07.11.2009
Identité 4
Identité 4
Pour terminer ce florilège sur le thème de l'identité, pour respirer un bon bol d'air frais et saluer un vieil ethnologue!
« les courants de transformations qui traversent notre planète sont plus forts que les résistances identitaires »
Daryush Shayegan
« Si on bloquait les courants - les frontières sont faites pour cela -, le monde serait trempé et pourri dans des eaux mortes »
Ying Chen
« Je ne crois pas aux vertus du nomadisme systématique, de l’accumulation illimitée des emprunts culturels. Pour être à l’aise dans une culture, de nombreuses années d’apprentissage sont nécessaires ; la durée limitée de la vie humaine nous empêche d’aller au-delà de deux ou trois expériences semblables. » Tzvetan Todorov
« Mes premiers écrits, je les ai consacrés à mon incapacité à savoir qui j’étais (…). Je ne trouvais pas ma place sur le nuancier des identités américaines : je ne me sentais ni blanc, ni black, ni hispanique, ni asiatique. Sur le papier, j’étais « africain-américain », mais toutes mes tentatives d’agir comme les membres de cette communauté ont échoué. Alors, vers quinze ans, j’ai laissé tomber : « Américain solitaire », ça me convenait. » Dinaw Mengestu
« On mélange tous la mémoire et l’imagination. Pas seulement notre mémoire, d’ailleurs, mais celle de la génération qui nous a précédés. Même si leur histoire n’est pas la nôtre, on a fini par l’absorber. L’important, c’est de ne pas se sentir « obligé » par elle (…) » Dinaw Mengestu
« L’homme dépaysé, arraché à son cadre, à son milieu, à son pays, souffre dans un premier temps : il est plus agréable de vivre parmi les siens. Il peut cependant tirer profit de son expérience. Il apprend à ne plus confondre le réel avec l’idéal, ni la culture avec la nature : ce n’est pas parce que ces individus-ci se conduisent différemment de nous qu’ils cessent d’être humains. Parfois, ils s’enferment dans un ressentiment, né du mépris ou de l’hostilité de ses hôtes. Mais, s’il parvient à le surmonter, il découvre la curiosité et apprend la tolérance. Sa présence parmi les « autochtones » exerce à son tour un effet dépaysant : en troublant leurs habitudes, en déconcertant par son comportement et ses jugements, il peut aider certains d’entre eux à s’engager dans cette même voie de détachement par rapport à ce qui va de soi, voie d’interrogation et d’étonnement. » Tzvetan Todorov
Aimé Césaire « n’a pas recours à des rebellions bornées, des crocs identitaires aveugles, des légitimités assassines, close dans un infernal jeu de miroir meurtrier entre le dominant et le dominé, mais (…) il déploie au contraire l’hymne guerrier du « plus ouvert contre le plus étroit » (…) » Patrick Chamoiseau
« Mettre ces représentations en perspective dans le temps et dans l’espace conduit à comprendre combien la plupart de nos évidences en matière d’identité sont étranges et improbables pour qui se décide à les considérer d’ailleurs, et souvent de plus loin. » Marcel Detienne
« Le métissage ce n’est pas une fusion, l’addition d’un et d’un, la rencontre de deux identités dans l’illusion de leurs puretés originelles, encore moins un croisement d’espèces et de genres où la biologie aura sa part. Non, le métissage, c’est une politique. Et, plus précisément, une politique de résistance » Edwy Plenel
« Ceux qui se sont élevés contre la mise en avant d’une « identité nationale » sont souvent les défenseurs d’identités plus englobantes encore, apportant la preuve qu’il reste encore à ébaucher une pensée de l’identité, de l’appartenance et de la mémoire, qui se dessinerait dans la forme poétique de l’archipel et non dans la forme politique de l’assignation à résidence » Natacha Polony (Marianne du 12 au 17 juillet)
"J'ai connu une époque où l'identité nationale était le seul principe concevable des relations entre les Etats. On sait quels désastres en résultèrent. […] L'Eurorégion crée entre les pays de nouvelles relations qui débordent les frontières et contrebalancent les anciennes rivalités par les liens concrets qui prévalent à l'échelle locale sur les plans économique et culturel". Claude Levi-Strauss
Quand les hommes de la fin du Moyen-âge et de la Renaissance ont redécouvert l'antiquité gréco-romaine et quand les jésuites ont fait du grec et du latin la base de leur enseignement, ne pratiquaient-ils pas une première forme d'ethnologie ? On reconnaissait qu'aucune civilisation ne peut se penser elle-même si elle ne dispose pas de quelques autres pour servir de terme de comparaison. La Renaissance trouva dans la littérature ancienne le moyen de mettre sa propre culture en perspective, en confrontant les conceptions contemporaines à celles d'autres temps et d'autres lieux. Claude Levi-Strauss
"(...) on sait déjà qu'aucune fraction de l'humanité ne peut aspirer à se comprendre, sinon par référence à toutes les autres."
Claude Levi-Strauss
"Sans doute cette uniformisation [des méthodes, des techniques et des valeurs de l'Occident] ne sera jamais totale. D'autres différences se feront progressivement jour, offrant une nouvelle matière à la recherche ethnologique. Mais, dans une humanité devenue solidaire, ces différences seront d'une autre nature : non plus externes à la civilisation occidentale, mais internes aux formes métissées de celle-ci étendues à toute la terre." Claude Levi-Strauss
Mais si l'homme possède d'abord des droits au titre d'être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l'humanité en tant qu'espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l'humanité cessent au moment où leur exercice met en péril
l'existence d'autres espèces.
Claude Levi-Strauss
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06.11.2009
Identité 3
Identité 3
Voici d'autres citations qui devraient aider à ne pas enfermer les identités dans des catégories coercitives et illusoires... La police de l'identité veille et se réveille, les poètes éveillent et élèvent.
La droite « veut des guerres des cultures, et non des luttes de classes : tant que les affrontements concernent l’identité plutôt que la richesse, peut lui importe qui les gagne. » (...) « Pendant ce temps, l’idée, elle vraiment radicale, d’une redistribution des richesses devient quasi impensable. » Walter Benn Michaels
« Pour impressionner son public, Fofana Bakary en profitait pour rappeler, avec une pointe de fierté dans la voix, que le chef de la France libre avait, en 1944 à Brazzaville, décoré son père, un tirailleur valeureux, émérite et franchement polygame. Avant de mourir grignoté par ses nombreuses et turbulentes femmes, il avait terminé la guerre avec des médailles et le prestigieux grade de sergent-chef. Il se flattait aussi de connaître par cœur La Marseillaise. Cela ne l’empêchait pas, se plaignait son fils, d’avoir une pension inférieure à celle des Français de métropole. » Abdelkader Djemai
Il serait bon de « réviser cette identité républicaine hypocrite qui a du mal à s’ouvrir à la diversité. Et quand on constate que monsieur Brice Hortefeux, ministre de cet affreux ministère de « l’Intégration, de l’identité nationale et de l’immigration », aux relents franchement vichyssois, se permet de réunir, à Vichy précisément, les ministres européens chargés des questions d’immigration, on peut légitimement penser qu’il y a là une continuité conservatrice inquiétante » Jacky Dahomay
« Une autre dimension problématique de l’identité culturelle française est constituée par le rapport au passé colonial. Depuis une vingtaine d’années, on se penche en France avec insistance sur l’épisode vichyssois, sur la compromission avec la politique nazie. Or l’épisode colonial est beaucoup plus long (la seule « aventure » algérienne va de 1830 à 1962), il a donc laissé des traces dans la conscience de plusieurs générations de Français, et les rapports entre colonisateurs et colonisés n’ont guère été moins violents, loin de là, que ceux entre Français (non juifs) et Allemands pendant la dernière guerre. La colonisation est aujourd’hui annulée et ce sont les ressortissants des anciennes colonies qui se retrouvent nombreux en métropole. Cette question, dont on perçoit aisément toute la complexité psychologique, est absente du discours public contemporain. Le colonialisme, la décolonisation et leurs séquelles font l’objet de travaux spécialisés, mais ils sont refoulés par la conscience collective. Ce refoulement, à son tour, nuit à l’établissement d’une identité culturelle nouvelle. » Tzvetan Todorov
« Loyalisme. Antiloyalisme. Allégeance. Obéissance. Des mots, ce ne sont que des mots ».
Julie Otsuka

« Noirs et Blancs ? Oui, parlons-en ! mais en prenant ces dénominations pour ce qu’elles sont, non pas le compte-rendu de variations pigmentaires, mais l’héritage dans les mots d’une histoire de domination naturalisée par les siècles, non pas notre destinée génétique, mais la postérité d’un conflit planétaire pesant sa marque dans notre regard et nos comportements ». Jean-Louis Sagot-Duvauroux
« Nul n’est plus fils ou fille de son pays que l’exilé, l’orphelin, le déraciné... Combien je déteste cette suffisance par laquelle on délimite son « clan », où on ne se reconnait de fraternité qu’à l’aune des frontières d’un pays... Les nationalistes sont des daltoniens, ils ne savent pas apprécier toutes les nuances et le colorie de cette fraternité élargie qu’on a coutume d’appeler la « diaspora » ; et, de même que la logique ou l’illogisme de l’intolérance tend à s’étendre au sein même des différentes régions d’une même nation, de même le mot « diaspora » revêt pour moi un sens plus généreux que celui de la simple connotation ethnique ». Ook Chung
« Je suis devenue «Musulman ». Cela je ne peux plus l’effacer. De la fange du monde capitaliste, le pétrole boueux, sont parvenus les pourvoyeurs de morts, les Instrumentateurs de la planète. Des hommes-à-face-de-pitt-bull, que leur force mécanique pervertit et enrage, croisent les hommes-en-noir-cracheurs-de-morts tout aussi animés de violence et de bêtise. (…) Ces deux espèces veulent ma mort. (…) Ils me nomment « Musulman »
Zahia Rahmani
« Mon cher enfant, à quoi bon chercher ta famille « biologique » ? (...) La recherche des racines comme panacée est une illusion. Chéris ton déracinement. Attache toi à une foi, à un dieu, plutôt qu’à un pays, et je te donne ce conseil de père même si tu es athée (il n’est pas besoin d’être dévot pour croire).
(...) Il y a bien longtemps, j’ai fait le choix de placer toute ma foi dans les mots, au-delà de la « famille », de la patrie, de ma propre vie. » Ook Chung
« Vivre c’est fabriquer de l’oubli et du mensonge »
Tassadit Imache
"De même qu'il n'existe pas de bon conte, il est illusoire de penser qu'il puisse exister un bon endroit, un bon moment, une bonne personne. Peut-être que l'existence elle-même est une erreur totale. Il se peut que nous menions tous des existences prisonnières de hasards absurdes et que nous perdions notre temps à chercher un ordre sous-jacent". Murathan Mungan,
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05.11.2009
Identité 2
Identité 2
Continuons notre tour d'horizon littéraire sur ce thème cher à nos élus et futurs candidats aux prochaines régionales!
« Nous sommes issus de tant de brassages, de métissages, certes dans la violence et l’invasion, mais ils sont réels et constituent un rempart contre l’hégémonisme, contre le fanatisme, et un chemin à creuser pour peu qu’on cultive cette diversité pour asseoir un autre type, un nouveau type de légitimité de l’État. Si l’on n’infléchit pas la tendance de l’Unique, nous courons à la catastrophe (…) » Mourad Djebel
Yasin appartient à "la tribu des sans-domicile, des sans-Etat, des sans-attaches. J'ai deux passeports et un tas d'autres pièces d'identité qui indiquent où j'ai vécu, mais pas qui je suis…". Comme le personnage de Jack Crabb de Little Big Man, sa vie "est perturbée par tous ces gens qui, des deux côtés veulent consolider une frontière qu'il doit sans cesse traverser dans un sens, puis dans l'autre, pour survivre" Jamal Mahjoub
Les arguments que nous avançons pour nous ghettoïser sont les mêmes que d’autres utilisent pour nous exclure et garder le gâteaux pour eux. » « C’est l’isolement qui crée la prison, bien sûr, et comme pour n’importe quelle prison, il y a réclusion de part et d’autre des barreaux. » Eddy L.Harris
"Vos tentatives d’identifications laconiques – à entêtes réglementaires – policières
mes empreintes génitales
genèse de vos geignement passés et à venir
s’y refusent
qu’ils me classent
sans ma participation me répartissent
dans toutes les cases pré ou post mortem"
Mourad Djebel
« Tous, nous sommes faits de nombreuses parties, d’autres moitiés. Il n’y a pas que moi » Jeffrey Eugenides
« T’es pas américaine, a dit l’un des hommes. C’est un imbécile raciste, me dis-je à moi-même. Vraiment ? glapit ma petite voix. Et combien d’autres auraient été d’accord avec lui dans ce pays aujourd’hui ? Mais si je ne suis pas américaine, que suis-je alors ? » Chitra Banerjee Divakaruni
« Je pense aux gens dans les tours et dans les avions (…). Et aux gens comme nous, qui se voient avec les yeux d’étrangers, qui ont perdu leur identité. » Chitra Banerjee Divakaruni
« Des gens qu’elle n’a jamais vu lui disent à quel point ils sont navrés qu’elle ait dû traverser une si terrible expérience. Ils veulent lui serrer la main. Ils disent qu’elle est la bienvenue chez eux. Elle voudrait bien se sentir reconnaissante mais elle leur en veut. Ils lui donnent l’impression d’être une invitée.
« je suis née ici, a-t-elle envie de leur dire. Comment pouvez-vous me souhaiter la bienvenue ? »
Chitra Banerjee Divakaruni
« Je ne serais jamais un Français tout à fait comme les autres. Du reste, la femme que j’ai épousée à la veille de mon voyage en Bulgarie était, comme moi, une étrangère en France. Mon état actuel ne correspond donc pas à la déculturation, ni même à l’acculturation, mais plutôt à ce qu’on pourrait appeler la transculturation, l’acquisition d’un nouveau code sans que l’ancien soit perdu pour autant. Je vis désormais dans un espace singulier, à la fois dehors et dedans : étranger “ chez moi ” (à Sofia), chez moi “ à l’étranger ” (à Paris). » Tzvetan Todorov
« Toute ma vie je trainerais avec moi cette confusion, cette double date de naissance, comme un être à deux têtes, à quoi s’ajoute une double identité... ». Ook Chung
« je suis un Africain de la Caraïbe, de la Guadeloupe et je suis né en France. J’ai vécu mon enfance dans un petit village de la Haute Provence et j’assume toutes ces identités, qui ont fait de moi tout ce que je suis aujourd’hui. Mais le socle de ma personne c’est l’Afrique. » Claudy Siar, fondateur de Tropique FM.
« je suis profondément martiniquaise mais j’aime beaucoup dire que je suis de partout. Mes réflexions me ramènent souvent sur mon île natale. Mon identité n’est pas fermée. En m’installant en France métropolitaine, je me suis construite de plusieurs identités." Viviane Vincent enseignante
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04.11.2009
Identité 1
Identité 1
Puisqu’il faut plancher sur l’identité nationale voici du grain à moudre pour les candidats à rendre une bonne copie mais aussi pour un Besson et un Sarkozy qui nous ont refait le coup de la Marseillaise et de la terre. Le malheur, mais cela n’est pas une nouveauté (il faut lire ou relire Noiriel pour s’en convaincre), c’est que l’identité nationale est ici mobilisée comme la carotte et le bâton, agitée pour appâter et mieux battre le bougre d’immigré qui ne demande rien d’autre qu’on lui foute la paix et qu’on lui laisse le temps - une, deux ou trois générations - de devenir un Français pure sucre ! Quant aux autres – la majorité – une fois leur petite affaire faite (ou pas), ils repartent chez eux ou ailleurs, emportant souvent, à la semelle de leur soulier comme le chantait Enrico, un peu de la France et de sa culture. Voilà qui fait bien mieux pour le prestige de l’identité nationale que tous les discours démagogiques, le renvoi de trois Afghans et autres manipulations électorales.
Mais enfin peut-être ne faut-il pas désespérer - de la part de ce ministre notamment ! capable de déserter les siens en pleine bataille pour aller renforcer le camps adverse - : le caractère fluctuant, insaisissable, dynamique, changeant même de l’identité finira-t-il si ce n’est pas s’imposer à tout le moins à ne pas être oublié ?
Mais enfin peut-être qu’il ne faut pas non plus désespérer de ce président , car enfin la « diversité », selon le vocable en vogue, loge à l’Élysée. Une présence à hauteur non pas de 10 %, comme le préconisait le rapport de la commission Jacques Attali pour la prochaine Assemblée nationale, mais de plus de 87 %. Carla Bruni est une italienne pur sucre et Nicolas Sarkozy qui ne voit pour la France et l’Europe que des racines chrétiennes, porte, lui, des « racines » mêlées et mobiles à 50 % hongroise, à 25 % juive, - de cette Salonique chère à Albert Cohen - et à 25 % française, par sa grand-mère. Certes Sarko n'est pas Obama... mais enfin, rêvons que le caractère pluriel des identités contemporaines finira par prendre le pas sur les « identité meurtrières », exclusive, ces identités qui enferment plutôt qu’elles ne relient, qui montrent le poing plutôt qu’elles ne tendent la main...
Pour nous aider à appréhender ce qui est tout de même une notion difficile, complexe et pour certains troublantes, voici un florilège de citations, distillé sur une petite semaine, histoire de nous aider à penser ou simplement à faire face aux monceaux d’idioties qui ne manqueront pas de nous accabler… et si quelques une de ces citations ont été écrites par quelques universitaires, journalistes ou sociologues, la majorité d’entre elles est l’œuvre de poètes car comme le disait Michel Le Bris « ce qu’elle dit aujourd’hui, cette littérature du monde, me paraît toujours beaucoup plus fort que ce que peuvent en dire les essayistes, les économistes, les politiciens… Ce sont les artistes qui donnent à voir le monde nouveau. (…) Le roman est la forme qui rend le mieux compte de la réalité du monde d’aujourd’hui, qui est une réalité d’identités, à la fois brisées, recomposée, multiples. Jamais dans l’histoire de l’humanité, l’humanité n’a connu des migrations aussi fortes. Il y a des télescopages invraisemblables de cultures, c’est comme dans un grand cratère où tout se trouverait mêlé, des identités se détruisent d’autres se recomposent… et le roman est capable de rendre compte de ça. Chaque personne, se retrouvant en fait à vivre en même temps des identités différentes, superposées, fragmentaires, doit inventer le récit qui va articuler tout ça en une forme cohérente qui sera sa manière d’habiter le monde là où il est ».
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« Une appartenance ethnique - voire un patronyme - n’est qu’une étiquette du langage, il me semble. Ce n’est pas une identité. L’identité est ce qui demeure primordial le long d’une existence, jusqu’au dernier souffle : la moelle des os, l’appétit flamboyant des organes, la source qui bat dans la poitrine et irrigue la personne humaine en une multitude de ruisseaux rouges, le désir qui naît en premier et meurt en dernier. » Driss Chraïbi
peux-tu défigurer l’ennemi de classe
sans emprunter ses traces ?
peux-tu te retourner / contre tes propres mirages ?
tout le monde chérit l’identité
tout le monde cherche l’origine
et moi j’enseigne le savoir orphelin
erre donc sur les chemins
sans te confondre avec l’herbe
Abdelkébir Khatibi
« C’est magnifique de pouvoir se défaire des chaînes de l’identité qui nous mènent à la ruine. Et moi qui suis-je ? Qui es-tu. Qui sont-ils ? Ce sont des questions inutiles et stupides » Amara Lakhous
Être
« un homme tout court »
Eddy L.Harris
« Fuis, chasse la honte de ton corps, arrache la culpabilité de ta tête, griffe les remords, échappe-toi, pense à toi, protège l’amour qui te contient, que tu contiens, garde-le pour tes pas sur terre, donne-le aux visages dont tu ignores tout, préserve tes caresses pour la peau qui te rend la félicité » Hafid Aggoune
« Il n’y avait pas de fin à cette identité, ou alors celle-ci était à trouver dans le chaos et son propre inachèvement » Ook Chung
« Il n’est pas possible de vivre en dehors de la patrie, et la patrie, ce n’est pas seulement un coin de terre ; c’est aussi un ensemble de coeurs humains qui recherchent et ressentent la même chose. Voilà la patrie, où l’on se sent vraiment chez soi. » Van Gogh
"Impossible de raisonner en termes de Noir, d'Arabe ou de Juif là où [il n'y a] que des hommes".
Abd al Malik
« Se décoloniser de quoi ? De l’identité et de la différence folle.
Je parle à tous les hommes. »
Abdelkebir Khatibi
« Tout être est mon être »
Emir Abd El Kader
Conseil paternel : « Essaie de te créer ton petit monde et ne laisse jamais personne te dire qui tu es ou comment tu devrais être ; même pas moi. C’est toi seul qui décides. » Eddy L.Harris
« Je ne suis prisonnier ni de Harlem ni de la couleur de ma peau » Eddy L.Harris
« J’ai grandi dans la certitude de pouvoir faire tout ce que je souhaitais et être qui je voulais. Je pensais avoir droit à tout, pouvoir être noir et en même temps être davantage que simplement noir. J’ai toujours voulu être davantage. Je n’ai jamais accepté de contrainte. » Eddy L.Harris
La suite demain...
Illustration : Gottfried Lindauer (1839-1926)
Tomika Te Mutu, chef de la tribu des Ngaiterangi, Nouvelle Zélande (vers 1880)
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03.11.2009
D'eaux douces
Fabienne Kanor
D'eaux douces
Fabienne Kanor est originaire de Martinique et signait là son premier roman. Un texte fort, livré dans une écriture déjà personnelle, abrupte et sans concession. Elle y prend le risque d'aborder un sujet difficile et ambitieux : comment dans la relation sexuelle et/ou amoureuse, éviter les pièges de la mémoire. Mémoire d'une société, les Antilles ; mémoire d'une histoire, l'esclavage et la domination des Blancs ; mémoire familiale, marquée ici par l'adultère et la transgression des codes ? Sans jamais faiblir, F. Kanor déroule son sujet en un récit déstructuré, porté par plusieurs voix, mêlant le passé et le présent, les lointaines Antilles et la métropole, l'espace de la famille et celui de la cité universitaire. Frida est étudiante et, après bien des rencontres, tombe amoureuse d'Eric que Frida dit aimer comme "au premier jour", d'"un désir d'avant les cales", "d'avant les chiens". Sera-t-il "ce nègre" qu'elle attend "depuis trop longtemps" ? Eric l'aidera-t-il à chasser ses représentations intimes et ses traumatismes qui en font une femme aliénée par l'Histoire et un être fragilisé par la décomposition familiale et le poids d'un lointain secret reçu, à son insu, en héritage ? Sujet délicat et traité par Fabienne Kanor avec courage, elle qui n'hésite pas à "tremper sa plume dans la plaie" douloureuse d'une sexualité toujours taboue. Sexualité entre Noirs, sexualité entre Noirs et Blancs. Dans sa quête libératrice, Frida dénonce "l'errance cannibale des hommes du pays de ma mère", "ces hommes de sperme et de paille" dont, depuis l'enfance, elle a appris à se méfier : "Etre élevé dans la peur de l'homme noir génère des troubles de comportement provoquant chez la négrillonne devenue femme des réflexes d'autodéfense, une attitude de violence ainsi qu'une méfiance absolue à l'égard de tout sujet répondant de près ou de loin à la définition du nègre". "La tentation de la chair blanche" chez l'homme noir n'est pas non plus innocente ou vierge de mémoire. Ces femmes à la peau laiteuse, celle avec qui le père de Frida a trompé sa mère ou celle avec qui Eric partage son lit, sont des "ombres" qui pénètrent "comme esprits de nuit dans les crânes. Possession. Obsession. Colonisation". À l'inverse l'interrogation qui taraude les "gamines" ("c'est comment faire l'amour avec un Blanc ? Est-ce différent ? Est-ce si différent ? ") est aussi engluée dans la fange de l'histoire.
À une réunion du MLN, le "Mouvement de Libération de la Négresse" formé par ses amies de la cité U, Frida, devant les fortes dénonciations des "négromachos" s'interroge in petto : "Qui d'entre vous sera suffisamment honnête pour abolir les équations, gommer les couleurs, vaincre ses propres démons. Je les entends parler, je nous regarde faire et ressens avec plus de force encore la nécessité de libérer la négresse". Se libérer de cette peur et de "cette honte d'aimer". Une peur qui remonte loin, au temps de l'esclavage, au temps de la domination des négriers.
Sur ce champ de bataille où les sexes se livrent une guerre sans fin, Frida affronte aussi les forces destructrices du passé familial. "Il y a des cadavres dans la famille dont personne ne parle. Des ancêtres qui puent. (…) Armée d'un bidon d'eau de Javel, je frotte. Frottez. Frottons. Pour retrouver le fil de l'histoire". Les luttes et les trahisons de son père et de sa mère ont non seulement détruit le foyer, mais ont fait de Frida un être en trop : "je suis née dans un climat de haine. (…) Je suis née dans l'indésirade" dit Frida, qui porte aussi, malgré elle et en elle, le drame qui a frappé son arrière grand-mère . Un drame qui est devenu secret et dont, après un séjour aux Antilles, elle rapporte le terrible souvenir matérialisé par un objet qui lui servira à en terminer avec Eric et fermera le récit sur la terrible mais logique scène finale.
En toile de fond, Fabienne Kanor invite à une plongée par touches souvent caustiques, dans le quotidien de la communauté antillaise : depuis l'exil en métropole ("le pays des cheminées qui fument") jusqu'à l'obsession de la "mutation" (comme hier chez les Algériens le mythe du retour) en passant par la présence des DOM dans les hôpitaux, par "l'étape barbare du défrisage" pour "échapper à son sort de négresse", ou encore par "le pays de la Black Beauty" où les "fées", toutes "titulaires d'un CAP de coiffure" sont passées maîtresses dans "la déshumanisation de la femme, convertie après passage sous le casque en objet volant non identifié". Dans ce premier roman, Fabienne Kanor n'hésite pas à dispenser quelques coups de griffes - y compris à ses aînés en écriture (Glissant ou Confiant) - montrant, s'il en était besoin, que l'auteur comme son texte ont du caractère.
Gallimard, Continents noirs, 2004, 207 pages, 16 euros
07:03 Publié dans KANOR Fabienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02.11.2009
Guide triste de Paris
Alfredo Bryce-Echenique
Guide triste de Paris
Ni "guide", ni vraiment tristes, sont les quatorze nouvelles de ce recueil où l'auteur d'Un monde pour Julius (chez le même éditeur) brosse, entre réalité et imaginaire, les souvenirs et les portraits d'exilés latino américains dans le Paris des années soixante. Plus que de tristesse, c'est peut-être de nostalgie dont il est fait état ici. Ce sentiment qui étreint les plus âgés à l'évocation d'un temps qui n'est plus et d'un espace devenu méconnaissable, où les plus jeunes poussent leurs aînés vers l'inconnu. Comme il est bien loin le temps des études au Quartier Latin ou à l'institut Goethe ! Car le monde de ce "guide triste" n'est pas celui de l'immigration ouvrière mais celui d'une jeunesse estudiantine, passablement insouciante, agrémentée, ici ou là, de quelques figures atypiques et souvent fort estimables comme ce Luis Antonio Vera, "exemplaire de Péruvien optimiste du début à la fin et de A à Z" ou Rosita San Roman, vieille dame respectable, officiant à l'ambassade du Pérou, amatrice de whisky et amoureuse de la ville Lumière, mais qui se laissera prendre par l'un des nombreux pièges tendus par cette "canaille" de Paris.
Tout au long de ces récits, l'amour est souvent contrarié, la drague prend les allures du machisme sud américain, la littérature, omniprésente, est parfois délaissée pour une autre et exclusive amante : la révolution ; la vie de bohême et sans le sous n'empêche nullement quelques fêtes bien arrosées financées par quelques entourloupettes faites à des paramilitaires argentins et si mai 68 passe, c'est pour y mentionner la "plus belle mort" de ce mois révolutionnaire…
Le Paris de Bryce-Echenique est encore celui des concierges ; déjà celui des chiens ("la France est sans nul doute le pays au monde qui a la plus forte densité de crottes de chien au millimètre carré de rue") ; toujours celui de voisins irascibles et hypocondriaques qui ignorent que "la vie peut être aussi rythmée et allègre, chantée et dansée…", et éternellement celui des chauffeurs "ronchons, c'est-à-dire parisien".
Nullement tristes sont ces jeunes exilés latinos. Ils portent en eux une insouciance juvénile et communiquent une joie de vivre rythmée par les danses et les chants du continent sud américain et tant pis si le vin est servi dans des flacons de Nescafé ! Et puis il a ce Paris dont beaucoup sont tombés amoureux au point de ne plus le quitter. Bryce-Echenique égrène alors les joies mais aussi les douleurs et les drames des uns et des autres comme ceux qui ont traversé la vie de Guillermo Ojeda, vieillard de cent douze ans qui, du fond de son lit, se remémore de vieilles histoires : "je suis péruvien et noir et en plus j'ai voulu être français et heureux sans renoncer à être péruvien et noir, car j'en suis fier, et je n'ai voulu qu'ajouter un "et en plus français et heureux" à tout ce que j'attendais de ma venue à Paris, dans le milieu du XXe siècle".
Alfredo Bryce-Echenique livre son "guide" dans une prose élégante et légère, maniant l'humour avec finesse et décochant quelques coups de griffes toujours avec retenue. Cette langue et cette exigence littéraire ne sont sans doute pas peu pour rendre ces récits, in fine, si peu attristants.
Traduit de l'espagnol (Pérou) par Jean Marie Saint-Lu, éd. Métailié, 2003,187 pages, 16 euros
07:17 Publié dans littérature sud américaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
30.10.2009
À contre-Coran & dieu.com
Jack-Alain Léger
À contre-Coran
&
Danielle Sallenave
dieu.com
Aujourd’hui qu’on nous refait le coup de l’identité nationale – les régionales approchent – revenons sur deux livres bien différents (opposés même) quant à leurs formes mais qui, sur le fond, forment (malgré eux ?) un bel ensemble, décapant et édifiant, roboratif et nécessaire Le style d'abord. Rien de commun entre le ton mesuré (mais combatif) de Danielle Sallenave qui exerce sa réflexion et développe ses nombreux arguments avec le souci "d'apporter la lumière et non de mettre le feu" et le brûlot de Léger qui sans doute en rajoute parfois dans la provoc et la grossièreté mais donne à lire une prose qui, tel un feu d'artifice, illumine dans la grisaille éditoriale et livresque des écrits bien proprets et bien pensants. Il y a des écritures et des pensées de robots comme il y a une urbanité de robot.
Chacun à sa manière cherche à répondre à cette question : "comment accueillir un Autre qui ne soit pas une figure du Même ? Mais comment le respecter dans sa différence sans que celle-ci ruine tout projet de construire un espace commun ?" (D.Sallenave). Chez Léger cela devient : "Notre salut est dans l'ouverture aux autres, le don la générosité, si j'ose dire pugnace. Mais une tolérance, oui, combative. (…) Générosité n'est pas complaisance, encore moins complicité".
Complicité avec qui ? Pour Léger "l'ennemi actuel" serait "l'islamisme" et le danger serait même de "laisser prospérer en France l'obscurantisme islamique (je dis bien : islamique)". Là est l'essentiel du propos même si Léger rejoint Sallenave quand, de manière systématique et construite, elle pointe du doigt les trois monothéismes, les communautarismes - tous les communautarismes, des plus béats, des plus bêlants aux plus belliqueux - mais aussi le libéralisme, le culte de la consommation, l'abrutissement par les "marques", la pornographie… Léger ne dit pas autre chose : "Mais on a voulu nous faire la honte. Les Français sont des ringards. La Raison est une vieille lune. La laïcité, une anomalie dans un monde mondialisé. La Modernité, le Marché, le Spectacle recommandent le communautarisme et la religiosité à l'américaine qui facilitent la crétinisation des masses, donc la consommation".
Nul besoin ici de dresser l'inventaire des provocations et velléités. Pour en rester à l'islamisme, depuis les mises en garde dès 1989 des "deux grandes Elisabeth" (de Fontenay et Badinter, "les authentiques philosophes" dixit Léger) jusqu'aux travaux de la commission Stasi, il est connu. Là où Léger parle de "l'islamisation des esprits" Sallenave sort le grand angle et montre combien le discours religieux envahit toutes les sphères de la société à commencer par la sphère intellectuelle (et d'épingler : Hans Jonas, Vaclav Havel, François Dagognet, Emmanuel Lévinas) et même le processus qui préside à la construction européenne soumis, selon elle, à une pression catholique et qui serait même porteur, via les régions, d'une dérive ethnique.
Alors, allons à l'essentiel : qu'est ce qui serait en danger dans cette France pourtant riche de ses mariages mixtes et de son passé dreyfusard (Léger) ? Ce qui fait le sel de la francité pour l'auteur d'"À contre Coran" : le droit à l'indifférence, "le scepticisme souriant", "l'incrédulité désinvolte", la "légèreté française". Cette joyeuse spiritualité (voir aussi chez Sallenave l'importance du rire et du "gai savoir" nietzschéen) est menacée par les rêches prechi-préchas des prêches et les ternes oraisons de minbar, de chaires, religieuses ou professorales. De manière plus docte, Danielle Sallenave montre avec force argumentaire et démonstration que des menaces pèsent sur la liberté individuelle (face aux prétentions communautaires), sur l'idée d'émancipation (face à l'attachement aux racines), sur la liberté de conscience (face aux croyances religieuses), sur la laïcité et le vivre ensemble républicain (face à un "vivre ensemble" à base de "temples et de supermarchés"). Elle démontre que sous les affirmations identitaires couvent toujours et partout le risque de la confrontation et de la violence.
"Qu'y faire ?" demande Léger. Danielle Sallenave soumet au lecteur un large éventail des possibles. Depuis le retour aux sources de la philosophie grecque jusqu'à la nécessité de repenser les enseignements aujourd'hui bien oubliés, des penseurs de la dissidence (à commencer par Jan Patocka). Mais surtout, elle lance un appel vibrant en faveur de l'athéisme (et non, différence avec Léger, de l'agnosticisme) et de la laïcité (qui n'a rien à voir avec la molle tolérance). Léger citant Michel Onfray abonde malgré tout dans ce sens : "qu'on n'aille donc pas s'exciter sur la pertinence ou non de l'enseignement du fait religieux à l'école. L'urgence c'est l'enseignement du fait athée". Sans jamais verser dans la victimisation, il est à craindre aussi que rien ne puisse changer sans le rétablissement de la justice pour certains de nos concitoyens (notamment pour Léger : "sanctionner avec la plus grande sévérité les discriminations à l'emploi et au logement ; ne pas tolérer le tri au faciès (…), les bavures, les brimades, les humiliations dans les commissariats ou sur la voie publique ; épurer la police de ses éléments racistes : imposer l'équité (…) ; favoriser le brassage social.") . Sallenave montre la nécessité de s'engager dans une résistance de tous les instants et une responsabilisation individuelle qui exige une permanente vigilence. Léger lui, parti "en guerre" contre les "islamophiles" et les "islamistophiles", demande , flanqué tout de même de Voltaire et de Molière, la liberté de critiquer les religions et d'appeler un chat un chat, un tartuffe un tartuffe (qu'il se prénomme Tarik, Dalil ou Fouad), un machiste un machiste (même s'il est musulman) et qu'on fiche la paix à ces "Beurs", "Français, comme vous et moi" qui revendiquent "la liberté, la luxueuse liberté de croire ou de ne pas croire".
Enfin, avec nos deux auteurs, déterrons cette arme si efficace contre les grincheux de tous poils, cette utile distance que Léger appelle le "rire", le "trait d'esprit" l'"anodine badinerie". Comme le rappelle Sallenave, ce sont déjà des rires qu'opposèrent les Grecs à Paul de Tarse tentant de séduire son auditoire par le thème de la résurrection des morts.
Oui avec Léger, reprenons le Falstaff de Verdi : "tutto nel mondo è burla!" Tout en ce monde n'est que plaisanterie."
Edition Hors Commerce, 2004, 165 pages, 12 euros
Edition Gallimard, 2004, 325 pages, 16,50 euros
08:44 Publié dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
29.10.2009
Verre cassé
Alain Mabanckou
Verre cassé
L’écrivain congolais Alain Mabanckou avait reçu le Prix des cinq continents de la Francophonie 2005 pour Verre Cassé. Le jury international, présidé par Henri Lopès, autre écrivain congolais et composé entre autres de Paula Jacques,Vénus Khoury-Ghata, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Andréï Makine, Leïla Sebbar, Denis Tillinac, avait salué «les qualités littéraires, la langue truculente, la gouaille et l’humour » du roman et « l’espoir qui demeure dans un monde gris peuplé de personnages attachants. »
Né au Congo en 1966, professeur de littératures francophone et afro-américaine à l’université du Michigan, Alain Mabanckou avait déjà obtenu, en 1999, le Grand Prix littéraire d’Afrique noire.
Verre cassé s’ouvre sur quelque trente pages d’humour et d’irrévérence à se tordre. Dans un style oral, au jet continue, qui n’accepte pas le point, rythmé par des virgules seulement, l’auteur déploie une écriture subversive, fantaisiste et colorée. Alain Mabanckou épingle les dictatures africaines et multiplie les références, les allusions, les clins d’œil et les coups de griffes à destination de ses confrères et consœurs en écriture. Du bel ouvrage, de celui qui ne se prend pas au sérieux et met les neurones en action sans provoquer d’horribles maux de tête.
Un livre, c’est ce que Verre Cassé, ci-devant instituteur autodidacte de 64 ans, écrit sur un cahier d’écolier et sur l’insistance de L’Escargot entêté, le patron du bar Le Crédit a voyagé, adepte du martial poème La Mort du Loup d’Alfred de Vigny. Entre deux cuites, Verre cassé doit coucher sur le papier les tranches de vie échouées dans ce bar congolais interlope. Mais à son rythme et en toute liberté, il ne faudrait pas que L’Escargot entêté s’imagine que Verre cassé soit son « nègre » …
Défilent alors les récits du « type aux Pampers », de « l’Imprimeur », de « Robinette », et d’autres. Justement, pour le « type aux Pampers », tout démarre comme une farce où les universels désagréments de la vie à deux conduisent l’époux au quartier Rex, « à l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Mais la redoutable épouse accuse son conjoint de pédophilie et là, ça ne rigole plus ! Interné sans procès dans la prison de Makala, l’homme sera quotidiennement sodomisé pendant plus de deux ans. À sa sortie, le fondement béant et humide, gonflé par quatre couches, il ne lui reste plus qu’à mendier. « L’Imprimeur », lui, a « fait la France » et il en connaît un rayon sur les dures et caricaturales expériences de l’intégration républicaine mais surtout sur la désintégration du couple mixte et les déboires et « menteries » des familles éclatées. « Robinette » est une femme de caractère et une vraie fontaine : aucun des autres habitués du bar ne peut la battre au concours de longue durée d’émission d’urée…
La dernière journée de Verre Cassé, celle « des illusions perdues », commence à cinq heures du matin, dans… la merde ! Pendant qu’il laisse refroidir le poulet-bicyclette acheté chez Mama Mfoa surnommée « La Cantatrice chauve », il raconte sa propre histoire. Le vieil instit autodidacte lance alors, et de bon cœur, ses diatribes contre certains écrivains et autres intellectuels. Il rappelle une des leçons données à ses élèves qui est aussi une des clef de ce livre-hommage à la littérature : « ce qui était important dans la langue française, c’était pas les règles mais les exceptions, je leur disais que quand ils auraient compris et retenu toutes les exceptions de cette langue météorologiques les règles viendraient d’elles-mêmes, les règles couleraient de sources et qu’ils pourraient même se moquer de ces règles, de la structure de la phrase une fois qu’ils auraient grandi et saisi que la langue française n’est pas un long fleuve tranquille, que c’est plutôt un fleuve à détourner ». Éloge de la littérature, éloge de l’écrit sur l’oral et apostrophe des « formules toutes faites du genre « en Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » car comme le dit Verre Cassé : « ça dépend de quel vieillard, arretez vos conneries, je n’ai confiance qu’en ce qui est écrit ».
Edition du Seuil, 2005, 202 pages, 17 euros
08:30 Publié dans Littérature africaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28.10.2009
La Fiancée importée. La vie turque en Allemagne vue de l’intérieur
Necla Kekek
La Fiancée importée. La vie turque en Allemagne vue de l’intérieur
Née en 1957 à Istanbul, Necla Kekek vit à Hambourg où elle enseigne la sociologie. Assistante de l’administration pénitentiaire pour le traitement des Turcs emprisonnés elle a pris une part active en faveur d’un projet de loi initié par le Bade-Wurtemberg sur la pénalisation des mariages forcés. Et c’est bien de cela qu’il s’agit dans cette enquête, fruit d’une expérience personnelle et née de plusieurs années de présence sur le terrain nourrie d’une cinquantaine d’entretiens avec ces « fiancées importées ». Résultat, ce que montre ce livre est d’abord du quotidien, du concret, l’exposé le plus plat possible du sort inacceptable réservé à ces jeunes femmes turques que l’on va acheter en Turquie et qui, une fois ramenées (c’est le mot) en Allemagne, devront vivre recluses sans voir rien ni personne, ou presque. Ces « esclaves modernes », écrit l’auteure, subissent une telle pression familiale et sociale qu’il leur est impossible d’échapper à cette tradition. Et, prévient justement l’auteur, que l’on ne parle pas ici de différentialisme culturel. Ce discours lui a été servi ad libitum en Allemagne par d’honorables enseignantes, responsables municipaux, féministes, juges et autres Turcs et… Turques. Grâce, entre autres, au philosophe polonais Kolakowski, on sait ce que ce différentialisme peut recouvrir de mépris pour l’autre ou de lâcheté. « Pour quelle raison accepterions-nous une tradition rétrograde qui s’élève contre le libre-arbitre auquel tout individu doit pouvoir aspirer ? demande Necla Kekek. À cela s’ajoute que chaque nouveau mariage arrangé rend les Turcs un peu plus étrangers à la société allemande ».
Le douloureux et criant tableau que dresse ici l’auteur est le plus important. Le reste est secondaire. Le reste, c’est-à-dire les interprétations qu’elle peut parfois avancer sur la prétendue vénalité des candidats à l’émigration ou une présentation aux accents parfois essentialistes (« la croyance fataliste de mon peuple qui a tant de mal à prendre son propre destin en main »). De même ses propositions pour mettre un terme à ces pratiques, (invalidation par dénonciation, âge minimal pour le regroupement familial, interdiction de l’union entre parents, preuve de l’indépendance financière de son ménage…) susciteront des controverses. Qu’importe. Tout cela est secondaire. Seul importe le sort de ces jeunes femmes et cet accord au moins sur un principe : « Mais on ne me fera pas changer d’avis : une société démocratique doit défendre ses acquis. Si des gens veulent être admis chez nous, en Allemagne, il faut que ce soit à condition de respecter nos lois, et l’un des éléments fondamentaux de la survivance de notre démocratie, à savoir la liberté et la protection de l’individu. Cela ne peut être remis en cause. » Idem sans doute en matière de liberté d’expression… Voilà qui rappelle un vieux proverbe, legs de la société traditionnelle kabyle, dont le bon sens n’était pas la moindre des qualités : « fais ce que ton voisin fait, ou déplace l’entrée de ta maison ».
Traduit de l’allemand par Jacqueline Chambon et Johannes Honigmann, édition Jacqueline Chambon, 2005, 236 pages, 20 €
07:04 Publié dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
27.10.2009
Les Enfants qui rêvaient de traverser la mer
Duyên Anh
Les Enfants qui rêvaient de traverser la mer
Ca Dao, le personnage central de ce roman, est un écrivain. Après cinq années passées en centre de rééducation, devenu coolie, il doit pédaler pour subsister. Sa femme est partie avec les deux enfants aux Etats-Unis. L’homme s’enferme alors dans une indifférence et s’efforce d’adopter une attitude où le ressentiment n’a pas de place. Sa route croise celle des enfants amérinsiens, ces « produits des amourettes » des soldats américains, abandonnés derrière eux une fois leur affaire finie ! Les gamins rêvent de traverser la mer pour rejoindre une patrie idéalisée. Mais les Etats-Unis, malgré toutes leurs déclarations « droit-de-l’hommistes », ne veulent pas de ces « bâtards ». Ces malheureux sont exhibés et relégués dans les décharges du Vietnam communiste, ils sont indésirables sur le sol américain.
« La littérature doit se montrer humaniste. Sinon à force de dénigrer l’homme, on finit par nous en dégoûter. Un écrivain qui chérit l’enfance ou se consacre à son éducation ne peut mettre son art au service de la haine » dit Ca Dao et le roman, sans illusion, n’est pas « au service de la haine ».
Ca Dao va accueillir chez lui des enfants métis et ensemble ils constitueront un « creuset de l’amour, de l’amitié, de la tendresse, tout ce que la révolution d’Août n’a pas su promouvoir ». « Dommage pour le Vietnam » ajoute l’écrivain déchu.
Grâce à ces enfants, Ca Dao, indifférent aux « prétentions américaines » et aux « boursouflures de l’oncle Hö », se prépare « à la véritable révolution personnelle » ; savoir attendre en évacuant toute haine et toute violence.
Un mot sur l'auteur au destin particulièrement tragique : journaliste et romancier, Duyên Anh a été, en 1976, expédié sans jugement en prison et en camp. Après cinq ans de détention, il est libéré grâce à une mobilisation internationale. Boat people en 1983, il meurt en 1997 à l’âge de 62 ans, des suites d’un cancer du foie.
Traduit du vietnamien par Pierre Trân Van Nghiêm et Ghislain Ripault, Edition du Seuil, 1999
Du même auteur :
La colline de Fanta, trad. du vietnamien par Pierre Tran Van Nghiêm et Ghislain Ripault, édition Fayard, 1995
Les enfants de Thai Binh (1), Nostalgies provinciales, trad. du vietnamien par Pierre Tran Van Nghiêm et Ghislain Ripault, Fayard 1993
Les enfants de Thai Binh (2), Dans la tourmente ; trad. du vietnamien par Pierre Tran Van Nghiêm et Ghislain Ripault, Fayard 1994
07:00 Publié dans Littérature vietnamienne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


