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12/09/2015

Hommage à André Videau

L’ami André est parti au mois d’août. Aujourd’hui, il retrouvait son village d’Argenton du côté d’Agen. Ensemble de 1989 à 2000 nous avions tous les mois présenté l’ACB ouvre les guillemets. Un bonheur, une joie chaque fois renouvelée et un honneur que ces années de collaboration avec un homme d’exception. André cultivait avec élégance (c’est-à-dire sans pédanterie) et précision (c’est-à-dire en érudit) la passion des livres, de la littérature et du cinéma - voir ses chroniques pour la revue Hommes et Migrations et pour le site du Musée de l’Histoire de l’immigration.

Parmi celles et ceux qui ont eu la chance de le rencontrer, nous sommes nombreux à lui devoir ou à tenter de ressembler à ce qu’il était : humble et indépendant, il portait sur le monde et sa marche chaotique, un regard vif, sensible avec cette vivifiante pincée de distance, d’humour et d’(auto)dérision.

Salut l’ami…

Parmi les personnalités reçues, André était particulièrement heureux (un peu fier même !) d’avoir rencontré Jules Roy, Edmonde Charles-Roux  ou Amin Maalouf.

Petit hommage en photos, in memoriam. Ici et dans l’ordre, avec Jules Roy, Edmonde Charles-Roux, Mano Dayak, Jean Luc Einaudi et Anne Tristan.

 

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11/09/2015

Arménienne

Martin Melkonian

Arménienne

 

arménie, réfugié, immigration, citoyenneté, femmeL’écriture de Martin Melkonian progresse sur une ligne délicate, celle des émotions qui naissent de traces incertaines, de lieux reconstitués, d’un « flash d’éblouissement », d’une « vaguelette mordorée », d’un « minuscule paquet de mots arméniens » ou de quelques « miettes ». C’est là, au cœur de l’évanescence, que se devinent un visage, une attitude, que s’échappe un parfum de violette, que coulent des larmes ou se distingue l’écho d’une lointaine rumeur. La mémoire est aussi fragile que fut transparente la vie de cette Arménienne, « comme si elle n’avait pas d’histoire ; pas de récit ; pas de Je ». Elle s’appelait Victoria. L’auteur est son fils.

A Constantinople, dans le quartier de Beyazid, la famille Handjian échappa aux rafles, déportations et génocide de 1915-1916. Mais, en 1926, il fallut tout de même partir, direction Nice, avec pour visas la mention « sans retour » : exit, du balai et ne revenez pas ! En France, une autre page est à écrire. Celle de l’exil.

Victoria n’a pas laissé d’archives, pas d’albums photos. Juste quelques papiers et lettres, « poèmes d’amour entravé » à son fils adressés. Et deux ou trois clichés. Avec ces maigres indices, le « piètre enquêteur », comme s’accable lui-même l’auteur, réussit, et avec quelle force !, à reconstituer le fil ténu d’une existence, cette « précarité de coton hydrophile », le quotidien d’une femme invisible, le courage discret d’une modeste immigrée « de nationalité réfugiée arménienne », successivement « couturière, culottière, petite main finisseuse… ». L’écriture élégante se déploie dans des phrases descriptives et longues, comme pour mieux retenir le souvenir, s’accrocher à l’instant fugace de la remémoration. Les pensées et les commentaires affleurent, sur la pointe des pieds, comme pour ne pas déranger.

Le fils s’en retourne sur les lieux de Paris où sa mère a travaillé et vécu : ateliers de tailleur, boutiques-ateliers ou l’appartement de Georges, le frère tant aimé qui détourna pourtant l’héritage familial. Et puis il y eut, après le «gourbi » de la rue d’Aubervilliers, cette modeste chambre sans commodités, au 204 rue du Faubourg Saint Martin. C’est là, au milieu de l’indéchiffrable gouaille des faubourgs, que l’exilée porta à bout de bras son foyer, constitué d’un mari trop tôt paralysé et de son unique et anémique rejeton. C’est sur le tard, à 40 ans, en 1947, que Victoria épouse Yervant. Mariage sans amour, rencontre de deux solitudes qui deviendra avec l’arrivée, trois ans plus tard, de l’unique fils, Jiraïr, un couple uni et une famille. Avec si « peu de vocables à sa disposition », Victoria ne parle pas beaucoup. Ou à peine. Elle aime en silence. Elle fait fasse à la vie, en silence. L’amour des siens et le renoncement pour viatique. « Heureusement, songe-t-elle, les sentiments ne se prononcent pas ; n’ont pas d’accent étranger ; ne nécessitent pas une articulation spéciale. Le silence est leur royaume. »

Jiraïr grandit entre deux langues : celle « de l’amour » (le français) et l’autre, « l’arménien de Constantinople-Istanbul », qui s’est infiltrée et chemine mystérieusement en lui. Très tôt le père est paralysé, le gamin souffre d’anémie. Victoria travaille. Victoria soigne. Victoria élève son « fiston prometteur », « la promesse », celle de la réussite scolaire, de l’éducation comme un investissement. « Ne me traîne pas de malheur en malheur » lui écrit-elle un jour. En 1965, grâce à l’association des paralysés de France, la famille obtient un appartement à La Courneuve. Plus tard, veuve et seule, Victoria souhaite revenir sur Paris. « Après tout, elle se sent autant Parisienne que Constantinopolitaine, et serait à même de revendiquer une citoyenneté d’un type particulier combinant géographie et rêverie. Aucune ligne de démarcation n’est tracée en elle. » Victoria referme la parenthèse dans un dernier appartement, au numéro 13 de la rue des Amiraux. La « ressortissante étrangère », née à Constantinople, est enterrée à Avranches, dans la Manche.

Qu’il y a loin entre « le prestige de Beyazid » et la condition d’immigrée à Paris. C’est « la dégringolade des apparences ». Victoria, « épave parmi les épaves » s’est échouée sur « l’île de la pauvreté »,  dans un quotidien « où le noir l’emporte si souvent ».  Pour « atteindre la nuance de vie d’un être particulier », Martin Melkonian  privilégie, le concret, le détail physique, les faits. Il s’appuie sur des « miettes » de souvenirs, des bribes d«’arménien de Constantinople-Istanbul, deux ou trois papiers et lettres et pas davantage de photographies. Il y ajoute les lieux d’une vie et les silences bourrés de tendresse d’une mère qui avait fait du renoncement son bouclier. Avec ces maigres indices et son amour pour sa mère aujourd’hui disparue, Martin Melkonian réussit à recomposer le fil fragile d’une vie, ressusciter un être bien réel, ranimer une femme que l’on souhaiterait prendre dans ses bras, avec qui l’on partagerait quelques tiropitakias et autres beureks. Attablés à la terrasse ensoleillée d’un traiteur grec de la rue du Poteau à Paris, on l’écouterait évoquer ses souvenirs, ses « retrouvailles éclairs avec le Bosphore » que sept décennies d’exil n’ont pas réussi à effacer chez cette vieille immigrée qui s’appliqua, sa vie durant, car tel est le lot de l’étranger, à donner le change jusque et y compris sur les photos de famille : « chaque pose ou chaque surpose apparaît avec la marque spéciale de la revanche. De la revanche et du rappel. C’est mieux qu’un « Voilà comment j’aurais dû être ». Peut-être un « Voilà comment je suis restée ».  Fidèle à un nous enfermé dans une jarre dormant au fond des eaux du Bosphore. (…) La surpose : une dignité plutôt qu’une vanité ; une endurance plutôt qu’une dignité. Le langage d’une femme d’origine arménienne en terre franque. »

Dans cette évocation délicate, emplie de tendresse, à l’écriture élégante et subtile, Martin Melkonian ne laisse affleurer que de rares commentaires, disposés ici ou là avec discrétion. On est loin du texte d’Ali Magoudi (Un Sujet français, Albin Michel, 2011), reconstitution psychologisante de la figure paternelle et où l’enquêteur-narrateur occupe le terrain. Dans ce long poème d’amour, le fiston s’efface derrière la mère. Arménienne est un très beau texte sur la mémoire et le temps. Sur la perte aussi, née des bifurcations de l’existence, de l’exil, des générations qui passent, d’un fils qui prend le large : « plus j’affiche mon présent, plus je gomme son passé. Mieux dit : mon présent aimanté par un avenir libérateur ne s’accorde plus avec son passé enchaîné. » Récit sur le vieillissement, la solitude comme antichambre de la mort, Arménienne est un long poème d’amour d’un fils à sa mère. « Je ne chasse par l’Arménie ; je l’ignore. Et l’ignorant, je respire ou crois respirer. Je méconnais le redéploiement infini de l’être vers l’origine, cette origine qui tient lieu d’ego. Le lieu par excellence. Le repose-tête ! ».

 

Maurice Nadeau, 2012, 120 pages, 19,50€

24/06/2015

La citation du jour

 « L’antisémitisme  tu le sens comme si tu avais un sixième sens. Tout ton corps le sent. Toute ta tête en devient pleine. Cela paraît tellement ancré dans les mœurs que tu essaies de t’en protéger même s’il n’y a pas lieu de le faire. Il produit sur toi une peur chronique d’être insultée. Je ne sais pas si c’est une forme de paranoïa, mais cela ne se soigne pas. Ou seulement en répliquant par des coups. (…) L’antisémitisme a ceci de particulier qu’il se manifeste même là où tu ne l’attends pas. Dans le philosémitisme, par exemple. Nous ne demandons pas à être aimés. Mais qu’on cesse de faire de nous des gens à part, dont on essaie de briser la dignité. Ou, à l’inverse, de nous survaloriser. »

Juliette Minces, De Gurs à Kaboul, Edition de l’Aube 2015

27/05/2015

L’Invention de l’immigré

Hervé Le Bras

L’Invention de l’immigré

hervelebras.pngCertains prétendent réduire l’arrivée annuelle des immigrés à 10 000 gugusses et autres enamourés de Français(es), naturalisé(e)s ou pas. D’autres annoncent vouloir diviser par deux (pourquoi par deux ?) le nombre de ces entrées pour le ramener à quelques 90 000 par an. Il semble que l’immigration soit un sujet trop sérieux – parce que d’abord et avant tout une question humaine – et compliqué pour le laisser entre les mains des politiques et autres experts qui le rabaissent à la seule dimension statistique, elle-même ravalée à une vulgaire addition de bistro. En fait, derrière ces chiffres, grossiers et/ou fantaisistes, se cachent des mécanismes complexes et une histoire pour le coup quasi linéaire. Au fondement de ces chiffres rabâchés à longueur de temps et de tribune, qui agitent régulièrement l’inconscient collectif, il y eut (et il y a)  la fécondité puis la race ! C’est ce que montre Hervé Le Bras qui, dans L’Invention de l’immigré, interroge les notions d’ « immigrant », d’ « immigré », d’ « étranger », remonte leur généalogie, traque les idéologies (et oui !) qui ont présidé à leur genèse, jauge les outils statistiques (et politiques) au regard de leur pseudo neutralité scientifique… C’est finalement un coup de gueule que pousse le docte démographe contre… la démographie, ou plutôt le rôle prépondérant qu’elle tient aujourd’hui dans « cette simplification des idées sur la migration ». Un coup de gueule aussi contre une certaine « idéologie molle » qui depuis des décennies gangrène le débat, phagocyte l’entendement sur les questions migratoires et empêche la société d’aller de l’avant en distillant doutes et surtout craintes en matière d’immigration. « Ne craignez rien ! » dit le démographe il n’y a pas et il n’y aura pas d’invasion et l’immigration d’aujourd’hui n’a rien à voir avec l’immigration de papa.

1913, Paul Leroy-Beaulieu écrit : « si la race blanche et la civilisation occidentale ont pu prendre la prédominance dans le monde, c’est qu’elles ont produit régulièrement un excédent de population qui a pu se déverser sur l’Amérique et l’Océanie (…) ». Voilà qui aide à lever le voile sur quelques ressorts de la pensée hexagonale en matière de migrations : si, hier, on pensait conquérir le monde en y « déversant » notre surplus démographique, aujourd’hui, on craint l’invasion par une sorte d’inversion des fluides !  Cette citation permet de discerner plusieurs généalogies de pensée en matière migratoire : tout y est, ou presque, du lien entre émigration et colonialisme, entre démographie et puissance militaire, comme de la conception hydraulique des mouvements de populations…  Avec tout cela nos modernes concitoyens n’en ont pas fini. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les élites, politiques et mêmes scientifiques,  ont su graisser l’outillage rouillé du XIX siècle. En France cette conception colonialo-militaro-hydraulique des migrations s’est concrétisée politiquement par au moins deux axes : une politique nataliste (l’ « eugénique positive » pendant de l’ « eugénique négative » de l’idéologie nazie) et, en matière migratoire, une classification ethnique des étrangers, d’abord sur des bases politiques puis biologiques et enfin culturelles. Cette classification pseudo scientifique des peuples, cette géopolitique aussi de la place de la France dans le monde, organisée en « cercles concentriques », renferme toutes les sottises racistes, tuf caché et limon inavouable, qui inspirent «  encore la perception présente de l’immigration et de l’intégration » : les uns sont inassimilables, pervers, les autres des ennemis héréditaires ou des fainéants, inaptes aux travaux manuels… Voilà ce que Hervé Le Bras qualifie d’« idéologie molle ». « Ce qui est mou triomphe de ce qui est dur, ce qui est faible triomphe de ce qui est fort » enseigne Lao Tseu et pour le coup, il ne s’est pas trompé : si le dure de l’idéologie nazie a disparu de l’autre côté du Rhin, ici, le racisme mollasson des « cercles concentriques » perdure.

Mais aujourd’hui on solde ! On ne dissocie plus les peuples voisins des lointains, les ennemis (l’Allemagne et l’Angleterre) des amis, les Italiens ou les Espagnols des Nord Africains et autre « nègres », on se contente d’ « une dichotomie de plus en plus grossière : nous et les autres », d’une opposition bébête entre national et étranger, évacuant allègrement les données historiques, politiques, culturelles… pour ne céder qu’au vertige du chiffre.

L’Autre c’était, encore hier, l’étranger. C’est aujourd’hui l’immigré. Le vocable aurait été inventé de toute pièce. Suite au recensement de 1990 indiquant que la proportion et même le nombre total de résidant étrangers avait baissé (par rapport au recensement de 1982) on « inventa » le terme d’immigré avec pour définition « personne née étrangère à l’étranger », une façon de réexpédier fissa (et pour combien de générations parfois) le Français naturalisé à ses origines : « La manœuvre a atteint son but : entre 1982 et 1990, le nombre des immigrés avait augmenté légèrement, mais augmenté. » Allez oust ! Du balai ! Puisque les cercles concentriques ont laissé place à la ligne de démarcation, à la frontière, allez donc voir au delà du limes du national, au delà de l’entre soi des gamètes si l’herbe est aussi tendre ailleurs ! Car la « nocivité » du vocable, qui donc « fait fi de la naturalisation », va plus loin. De manière sournoise, plutôt que de rapprocher les naturalisés des Français de naissance, on a, selon Hervé Le Bras, « gonflé la partie étrangère en lui adjoignant les naturalisés, ce qui a creusé l’écart entre ces derniers et les Français ». Cette adjonction élargissait,  « le fossé (…) entre les Français de naissance et les immigrés ». Un immigré devenu français par naturalisation restera toujours un immigré et donc, renvoyé à sont « étrangeté » d’origine. D’ailleurs et entre autres coups de canifs, Hervé Le Bras brocarde la prétendue nécessité de lutter contre les discriminations par la recherche des origines : « En fait, une personne libre doit toujours regarder avec méfiance l’utilisation de la généalogie car elle en est prisonnière sans aucun moyen de la remodeler. » L’émancipation est aussi une émancipation des origines.

Pour en revenir aux chiffres, Hervé Le Bras rappelle que selon l’Insee entre 1980 et 2010, le solde migratoire était en moyenne de 65 000 par an soit un millième de la population totale de la France ! Les immigrés ne sont pas une menace par leur nombre. Mieux ils ont changé : plus diplômés, ils disposent de compétences et donc de possibilités d’adaptation variées, ils sont célibataires (exit le regroupement familial), et la naturalisation ne peut plus être une assimilation en ces temps où les formations s’améliorent, les communications sont facilités d’un bout à l’autre de la planète, où la maîtrise de plusieurs langues devient une exigence non seulement professionnelle mais aussi culturelle (lire Amin Maalouf). Les procès en loyauté, la tentation du contrôle de la double nationalité renvoient à un autre âge, dénotent une incapacité à saisir les nouvelles complexités en formation et les nouveaux espaces de liberté individuelle en émergence. « A la réalité de la convergence des comportements et des compétences des Français et des étrangers, on oppose la fiction d’étrangers de plus en plus différents des Français (…) L’invasion n’a pas eu lieu dans les faits, mais on l’a inscrite dans les têtes d’où il sera difficile de les déloger ».Il faudra bien se libérer de ce qui a présidé à cette « invention de l’immigré », admettre enfin que l’intégration (et l’immigration) à la papa ne marche plus, qu’il faut en finir avec la « fiction » de l’étranger, de la « différence » rédhibitoire et de la crainte de l’invasion.

 

L’Aube 2012, 149 pages, 13€

15/03/2015

La citation du jour

« Elle vient de loin Naïma. De très loin. Elle a 50 ans aujourd’hui. Et, Dieu merci, elle n’est pas devenue une bonne musulmane, comme tant d’autres en fin de carrière. Elle ne veut pas aller à La Mecque pour se laver de ses pêchés. Non. Non. Elle considère qu’avoir fait la prostituée durant toutes ces longues années, c’est largement suffisant pour qu’elle entre, à sa mort, au paradis. Elle a été meilleure musulmane que tant d’autres qui nous cassent les oreilles avec leur piété de façade. »

Abdellah Taïa, Un pays pour mourir, Seuil 2015

 

08/03/2015

La citation du jour

« - Comme j’aimerai que tu te rase la barbe et que ton visage soit lisse comme une prune…

Aussi irrité par ce qu’il venait d’entendre qu’émoustillé par ses caresses, Baqbouq objecta :

-       Si je me rase la barbe, tout le monde se moquera de moi au marché. Non, non, je ne veux pas faire ça !

Mais, attrapant sa main, la femme lui fit toucher son visage.

- Sens-tu comme ma peau est délicate ? Ne dirait-on pas un pétale de fleur ? Elle est si sensible qu’une petite brise l’éraflerait. Alors imagine ce que pourrait ta barbe en s’y frottant, quand tu m’embrasseras, me lècheras, me serreras contre toi… »

Hanan el-Cheikh, La Maison de Schéhérazade, Actes Sud/Sindbad, 2014

06/03/2015

La citation du jour

« - Regardez combien d’alliances j’ai dans cette bourse : quatre-vingt-dix-huit. Savez-vous d’où elles viennent ?

-       Non, nous l’ignorons, firent les deux rois.

-       Eh bien, ce sont celles des quatre-vingt-dix-huit hommes avec lesquels j’ai couché. Et voilà, maintenant ça fait cent ! Cent hommes qui m’ont prise à la barbe de ce djinn répugnant qui ronfle comme une scie à bois, croyant que je n’appartiens qu’à lui. Il me garde enfermée dans une caisse au fond de la mer ! Mais c’est un imbécile : il ne sait pas que lorsqu’une femme veut quelque chose, personne ne peut l’empêcher de l’obtenir, fût-elle emprisonnée au fond d’une mer déchainée et surveillée par un démon jaloux »

 

Hanan el-Cheikh, La Maison de Schéhérazade, Actes Sud/Sindbad 2014

02/03/2015

Les Forcenés

Abdel-Hafed Benotman

Les Forcenés

 

1280x720-XLw.jpgAbdel-Hafed Benotman s’est éteint vendredi 20 février. Né un 3 septembre 1960 à Paris l’écrivain Abdel-Hafed Benotman n’avait donc que 54 ans. L’ex-taulard, incarcéré pour la première fois à 16 ans,  plusieurs fois en cavale, militant anticarcéral, était auteur de polars et de nouvelles, poète, scénariste et dramaturge. En 1996, il est victime d'un double infarctus en prison et doit être opéré. Depuis Abdel-Hafed Benotman était en insuffisance cardiaque.

En 1992 paraît Les Forcenés (recueil de nouvelles Éd. Clô, réédité en 2000 chez Rivages/Noir. Éboueur sur échafaud, son roman autobiographique sort en 2003 (Rivages/Noir).  Puis viennent : Le Philotoon's: Correspondance entre l'auteur en prison et des amis de l'intérieur et de l'extérieur, Éd. L'insomniaque, 2006 ;  Les Poteaux de torture, second recueil de nouvelles, Éd. Rivages 2006 ;  Marche de nuit sans lune, roman, Éd. Rivages 2008 (qui serait en cours d'adaptation par Abdellatif Kéchiche) ; Garde à vie : roman jeunesse, Éd. Syros 2011 ;  Gonzo à gogo : de Ange Rebelli et Jack Maisonneuve, roman, Tabou 2012 ; Coco, Éd. Écorce 2012

A sa sortie, Les Forcenés fut à la fois une révélation et un choc. Révélation car l’auteur, truand, récidiviste, incarcéré depuis 1990 pour vol, y affirme un talent certain et déjà une puissante capacité d’évocation. Sans être un thème central des récits, l’univers de la prison, du détenu ou du délinquant est abordé de manière allusive ou humoristique dans trois des nouvelles (Les Dents blanches, Bénéfice et Les Bras cassés). Un choc parce que l’auteur plonge sa plume dans les entrailles, le tréfonds du tréfonds. Les siennes. Les nôtres. Celles de la société. Là où peu nombreux sont ceux qui osent s’aventurer, lui, y extirpe le plus noir, le plus crasse, le plus dangereux, l’incontrôlable, le démentiel, l’incongru : sexualité, violence, cruauté. Il ne prend pas de gants pour sa descente macabre, il y entraîne le lecteur presque malgré lui. Et ce n’est pas là la moindre de ses prouesses.

Inclassable et iconoclaste, Abel-Hafed Benotman est sans respect pour les canons de la bienséance et du bien-penser.

Le livre est dérangeant. La question lancinante hante le lecteur : pourquoi cette violence, ce déchaînement de violence insoutenable, ces phantasmes, ces délires sexuels, ces meurtres ? Pas de ceux proprement et cadotiquement distillés par la télévision à longueur de programme et de série américaine. Non ! des sordides, des bien sales. Des bestiaux. De l’abattoir qui sert à découper de la viande humaine (voir Le Bilboquet, Arc-en ciel ou la terrible nouvelle qui ferme le recueil, L’Amie des ombres).

Ce livre est d’autant plus désagréable que sa lecture ne laisse pas le lecteur indifférent. Pourquoi ne pas balayer les pensées, arrêter la réflexion par un « laissons tomber, il s’agit là des délires et des phantasmes d’un auteur bien peu fréquentable ». Pourtant on ne s’y résout pas. Mieux, on va jusqu’au bout, tenu en haleine autant par les qualités d’écriture de l’auteur que par l’extraordinaire et le mystère des histoires racontées.  Même si, et loin de là, on ne partage pas toutes les opinions émises, force est de reconnaître qu’il est par ailleurs relativement facile d’attirer le lecteur vers le beau, le bon, le juste, le convenu, le prêt à penser qui assure bonne conscience et réponse à tout. Plus difficile est de prendre la direction opposée, sans faux-semblants médiatiques ou autres et de mettre sous le nez propret de son lecteur les déjections de ses semblables.

Pourquoi ? Pourrait être la question à poser à cet auteur. Pour déranger ? L’écriture comme dérivative ? Pour pousser ses concitoyens à réfléchir en leur balançant en pleine face l’indicible des hommes et de leur société ? Voilà ce que semble faire Abel-Hafed Benotman et ne cachons pas que cela fait parfois mal.

Après avoir lu Les Forcenés, le lecteur a envie d’aller se laver, se purifier. À grandes eaux. D’aller se ressourcer. Se réconcilier vite avec l’univers et sa création. Avec soi-même.

Rivages/Noir, 180 pages, 2000

23/02/2015

Une enfant de Poto-Poto

Henri Lopes

Une enfant de Poto-Poto

 

Henri_lopes_bis.jpgVoici donc le Prix littéraire du Musée de l'immigration 2012 : Henri Lopez, auteur de huit romans et d’un recueil de nouvelles, écrivain confirmé et honoré, homme politique et ambassadeur du Congo en France. Il a coiffé sur la ligne d’arrivée quelques confrères, jeunes dans la carrière ou non, dont le prometteur Sabri Louatah mais aussi Ahmed Kalouaz, Chahdortt Djavann, Sophie Schulze, Carole Zalberg ou encore le tout aussi confirmé Boualem Sansal.

Une enfant de Poto-Poto est un roman sur le métissage et les identités brinquebalées entre héritage colonial et migrations modernes, un roman porté par une langue chatoyante, protéiforme, créolisée à la sauce lingala, frangolaise et française tant il est vrai que « malgré ce qu’en pensaient, pour des raisons différentes, d’un côté nos dirigeants, de l’autre les Français, nous étions un peu françaises, nous aussi, non ? », dixit Kimia la narratrice.  A croire que le « butin de guerre » des ci-devant colonisés ne se limite pas à la seule langue comme le disait l’Algérien Kateb Yacine mais aussi aux identités.

Pélagie et Kimia sont les deux protagonistes de ce récit. Des sœurs de sang malgré le fait qu’elles ne viennent pas de la même région du Congo. Mais voilà, au temps béni de l’apartheid colonial, les deux jeunes filles se sont retrouvées les deux seules Noires au lycée Savorgnan de Brazza, des « curiosités tenues à distance» par les autres élèves et les professeurs. De quoi forger une complicité et une amitié sororale et mêler, en une cérémonie sacrilège, leur sang de « lari » pour l’une et de « ndjem » pour l’autre.

Au lycée, Pélagie et Kimia croisent un bien étrange Moundélé (un Blanc). M. Franceschini, professeur de français de son état mais surtout un « débarqué » selon la doxa coloniale entendre un dangereux hurluberlu qui croit devoir respecter les « indigènes » et les placer sur un pied d’égalité avec les Blancs. Il faut dire que si Franceschini était blanc dehors, il était nègre dedans (voilà qui rappelle le livre de Toi Derricote, Noire, la couleur de ma peau blanche. Un voyage intérieur, Perrin 2000). Français par la peau, il était congolais à l’intérieur. Ce Moundélé à l’« âme nègre » était un bâtard, de père inconnu et de mère congolaise.  Un « Blanc manioc  – Moundélé Kwanga, en lingale – une allusion à l’insulte qu’on lançait aux sang-mêlé » qui, à l’heure de la « Dipenda » (l’Indépendance) exigeait l’excellence de ses élèves appelés à diriger le nouvel Etat. Une exigence cultivée jusqu’ à lui donner des cauchemars.

Pourtant, ce « Moundélé aux origines douteuses » n’aura pas davantage sa place dans le nouvel Etat que sous l’administration coloniale. Suspect, toujours suspect. Hier dangereux subversif indépendantiste, aujourd’hui soupçonné de nostalgies coloniales et de quelques complots impérialistes… Autre temps mais même rejet pour ce métis, « condamné par l’Histoire » comme l’écrivait déjà un autre « hybride culturel », l’Algérien Jean Amrouche.

L’amour est au centre de l’intrigue. Un amour à trois immergé dans un bain de rivalités, de demi mensonges et de connivences où barbotent les deux élèves et leur professeur : Pélagie deviendra l’épouse légitime, Kimia, le « deuxième bureau ». C’est un vaudeville pétri de jalousie, d’espionnage, de petits secrets, de rendez-vous cachés, de culpabilité, mais un vaudeville à la sauce zaïroise : « ambiancé » aux rythmes des rumbas, boléros, tangos, cha-cha-cha et autres torrides et dangereuses pachangas - au Congo, on danse même pour « exprimer sa tristesse » ! Un amour à trois mais… consenti, partagé, solidaire. Ce n’est pas là la seule différence entre Africaines et Européennes, entre le Congo et la France où, « au nom de Descartes les Mindélés écartent toute explication par le surnaturel. Pourtant… ».

Bien plus tard, après des études aux Etats-Unis, Kimia, devenue une romancière de renom, retrouve Franceschini. Les rendez-vous amoureux se répètent au gré des salons et des colloques en Amérique, en Europe ou en Afrique. Les retrouvailles, les échanges épistolaires, les méditations de Kimia influencée par Franceschini, son père en littérature, offrent d’instructives variations sur la littérature, le style et les registres de la langue utilisée, la réception des œuvres en Europe et le faible lectorat des pays d’origine, le statut de l’artiste partagé entre universalisme, entre-soi rassurant – ah ! le « cinéma calebasse » - et autre danse du ventre effectuée pour séduire les critiques et l’intelligentsia occidentales qui elles se doivent d’« être politiquement correct et [d’] avoir leur nègre génial ». Lopes jongle avec les références littéraires passant de Clément Marot à Jacques Stephen Alexis via Beaumarchais ou Césaire

Kimia devient le « pendant féminin » aux USA de Franceschini, son prof, amant et mentor, se permettant d’allègres coups de griffe à l’endroit du concept de « littérature postcoloniale » ou des théories du genre. Mieux : à cause de son français venu d’ailleurs, elle s’entend traitée de « moundélée » par un « taxieur » de Brazza, comme on dit du côté d’Alger.

Une enfant de Poto-Poto montre comment « le fleuve » de l’Indépendance a été « détourné » (pour reprendre le titre d’un roman de Rachid Mimouni) ; il dit le rayonnement culturel de la France d’alors -  « partir à la Sorbonne, comme Villon, Césaire et Senghor » - ; laisse entrevoir les pleurs de Kimia, le premier soir de son exil étatsunien, seule dans son lit ; les stéréotypes des Noirs américains sur l’Afrique. Il décrit la « métamorphose » culturelle de Kimia immigrée, l’illusion des racines et des origines : « aucune fonction algébrique, aucun programme d’ordinateur ne rend compte des destins » ; il célèbre le primat des « vivants [à qui] il fallait consacrer ses forces et ses ressources » sur les fausses « authenticités » et le pseudo « patrimoine identitaire ».

La démonstration est forte et vaut aussi bien pour le Nord que pour le Sud. Le métis, dit Kimia, « nous a appris à devenir des êtres humains. D’ici et d’ailleurs. » Au point que la notion même « dépérira. Dans quelques décennies, peut-être avant un siècle, il n’y aura plus de métis, mais des Français, des Congolais, des Sénégalais,  des Américains, blancs, noirs, bruns… Les « pur-sang » n’oseront plus se vanter de ce qui deviendra une tare ».

Le « butin de guerre », revisité par les « indigènes » d’hier, désarçonnait déjà les puristes du dico et de la syntaxe, avec Henri Lopes, il pourrait aussi affoler les gardiens de l’ordre identitaire. Ici et ailleurs.

 

Gallimard, Continents noirs, 2012, 265 pages,  17,50€

21/02/2015

La citation du jour

« La haine ! siffla le peintre en apportant à la fois thé et whisky. Nous la suçons avec le lait de nos mères exploitées !... Ils n’ont rien compris : ce n’est pas seulement le colonialisme l’origine de nos problèmes psychologiques, mais le ventre de nos femmes frustrées !... Fœtus, nous sommes déjà condamnés ! »

 

Assia Djebar, Femmes d’Alger dans leur appartement, Edition des Femmes, 1980