur les travailleurs immigrés. Pourtant, indigène et immigré s’apprêtent à devenir les acteurs essentiels de l’histoire nationale, les incarnations des transformations profondes à venir. Et pour longtemps.
Pour les maîtres d’œuvre,  « à cette date se cristallisent d’une certaine manière les liens entre immigration et colonisation ». 1931 serait une « année charnière », héritage à la fois des mobilisations de la Grande Guerre et des vagues migratoires des années 20 et annonciatrice des bouleversements à venir.  Un temps aussi où l’indigène fait son entrée dans l’univers de la migration. 1931 cristallise enfin bien des paradoxes de la société française quant à son rapport à l’Autre, fut-il immigré européen ou indigène du vaste empire.
En 1931 l’immigration en provenance de l’Empire ne représente que 150 000 immigrés sur les 2 890 000 immigrés présents dans l’Hexagone soit 7 % de la population. L’immigration, majoritairement européenne, c’est-à-dire italienne, belge, espagnole, polonaise… est la première victime de la crise. Ils seront 500 000 à perdre leur emploi entre 1931 et 1936. Tandis que l’Exposition coloniale verse dans une démesure spectaculaire, les immigrés sont relégués dans les mines, dans les usines, dans certains quartiers et logements, fichés par des documents administratifs ou des dossiers de surveillances et autres rapports de police… Le service des étrangers est le plus important de la Préfecture de police de Paris. Un exemple même pour les polices étrangères.
La lumière de l’Exposition projette aussi dans l’ombre les « sujets de l’Empire » qui « importent en métropole les ambiguïtés et les contradictions du projet colonial français. » Entre les catégories de « français » et d’ « étranger », il faut créer la catégorie d’ « indigène » : ni tout à fait français ni tout à fait étranger. L’indigène est Français mais il n’est pas citoyen… ambiguïté qui perturbera plus d’un fonctionnaire de l’administration et autre recenseur… Ce sont des immigrés victimes déjà de « discriminations » : ils sont soumis à un régime particulier d’immigration, leur interdisant de venir en famille, leur fermant les portes de la naturalisation. Ils « bénéficient » même d’un service spécial de police, la fameuse Brigade nord-africaine créée en 1925.
Mise en musique par une campagne de presse et certaines professions (avocats et médecins), relayée dans l’hémicycle national, la xénophobie gagne le pays. Les travaux de George Mauco et sa lecture raciale des populations lui offre même une caution « scientifique ». Les politiques d’immigration se durcissent. Comme on n’a rien inventé, déjà les responsables s’appliquent à fermer les frontières du pays et à renvoyer le plus possible d’immigrés présents en France. Le travailleur étranger des années 30 n’est qu’une force de travail dont le séjour est conditionné par son utilité économique. La préfecture de police de Paris veille et l’invention, en 1917, de la carte d’identité devient l’instrument essentiel d’une politique… d’ « immigration choisie » comme l’écrit Gérard Noiriel qui rappelle qu’« historiquement, l’exclusion des immigrants a précédé le combat pour l’ « intégration » ».
Ainsi, les temps sont rudes pour celles et pour ceux qui, depuis près d’un siècle déjà, ont contribué - comme le montrent nombre de contributions - au développement économique, artistique et culturel, à la défense et à la régénération démographique de la France.
Div041.jpgQu’importe ! Après la vogue des cabarets russes ou le succès de Joséphine Baker qui, en 1931, chante « j’ai deux amours, », après l’école de Paris (Modigliani, Chagall, Soutine ou Foujita) ou le mouvement surréaliste (Dali, Bunuel, Miro…), le visiteur s’esbaudit devant les premières manifestations d’un cosmopolitisme contemporain, expérimentant ce « goût des Autres » dont parle Benoit de l’Estoile.
Tandis que l’œuvre coloniale est portée au pinacle à la Porte Dorée, une contre-exposition est organisée par les communistes aux Buttes-Chaumont. Les surréalistes pétitionnent et dénoncent le « concept-escroquerie (…) nouveau et particulièrement intolérable de la Grande France ». Au Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne, des Kanaks de Nouvelle-Calédonie sont exhibés sous une forme qui rappelle les zoos humains. Lyautey, lui, s’efforce de ne pas flatter « la curiosité malsaine du public ».
La police a fait son office, rien de vraiment sérieux n’est venu perturber la manifestation. Le lien entre l’empire et la grandeur de la France « irriguera la propagande de Vichy et participera de l’épopée de la France libre ». Pourtant, la France coloniale vit ses dernières années. Le 15 novembre 1931, les couleurs nationales sont montées pour la dernière fois. Les derniers projecteurs et lampions s’éteignent. Dans la nuit retrouvée, des hommes et des femmes se préparent à allumer d’autres feux. « Les feux du désespoir » pour reprendre Yves Courrières.
Pas moins de 34 contributions et une iconographie nourrie de 195 affiches, photos, documents divers sont ici mis au service d’un projet qui multiplie les angles d’éclairage, les approches et les disciplines, rend compte des ambivalences, des contradictions, des potentialités d’un temps qui, même si cela doit déplaire aux rigoureux historiens, éclaire aussi l’actualité de ce début de siècle. Les textes et les photos consacrés à l’art et aux peintres, à la danse, aux affiches, au music-hall de variétés ou de revue, à la chanson sont nombreux. On aurait souhaité un éclairage sur l’évolution des produits et des habitudes alimentaires et surtout sur la vie littéraire, grande absente de ce beau et utile catalogue.

Edition Gallimard-CNHI, 2008, 192 pages, 26€

09.01.2012

Nedjma et Guillaume

Renia Aouadène

Nedjma et Guillaume

Rania.jpgMarseillaise, enseignante en lycée professionnel dans les quartiers nord de la cité phocéenne, Renia Aouadène  signe ici son premier roman après un recueil de nouvelles et une pièce de théâtre parus chez le même éditeur.
L’écriture sent sa salle de classe et le texte n’est pas exempt de passages surprenants ou de maladresses comme ce tout premier échange entre Nedjma et Guillaume : « je viens d’un pays où les mosquées se multiplient de jour en jour comme si elle pouvait se substituer au pain qui manque tant à mon peuple ! ». Bien, en guise d’entrée en matière, il faut désirer aller plus avant…
Pourtant, le personnage de Nedjma prend forme. Nedjma est une Algérienne en vacances à Marseille. Dans une église, elle rencontre Guillaume, le prête du lieu. Elle, la musulmane y est entrée pour un moment de paix, lui, le prêtre, troublé, se surprend à quelques regards et élans nouveaux.
Au creux de ce premier récit, se glisse une autre histoire, une autre femme : Djanina appartient à autre génération, celle de la guerre d’indépendance. Jeune, elle s’était engagée dans la lutte armée. Ces pages, souvent dithyrambiques et pompeuses, notamment pour la figure de Messali Hadj, sont sans originalité. Mais ici se niche, dans le secret d’une histoire familiale, le lien qui unit Nedjma et Guillaume : en prison, Djanina rencontra un médecin originaire des Cévennes avec qui elle eut un enfant. Ce fils d’un Roumi et d’une Algérienne vivra, élevé par la famille de Djanina. « Cet enfant (…) sera la preuve, la trace que notre amour fut un temps possible (…) » dit Djanina. Comme un lointain écho, Nedjma lui répond : « Si les Algériens pouvaient ! Il n’y a pas de peuple en ce monde qui soit issu d’un mélange aussi multiple. De nombreux conquérants ont traversé cette terre, certains sont restés, d’autres sont repartis mais nous avons intégré au fil des siècles toutes ces cultures. Nous sommes un et multiple. »
L’histoire entremêlée de la France et de l’Algérie continue de s’écrire, incarnée par les liens que tissent, petit à petit, Nedjma et Guillaume. Entre eux il est d’abord question de discussions théologiques, du sort des femmes en terre d’islam - « parler avec les hommes tel est le problème dans les pays musulmans » - du retour obligé sur le mythe andalou et de l’Algérie de Bouteflika qui a « permis aux chiens de retourner dans leur niche pour y couler des jours heureux, avec la bénédiction des maîtres… telle est ma terre, nous n’en sortirons jamais ! » dit Nedjma.
Bien trop démonstratif par endroits, l’intérêt du livre tient dans ce lien qui s’esquisse, les doutes et cette force souterraine qui poussent Nedjma et Guillaume irrésistiblement l’un vers l’autre, bousculant les tabous et bravant les interdits.
Marsa est une maison d’édition spécialisée dans la littérature algérienne. Depuis bientôt seize ans, elle a publié bien des auteurs, jeunes dans la carrière ou confirmés. Elle édite également la revue Algérie Littérature Action.

Edition Marsa, 2009, 92 pages, 13€
Edition Marsa : 103, bd MacDonald 75019 Paris, www.algerie-litterature.com, marsa@free.fr

02.01.2012

Des nouvelles de Kora

Tassadit Imache

Des nouvelles de Kora


9782742782598.jpgDepuis son premier roman paru en 1989, Une fille sans histoire, Tassadit Imache traque, justement, ces « histoires » qui hantent le tréfonds de nos existences, souvent banales et absurdes. Elle n’a de cesse de remuer la vase de ces histoires de famille où pataugent des secrets, réels ou imaginaires, des incompréhensions, des blessures insoupçonnées, des ruptures et des bifurcations… Il est ici question de tout cela mais aussi de mémoire, d’identité, d’exil, d’enfants « bâtards » nés d’un couple franco-algérien, en pleine guerre d’Algérie, du rapport à l’Autre et du regard de l’Autre, avec pour toile de fonds, la grande histoire, celle de la France coloniale, de l’immigration, des banlieues, des relégations et autres représentations sociales et culturelles… 

Le style comme la structure du récit sont sans complaisance et sans exhibition. Tassadit Imache ne fait pas la danse du ventre ! Si « le monde est plein de bouches mortes qui continuent à parler », ici chaque mot est pesé, chaque phrase charrie sens et image. L‘écriture, précise et cinématographique, décrit les doutes, les impasses, les dédoublements, les pertes d’identité, la quête de sens, la folie de Michelle, une taiseuse aux yeux pers, une taciturne qui ne sait pas danser la danse de la « mécanique sociale ». Cette fille d’un couple franco-algérien, née pendant la guerre d’Algérie, a été placée à l’âge de cinq ans dans un centre pour gamins dirigé par La Reine, une femme qui « n’use pas de ces mots qui sucrent la bouche de ceux qui les prononcentLa Reine consignait sur des cahiers d’écolier l’histoire de chacun de ses pensionnaires. Mais voilà ! « On avait le droit d’emporter son histoire ! Mais vous m’avez laissée sortir seule dans ma vie. Je me suis perdue dehors (…) ». De ce temps, lointain et si actuel, Michelle soupçonne sa mère de lui cacher un secret.
Chaque jeudi, depuis dix ans, elle déjeune avec Robert, l’ami philosophe, dans un resto chinois du quartier de Belleville à Paris. Robert fit d’abord la connaissance de la mère de Michelle. Elle soutenait alors la lutte des Sans Papiers de Saint-Bernard. D’après sa fille, elle aurait toujours préféré « la compagnie des autres à celle de sa famille ». Michelle dresse une passerelle entre son enfance et celle de Robert : lui l’orphelin juif et elle d’une lignée de bâtards, l’âme travaillée par le sentiment d’abandon et le corps sentant toujours « l’odeur de la peur ».

Michelle est écrivain. Elle travaille à un roman où Kora, « la femme au beurre rance », le personnage principal est, comme elle, une «  de ces bâtardes prêtes à vivre étouffés jusqu’à leur mort, les restes des leurs coincés dans la gorge pour survivre. » Kora-Michelle ; Michelle-Kora ; récit d’un dédoublement, d’un saut dans les mystères de l’enfance, d’une chute brutale et profonde, qui conduira Michelle à un long séjour dans un établissement psychiatrique et à ce lien d’ « enchantement » avec le Dr. P.
La structure labyrinthique Des nouvelles de Kora illustre la place de l’expérimentation, du tâtonnement, du droit à l’erreur et aux retours en arrière, du primat de l’émotion sur la raison raisonnante, du mouvement et du devenir sur la fixité et la reproduction des identités, de l’invention de nos vies sur les assignations à résidence familiale, généalogique,  sociale ou culturelle. « Sans eux, les grands absents, serais-je devenue moi ? » Non, bien sûr, mais Michelle doit-elle pour autant restée prisonnière ? « Vivre c’est fabriquer de l’oubli et du mensonge » lui confie sa mère. « Dans la vie, il y a des mystères qui doivent rester mystérieux. » Ce livre sombre et difficile laisse échapper un rayon de lumière : « encourager à la vie peut ne pas être une entreprise vaine, n’est-ce pas ? Il faut que ma Kora parle enfin avec les gens ou elle coulera avec ses coups de dents, ses coups de griffes, au fond du fleuve ! ».


Editions Actes Sud, 2009, 132 pages, 16€

20.12.2011

L’invention du pré carré. Construction de l’espace français sous l’Ancien régime

David Bitterling
L’invention du pré carré. Construction de l’espace français sous l’Ancien régime

carte-vauban.jpgPourquoi ne pas lire l’ouvrage de l’historien David Bitterling à la lumière d’un poète, chantre de la créolisation, d’une poétique de la relation et d’une opportune éthique du détour ? Il s’agit bien sûr d’Edouard Glissant. Car avec ce « pré carré » David Bitterling revisite, dans une langue élégante et sans jargon, cette période de l’histoire qui court entre le XVI et le XVIIe où le royaume invente son « espace » et préfigure le contour hexagonal où la patrie s’habillera de l’idée nationale. Moment charnière de l’histoire d’une France présentée, à tort selon l’auteur, par une historiographie récente comme un espace naturel, un contour pentagonal d’abord, hexagonal ensuite, réchampi de la nuit des âges et reçu, presque ex nihilo, en héritage. Cette histoire de l’espace national serait « bien plus celle d’un assemblage de différents territoires à l’intérieur d’un espace géographique vaste et de forme imprécise ». Citant Daniel Nordman, David Bitterling affirme avec lui : « tout territoire est, dans les faits, une construction ou une combinaison [artificielle] ». Voilà donc, après les travaux de Marcel Détienne qui ont mis à mal le mythe de l’autochtonie, une autre certitude qui tombe : le mythe de l’authenticité d’un territoire, de l’homogénéité et du « naturel » hexagonal.
Colbert, Vauban, les jésuites, les jansénistes à commencer par Boisguilbert vont façonner cet espace nouveau, ce royaume présenté et pensé comme un espace clos, naturel, homogène et autosuffisant. Un vaste domaine où désormais seront confondues les propriétés du roi et les propriétés de la Couronne. Cette conception domaniale influera sur le cours de la pensée économique et, selon David Bitterling, ce détour par l’espace permet de montrer la filiation entre mercantilistes et physiocrates. De plus, par une sorte d’effet boomerang, non prémédité par ces concepteurs – à commencer par Vauban – elle sera à l’origine d’une remise en question implicite de l’absolutisme.
S’il faut désormais gérer la France comme un domaine homogène c’est qu’il faut remplir les caisses de l’Etat ! Et la situation économique et financière est des plus catastrophiques. Mais cet espace nouveau en gestation s’inscrit aussi dans l’évolution des idées : la révolution copernicienne et les apports de Galilée, la physique de Newton et la géométrie de Descartes. La science est en marche, le monde va vite se trouver enfermé dans des formules mathématiques. Le sérieux des mathématiques et la rigueur de la logique confèrent à cette dynamique portée par Colbert et Vauban un poids difficilement contestable.
Avec le passage du géocentrisme à l’héliocentrisme, le royaume doit être organisé à l’image du cosmos, avec, au centre, le roi. L’espace devient «  absolu », c’est-à-dire régi par un même principe organisateur, supérieur aux éléments constitutifs de cet espace, le dedans se distinguant nettement du dehors – les frontières intérieures des continents apparaissent sur les cartes au cours du XVIIe siècle. Vauban invente  le « pré carré ». Il faut le mesurer, en apprécier les distances, les richesses, les potentialités humaines et matérielles, le valoriser par la promotion de l’agriculture, l’homogénéiser en gommant les différences et en bousculant les anciennes divisions et hiérarchies, au grand dam de la noblesse. L’homme occidental devient propriétaire de la terre (ou… de la Terre).
Les termes de cette nouvelle pensée spatiale, de cette nouvelle représentation du monde sont : contrôle, emprise, soumission, utilité, efficacité, apprivoiser, géométrie, lois, règles, Raison, inventaire, chiffres, et autres métaphores empruntées à la machine et au corps humain… Mais ce n’est pas tout : L’espace maîtrisé par la géométrie et la mathématique facilite la mise au point de   « mécanismes de surveillance » et reproduit « à plus petite échelle la vision d’un monde qui conçoit les individus comme des atomes hostiles qu’il convient de maîtriser. » Sur le plan idéologique, « espace homogène et particularités ne font pas bon ménage et excluent l’application d’une mesure uniforme sur l’ensemble du territoire. C’est un trait caractéristique de l’aménagement territorial français qui qualifie sa politique jusqu’aux temps les plus récents. Appliqué à un espace marqué par la diversité naturelle, le principe de gestion uniforme d’un territoire homogène prend une dimension idéologique essentielle. »
Et c’est là où Glissant intervient, notamment par ses propos extraits des Entretiens de bâton rouge (Gallimard, 2008) : « En France, l’ordre de la féodalité continue jusqu’au XVIIe siècle, jusqu’à son opposition à Louis XIV : il est divergent, particulier et hérétique, et l’ordre de l’Eglise de plus en plus s’affirme comme l’ordre de l’universel et du catholique au sens plein du terme (…).Quand la langue française conquiert son unité organique en ce même siècle, c’est le signe de la victoire réel de l’universel dans le royaume de Louis XIV. La langue de la rationalité a vaincu les créolisations relayées et prolongées par Rabelais, et Montaigne, et les poètes de la Pléiade, tous oubliés au Grand Siècle. »
Ainsi le regard du poète invite aussi à (ré)interroger cette période pour saisir ce qui à ce moment s’est joué entre deux conceptions du monde, entre l’ordre des hérésies, des mystiques, l’ordre des pensées décentrées et l’ordre des systèmes, d ‘une « généralisation systémique où paraît déjà l’ordre de l’universel ».

Edition Albin Michel, 2009, 265 pages, 22€

Illustration : Les 14 sites majeurs de Vauban