UA-64061973-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

17/10/2016

Sympathie pour les "fantômes" du 17 octobre 1961

Didier Daeninckx, Octobre noir  et Kader Attia, Réfléchir la mémoire

 

Didier-Daeninckx.jpgOctobre noir revisite la manifestation des immigrés algériens à Paris le 17 octobre 1961. Le texte est signé Daeninckx et les planches, remarquables, Mako (Lionel Makowski). Le décor est sombre et nocturne (Laurent Houssin est aux couleurs), le dessin est réaliste, vif et expressif, tour à tour menaçant, terrible, poignant. Au réalisme des images, Daeninckx ajoute une dimension fictionnelle, une ouverture par le texte sur une époque.

Nous sommes donc au début des années 60. Blouson noir, banane, gomina and… rock & roll ! Vincent chante dans le groupe des Gold Star. La répétition se termine tard, juste avant le dernier métro et le dernier petit trou pour le débonnaire poinçonneur de la station. Un autre temps.

Vincent s’en retourne chez lui, des rêves plein la tête. Dans deux jours, le 17 octobre 1961, avec ses potes, il doit participer à un tremplin de rock au Golf Drouot, à la clef : l’illustre scène de l’Olympia. La "concurrence" est rude. Imaginez : Les Chaussettes noires d’un certain Eddy Mitchell et Les Chats sauvages de Dick Rivers ! Sur le chemin qui le conduit du côté de Saint-Denis, Vincent tombe sur deux flics en civil qui démolissent un Algérien avant de balancer le corps dans la Seine. Vincent court chez lui. Il habite, avec ses parents et sa sœur, une chambre d’hôtel. Un hôtel d’immigrés algériens. Vincent s’appelle en fait Mohand.

Le 17 octobre 1961, c’est justement le soir où le FLN exige des Algériens de sortir manifester. Tous les Algériens. Sans appel. Contrevenir expose au pire et ferait rejaillir la honte sur les siens. Pourtant, justement ce soir-là, Mohand, alias Vincent, ne peut manquer son rendez-vous au Golf Dourot… Un dilemme. Un dilemme qui sera bientôt suivi par un autre sentiment : la culpabilité.

A cette trame, la BD adapte un fait réel : la disparition d’une manifestante de 15 ans, Fatima Bédar, retrouvée morte quelques jours après la manifestation. Ici la gamine s’appelle Khelloudja, elle est la sœur de Mohand. Désobéissant à ses parents, elle a rejoint le cortège qui défile sous la pluie... Mohand partira à la recherche de sa sœur.
En postface, Didier Daeninckx reproduit une nouvelle (Fatima pour mémoire, publié dans le recueil 17 octobre 17 écrivains, édition Au nom de la mémoire) consacrée justement à Fatima Bédar et à sa disparition. Octobre noir se referme sur la liste des "morts et disparus à Paris et dans la région parisienne" en septembre et octobre 1961. Jean Luc Einaudi, l’auteur de La Bataille de Paris (Seuil), en avait dressé le long et pénible cortège.

 

Kader Attia, Yto Barrada, Ulla von Brandenburg, Barthélémy Toguo sont les quatre finalistes du prix Marcel Duchamp 2016 au Centre Pompidou-Paris qui sera décerné le 18 octobre au Centre Pompidou-Paris.

Avec Réfléchir la mémoire, Kader Attia invite à transposer dans nos sociétés le phénomène du membre fantôme, cette sensation que le membre manquant reste lié au corps après une amputation. « Le monde est fait de fantômes » dit Kader Attia, faisant notamment référence à ces Algériens assassinés le 17 octobre 1961 mais aussi à tous ces fantômes du passé, ces oubliés de l’histoire, toujours présents, que sont les victimes de l’esclavage, du colonialisme ou du génocide. On pense aussi à la figure littéraire (et musicale) utilisée par Michaël Ferrier dans Sympathie pour le fantôme (Gallimard 2010).

Kader Attia est né à Dugny en 1970. Artiste phare de sa génération, ses créations sont inspirées de sa biographie familiale, il y interroge le déracinement, la rencontre, l’identité, la mémoire…

Pour info (utile), l’artiste vient d’ouvrir un « espace de pensée libre et indépendant » du côté de la Gare du Nord baptisé La Colonie au 128 rue Lafayette dans le 10e arrondissement de Paris. Il entend y mêler expressions et réflexions, créations et théorisations, art et politique et ce, autour d’un couscous (restaurant) ou d’un verre (bar).

Après l’inauguration prévue le 17 octobre, il animera aux côtés de Michelangelo Pistoletto une première conférence le 21 octobre à 18h30.

 

Didier Daeninckx et Mako. Préface de Benjamin Stora, Octobre noir. Edition Ad Libris, 2011, 60 pages

 

A écouter : un entretien avec Didier Daeninckx

http://www.histoire-immigration.fr/magazine/2014/6/octobr...

 

► A voir Réfléchir la mémoire, 2016 dans le cadre de l’Exposition collective des artistes nommés au prix Marcel Duchamp 2016, au Centre Pompidou-Paris, du 12 octobre 2016 au 29 janvier 2017. Le lauréat sera annoncé le mardi 18 octobre au Centre Pompidou.

 

12/10/2016

Un référendum en toc

Un référendum en toc

 

Voici donc le nouvel hameçon électoral de Nicolas Sarkozy, un référendum pour stopper ce qu’il nomme « l’automaticité » du regroupement familial. L’annonce aux allures de coup de théâtre a fait pschitt. Rien d’étonnant, elle était attendue ; comme n’étonneront pas demain les prochaines déclarations à l’emporte pièce et aux idées courtes. On peut être une bête de la scène politique et rester un piètre comédien.

Nicolas Sarkozy place sa proposition de référendum sous les auspices du général de Gaulle et présente la consultation populaire comme un parangon de démocratie. Il le fait parce que, non content de faire croire à une invasion des migrants (contre toutes les données statistiques, à commencer par celles fournies par l’INSEE, l’OFPRA et le ministère de l’Intérieur), il met, en regard du poste « regroupement familial », les perspectives démographiques de l’ensemble du continent africain ; rien moins.

Mauvais comédien, Nicolas Sarkozy a choisi de jouer dans une très mauvaise pièce de théâtre à l’affiche depuis 1974. Cette année marque, officiellement, la décision de fermer les frontières à l’immigration économique. Et depuis plus de quarante ans, à droite comme à gauche, cette décision fait office de doxa. Depuis plus de quarante ans, une même et aveugle obsession tresse des programmes qui tous s’emberlificotent autour d’une même colonne vertébrale politique, plus ou moins charpentée : maîtrise et contrôle des flux migratoires, arrêt de l’immigration et désormais, pour les plus virulents, remigration. Dans cette cour de récréation où chacun défend sa petite boutique électorale, il y a les gros bras et les grandes gueules, il y a les petits joueurs et les irrésolus. Mais tous concoctent des politiques sans imagination et sans surprises et s’inscrivent dans ce cadre fixé d’avance. Un cadre placé sous la surveillance des miradors d’une formation dont les apparents succès électoraux laissent croire que la France, fraternelle et hospitalière, a décidé de tourner le dos à ce qui constitue aussi une part de son héritage historique et philosophique. Et ce, depuis au moins « nos ancêtres les Gaulois ».

Rien de nouveau donc sous le soleil sombre des politiques de l’immigration. Des politiques pourtant sans effets sur la gestion des flux, contreproductives pour le vivre ensemble, et délétères pour nos valeurs et le droit comme vient de le rappeler le Défenseur des droits : « cette logique de suspicion [qui] irrigue l’ensemble du droit français applicable aux étrangers – arrivés récemment comme présents durablement – et va jusqu’à « contaminer » des droits aussi fondamentaux que ceux de la protection de l’enfance ou de la santé (…)[i] ». Pas de surprise donc, mais à chaque fois, un pas de plus dans l’indignité.

Tordre le coup au regroupement familial, à une disposition qui relève des droits fondamentaux, justifie-t-il de fanfaronner, de croire que la décision serait à ce point décisive pour le pays qu’il faille - et fissa - convoquer chacun et chacune dans l’isoloir républicain ? De quoi parle-t-on au juste? Selon le ministère de l’Intérieur (source AGDREF/DSED), le nombre de bénéficiaires d’un premier titre de séjour d’un an et plus s’élevait en 2015 à 215 220 (estimation), soit une hausse de 2% par rapport à 2014. L’immigration familiale en représenterait 42% (-3,1 % en variation par rapport à 2014) soit… 89 488 personnes. Il faut encore distinguer les entrées au titre de « famille de français », majoritaires avec 49 657 personnes, les « membres de famille », c’est-à-dire le conjoint d’étrangers en situation régulière et le parent d’enfant scolarisé (23 785), et les « liens personnels et familiaux » qui enregistrent notamment les titres délivrés pour raisons humanitaires et exceptionnels et pour résidence de 10 ans (16 046).

Il convient, sauf à priver des citoyens français d’un droit fondamental ou à instaurer une discrimination entre nationaux, de retenir, dans le cadre de ce référendum sur la pseudo « automaticité » du regroupement familial, que les deux derniers groupes qui concernent quelques 39 831 personnes. Et comme M. Sarkozy ne cache pas que ce qui l’inquiète, lui et d’autres, est l’immigration africaine (subsaharienne et nord africaine), alors isolons de ces déjà chétives statistiques ce qui relève de ce continent au titre du regroupement familial stricto sensu. Selon le ministère de l’Intérieur, en 2014, 10 285 personnes originaires d’Afrique ont bénéficié d’une carte de séjour d’un an ou plus délivrée au titre des regroupements familiaux avec un citoyen non européen[ii].

Ainsi, monsieur Sarkozy entend convoquer le ban et l’arrière ban du corps électoral pour ces hommes et ces femmes qui n’aspirent qu’à vivre en famille et qui ne représentent que 0,01% de la population française…. Comme motif de consultation on a fait mieux.

Il suffit de considérer les enjeux des quatre référendum convoqués par le général de Gaulle (en 1961, 1962 et 1969) pour mesurer l’esbroufe et faire la part entre les intentions du général de Gaulle et celles, électoralistes, du candidat Sarkozy. D’un côté la démocratie est abaissée à des tripatouillages, à la complaisance électoraliste et à la convenance personnelle, de l’autre au don de soi pour ce qu’on croit être, à tort ou à raison peu importe, le bien public et l’avenir du pays.

Reste le plus important peut-être : les politiques de maîtrise de l’immigration pêchent en ce qu’elles privilégient la suspicion et la répression sur les moyens données, sans angélisme, à l’intégration économique, sociale, citoyenne, associative, humaine, des immigrés. Durcir plus encore les règles du regroupement familial affaiblirait - une fois de plus - l’un des ressorts de l’intégration en France et constituerait une faute, car refuser le droit de vivre en famille c’est porter atteinte au droit à la dignité.

Oui, il faut une autre politique de l’immigration en France. Mais il faut pour cela sortir de ces logiques sans âme qui président depuis des décennies au devenir de l’immigration en France et conséquemment de la France dans le monde. Cela passe d’abord par un principe démocratique et une règle morale : cesser de mentir aux Français sur un sujet, vaste et complexe, et se détourner des idéologies productrices de boucs émissaires. Il faut certes gagner la bataille des idées et des convictions. Il faut aussi gagner la bataille de la dignité et du désir - « ce plébiscite de tous les jours ».

 

[i] Défenseur des droits, Les droits fondamentaux des étrangers en France, mai 2016, 305 p.

[ii] http://www.immigration.interieur.gouv.fr/Info-ressources/...

 

24/11/2015

La citation du jour

« (...) Avec quel élan nous saluons le grand Paris, l’hôte aimable et généreux qui à tous ouvre ses bras et distribue en riant les baisers, l’or et les idées, et ravive dans tous les cœurs, avec son souffle juvénile, le désir de la gloire et l’amour de la vie ! »

Edmondo De Amicis, Souvenirs de Paris, édition d’Alberto Brambilla et Aurélie Gendrat-Claudel, édition Rue d’Ulm, 2015

15/11/2015

La citation du jour

« Je prends le parti de l’innocence, justement, humblement, je prends le parti de ne rien comprendre, de ne rien savoir, et qui est souvent la seule force de l’enfance, qui est souvent la seule ressource nous menant à l’innocence, la seule voie éthique. (…) Savoir d’instinct, savoir sans le comprendre que la seule force, la seule valeur, la seule dignité, c’est de ne pas comprendre si comprendre nous fait renoncer à l’amour de l’autre. Voilà ce qui fonde, voilà ce qui fait la légitimité d’une existence. »
Frédéric Boyer, Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? P.O.L 2015


« L’esprit d’enfance n’est pas l’infantilisme de la pensée ou de la sensibilité. Tout au contraire, on ne saurait le séparer de la vertu de lucidité virile. Il est le caractère fondamental d’un type supérieur d’humanité, de la forme achevée de l’homme digne de ce nom. (…) Il n’est pas un résidu mémorial, mais un mode d’être qu’il importe de conquérir, vers lequel il faut tendre par un effort véritablement héroïque.
Le premier don de l’homme-enfant est le sens aigu de l’essentiel. La vie, et même celle que l’on qualifie d’extérieure, il l’éprouve comme un courant spirituel et charnel qui passe en lui. (…) l’homme-enfant  ne perd pas la conscience  de sa participation au chœur. »
Jean Amrouche, Chants Berbères de Kabylie, 1938

30/09/2015

La citation du jour

Dédicace spéciale pour Nadine M.

 

« Voyez vous, il y a de l’autre côté de la Méditerranée, une culture, un humanisme, un sens des rapports humains que nous avons tendance à perdre et qu’un jour nous seront probablement contents de retrouver chez eux… Si nous voulons, autour de cette Méditerranée, construire une civilisation industrielle qui ne passe pas par le modèle américain et dans laquelle l’homme sera une fin et non un moyen, alors il faut que nos cultures s’ouvrent très largement l’une à l’autre. »

Général De Gaulle

 

Citation extraite du Paris Arabe de P.Blanchard, E. Deroo, D. El Yazami, P. Fournié et G.Manceron, La Découverte, 2003. Ces propos ont été recueillis par Paul Balta en janvier 1969 (Méditerranée – Défi et enjeux, L’Harmattan 2000).

22/09/2015

L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus

Michel Onfray

L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus

CAMUS ONFRAY.jpg

 

C’est un Camus irréprochable, irremplaçable et… indispensable qu’offre Michel Onfray qui partage avec l’enfant de Belcourt au moins trois points communs : la fidélité aux origines sociales, en l’occurrence aux « petites gens », aux « pauvres », aux « sans-grades » ;  la répulsion que peut inspirer l’establishment intellectuel, germanopratin et/ou universitaire et accessoirement les journalistes ; un libertarisme sans maîtres ni disciples mais qui s’abreuve à plusieurs sources : Nietzsche, Proudhon, La Boétie, La Commune, les anarchistes espagnols et même la tajmaat kabyle (page 413)… Au point que plus d’une fois l’auteur semble fondre dans une même image le portraitiste et son modèle. Onfray fait entrer Camus au Panthéon des grands hommes, pas celui des petites récupérations des basses œuvres politiciennes, même pas celui de la République reconnaissante dont, à bien lire L’Ordre libertaire, l’unanimisme de bon aloi édulcore le message de cet anarchiste, inclassable sur l’échiquier politique : mélange de cavalier, solaire et insaisissable, « solitaire et solidaire » et de tour, majestueuse et visionnaire, entière et intègre.

Car comment s’y retrouver dans cette basse cour républicaine où le moindre gallinacée se dresse de toute sa hauteur pour lancer son chant matinal à la gloire de l’auteur de L’Homme révolté ? Merci à Onfray donc, qui aide à y voir plus clair, « à déconstruire la légende » et à tirer l’histoire et la vie de Camus du marécage des récupérations. Il restitue la cohérence d’une pensée, d’une œuvre et d’une action réamorçant du même coup la charge explosive d’un Albert Camus qui, cinquante deux ans après l’accident fatal, n’a rien perdu de sa puissance subversive. Car s’il fallait retenir une qualité, un message dans ce livre qui en contient tant, c’est bien le souci de l’action, d’une pensée pratique qui est au cœur de cette « vie philosophique ». De ce point de vue, les derniers mots de M. Onfray ne sont pas anodins : « la suite de cette aventure de la pensée pragmatique et libertaire inventée par Albert Camus appartient désormais aux lecteurs. Eux seuls peuvent prolonger sa vie. »

Attachons nous ici à n’évoquer que deux sujets. 

Camus fut un immigré ! Fils d’immigré. Un exilé à Paris un « Africain du Nord et non pas un Européen » disait-il. Jeune journaliste, il « dénonce les assureurs qui spolient le Kabyle venu travailler en France en le privant d’une couverture sociale digne de ce nom malgré sa cotisation ; il s’insurge contre la condition sanitaire pitoyable des travailleurs algériens exposés dans les banlieues françaises à la tuberculose et à la syphilis ; il analyse dans le détail la misère et l’esclavage de cette population exploitée et humiliée. »

Son rejet des frontières,  des nations et des nationalismes, son attachement au « principe de l’individualité » annoncent les « bricolages » identitaires, les rapports nouveaux à la géographie, la part prise dans les choix des uns et des autres par l’affect sur les concepts portés par le monde des migrations modernes et dont une riche littérature rend compte. Camus, partisan d’un fédéralisme méditerranéen, européen et même mondial, était pour l’abolition des frontières. Ses solutions étaient « girondines, libertaires décentralisées, fédéralistes ». Exit la verticalité du « jacobinisme, [du] centralisme, [d’]un pouvoir fort concentré dans une capitale ». Salut ! à l’horizontalité des peuples et des migrations. C’est à l’Algérie (et non à la France) que Camus destine « une mission civilisatrice » écrit Onfray : « sa chaleur ontologique doit réchauffer le corps frigorifié de la vieille Europe. »  Pas question de démographie ici (encore que), mais de « valeurs positives », « solaires », de « générosité », d’ « hospitalité », « d’amitié » précise Onfray : « A Paris on montre plus d’esprit que de cœur ; l’inverse à Alger » Les expatriés français en savent quelque chose.

Selon Onfray, ce que Camus aime, avec « subjectivité », dans l’Algérie serait « le métissage des peuples, le cosmopolitisme réussi (nous sommes dans les années 1930) le brassage des communautés, le kaléidoscope des peuples mélangés ». Tempérer cette « subjectivité », ne serait pas vain, mais retenons l’idée : « L’Algérie lui semble le lieu où Orient et Occident cohabitent, se mêlent, se mélangent, se fondent. Un métissage qui hérisserait Maurras et la droite. » Un métissage bien moins « subjectif », aujourd’hui, en France et qui hérisse autant les cerbères du code de la nationalité que les barbes insolentes et les voiles incongrues. Sur ce plan, Camus écrit : « En Afrique du Nord comme en France, nous avons à inventer de nouvelles formules et à rajeunir nos méthodes si nous voulons que l’avenir ait encore un sens pour nous ». « Nouvelles formules, nouvelles méthodes » répète Onfray, histoire de souligner non seulement la pertinence du propos mais surtout son actualité. Pour s’en convaincre il faut lire Alexis Jenni !

Sur la question algérienne, Camus, anticolonialiste actif et conséquent de la première heure, se serait-il trompé ? Ici, on aurait aimé qu’Onfray fasse dialoguer Camus et Mouloud Feraoun, autre fils du pauvre, digne et intègre, intellectuellement et physiquement. Laissons la généalogie des positions et des actions de Camus, laissons les faux procès des vrais tartufes et lisons Onfray. Camus refuse les logiques nationalistes comme il refuse l’usage de la violence. Les logiques nationalistes ont eu raison de lui et de ses « rêves » libertaires. Envolées  alors ses idées de fédération de communes et de république immanente et contractuelle, de kaléidoscope de cultures et de peuples. Exit l’Algérie africaine, celle de Plotin, d’Augustin revisitée par Proudhon…  Place à un nouvel Etat, un nouveau drapeau, un nouveau nationalisme, une pensée unique, pour une histoire et une identité unique, exit, aussi, l’individu, place au collectif. Les vents de l’histoire ont balayé Camus. L’Histoire n’a pas eu raison pour autant écrit Onfray. L’indépendance était indiscutable.  Sa physionomie aurait pu être autre…

 

Flammarion 2012, 596 pages, 22,50€

 

19/09/2015

La citation du jour

« Il n’y avait jamais pensé mais si on lui avait posé la question il aurait répondu que les Abistani se ressemblaient tous, qu’ils étaient comme lui, comme les gens de son quartier (…). Or voilà qu’ils étaient infiniment pluriels et si différents qu’au bout du compte chacun était un monde en soi, unique, insondable, ce qui d’une certaine façon révoquait la notion de peuple, unique et vaillant, fait de frères et de sœurs jumeaux. Le peuple serait donc une théorie, une de plus, contraire au principe d’humanité, tout entière cristallisée dans l’individu, en chaque individu. C’était passionnant et troublant. C’est quoi alors un peuple. »

Boualem Sansal, 2084, Gallimard, 2015

12/09/2015

Hommage à André Videau

L’ami André est parti au mois d’août. Aujourd’hui, il retrouvait son village d’Argenton du côté d’Agen. Ensemble de 1989 à 2000 nous avions tous les mois présenté l’ACB ouvre les guillemets. Un bonheur, une joie chaque fois renouvelée et un honneur que ces années de collaboration avec un homme d’exception. André cultivait avec élégance (c’est-à-dire sans pédanterie) et précision (c’est-à-dire en érudit) la passion des livres, de la littérature et du cinéma - voir ses chroniques pour la revue Hommes et Migrations et pour le site du Musée de l’Histoire de l’immigration.

Parmi celles et ceux qui ont eu la chance de le rencontrer, nous sommes nombreux à lui devoir ou à tenter de ressembler à ce qu’il était : humble et indépendant, il portait sur le monde et sa marche chaotique, un regard vif, sensible avec cette vivifiante pincée de distance, d’humour et d’(auto)dérision.

Salut l’ami…

Parmi les personnalités reçues, André était particulièrement heureux (un peu fier même !) d’avoir rencontré Jules Roy, Edmonde Charles-Roux  ou Amin Maalouf.

Petit hommage en photos, in memoriam. Ici et dans l’ordre, avec Jules Roy, Edmonde Charles-Roux, Mano Dayak, Jean Luc Einaudi et Anne Tristan.

 

ANDRE & JULES ROY.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANDRE :EDMONDE C..jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

andre :mano dayak.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANDRE JLEINAUDI ANNE TRISTAN.jpg

 

 

11/09/2015

Arménienne

Martin Melkonian

Arménienne

 

arménie, réfugié, immigration, citoyenneté, femmeL’écriture de Martin Melkonian progresse sur une ligne délicate, celle des émotions qui naissent de traces incertaines, de lieux reconstitués, d’un « flash d’éblouissement », d’une « vaguelette mordorée », d’un « minuscule paquet de mots arméniens » ou de quelques « miettes ». C’est là, au cœur de l’évanescence, que se devinent un visage, une attitude, que s’échappe un parfum de violette, que coulent des larmes ou se distingue l’écho d’une lointaine rumeur. La mémoire est aussi fragile que fut transparente la vie de cette Arménienne, « comme si elle n’avait pas d’histoire ; pas de récit ; pas de Je ». Elle s’appelait Victoria. L’auteur est son fils.

A Constantinople, dans le quartier de Beyazid, la famille Handjian échappa aux rafles, déportations et génocide de 1915-1916. Mais, en 1926, il fallut tout de même partir, direction Nice, avec pour visas la mention « sans retour » : exit, du balai et ne revenez pas ! En France, une autre page est à écrire. Celle de l’exil.

Victoria n’a pas laissé d’archives, pas d’albums photos. Juste quelques papiers et lettres, « poèmes d’amour entravé » à son fils adressés. Et deux ou trois clichés. Avec ces maigres indices, le « piètre enquêteur », comme s’accable lui-même l’auteur, réussit, et avec quelle force !, à reconstituer le fil ténu d’une existence, cette « précarité de coton hydrophile », le quotidien d’une femme invisible, le courage discret d’une modeste immigrée « de nationalité réfugiée arménienne », successivement « couturière, culottière, petite main finisseuse… ». L’écriture élégante se déploie dans des phrases descriptives et longues, comme pour mieux retenir le souvenir, s’accrocher à l’instant fugace de la remémoration. Les pensées et les commentaires affleurent, sur la pointe des pieds, comme pour ne pas déranger.

Le fils s’en retourne sur les lieux de Paris où sa mère a travaillé et vécu : ateliers de tailleur, boutiques-ateliers ou l’appartement de Georges, le frère tant aimé qui détourna pourtant l’héritage familial. Et puis il y eut, après le «gourbi » de la rue d’Aubervilliers, cette modeste chambre sans commodités, au 204 rue du Faubourg Saint Martin. C’est là, au milieu de l’indéchiffrable gouaille des faubourgs, que l’exilée porta à bout de bras son foyer, constitué d’un mari trop tôt paralysé et de son unique et anémique rejeton. C’est sur le tard, à 40 ans, en 1947, que Victoria épouse Yervant. Mariage sans amour, rencontre de deux solitudes qui deviendra avec l’arrivée, trois ans plus tard, de l’unique fils, Jiraïr, un couple uni et une famille. Avec si « peu de vocables à sa disposition », Victoria ne parle pas beaucoup. Ou à peine. Elle aime en silence. Elle fait fasse à la vie, en silence. L’amour des siens et le renoncement pour viatique. « Heureusement, songe-t-elle, les sentiments ne se prononcent pas ; n’ont pas d’accent étranger ; ne nécessitent pas une articulation spéciale. Le silence est leur royaume. »

Jiraïr grandit entre deux langues : celle « de l’amour » (le français) et l’autre, « l’arménien de Constantinople-Istanbul », qui s’est infiltrée et chemine mystérieusement en lui. Très tôt le père est paralysé, le gamin souffre d’anémie. Victoria travaille. Victoria soigne. Victoria élève son « fiston prometteur », « la promesse », celle de la réussite scolaire, de l’éducation comme un investissement. « Ne me traîne pas de malheur en malheur » lui écrit-elle un jour. En 1965, grâce à l’association des paralysés de France, la famille obtient un appartement à La Courneuve. Plus tard, veuve et seule, Victoria souhaite revenir sur Paris. « Après tout, elle se sent autant Parisienne que Constantinopolitaine, et serait à même de revendiquer une citoyenneté d’un type particulier combinant géographie et rêverie. Aucune ligne de démarcation n’est tracée en elle. » Victoria referme la parenthèse dans un dernier appartement, au numéro 13 de la rue des Amiraux. La « ressortissante étrangère », née à Constantinople, est enterrée à Avranches, dans la Manche.

Qu’il y a loin entre « le prestige de Beyazid » et la condition d’immigrée à Paris. C’est « la dégringolade des apparences ». Victoria, « épave parmi les épaves » s’est échouée sur « l’île de la pauvreté »,  dans un quotidien « où le noir l’emporte si souvent ».  Pour « atteindre la nuance de vie d’un être particulier », Martin Melkonian  privilégie, le concret, le détail physique, les faits. Il s’appuie sur des « miettes » de souvenirs, des bribes d«’arménien de Constantinople-Istanbul, deux ou trois papiers et lettres et pas davantage de photographies. Il y ajoute les lieux d’une vie et les silences bourrés de tendresse d’une mère qui avait fait du renoncement son bouclier. Avec ces maigres indices et son amour pour sa mère aujourd’hui disparue, Martin Melkonian réussit à recomposer le fil fragile d’une vie, ressusciter un être bien réel, ranimer une femme que l’on souhaiterait prendre dans ses bras, avec qui l’on partagerait quelques tiropitakias et autres beureks. Attablés à la terrasse ensoleillée d’un traiteur grec de la rue du Poteau à Paris, on l’écouterait évoquer ses souvenirs, ses « retrouvailles éclairs avec le Bosphore » que sept décennies d’exil n’ont pas réussi à effacer chez cette vieille immigrée qui s’appliqua, sa vie durant, car tel est le lot de l’étranger, à donner le change jusque et y compris sur les photos de famille : « chaque pose ou chaque surpose apparaît avec la marque spéciale de la revanche. De la revanche et du rappel. C’est mieux qu’un « Voilà comment j’aurais dû être ». Peut-être un « Voilà comment je suis restée ».  Fidèle à un nous enfermé dans une jarre dormant au fond des eaux du Bosphore. (…) La surpose : une dignité plutôt qu’une vanité ; une endurance plutôt qu’une dignité. Le langage d’une femme d’origine arménienne en terre franque. »

Dans cette évocation délicate, emplie de tendresse, à l’écriture élégante et subtile, Martin Melkonian ne laisse affleurer que de rares commentaires, disposés ici ou là avec discrétion. On est loin du texte d’Ali Magoudi (Un Sujet français, Albin Michel, 2011), reconstitution psychologisante de la figure paternelle et où l’enquêteur-narrateur occupe le terrain. Dans ce long poème d’amour, le fiston s’efface derrière la mère. Arménienne est un très beau texte sur la mémoire et le temps. Sur la perte aussi, née des bifurcations de l’existence, de l’exil, des générations qui passent, d’un fils qui prend le large : « plus j’affiche mon présent, plus je gomme son passé. Mieux dit : mon présent aimanté par un avenir libérateur ne s’accorde plus avec son passé enchaîné. » Récit sur le vieillissement, la solitude comme antichambre de la mort, Arménienne est un long poème d’amour d’un fils à sa mère. « Je ne chasse par l’Arménie ; je l’ignore. Et l’ignorant, je respire ou crois respirer. Je méconnais le redéploiement infini de l’être vers l’origine, cette origine qui tient lieu d’ego. Le lieu par excellence. Le repose-tête ! ».

 

Maurice Nadeau, 2012, 120 pages, 19,50€

24/06/2015

La citation du jour

 « L’antisémitisme  tu le sens comme si tu avais un sixième sens. Tout ton corps le sent. Toute ta tête en devient pleine. Cela paraît tellement ancré dans les mœurs que tu essaies de t’en protéger même s’il n’y a pas lieu de le faire. Il produit sur toi une peur chronique d’être insultée. Je ne sais pas si c’est une forme de paranoïa, mais cela ne se soigne pas. Ou seulement en répliquant par des coups. (…) L’antisémitisme a ceci de particulier qu’il se manifeste même là où tu ne l’attends pas. Dans le philosémitisme, par exemple. Nous ne demandons pas à être aimés. Mais qu’on cesse de faire de nous des gens à part, dont on essaie de briser la dignité. Ou, à l’inverse, de nous survaloriser. »

Juliette Minces, De Gurs à Kaboul, Edition de l’Aube 2015