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26/11/2018

Viens à Vienne je t’attends

Joseph Roth 

Viens à Vienne je t’attends

 

43164190_303.jpgL’ouvrage satisfera les familiers ou les curieux de l’écrivain autrichien, né en 1894 dans une famille juive de Galicie, témoin des dernières heures de l’Empire austro-hongrois, qui vécut exilé avant de se réfugier à Paris où il mourut en mai 1939. Les deux récits qui le composent - Mendel, le porteur d’eau et Au neuvième jour d’Av - constituent les prémisses de romans à venir. On y retrouve les thèmes chers à Joseph Roth : le déracinement, la nostalgie d’un monde disparu, le shtetl et son condensé d’humanité, l’errance et l’exil politique.

Le lecteur, peu familier de l’auteur de La Marche de Radetzky, peu ou pas nostalgique d’un monde disparu, mais intéressé à la figure de l’exil, lira, lui, avec profit cette prose si proche des préoccupations modernes. Il suivra la trajectoire du vieux Mendel, ce porteur d’eau juif qui n’a jamais quitté sa petite ville de Galicie mais dont les trois fils sont partis qui à Vienne, qui à Berlin ou en Amérique. L’exil est une obligation, parfois un impératif. Rarement un désir. Ici, il y a la guerre et un projet municipal d’installer des canalisations d’eau. « Il avait le choix de perdre son gagne-pain ou de partir rejoindre un de ses fils ». Dans la guerre entre Russes et Autrichiens, Mendel souhaite la victoire de ces derniers : « Il n’y avait pas de pogroms en Allemagne. Alors que l’on tuait les Juifs en Russie ». Mendel doit partir. Envahi par « une joie effrayante », il ira chez son fils Anselm, à Vienne, la grande ville, .

Court récit, incroyablement dense, particulièrement sensible, aux résonnances universelle et intemporelle. Tous les thèmes de l’exil sont déclinés. Qu’il s’agisse des raisons du départ, de la vulnérabilité du voyageur, de l’arrivée à Vienne et des premières impressions, de l’épreuve de l’administration, des rapports avec la police… Du racisme. Ainsi, pour l’inspecteur Blunk, Mendel est « un Juif, un de plus ! (…) Plus il arrivait de Juifs, plus la situation empirait dans le pays. Les Juifs mangeaient beaucoup, faisaient beaucoup de commerce, beaucoup d’enfants. Ils souillaient la ville ». Les réfugiés que croisent Mendel - Naphtali, Korhus, ou Benjamin - sont devenus marchands par nécessité, des marchands que « la police surveillait, séquestrait, confisquait et chassait… ». « C’était la guerre dans le monde, les gens mouraient à l’entour, et les vivants, eux, devaient bien vivre. »

Chez son fils, l’eau coule au robinet, Mendel entend le goutte-à-goutte. « Pour la première fois, il ressentit un début d’appartenance à l’eau, à cet élément qui l’avait fait vivre pendant plus de cinquante ans ». Comme l’eau, fluide, claire et disponible, il se montre curieux, ouvert à son nouvel environnement. Mendel « qui comptait soixante-deux printemps, avait l’impatience de la jeunesse. »

Dans les livres de la bibliothèque ou en discutant avec « le philosophe » Gabriel Tucher, Mendel se nourrie de connaissances nouvelles. « L’esprit ouvert », il veut comprendre ce monde dans lequel il a été projeté. Il en perd ses repères. Lui qui priait chaque jour « ne savait plus où le menaient les routes sur lesquelles il cheminait ». Ebranlé, il a besoin de retrouver un sens. Les épreuves et les injustices quotidiennes, la guerre, tout le fait douter, le détourne ou le ramène à la foi. Il en vient pourtant à oublier de prier, à se dépouiller « chaque jour de nouvelles enveloppes ». L’exil c’est aussi se découvrir autre face à une réalité autre. Où l’on pourrait retrouver ici les œuvres à venir d’un Mohamed Dib ou d’un Driss Chraïbi.

 

Traduit de l’allemand, préfacé et annoté par Alexis Tautou

L’Herne 2015, 64 p., 7,50€

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