Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26/11/2018

Viens à Vienne je t’attends

Joseph Roth 

Viens à Vienne je t’attends

 

43164190_303.jpgL’ouvrage satisfera les familiers ou les curieux de l’écrivain autrichien, né en 1894 dans une famille juive de Galicie, témoin des dernières heures de l’Empire austro-hongrois, qui vécut exilé avant de se réfugier à Paris où il mourut en mai 1939. Les deux récits qui le composent - Mendel, le porteur d’eau et Au neuvième jour d’Av - constituent les prémisses de romans à venir. On y retrouve les thèmes chers à Joseph Roth : le déracinement, la nostalgie d’un monde disparu, le shtetl et son condensé d’humanité, l’errance et l’exil politique.

Le lecteur, peu familier de l’auteur de La Marche de Radetzky, peu ou pas nostalgique d’un monde disparu, mais intéressé à la figure de l’exil, lira, lui, avec profit cette prose si proche des préoccupations modernes. Il suivra la trajectoire du vieux Mendel, ce porteur d’eau juif qui n’a jamais quitté sa petite ville de Galicie mais dont les trois fils sont partis qui à Vienne, qui à Berlin ou en Amérique. L’exil est une obligation, parfois un impératif. Rarement un désir. Ici, il y a la guerre et un projet municipal d’installer des canalisations d’eau. « Il avait le choix de perdre son gagne-pain ou de partir rejoindre un de ses fils ». Dans la guerre entre Russes et Autrichiens, Mendel souhaite la victoire de ces derniers : « Il n’y avait pas de pogroms en Allemagne. Alors que l’on tuait les Juifs en Russie ». Mendel doit partir. Envahi par « une joie effrayante », il ira chez son fils Anselm, à Vienne, la grande ville, .

Court récit, incroyablement dense, particulièrement sensible, aux résonnances universelle et intemporelle. Tous les thèmes de l’exil sont déclinés. Qu’il s’agisse des raisons du départ, de la vulnérabilité du voyageur, de l’arrivée à Vienne et des premières impressions, de l’épreuve de l’administration, des rapports avec la police… Du racisme. Ainsi, pour l’inspecteur Blunk, Mendel est « un Juif, un de plus ! (…) Plus il arrivait de Juifs, plus la situation empirait dans le pays. Les Juifs mangeaient beaucoup, faisaient beaucoup de commerce, beaucoup d’enfants. Ils souillaient la ville ». Les réfugiés que croisent Mendel - Naphtali, Korhus, ou Benjamin - sont devenus marchands par nécessité, des marchands que « la police surveillait, séquestrait, confisquait et chassait… ». « C’était la guerre dans le monde, les gens mouraient à l’entour, et les vivants, eux, devaient bien vivre. »

Chez son fils, l’eau coule au robinet, Mendel entend le goutte-à-goutte. « Pour la première fois, il ressentit un début d’appartenance à l’eau, à cet élément qui l’avait fait vivre pendant plus de cinquante ans ». Comme l’eau, fluide, claire et disponible, il se montre curieux, ouvert à son nouvel environnement. Mendel « qui comptait soixante-deux printemps, avait l’impatience de la jeunesse. »

Dans les livres de la bibliothèque ou en discutant avec « le philosophe » Gabriel Tucher, Mendel se nourrie de connaissances nouvelles. « L’esprit ouvert », il veut comprendre ce monde dans lequel il a été projeté. Il en perd ses repères. Lui qui priait chaque jour « ne savait plus où le menaient les routes sur lesquelles il cheminait ». Ebranlé, il a besoin de retrouver un sens. Les épreuves et les injustices quotidiennes, la guerre, tout le fait douter, le détourne ou le ramène à la foi. Il en vient pourtant à oublier de prier, à se dépouiller « chaque jour de nouvelles enveloppes ». L’exil c’est aussi se découvrir autre face à une réalité autre. Où l’on pourrait retrouver ici les œuvres à venir d’un Mohamed Dib ou d’un Driss Chraïbi.

 

Traduit de l’allemand, préfacé et annoté par Alexis Tautou

L’Herne 2015, 64 p., 7,50€

22/10/2018

Yahia Belaskri Le Livre d’Amray

Yahia Belaskri

Le Livre d’Amray

lelivredamrayfront-hd-572166.jpgComme Abdelkader Djemaï ou Kamel Daoud, Yahia Belaskri est un né à Oran, en 1952, deux ans avant le déclenchement de la guerre de Libération. Dans le tumulte des dernières déflagrations, alors que déjà des pleurs et des cris de souffrance déchirent l’aurore qui pointe, le gamin a dix ans. Les fantômes d’une décennie de ténèbres et de lumière s’installent, bientôt ils hanteront les mémoires. Le gamin marche vers son adolescence, l’enfance est derrière lui. A l’instar d’Amray, le narrateur de son dernier roman, Yahia est sans doute le premier de la famille a décroché quelques titres scolaires. C’est d’ailleurs bardé d’un diplôme de sociologie, qu’il s’en va, comme Amray, offrir ses services à plusieurs entreprises du pays. En vain, semble-t-il, ou alors serait-ce par goût des mots - et de la vérité – qu’il embrasse la carrière de journaliste ? Quelques mois après le sanglant acte de naissance algérien des révolutions dites arabes, en octobre 1988, Belaskri débarque en France. Pendant une vingtaine d’années, il travaille comme journaliste (à RFI notamment) et participe à des ouvrages collectifs. En 2008, la cinquantaine bien entamée, Belaskri publie son premier roman, Bus dans la ville (Vents d’ailleurs). Un romancier est né. Il va tracer son sillon, affirmer sa singularité. Deux ans plus tard paraît Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut (Vents d’ailleurs) gratifié du Prix Ouest France-Etonnants Voyageurs et du Prix Coup de cœur de Coup de Soleil Languedoc-Roussillon. En 2012, sort Une longue nuit d’absence (Vents d’ailleurs) et, en 2014, Les Fils du Jour (Vents d'ailleurs) récompensé par le Prix Beur FM-TV5 Monde et du Prix Coup de cœur des Journées du Livre Européen et Méditerranéen.

Au fil des ans et des romans, Belaskri s’est installé dans le fécond et talentueux sérail des auteurs (et auteures !) algériens. Dans une langue classique qui empreinte de plus en plus à la figure poétique, il porte un humanisme radical, sans concession ; une attention aux humbles, aux laissés-pour-compte : espagnols, juifs et populo du bled, bâtard, sang mêlé et autre métis, aux exilés du dedans et du dehors, tous nés des rencontres, violentes (colonisation) ou pacifiques (migrations modernes). Il dénonce les enfermements identitaires, le dévoiement de l’islam, les amnésies des Histoires officielles, les indignités faites aux hommes. Et aux femmes. Ce n’est pas un hasard si Belaskri, l’oranais et l’algérien, inscrit son humanisme dans la relation à l’autre, fait l’éloge de la fraternité et de l’amour, de la connaissance et du mouvement, scrute les transformations, les métamorphoses nées du voyage, de la rencontre, du décentrement.

Depuis 2008, Yahia Belaskri est devenu un écrivain de premier plan. Une voix qui compte, et ce Livre d’Amray, truffé des thèmes chers à l’auteur, le confirme ; s’il en était besoin. Comme lui, Amray nait dans un pays en guerre. Un pays jamais nommé. Bien sûr, l’Algérie occupe toutes les têtes et toutes les phrases. Et peut-être que Belaskri glisse bien d’autres éléments de sa propres biographie. Pour Amray, la fin de la guerre ne signifie pas le retour de la paix. A la rentrée scolaire, il cherche Shlomo et Paquito, ses copains et complices. Ils ne sont plus là. Disparus. Il ne les reverra plus. Un vide et des interrogations. Bientôt tout s’éclairera d’une lumière métallique et verticale. A son tour, Octavia doit partir. Elle et ses parents n’ont plus « de place ici, toutes les portes se ferment  » confie-t-elle à son jeune amour. L’incandescence de la douleur consumera Amray jusqu’à en faire un exilé de l’intérieur, un poète-résistant. Puis, Manon, sa dévouée et efficace prof de français, sera virée par sa hiérarchie. Motif ? : « elle est néfaste pour nos enfants et nos constantes qu’elle ne cesse de miner ». Les sempiternelles « constantes nationales » algériennes sont aux uns ce que « l’identité nationale » est aux autres. Tandis qu’Amray, par les livres, l’amitié et l’amour, apprenait à embrasser le monde, le pays se refermait, jusqu’à emprisonner son peuple, « que ne m’a-t-on dit pour me faire croire que j’étais un homme libre ? ». Amray raconte une « défaite », la sienne, et celle de ceux qui, dans un pays qui attend encore « les noces du soleil et de la mer », lui ressemblent : « Enfants et vieillards avaient le même âge, celui de la chute et du vide. (…) Partout, le même dénuement, la même servitude. Dans les regards, la résignation des vaincus. Mais où sont les vainqueurs ? ». Il raconte sa vie, cherche, entre vertige et sacrilège, un chemin, un autre chemin : « Peut-être faut-il renouer avec les ancêtres venus du nord et ceux venus de l’est, ceux du sud et ceux de l’ouest, ceux qui se sont soumis et ceux qui se sont battus. Ou faut-il les ignorer, eux qui ont tout perdu ? Et ne me parle pas des héros, oublie ! Héros sans gloire ni fait d’armes. Pantins démantibulés, désarticulés sur un autel factice, bêtes de foire à exhiber sans fin. (…) Il vaudrait mieux les piétiner, ces héros partis trop tôt. Sinon, de rage exulter. Faut-il nommer l’indicible douleur qui irrigue les rides et inonde les montagnes ? Faut-il, avec les mots de sang, tracer d’autres voies, ouvrir d’autres sentiers ? Non, non. Osons avant tout interpeller les dieux, pas les saints ni les prophètes, les dieux, les convoquer, les interroger, puis les répudier. »

Il ne faut pas se laisser abuser par la chaleur et les sourires de l’auteur. Son regard, empreint de bienveillance, cache de terribles colères. Contre les obscénités et les vilénies des pouvoirs - en kamis ou en treillis. Pour leur malheur souvent, pour le bonheur du lecteur et parfois pour le bien des peuples, les poètes sont « une race irritable ». Et les poésies de Sénac, de Hamid Skif et autres, qui émaillent ce roman, montrent à quel point Baudelaire avait raison. Irritable et dangereux : comme ces vers, définitifs !, du poète assassiné : « J’ai vu ce pays se défaire / Avant même de s’être fait / J’ai vu la joie, l’honneur, la beauté n’être plus / Qu’un masque délavé sur la plus lamentable racaille » ! A l’école, au temps de la guerre, Amray puise dans ses lectures « les mots, les signes qui me feront oublier les barbelés ». Plus tard, ses lectures alimenteront sa « rage » - « Et moi j’avais la rage puisée dans les livres ».  Oui ! les poètes sont une « race irritable » ! Et cette plume, sensible, charnelle, douce, est capable de décocher quelques flèches assassines en direction des « imposteurs » et des « charlatans », et de poser cette terrible question : « faut-il déblayer les ruines afin qu’elles rendent les rires ensevelis ? » Et quand ils restent impuissants face au dérèglement du monde, les mots « sauvent » : « Tu sais ce qui me ferait plaisir ? demande, avant de partir, Octavia à Amray, que tu me fasses vivre dans tes mots ». Tout au long de ce roman, par ses mots, par les vers qu’il emprunte, Belaskri le bibliophile et bibliovore montre la puissance performative, et donc politique, de la littérature.

XVMbdea9dc2-6340-11e8-9882-4b8d910f489c.jpgLe Livre d’Amray raconte l’histoire de son pays. Son passé métissé, sa mémoire lointaine où s’entremêlent les influences et les trajectoires, les aïeux, les siens mais aussi ceux d’Octavia, de Shlomo et de Paquito, ces figures vers qui il faut se tourner pour retrouver le cours d’un fleuve détourné. Ici se croisent Augustin le chrétien, Kahina la païenne et Abdelkader le musulman. « Cette terre a été foulée par des hommes venus d’ailleurs qui y ont laissé quelques fugaces empreintes. Effacées par les imposteurs, il n’en reste rien, sinon les toiles tissées par des charlatans et leurs obscurs combats. Nulle part je n’ai pressenti ce qui allait advenir, alors je suis retourné aux vastes palais de la mémoire. Je creuse, je fouille, j’examine. » « Je ne vous cèderai rien de mes ancêtres » dit Amray qui peut honorer un père de l’église, une résistante berbère, un émir soufi, si ce n’est en païen, du moins en adorateur de la vie, en célébrateur de l’immanence. Exit ici les promesses de la transcendance et surtout celles agitées par  les « nouveaux maîtres des deux mondes » : « Je ne désire rien qu’une certaine sensation à mes tempes et dans mon ventre, ce fourmillement qui prend racine au bout des orteils avant d’inonder tout le corps, l’émerveillement du jour qui naît, l’enveloppe de la nuit sur mes songes » écrit Amray, dans une veine inspirée par Driss Chraïbi. Il revendique, comme nombre de ses semblables, le droit à la fragilité, à la faillibilité, à la vulnérabilité, le droit même de pêcher. « C’est bégayer qu’il faut, au trébuchet de l’âme » disait déjà Abû Nuwâs : « je suis un homme. Sais-tu ce que cela signifie ? Le droit à la fragilité de l’être, le droit de se tromper, de fauter même, mais de ne pas, de ne jamais renoncer à son humanité. Et les assassins que disent-ils ? Il n’y a pas de faute, il n’y a pas de libre arbitre, ni de pensée affranchie, il n’y a qu’une conscience unique ; celle omniprésente et omnisciente qui s’impose à tous sans distinction. Il n’y a pas l’ombre d’un doute et la vérité est une. La leur. »

« Je suis vivant / vous avez sous estimez l‘amour » lance à la face des « imposteurs » Amray, en quête d’amour, lui, « depuis deux mille ans » - comme un certain Kateb Yacine. Ou comme Abdellatif Laabi qui, au lendemain des attentats de janvier 2015 à Paris, écrivait : "j’atteste qu’il n’y a d’Etre humain/que Celui dont le cœur tremble d’amour/pour tous ses frères en humanité » (1). L’amour donc ! Celui pour Octavia. Comme un rappel. Une histoire à (ré)écrire. A inventer. L’amour comme une subversion. Et parfois, une sédition. N’est ce pas sa propre mère qui dit à Amray que « chez toi, c’est là-bas » ?! L’exil - par la mère et par amour encouragé ! - n’est pas une fuite. Il est certes « brûlure », mais aussi le sismographe des fragiles vibrations d’un cœur qui continue de battre et qu’il faut préserver, renforcer. Il marque l’échec et la culpabilité des « imposteurs ». Belaskri rejoint ici la fière et internationale cohorte des réprouvés. Il y avait Dante (« Si je ne puis rentrer honorablement à Florence, je n’y rentrerai jamais » ; il y avait Hugo (« Quand la liberté rentrera, je rentrerai »), il y avait Edgar Quinet (« Je ne suis ni un accusé ni un condamné. Je suis un proscrit »), il y avait Klaus Mann (« Dans notre patrie, la mort par asphyxie nous guettait »), il y avait Chraïbi (dont le héros du Passé Simple, dans l’avion qui l’emporte vers la France, pisse au-dessus d’un monde qui le dégoûte)… Il y a Amin Maalouf (« Tout homme a le droit de partir, c’est son pays qui doit le persuader de rester »), il y a Ha Jin (« La Chine m’a trahi, alors je refuse de rester plus longtemps son sujet »), il y a Jésus Diaz (sur « l’exaspérante humiliation que signifiait être cubain à Cuba »)… et il y a aussi Belaskri (« C'est une patrie haïssable, alors oui, je la trahirai... ». N’y a-t-il pas là de quoi faire taire les médiatiques procès de tendance, les procès d’intention politiques, les procès des moralistes de pacotille intentés contre les exilés et les bannis ? N’y aurait-il pas là de quoi commencer à instruire le procès des « imposteurs » ?

Par souci d’universalité, pour ne pas emprisonner le roman et l’auteur, pour déjouer quelques travers de la critique (voir les réceptions de Kamel Daoud ou de Boualem Sansal), le pays d’Amray n’est donc pas nommé. Et l’universalité du propos est telle que sa pertinence peut aussi se mesurer à l’aune des spasmes et des crises de nerf de la société française. Crispations des mémoires, congélations des identités, peurs et délires obsidionaux… L’universalisme de Belaskri puise son souffle spirituel au foyer ardent d’Ibn Arabi ou de l’émir Abdelkader, de Kant ou de Marc Aurèle, de Driss Chraïbi ou de Kateb Yacine. Voilà aussi ce qui en fait un écrivain d’importance.

Zulma, 2018, 144 p., 16,50€

 

1- Et comme sur ce point, face aux semeurs de haine, il ne faut négliger aucune force, les renforcer toutes, les faire converger, jeter des passerelles, citons le « make love great again » prononcé aux funérailles d’Aretha Franklin le 30 août dernier à Detroit par Stevie Wonder soi-même : « We can talk about all the things that are wrong, and they are many, but the only thing that can deliver us, is love. So what needs to happen today, not only in this nation, but around the world, is that we need to make love great again ».

 

10/10/2018

Mes cousins des Amériques

Arezki Métref

Mes cousins des Amériques

maxresdefault.jpgA l’occasion de deux séjours en Amérique du Nord, d’abord, à l’été 2015, aux Etats-Unis, en Californie et dans le Nevada puis, un an plus tard, du côté de Montréal au Canada avec deux excursions à Ottawa et à New York, Arezki Métref, journaliste et écrivain algérien, note méticuleusement, consciencieusement, ses expériences, rencontres et impressions de voyage. Depuis les années 90, Métref a rejoint et enrichit cette diaspora algérienne disséminée désormais « aux quatre coins » de la ronde planète. Lui du côté de Paris, quand ses « cousins » s’enracinent de l’autre côté de l’Atlantique. Est-ce le goût pour un ailleurs élargi ou seraient-ce les frilosités de l’hospitalité française, en tout cas, de la colonisation à la mondialisation, l’algérien, cultive à son tour le don d’ubiquité. Il y aurait-il alors une façon algérienne de faire son trou, sur les « espoirs et désenchantements » de l’exil ?

Il ne s’agit pas de généraliser et d’essentialiser ce qui ne peut l’être, mais de picorer, ici ou là, dans ces « détails insipides, événements insignifiants » quelques traits communs, partagés par des membres de cette grande famille qui, volens nolens, ont dû s’esbigner de leur si jeune et déjà si vieux bled. Les Algériens ne seraient-ils pas des « macronistes » avant l’heure tant ils semblent passer maîtres dans l’art de cultiver le « en même temps» : fiers et en même temps déçus, heureux et en même temps malheureux, généreux et hospitaliers comme nuls autres et en même temps sourcilleux et susceptibles comme pas deux, solaires et en même temps nostalgiques, déjà d’ici et en même temps, encore et toujours, un peu là-bas, rassemblés et en même temps divisés par moult clivages - politiques, idéologiques, culturels, linguistiques…

Pour la plupart, ces « cousins » que Métref s’en va visiter ont débarqué dans le nouveau monde dans les années 90. Attirés, ou non, par le rêve américain, ce rêve ici ne barbotte pas dans un romantisme de mauvais aloi. Dans ses Écrits sur l'aliénation et la liberté, Frantz Fanon laisse entendre qu’« il n’est pas possible à un Algérien d’être vraiment algérien s’il ne ressent pas au plus profond de lui-même le drame inqualifiable qui se déroule en Rhodésie ou en Angola ». On pourrait décliner et actualiser ad libitum le propos. « En tant qu’algérien » donc, et pour paraphraser Hannah Arendt (voir Barbara Cassin, La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ?, Autrement, 2018), il est difficile et même impossible d’oublier ces autres « cousins », que sont les peuples autochtones d’Amérique, victimes ô combien tragiques de la colonisation ou ces figures de la contestation (Angela Davis ou Mohamed Ali) et de la « contre-culture » (Bob Dylan) qui ont accompagné la « formation politique d’une partie de la jeunesse algérienne » à commencer par celle de l’auteur. Depuis, libéré des tourments de l’adolescence et des réquisitoires de la doxa nationaliste, il peut « découpler l’inique politique internationale de la curiosité quasi anthropologique que suscite la société américaine ».

Métref glisse, comme en miroir, quelques éléments de sa « matrice volatile », « idées reçues et préconçues du voyageur basique en goguette », la carte et les recompositions de son imaginaire américain, la géographie de son monde intérieure. La littérature - on ne se refait pas - y occupe une bonne place Et les Algériens (Kateb Yacine, Mouloud Mammeri, Nabile Farès…) côtoient les Américains (Jack London, Dashiell Hammett, Armistead Maupin, Allen Ginsberg, Marc Twain, John Steinbeck, Jack Kerouac, Hunter Stockton Thompson) ou un Danny Laferrière dégustant un couscous, ici aussi royal, payé en douce, bien sûr, par l’Algérien restaurateur - toujours cette générosité et cette discrétion à la sauce algérienne.

Le ton est enjoué. Le texte file au rythme des escapades, au pas de course souvent, porté par une langue littéraire en diable où la formule tangue entre poésie et journalisme. Un parfum de nostalgie s’échappe de chaque page. Nostalgie de l’enfance et du pays, du goût proustien pour une garantita d’Alger (kalentika à Oran) retrouvé à la terrasse du Café du 5 juillet à Montréal. Nostalgie pour ce « ce qui n’existe plus chez nous autres Algériens ! », « une douce et fine rectitude morale » (le nif peut-être) et l’« intelligence du cœur », écrit l’auteur qui, de ce côté et en l’occurrence, n’a pas à se plaindre, tant ses/ces « cousins d’Amérique » brillent en disponibilité, générosité, chaleur. Nostalgie aussi, non pour ce qui a été et qui n’est plus, mais pour ce qui aurait pu advenir et qui n’est pas. Nostalgie des espoirs déçus, des rêves volés, des mémoires et des fleuves détournés. C’est peut-être pour cette dernière que tout est objet de comparaison avec la proche et lointaine Algérie : l’état des routes, le comportement des automobilistes, la propreté de la Californie, la discipline des uns, l’incivisme des autres, le respect des traditions amérindiennes pour la nature et l’ancienne sacralité du paganisme des campagnes algériennes, les luttes indépendantistes québécoises et les débats sur la question culturelle et linguistique en Algérie sur fond de « combat pour la culture berbère » - combat mené à coups de « slogans ronflants mais d’où toute culture est bannie » dixit un « cousin » perspicace. Et lorsque l’auteur parle de défense identitaire et de résistance, son ami Hacène offre une vision moins rigide : « on peut garder le français tout en possédant l’anglais, langue dominante qu’on le veuille ou non. Mieux vaut avoir une langue en plus qu’une langue en moins, non ? ».

C’est peut-être aussi « en tant qu’Algérien » que « notre » pérégrin se montre sensible aux émigrés-immigrés aux semelles de vent, aux exilés d’infortune mais résiliant, à « l’aspect multiethnique » des maréchaussées, des villes et des quartiers, des rues et des devantures, des langues et des saveurs. Jusqu’à réveiller les mânes d’Edith Piaf au Carnegie Hall à New York. Piaf qui, entre parenthèses, n’était pas d’origine algérienne mais plutôt marocaine, point kabyle mais plutôt chleuh en tant que petite fille d’Emma Saïd ben Mohamed, berbère marocaine par son père né du côté d’Essaouira. Reste ce constat, l’essentiel peut-être en ces temps de simplifications et de fabrique de bouc émissaire : « si on expulsait de Californie tous les Mexicains, au bout de trois jours, les Etats-Unis n’auraient plus rien à manger ! » Mais de cela, le grand peroxydé de la Maison blanche et ses ouailles se contrefichent. Et d’autres d’ailleurs.

Il est vrai qu’en matière d’exil, algérien ou non, « le mas de Cocagne n’existe pas, c’est la moralité de l’histoire », résume Métref. Contraint ou pas, le candidat à l’ailleurs doit donner de lui-même. « A chaque fois [c’est] la même histoire qui revient. Celle d’immigrants courageux qui veulent transformer, et parfois y arrivent, le déracinement et une forme de nostalgie en combustible pour se faire un nouveau départ ». « Algérien » n’est pas que l’anagramme de « galérien ». Loin de son Ithaque, l’Ulysse de Tizi, d’Alger ou d’Oran commence par « bricoler », depuis son breakfast kabylo-québécois où les thighrifines (crèpes aux mille trous) sont arrosées au sirop d’érable jusqu’à parler « indifféremment et parfois dans la même phrase, le kabyle, dardja, le français avec ou sans l’accent kabyle et québécois, l’anglais », inventant une nouvelle et savoureuse novlangue. Ainsi, pour expliquer son départ, Amine confie à l’auteur : « il n’y a pas que les conditions matérielles. C’est qu’en Algérie, makache the hope (no future). » On bricole donc et on compose ; on bricole et on construit ; on bricole et on vivifie ; on bricole puis on engendre, à l’instar des trois cents Algériens de la Silicon Valley (enseignants et cadres informatiques) - « c’est la première fois depuis des années que je rencontre des Algériens vraiment bien dans leur peau » - ou de cette tripotée de professeurs, journalistes, scientifiques, responsables divers installés, qui au Québec, qui sur la côté ouest étatsunienne. Au point que Métref écrit, qu’au Canada, les Algériens « se sentent vite concernés par la vie publique. Rien à voir avec les Algériens de France qui s’en sentent exclus ». Voilà qui paraît bien injuste et surtout bien trop rapide pour résumer la longue, ancienne et… citoyenne présence algérienne en France. Fut-elle trop souvent contrariée. D’ailleurs, au Québec même, l’image des quelques 100 000 immigrés algériens – ils étaient 40 000 en 2001 « à l’origine composée de cadres, ce qui semble être de moins en moins le cas. Cadres déclassés souvent » - serait aujourd’hui écornée : « la métamorphose au fil des ans de l’immigration algérienne de plus en plus gagnée par le port de signes ostentatoires d’islamisation des apparences. Le voile pour les femmes et la barbe canonique pour les hommes concourent à produire ce qu’un observateur appelle, peut-être un peu hâtivement, la « daeshisation du look ». Notamment du côté de la rue Jean-Talon, « la Bab el Oued ou le Barbès de Montréal », le « ghetto algérien » baptisé très officiellement en 2009 « Le petit Maghreb » en présence du maire de Montréal soi-même ! Chaque communauté se pousse pour avoir son petit « territoire ethnique », sa petite reconnaissance pseudo identitaire vite synonyme de fermeture : « cet espace qui devait mutualiser nos efforts pour donner de nous-mêmes une image positive, socialement et économiquement dynamique, n’a-t-il pas au contraire mutualisé nos défauts ? ». Voilà qui donne à réfléchir sur les cadres collectifs choisis et les attitudes individuelles.

Bien sûr, il n’y a pas une façon algérienne de vivre l’exil. Il y a juste le parfum d’une histoire particulière, les saveurs d’une culture originale qui en imprègnent les contours. Pour le reste, il y a ce que Métref appelle « le tronc commun » : « la nécessité de se battre avec pugnacité pour ne pas se laisser anéantir par le découragement et l’échec. Certains gagnent la partie, d’autres survivent au ras des flots, d’autres enfin sombrent dans le déclassement et parfois dans la contrainte du retour.  » Et pour ne pas laisser chaque exilé à sa seule responsabilité (ou culpabilité), à sa réussite ou à son échec, c’est ici qu’il convient d’interroger, de pointer du doigt, de mettre au pied du mur les dirigeants et les politiques publiques. De part et d’autre.

Koukou Editions, 2017, 215 pages

Disponible à la Librairie "La Maronite" : 37, rue des Maronites, 75020 Paris

Tel : 01 77 18 82 25

Courriel : librairielamaronite@gmail.com

 

06/03/2018

Peyi an nou

Jessica Oublié et Marie-Ange Rousseau

Peyi an nou

 

peyi an nou couv gif.gifBD reportage, BD documentaire, particulièrement documentée même, où l’histoire familiale de Jessica Oublié (mère guadeloupéenne, père martiniquais) rejoint l’histoire migratoire nationale, où les silences parfois agacés des ainés laissent les générations d’après comme orphelines, où les non dits, et parfois les mensonges de la France administrative et politique fabriquent des citoyens ignorants, partant possiblement hostiles. Peyi an nou raconte l’exil de ces Antillaises et Antillais embarqués dans les années 60 et 70 pour venir se les geler et trimer en métropole. Bien sûr, ceux-là, à la différence des enfants de la Réunion - chers à Michel Debré soi-même[1] - ou des travailleurs indochinois des années 40[2], on ne les a pas forcés. Juste incités. Et, comme toujours, en matière de migrations, la France est-là pour rendre service. Aujourd’hui ne prétend-on pas accueillir « toute » (sic) « la misère du monde » (resic), servir un plat de lentilles aux démunis ? Hier, il s’agissait d’offrir des perspectives de travail, des formations et des plans de carrière à faire pâlir de surprise et rougir de confusion le premier Antillais venu. Bonne mère, la France préfère exposer à la face du monde, son grand cœur ; par pudeur sans doute, elle tait ses petits besoins. Des besoins que l’Etat et le patronat satisferont des années durant en allant – autre temps autre mœurs – assouvir leur appétit de main d’œuvre en Europe du Sud, en Afrique du Nord, du côté des Antilles, de la Réunion et, dans une moindre mesure, de la Guyane. Qu’importe aux dirigeants politiques et économiques les remontés gastriques et les indigestions. La responsabilité, dont les uns et les autres se gargarisent à longueur de prêches, tient en une formule, davantage royale que biblique, « après moi le déluge ».

peyi an nou 3 gif.gifIl faut dire que sous les cocotiers la pression démographique, plus encore que le savoureux ty punch, avait de quoi faire tourner la tête de nos « responsables » politiques. Pas loin de six enfants en moyenne par martiniquaise et guadeloupéenne dans les années 1960- 64. En revanche, si les bras ne manquaient pas, le travail, lui, se faisait rare. Pas très bon pour le moral des troupes et comme ferment contestataire - voire indépendantiste - y’a pas mieux. Alors, pourquoi ne pas faire miroiter une place au soleil des Trente glorieuses ? Résultat, dès les années 50 et jusqu’au mitan des années 70, les Antilles deviennent terres d’émigration. A Paris, à l’heure des yéyés, la biguine et ses avatars s’apprêtent à reprendre des couleurs. Tout fut organisé par les différents gouvernements pour faire venir les Antillais. « Nos responsables » politiques se sont retroussés les manches et trémoussés d’importance pour amblousser nos concitoyens ultramarins. Jusqu’à payer à chacun et chacune son voyage. Aller seulement… point trop n’en faut tout de même. Crée en 1963, le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (Bumidom) fut au cœur du dispositif réglementaire et administratif. Mais, comme souvent en matière migratoire, il y a loin de la coupe aux lèvres et les belles promesses se briseront sur le mur (ou le dur pépin) de la réalité : les emplois seront subalternes, la paie maigrichonne, les formations faiblardes, la promo rachitique et le logement riquiqui. A la poste, dans la police, dans les hôpitaux et les autres administrations publiques, il n’y eut pas de quoi entretenir le vertige méritocratique. Tout partit en eaux de boudin. Pas bégueules, les Antillais, qui s’y connaissent eux en boudins, firent avec. Comme d’autres.

C’est cette longue histoire que racontent Jessica Oublié pour le texte et Marie-Ange Rousseau pour les dessins. Une enquête de deux ans, précise, riche en témoignages et entretiens avec de nombreux spécialistes (dont Françoise Vergès, Sylvain Pattieu, Anton Perdoncin, Stéphanie Condon, Ary Broussillon, Claude Valentin-Marie ou Pap Ndiye), une enquête, à cheval entre les Antilles et la métropole, menée auprès de rien moins que trois générations : celle des « migrants », celles des premières et des deuxièmes générations en y incluant, pour chacune de ces dernières, « les métisses ». Car derrière ce travail d’investigation sur le premier âge de l’émigration antillaise, les auteures lèvent le voile sur les conséquences - aux Antilles, sur les hommes et les femmes exilés - de politiques à courte vue ; de politiques honteuses. Il est question du mécontentement in situ, des luttes et mobilisations des populations, comme du « développement contrarié » des Antilles. On estime qu’entre 1967 et 1974, la Guadeloupe et la Martinique ont perdu respectivement 39 000 et 40 000 habitants, soit près de 12 % de leur population résidente. Il y a donc l’Histoire et il y a l’intime, fait de « fissures » dans les généalogies, de bricolage culturel ce que d’autres nomment les recompositions identitaires, de fidélités et de l’émancipation des plus jeunes, sans forligner - le fameux héritage sans testament. Les auteures évoquent aussi le cas de ces Antillais passés par la case Bumidon et qui, azimutés, se coltinent depuis souffrances, mésestime de soi et autres troubles psychologiques. Jessica Oublié et Marie-Ange Rousseau ne négligent pas les aspects culturels : mode de vie, cuisine, proverbes, langue créole etc. Elles offrent ainsi quelques plages de respiration, restituent aux protagonistes de cette histoire leur part d’humanité, ou, plus simplement, cette dimension humaine faites d’émotions, de quotidien, de parcours, de partage, etc.

peyi.gifEn ouvrant l’album, on craint une présentation par trop didactique et démonstrative mais très vite, la bédé, texte et dessins, trouve son rythme et dégage un parfum de… familiarité. Familiarité avec « nos » deux protagonistes qui, d’entrée et tout du long, se mettent en scène et mettent en scène leur travail, sa progression, les rencontres, entretiens et voyages. Cela donne une bande dessinée colorée, vives, pétillantes d’informations et de spontanéité. Quinze chapitres, tous introduits en créole, structurent le récit. Le découpage, en mode vivace, est servi par une ligne épurée, légère. Les dessins, où dominent portraits et visages, participent de l’humour de cet album.

La population antillaise comptent aujourd’hui quelques 386 000 personnes installés, avec plus ou moins de bonheur, dans ce Peyi an nou, à tout le moins dans « un pays qu’ils pensaient être le leur » comme l’écrit Jessica Oublié. Si l’émigration n’a pas permis d’aider au développement des Antilles, il est un fait incontournable, elle a élargi l’espace de vie et de reproduction, l’espace de culture et de création des Antillais, bien au-delà des territoires d’origine. Faisant, ici encore, de la France, de toute la France, un peyi an nou, qu’il faudra bien construire. Volens nolens.

Steinkis, 2007, 208 pages, 20€

 

[1] Eugène Durif, Laisse les hommes pleurer, éd. Actes Sud, 2008 et Ivan Jablonka, Enfants en exil, transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982), Seuil 2007.

[2] Pierre Daum, Immigrés de force. Les travailleurs indochinois de France (1939-1952). Préface de Gilles Manceron. Edition Solin-Actes Sud, 2009 et Pierre Daum, Clément Baloup, Les Linh Tho’. Immigrés de Force. Mémoires de Viet Kieu. Préface de Benjamin Stora, La Boîte à Bulles 2017

17:35 Publié dans BD, Immigration | Lien permanent | Commentaires (0)

18/01/2018

Frédéric Boyer Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?

Frédéric Boyer

Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?

711x400_frederic-boyer.jpgCe Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? a été publié après les attentats de janvier 2015, avant que la photo du petit Aylan ne fasse le tour de la planète, avant l’arrivée de réfugiés et l’érection sur le sol européen de barrières de barbelé et de murs, avant les attentats du 13 novembre. Et depuis, de drame en drame, de tragédie en tragédie, d’urgence en urgence, la lecture de ce « petit livre » comme dit son auteur, devient, jour après jour, cruciale, vitale. Car il s’agit de contenir cette terreur en nous qui, sondage après sondage, semble se répandre et avec elle ces idées de fermeture et de protection, de forteresse à défendre, de passé à protéger, d’identité menacée et malheureuse, de mémoire figée ; la crainte du grand remplacement. Une terreur contagieuse, qui se nourrie de fantasmes, de peurs irraisonnées, disproportionnées. Une terreur qui conduit à la résurgence des idéologies de division, de classement, aux « relents tristes de la vieille souveraineté » qui s’autorise le droit de vie et de mort, le bannissement, la production de bouc émissaires et le retour de la race. Le tout emballé dans une pseudo morale – car il en faut une  - imprégnée de certitudes républicaines ou civilisationnelles, du « tout n’est pas possible » ou pire du « mieux faut rester chez vous, mieux faut rester vous mêmes et vous nous remercierez ».

Cette terreur repose sur une illusion : l’illusion de la permanence, de l’immortalité, des civilisations, des cultures et peut-être des hommes. Croire à l’imprescriptibilité des idéologies, des religions, des romans nationaux. Il suffirait de fermer la porte, de rester entre soi pour se protéger, se pérenniser quand l’histoire enseigne le contraire : il n’y a de pérennité que dans le mouvement, le changement, la plasticité, la réinvention, l’échange, la « bâtardise » (Amin Maalouf), dans le questionnement de l’accueil et de sa nécessité, dans l’hospitalité et la présence de l’autre, dans l’horizon et l’espoir d’une autre histoire. « Est ce que nous ne serions pas plus fort en nous agrandissant ? » demande Frédéric Boyer qui rappelle L’art français de la guerre d’Alexis Jenni.

Il faut risquer notre intégrité, notre histoire commune « sous peine de ne pas préserver notre propre humanité ». Aujourd’hui, plus encore qu’hier, il faut « accepter d’être liés par obligation de tous envers tous (Dostoïevski) » L’exigence éthique rejoint l’effectivité d’un monde devenu, par quelque bout qu’on le prenne, interdépendant.

C’est de morale dont Frédéric Boyer nous entretient. La vraie, celle qui « ne tranche pas », qui « répare », celle qui tente de renouer les fils. A ceux qui l’accusent, lui et ses semblables, de « bons sentiments », d’« angélique bêtise », il répond que « ce qui demande le plus de courage » est justement de « ne pas rester entre soi ». Comme Pennac, Laabi ou Belaskri[1], avec Saint Augustin et son « amour de l’amour » - « peut-on aimer son frère sans aimer l’amour ? » - il assume crânement ses engagements moraux, et cela est tout sauf facile ! Tout sauf angélique ! Rappelant le Jean Amrouche des Chants Berbères de Kabylie (1938), Frédéric Boyer écrit : « Je prends le parti de l’innocence, justement, humblement, je prends le parti de ne rien comprendre, de ne rien savoir, et qui est souvent la seule force de l’enfance, qui est souvent la seule ressource nous menant à l’innocence, la seule voie éthique. (…) Savoir d’instinct, savoir sans le comprendre que la seule force, la seule valeur, la seule dignité, c’est de ne pas comprendre si comprendre nous fait renoncer à l’amour de l’autre. Voilà ce qui fonde, voilà ce qui fait la légitimité d’une existence. »

P.O.L. 2015,103 pages, 9€

 

A lire ici l’entretien que Frédéric Boyer a donné au JDD le 1er novembre 2015

 

[1] Voir Eux, c’est nous, L’instinct, le cœur et la raison de Daniel Pennac, Les éditeurs jeunesse avec les réfugiés, 2015 ; le poème J’atteste de Abdellatif Laabi ou Yahia Belaskri, Les Fils du Jour, Vents d’ailleurs 2014.

 

08/01/2018

Slimane Zeghidour, Sors, la route t’attend

Slimane Zeghidour, Sors, la route t’attend. Mon village en Kabylie, 1954-1962

th.jpegQuestion : quel pays a connu au cours de la seconde moitié du XXème siècle des déplacements de populations à hauteur de deux millions trois cent cinquante mille hommes, femmes et enfants ? Deux millions trois cent cinquante mille anonymes représentant plus d’un quart d’une de ses soi-disant composantes nationales ? Une migration interne, voulue, organisée, forcée aux conséquences individuelles et collectives désastreuses. Deux millions trois cent cinquante mille hommes, femmes et enfants, expulsés manu militari au petit jour, de leur gourbi (un indice) pour se retrouver enfermés dans un millier de camps (dits de regroupement) ceints souvent de barbelés, parfois électrifiés ! Ce pays a vu encore plus grand que la grande Amérique qui, dès 1942, avait expédié, sans autre forme de procès, 110 000 Nippo-Américains derrière d’identiques barbelés (voir Julie Otsuka, Quand l’empereur était un dieu,  Phébus, 2004). Il faut dire que question camp, depuis au moins 1938, on s’y connaît… en France. Car c’est bien en France, dans une Algérie encore française, que ces déplacements furent imposés. Deux millions trois cent cinquante mille et plus si on ajoute celles et ceux qui se sont agglutinés aux abords des grandes villes du pays ou qui se sont esbignés qui au Maroc qui en Tunisie. « Un peuple en exil » écrit l’auteur, un « tsunami démographique [qui] aura ainsi touché un Algérien sur deux ».

« Rien n’est, rien ne sera plus comme avant » rapporte celui qui n’avait alors que quatre ans : « La guerre (…) aura tôt retourné notre univers comme un gant. Nos mets, nos mots, nos habits, nos habitudes, tout a changé du tout au tout. En a peine douze mois de conflit armé, la France nous aura plus francisés, et sous toutes les coutures, qu’en cent vingt ans de prétendue « paix française ». « Cet exode qui a « dessouché » tout un peuple, désertifié le djebel, ce repaire millénaire, et, au final, annihilé l’univers paysan, reste un tabou absolu, ici et là-bas, car autant l’Etat français n’aura lésiné sur aucun moyen pour le parachever, autant l’Etat algérien une fois proclamé ne fera rien pour y remédier, et toujours pas un seul geste pour réparer le drame en aidant chacun à retourner en ses foyers. » Pire, un demi siècle après, Zeghidour revient au djebel où il ne peut que constater le « gâchis». « Rien n’aura été épargné par l’incurie, le népotisme, l’inculture historique » écrit-il, « rien qui puisse indiquer tant soit peu l’existence d’un Etat », juste les stigmates d’un « pouvoir, qui n’est rien d’autre, au fond, qu’une intériorisation du dédain colonial, un legs historique catalysé par d’ancestrales haines claniques ». C’est dit ! Retour en arrière.

 

« D’une main la torture, de l’autre l’écriture »

th-1.jpegLa plume alerte et affûtée, la pensée subtile et mordante, le regard sombre, l’esprit indépendant, l’essayiste et journaliste remonte le temps pour retrouver l’enfant né à l’orée de l’année 1954, dans une famille modeste, au cœur d’un village kabyle haut perché et encore épargné - pour le meilleur et pour le pire - par la modernité, et où langue et traditions, tout autant païennes que musulmanes, nimbaient de sacralité - pour le meilleur et pour le pire - chaque instant de l’existence. 1954, la guerre d’Algérie éclate, ou se poursuit, après « le divorce sans appel » du 8 mai 1945. « Mes premiers pas ont coïncidé avec ses bruits de bottes » écrit Zeghidour qui souligne que « c’est la guerre d’indépendance qui nous a fait rencontrer les Français. » Mise en présence paradoxale : « d’une main la torture, de l’autre l’écriture (…) ; l’avers et le revers d’une même médaille, soit, en même temps et tout d’une pièce, le pire et le meilleur de la France ». Thème déjà présent chez un Jean Amrouche et que l’on retrouve dans bien des textes écrits par quelques métèques devenus écrivains français qui ont d’abord découvert une Marianne méconnaissable leur claquer la porte au nez. Il aura donc fallu 1954 pour que des Algériens pur sucre tombent sur des Français (plutôt l’inverse ici). Pourtant au XIXe siècle, l’armada tricolore ne s’est pas gênée pour « retourne[r] le bled comme un gant ». Quant aux colons, qui « affluent en masse (…) ; ces prolétaires soudain devenus propriétaires » ils ont été « insatiables » et… sourds aux mises en garde visionnaires du pourtant colonialiste Jules Ferry. Lorsque Zeghidour évoque son père, Belkacem, sa mère Mériem, lorsqu’il revient sur la mort de son frère et de sa sœur Houria ou sur la disparition d’Amar, son frère d’adoption, il le fait avec pudeur, sans taire l’amour pour les siens ni cacher des larmes qu’il ne peut, aujourd’hui encore, contenir. Trois enfants morts ! Voilà, plus que de longs discours, le résultat d’une colonisation injuste et indifférente qui a laissé des hommes et des femmes vivre sans le soin, loin de la civilisation promise, sans autres recours que des croyances et des traditions vaines, inefficaces et parfois mortelles. L’Algérie de papa ? « Deux peuples qui vivent au sein du même territoire, mais pas dans le même pays ». Et parmi les ressorts souterrains des ruptures et violences, il y a peut-être le poids de la sexualité : « les intimités entravées » car « qu’est-ce qu’un voisinage qui met à l’index l’amour, une coexistence, une mixité qui interdit le mariage mixte, un mélange qui refuse le brassage ? Voilà tout le drame de l’Algérie française, l’alpha et l’oméga de son impasse. » Où quand Slimane Zeghidour rejoint Alexis Jenni.

 

«Passer entre les gouttes » 

La guerre donc. Et quelle guerre ! Un terrible conflit où « pour sauver sa tête et ne pas risquer de la perdre par la folie, le coup de pistolet ou la lame du couteau, il faudra avoir deux visages, un double langage, l’un pour l’Ordre [ou nidham entendre l’Armée de Libération Nationale], l’autre pour la Rougeaude [« notre Marianne du bled »] ; chacun est alors contraint de mener, yeux et oreilles grands ouverts, une vie double en une seule. » « Je m’aperçois, écrit l’auteur, là aussi, avec le recul, à quel niveau de duplicité il a fallu s’abaisser pour passer entre les gouttes ; jouer le jeu, double jeu, donner le change, louvoyer, mentir avec la hantise d’être confondu. Quel calvaire atroce, aliénant, ont dû subir mes parents. (…) J’ai vécu et revécu ce supplice, j’en ai hérité un fond d’anxiété, un sentiment quasi permanent de vulnérabilité, à savoir que le pire peut arriver à tout instant, partout. »

Une fois de plus, Slimane Zeghidour rappelle que sous couvert de lutte pour l’indépendance, d’engagements sincère et courageux, ce sont d’antiques guerres claniques, de vieilles rancœurs, d’inavouables jalousies qui furent exhumées, à l’instar de cette rivalité meurtrière du cru qui oppose les Beni-Médjaled aux Beni-Ouarzeddine et que l’oncle Larbi, à la fin du conflit, paiera de sa vie. « Qui l’a tué ? demande Zeghidour. Des Beni-Médjaled, bien sûr ! » Il n’y eut pas de plaintes, encore moins d’enquête. Rien ! « Le départ à l’anglaise des Français et la non-relève par des responsables du FLN ont ravivé les haines claniques, les rancunes intimes ; l’heure idéale pour apurer les vieux contentieux, laver dans le sang des outrages réels ou imaginaires. »

 

« Je revisite sans un iota d’aigreur ce passé commun qui attend d’être enfin partagé »

Zeghidour ne réécrit pas le passé, il revisite l’histoire pour mieux faire reculer l’horizon, esquisser de nouvelles perspectives. Il s’inspire de l’historien Michel Heller pour qui « rien ne change aussi vite que le passé ». Zeghidour aborde ces questions difficiles, et encore douloureuses, avec le souci de la vérité, désagréable ou pas. Pas de sentimentalisme, mais la phrase, tout en tenue et retenue, regorge d’émotions et de tendresse pour les siens et pour cette enfance kabyle à jamais disparue. Sans sentimentalisme et sans compromission, Zeghidour s’efforce de renforcer le lien indispensable qui doit rassembler les hommes et les femmes : « je revisite sans un iota d’aigreur ce passé commun qui attend d’être enfin partagé » et ce jusqu’à manifester de « l’indulgence » pour… un Saint-Arnaud ! affublé en son temps, par Victor Hugo soi-même, du triste titre de « chacal ». Ce ton est à la fois une méthode de rigueur et une pédagogie de la relation.

Zeghidour donne à réfléchir, à saisir en quoi certaines difficultés, enjeux du moment - pervertis par la « discourite » des egos médiatiques et l’embrouillamini télévisuel - peuvent trouver dans cette histoire franco-algérienne si ce n’est des réponses à tout le moins d’utiles éclairages. Exemple avec la sacro sainte intégration. Cette « doctrine de l’intégration » lancée comme en catastrophe par Soustelle, revisitée par Papon, « porte déjà en elle les sous-entendus et les non-dits qui « informent » toujours le discours officiels actuel sur l’islam et les musulmans ». Ainsi explique Zeghidour, l’intégration fut lancée comme un « moindre mal », un choix par défaut, un calcul d’intérêt plutôt qu’une adhésion aux valeurs républicaines, car « mieux vaut les avoir sous la main que sur le dos » - ces Algériens nés d’« une grossesse indésirable » ! Les limites, les non-dits et les mensonges que recouvre ces questions - exposés, avec force mais sans ressentiment - s’étendent au « caractère ambigu, quasiment inné, du régime républicain ». Cette République, ou plutôt ces républicains qui, sur le papier, ne reconnaissent que des hommes libres et égaux en droit, ont fait leur (petite) affaire du double statut : réservant le titre de citoyen à quelques happy few de la colonisation et le statut d’« éternel sujet » aux Indiens du cru, ces Algériens, Français entièrement à part, ci-devant « indigènes » ou « français de confession musulmane ». A propos de religion, même la loi de 1905, dont on se fait aujourd’hui les gorges chaudes et qui sert à certains d’argument d’autorité pour pointer du doigt, accuser, suspecter, l’Etat lui-même a refusé d’en étendre l’application au culte musulman malgré les appels des premiers intéressés à séparer le religieux du politique (on pourra sur ce point se rafraichir la mémoire en écoutant l’émission que Ghaled Bencheikh à consacré à Ali Mérad sur France culture, le 22 octobre 2017).

Tout n’est donc pas rose et tout n’est pas clair sous le ciel de la République tricolore. Zeghidour n’injurie personne en le disant et en le démontrant. Il s’agit, simplement et utilement, de faire œuvre de connaissance, de sensibiliser, de rester en alerte, en veille. Car, par bien des aspects, le conflit algérien se poursuit ici, en France, aujourd’hui. S’il ne faut pas généraliser cette rémanence, et encore moins en faire un fonds de commerce, il n’en reste pas moins qu’elle infeste encore certains esprits. Ainsi de cette « culture du soupçon policier à l’endroit de tout Algérien, un travers qui, un demi-siècle plus tard, persiste encore et toujours. » De même qu’« hier « sujet français », le citoyen « musulman » est devenu aujourd’hui, à son corps défendant, sujet… à caution ; tenu de s’expliquer, et de rassurer, quant au type de rapport qu’il entretient avec l’islam ». Sans en faire un absolu, une grille de lecture unique et univoque, il faut - avec les exigences que posent Zeghidour ! - interroger « les stigmates mentaux inconscients » laissés par le régime colonial chez « les héritiers – désormais tous citoyens – des uns et des autres, d’ici et de là-bas. »

Ce retour vers l’enfance pour « ce rejeton de ces fellahs en guenilles » devenu français, parisien, maniant la langue française avec un brio que pourraient lui envier nombre de littérateurs, primés ou non ; ce retour, pour cet homme qui a décidé de poser son barda loin de sa Kabylie natale mais dont les rêves et parfois les cauchemars restent visités par quelques lointaines figures et douleurs, ne serait-ce pas aussi une façon de retrouver une part de lui-même ? De raviver les couleurs et les nuances du manteau d’Arlequin d’une vie où « à aucun moment, tiens-je à souligner, je n’ai ressenti un quelconque décalage entre l’un et l’autre savoir, la leçon de l’instituteur et le fabliau de ma mère, ni accordé plus de crédit à celui-ci qu’à celui-là, ou vice-versa ». Nulle origine ou racine ici, juste le récit d’un citoyen du cru et du moment, d’un « Français, non pas tout court mais tout long, tout au long d’un bon siècle et demi d’Histoire et d’histoires ».

Les Arènes, 2017, 290 p., 20€

 

03/01/2018

Nourredine Saadi, La nuit des origines

Nourredine Saadi, La nuit des origines

AVT_Nourredine-Saadi_1617.jpgDans, La nuit des origines, son troisième roman, Nourredine Saadi multiplie les références littéraires et soigne sa plume. Un peu trop peut-être, au point de tomber dans un travers perceptible dans son premier roman : l’exercice de style. L’exercice peut, ici ou là, alourdir l’imaginaire et intellectualiser la veine poétique. Pourtant le sujet a de quoi séduire et, si le traitement est parfois poussif, la générosité de l’auteur et l’humanité des personnages habitent les lignes d’un récit touchant.

La question des origines, du lien avec un passé, hante la littérature algérienne. Des lieux et des objets matérialisaient symboliquement déjà cette question dans les deux précédents textes de Nourredine Saadi. Ici un manuscrit arabe du XIe siècle en est le support. Le manuscrit appartient à Abla, une exilée algérienne, logée dans un foyer de l’Armée du Salut, le Palais de la Femme, à Paris. Abla veut se séparer de cette pièce exceptionnelle, legs de son aïeul maternel, qui représente le lien avec une longue chaîne généalogique, une ville, sa ville, Constantine (qui est aussi celle de l’auteur) et un pays. Pour la jeune femme, vendre ce manuscrit, “c’est comme vendre ma famille, peut-être me libérer de ce foutu pays”. Venue en France “pour échapper à ce passé, à ses spectres, à mes fantômes”, voilà que, sous la forme d’un impossible amour prénommé Alain, tout rattrape Abla.

Alain aussi est de Constantine. Du moins sa mère, Aïcha. Son père, il ne le connaît pas. Tandis qu’Abla se démène avec une généalogie et un pays qui pour avoir dédaigné son identité pluriséculaire et plurielle a été droit dans le mur, Alain, lui, est sans famille, sans généalogie, sans pays presque, si ce n’est, depuis cette rencontre, la belle Abla. “La nuit des origines” hante chacun. Abla, prénom symbole de fidélité dans la poésie classique arabe depuis le poème d’Antar, devient au cours du récit Alba, la blanche et pure Alba, tandis qu’Alain retrouve son autre prénom, Ali… Éphémères et improbables transformations sur fond de marché aux Puces de Saint-Ouen, l’autre personnage de ce roman, “la Mecque de la brocante, où vient s’échouer trois fois par semaine l’écume des civilisations”. Par la bouche du grand père d’Abla, Nourredine Saadi rappelle qu’“on ne remet pas à l’arbre le fruit tombé.” Quand les règles de la gravitation éclairent les trajectoires des hommes et des femmes.

Edition de L'Aube, 2005. Prix Beur FM Méditerranée, 2006

10/12/2017

Barbès Café. L’immigration algérienne racontée en chansons

Mustapha Harzoune, Samia Messaoudi, Barbès Café. L’immigration algérienne racontée en chansons

 

ILLUSTRATION BC COUV.jpgAu lendemain de la Première Guerre mondiale, les cafés de l’exil algérien vont se multiplier dans l’hexagone. Les années 20 sont prospères et la métropole réclame de la force de travail. Ça tombe bien, la colonisation, qui génère bien plus de misère que de civilisation, pousse ses enfants à venir chercher ailleurs le pain qui manque.

Les bistros du populo version algérienne épouse alors la tradition du café parisien : lieu de convivialité, mélange du public et du privé, espace de loisirs et de travail, de l’entre soi et de rencontres. C’est l’ailleurs (breton, belge, arménien ou algérien) qui se pelotonne pour s’ouvrir à l’ici.

C’est dans un de ces cafés que Méziane Azaïche, avec le soutien de l’historienne Naïma Yahi, a décidé de créer le spectacle du Barbès Café où l’histoire de l’immigration algérienne se raconte dans et par l’extraordinaire patrimoine musical laissé en héritage par plusieurs générations d’artistes. Chanteurs, musiciens, poètes ont essaimé paroles et musiques dans les bistros algériens de France et de Navarre. Patrimoine insolite, par trop ignoré, bien méconnu, insuffisamment restitué et injustement inemployé – tant sur le plan culturel que pour l’éducation des plus jeunes et la connaissance de tous et de chacun. Pourtant, le café, lqahwa ou kawa des immigrés algériens, prolonge cette longue tradition française qui, depuis le XVIIIe siècle, fait de ce lieu un acteur de premier plan de la vie culturelle et sociale du pays.

Sur la scène du Barbès Café, les dialogues entre Lucette, la patronne (Annie Papin) et Mouloud, le client (Salah Gaoua), les chansons, interprétées par Samira Brahmia, Hafid Djemaï et Salah Gaoua, adaptées aux goûts et aux oreilles du jour par Nasredine Dalil, comme les vidéos colligées et montées par Aziz Smati, le tout mis en scène par Géraldine Bénichou, racontent cette part algérienne de la France contemporaine mais, surtout, restituent l’esprit d’un lieu, l’esprit d’un patrimoine artistique exceptionnel, l’esprit d’hommes et de femmes par trop anonymes.

Le Barbès Café ne cache rien des souffrances et des injustices endurées. Mieux : spectacle historique, patrimonial, il montre, dans un jeu de miroir entre hier et aujourd’hui, comment les pires échos du passé continuent de résonner de nos jours. Oui ! « Voilà voilà que ça recommence » chante Rachid Taha. Encore ! Encore et toujours ! Et avec, ce sentiment détestable, ce malaise qui empêche de vivre. Cette autre insécurité dont se désintéressent les programmes électoraux.

ILLUSTRATION BC COMPTOIR.jpgMais l’inimitié ou l’inhospitalité des hommes, l’hostilité des lois et des institutions n’ont pas eu raison de l’humanité et de la verticalité de l’immigration algérienne. Mieux, «Il faut imaginer Sisyphe heureux » comme dit Camus ! Face à la dureté des temps, la plus grande victoire de cette histoire reste son plus prometteur enseignement. Victoire que ces rencontres et ces amitiés du populo à l’atelier, sur les chantiers ou sur le zinc. Victoire que ces amours transfrontières – encore et toujours subversives – comme celui de Lucette et de Mouloud. Victoire que ces mélanges où les hommes et les femmes, les cultures, les langues, les expressions artistiques, etc. s’entrelacent pour dessiner les contours de mondes insoupçonnés. Victoire que cette disponibilité à décentrer le regard et se rendre disponible à l’Autre. Toutes ces victoires sur l’adversité ont transformé le visage de la France aussi sûrement qu’elles ont transformés le visage des Algériens de France. Se réapproprier cet esprit de fraternité et de création, c’est se détourner des apprentis sorciers du ressentiment, de la colère, de la haine de l’autre qui conduisent à la haine de soi et au chaos.

Voilà sans doute pourquoi le Barbès Café est devenu pour beaucoup un spectacle «thérapeutique», résiliant. Voilà comment Méziane Azaïche et son équipe rejoignent la cohorte trop invisible et dispersée des bâtisseurs du futur, celles et ceux qui s’efforcent de transmettre au plus jeunes l’indispensable viatique de l’échange et du don, pour vivre. Et vivre mieux.

ILLUSTRATION BC SCENE GROUPE.jpg

C’est cette histoire que raconte ce livre. À partir d’un lieu, les cafés de l’immigration (chapitre 1). À partir d’un spectacle, le Barbès Café, sa genèse et ce qu’il a fini par représenter pour l’équipe et pour le public (chapitre 2). À partir aussi d’une sélection de chansons et de quelques repères biographiques d’artistes, hommes ET femmes (chapitre 3). Kateb Yacine aimait à citer Hölderlin pour qui « le poète est au cœur du monde », comme ces artistes, chanteurs et chanteuses ; de sorte que leurs textes comme leur vie racontent si bien ce que charriaient de poésie, de force, d’abnégation et de renouveau ces hommes et ces femmes transplantés.

Le livre se referme sur le possible (et l’urgence) d’une autre pédagogie (chapitre 4). Cette pédagogie du Barbès Café, dessine les contours d’un autre rapport à l’histoire et à la transmission, aide à se mouvoir – à s’émouvoir – dans le méli-mélo des «ressources» culturelles et des fidélités. Une pédagogie qui rappelle et souligne la dignité des générations d’hier et qui, dans le même mouvement, ouvre les plus jeunes à la construction d’un futur qui soit un futur de partage, plutôt que de déchirements. Un peu plus festif aussi. « Vous êtes tous invités sur la piste, c’est la danse de demain quelque peu utopiste / mais cette époque a besoin d’espoir, soyons un peu rêveur, faut y croire pour le voir » chante Grand Corps Malade. Alors, musique !

© Hocine Kemmache pour les deux photos du spectacle et Rodrigo Parada pour l'illustration  de la couverture.

Au Nom de la Mémoire, 2017, 144 pages,  15 euros

07/12/2017

Tassadit Imache, Des cœurs lents

Tassadit Imache, Des cœurs lents

 

9782748903270.jpgDepuis Une fille sans histoire paru en 1989, Tassadit Imache a publié quatre romans : Le Dromadaire de Bonaparte (1995), Je veux rentrer (1998), Presque un frère (2000) et Des nouvelles de Kora (2009). Dans Une fille sans histoire, elle brosse le portrait d’une gamine née en pleine guerre d’Algérie d’un père algérien et d’une mère française. Récit de trajectoires franco-algériennes mêlées. Depuis, elle interroge le devenir de ces bâtards nés de couples mixtes, ballotés par les vents de l’histoire ; rejetons du populo doublement frappés par les exclusions et les injustices, guettés - quand ils n’y succombent pas - par la dépression. Tassadit Imache explore ces nœuds de la société française et de l’histoire qui étranglent, laissent sans voix, aussi muet qu’invisible. Ou le cœur lent.

Elle explore, méthodiquement ; patiemment ; implacablement ; les effets et interactions du culturel, de l’histoire, du social et du psychologique. L’histoire renvoie à la guerre d’Algérie, au racisme désormais feutré mais hérissés de préjugés de plus en plus tranchants, acérés, pointus. Le social évoque les injustices, la relégation, la marginalisation. Ses personnages ce sont ces réprouvés des histoires nationales, des structures mentales et sociales qui n’en finissent pas d’emprisonner des hommes et des femmes derrière les barbelés d’une pensée sèche, indifférente ou haineuse. L’Histoire et l’intime donc, où comment la première peut broyer les âmes et les corps et comment le second peut s’extraire d’un combat inégal. Ou pas.

 

« Une tâche impossible m’occupe : sculpter la phrase qui contiendra une chose sans avoir voué au néant son contraire »

Comme souvent chez Tassadit Imache, l’expression est implacable. Des cœurs lents est un court roman, ramassé comme le sont les phrases, sans doute travaillées et retravaillées pour extraire des mots ce si particulier suc. Ici, la brièveté ne masque pas le vide d’une pensée passe-partout et tout-terrain, un copier-coller de moraline et d’égo. Cette concision, d’une étonnante densité, condense en partie les choix littéraires de l’auteur et sans doute son expérience – biographique bien sûr mais aussi professionnelle (assistante sociale). Brève, dense, lapidaire, la phrase ne revêt pas pour autant la grise vareuse ou le raide uniforme, mais plutôt l’habit, chamarré et mobile, d’Arlequin. Une densité tout en couleurs, en variations, en mouvement, jamais univoque.

Car il faut lire Tassadit Imache avec en tête cette phrase extraite d’ « Ecrire tranquille » (Esprit, 2001) : « Une tâche impossible m’occupe : sculpter la phrase qui contiendra une chose sans avoir voué au néant son contraire ». Alice Zéniter vient d’offrir une variation du thème en écrivant à propos de certaines situations, circonstances ou « états », « que l’on ne peut pas décrire comme ça, (…) des états qui demanderaient des énoncés simultanés et contradictoires pour être cerné ». Dans Des cœurs lents, le propos comme les existences balancent, sur le fil du rasoir, instables, insécures, fragiles. Créatifs  ou vaincus. Imache fraye dans les interstices de ces existences tourmentées, là où les âmes tristes et les corps mutilés se raidissent, s’enragent, cèdent. Ou se révoltent.

 

« Tout ce temps, ils n’avaient été qu’en liberté surveillée »

Une fois de plus, Tassadit Imache raconte une histoire de famille. Sur trois générations. Une histoire où les femmes (sup)portent tantôt le poids des héritages tantôt les dynamitent (ah ! le regretté Kateb Yacine). Femmes comme autant d’atomes de vie aux trajectoires faites de bifurcations, de clinamen existentiel créateur de nouvelles généalogies.

Le roman s’ouvre sur des perruches enfermées dans une cage portée par François. Il est avec sa sœur, Bianca. Le frère et la sœur s’étaient perdus, évités. Ils se retrouvent dans « cette ville de riches pour les riches », où Tahir, le marginal, le paumé, le cadet est venu s’enterrer ; et mourir. Rien de mieux en littérature que la mort d’un proche pour « faire revenir l’enfance ». C’est le temps du bilan. On fait ou règle les comptes. On est rattrapé par une histoire que l’on a tenue à distance, cherchée à oublier (citons notamment Nadia Berquet (La Guerre des fleurs), Martin Melkonian (Arménienne), Abdelkader Railane (Chez nous ça s'fait pas) ou Boualem Sansal (Rue Darwin). L’histoire revient avec d’autant plus de violence qu’on s’est efforcé, sur plusieurs générations, de l’enfouir et de la fuir : « Tout ce temps, ils n’avaient été qu’en liberté surveillée » écrit Imache.

Quinze ans plus tôt, Marceline - alias Iris - a abandonné ses trois enfants. Besoin de prendre l’air. D’aimer. D’être aimer. « Une question de vie ou de mort ». L’explication est confuse et Imache construit son roman sur ce flou. Laisse le lecteur avec ce qui - lecture par trop moraliste sans doute – ressemble à une faute. Une culpabilité. François et Bianca se charge de Tahir. Le premier renonce aux Beaux-Arts, quand la seconde poursuit des études supérieures. Le sacrifice sera finalement libérateur pour l’un quand le succès de l’autre restera empreint de culpabilité et d’angoisse. Les regrets et le ressentiment n’aident pas à s’abstraire d’une enfance difficile. Tahir, celui qui sur les photos de famille a l’air d’un immigré, celui qui porte un prénom autre, « qui détonne », « le préféré de maman » va sombrer dans la dépression, la délinquance, la drogue. Faisait-il seulement partie de la famille ce môme à la gueule et au prénom de bicot ? « Titi avait toujours eu peur de ne pas faire partie de la famille. »

Il faut alors remonter le fil de cette chaotique histoire familiale, remonter jusqu’à cette rencontre au Jardin des Plantes à Paris de deux solitudes, celle d’une jeune bretonne débarquée dans la capitale et d’un immigré kabyle « qui portait bien sa casquette de prolo français la semaine ». « C’était pendant la dernière guerre coloniale de la France ». Une guerre « sans le sourire de Gandhi. A la balle, au couteau, puis au napalm. » Marie Chesneau et Mohammed Irraten deviendront les improbables grands parents des trois gamins. A l’origine de cette famille française, il y a « une soif de justice et une soif d’amour entrecroisées par hasard. Voyez-vous, le bicot ne savait rien de la justice. Marie ne savait rien de l’amour (…) ». Histoire d’une rencontre donc. Histoire d’un gâchis aussi fait de manques et de silences. D’absences et de vides. D’enfermements. D’émancipations aussi.

L’Algérien va grever « seul à l’hôpital avec son nom. C’est qu’on ne les aimait pas beaucoup dans nos hôpitaux à cette époque, les Maghrébins ». Quant au père des gamins, Marco Jean, pupille de l’Etat, né sous X « on ne connaîtrait jamais ses origines », il se tue dans un accident de moto, laissant Marceline avec trois orphelins. Les hommes ne vivent pas longtemps ici. Ou sont absents. Répétitions généalogiques : orphelins de père sur trois générations. Sentiment d’injustice, manque d’amour, invisibilité, bâtardise, font les cœurs durs, lents, les bouches également lentes et les langues lourdes. Des êtres « fermés mais fiers », préférant « la vérité aux sentiments ». On se refile la peur de la misère de mère en fille et l’on hérite d’une colère dont on ignore l’origine, mais voilà, « de branche cassée en branche cassée, de trou en trou, on vous y pousse dedans… la dépression. »

 

« Elle a peur : ça a recommencé. Elle est de nouveau dans l’Histoire »

Depuis quinze ans au moins, François et Bianca n’ont pas revu leur mère. Viendra-t-elle seulement à l’enterrement ? Le flou qui entoure Marceline s’estompe alors, progressivement. Imache dessine les contours d’une réalité plus complexe. Insoupçonnée. Le lecteur découvre une femme rongée, tourmentée, révoltée, triste. Hantée par un cauchemar et par une question qu’elle ne posera jamais à Marie, sa mère : « et si c’était à refaire ? ». Et pourtant, Marceline inscrit ses pas dans les presque invisibles traces laissées par son père, Mohammed Irraten, elle en revendique, jusqu’à la confusion parfois, sa part ou sa charge d’héritage. Si elle a d’abord donné à ses deux premiers enfants « une identité sans arabesques ni circonvolutions », c’est par fidélité qu’elle appelle son dernier Tahir… « Si j’avais su la suite, je l’aurais appelé Toni – avec ses yeux de biche, sa peau dorée, ses boucles italiennes, il avait toutes les chances devant lui. » Marceline, qui se fait appelé Iris, qui signe ses cartes postales Fatma, recommande d’aller voir Elise ou la vraie vie : « c’est une preuve. Comme le radeau de la Méduse au Louvre ou la chaloupe du Titanic à New-York. »

Une preuve, oui ! Et pourtant, la mort de Tahir réveille ses vieux démons. « Elle a peur : ça a recommencé. Elle est de nouveau dans l’Histoire », elle qui toute sa vie a cherché à s’en abstraire et épargner les siens. Que “L’HISTOIRE de nous s’abstienne” crie le poète algérien Mourad Djebel, car le passé “crible l’instant de shrapnels”. Vivre libre n’est pas aisé à l’heure où « certains rêvaient de vous ausculter les gênes » ! Dans le barnum médiatique hexagonal, les shrapnels ce sont les « obsessions du pays » : banlieue, islam, identité, appartenance, fidélité, immigration, etc., c’est ce paternalisme qui renvoie, enferme, le vulgum pecus - ou les poètes (on pense à Magyd Cherfi) - à « sa » communauté : « Qu’ils ne prétendent pas exprimer un avis personnel, ils parlaient au nom de leur communauté. On les faisait taire ainsi facilement ». Dans le pays de Descartes, pas le droit de penser, pas le droit de penser par soi-même ! Marceline, Iris, ou Fatma ; Bianca, François ou Tahir… quelle importance. Ouvrir la cage ! Vivre libre, se libérer, retrouver « la source qui bat dans la poitrine et irrigue la personne humaine en une multitude de ruisseaux rouges, le désir qui naît en premier et meurt en dernier » comme l’écrit Driss Chraïbi (Le Monde à côté, Denoël, 2001).

 

« On ne cherche pas ses clefs dans la main d’un mort »

L’écriture de Tassadit Imache est pudique, élégante, en nuances. Il faut s’arrêter sur les épisodes du départ de la mère, de l’enterrement ou la magnifique lettre de Marceline à Bianca pour en mesurer la charge expressive et émotionnelle. Comme les « cœurs lents », cette écriture est pétrie de silences et de signes. Rien de commun avec la modernité tapageuse, nombriliste et larmoyante, des écrans, de la toile et des étals de libraire. Oui l’univers de Tassadit Imache reste sombre. Difficile. Parfois revêche. Mais rien de victimaire. Même pas de désespéré. Et cela est encore et peut-être plus vrai ici. Car « on ne cherche pas ses clefs dans la main d’un mort » et « il y a encore tant à découvrir. Il y a des personnes chères, en vie. » Serait-ce une évolution dans la travail de Tassadit Imache ? Peut-être pas, juste une autre façon de « placer la lumière… », d’ « éclairer les visages et les mouvements des gens » à l’image de la naissance de cette « jolie petite métisse qui va reprendre, vaillante, la chaine des peines et des vexations » mais qui est aussi celle par qui « la grâce et la couleur sont entrées officiellement dans la famille. »

Des cœurs lents est un petit bijou d’horlogerie, miniaturisée, parfaitement huilée, dont le tic tac régulier et implacable rythme les existences de trois générations. Et leur devenir. Il faut juste (ré)apprendre à placer la lumière.

 

Agones, 2017, 183 pages, 16 euros

 

17/10/2016

Sympathie pour les "fantômes" du 17 octobre 1961

Didier Daeninckx, Octobre noir  et Kader Attia, Réfléchir la mémoire

 

Didier-Daeninckx.jpgOctobre noir revisite la manifestation des immigrés algériens à Paris le 17 octobre 1961. Le texte est signé Daeninckx et les planches, remarquables, Mako (Lionel Makowski). Le décor est sombre et nocturne (Laurent Houssin est aux couleurs), le dessin est réaliste, vif et expressif, tour à tour menaçant, terrible, poignant. Au réalisme des images, Daeninckx ajoute une dimension fictionnelle, une ouverture par le texte sur une époque.

Nous sommes donc au début des années 60. Blouson noir, banane, gomina and… rock & roll ! Vincent chante dans le groupe des Gold Star. La répétition se termine tard, juste avant le dernier métro et le dernier petit trou pour le débonnaire poinçonneur de la station. Un autre temps.

Vincent s’en retourne chez lui, des rêves plein la tête. Dans deux jours, le 17 octobre 1961, avec ses potes, il doit participer à un tremplin de rock au Golf Drouot, à la clef : l’illustre scène de l’Olympia. La "concurrence" est rude. Imaginez : Les Chaussettes noires d’un certain Eddy Mitchell et Les Chats sauvages de Dick Rivers ! Sur le chemin qui le conduit du côté de Saint-Denis, Vincent tombe sur deux flics en civil qui démolissent un Algérien avant de balancer le corps dans la Seine. Vincent court chez lui. Il habite, avec ses parents et sa sœur, une chambre d’hôtel. Un hôtel d’immigrés algériens. Vincent s’appelle en fait Mohand.

Le 17 octobre 1961, c’est justement le soir où le FLN exige des Algériens de sortir manifester. Tous les Algériens. Sans appel. Contrevenir expose au pire et ferait rejaillir la honte sur les siens. Pourtant, justement ce soir-là, Mohand, alias Vincent, ne peut manquer son rendez-vous au Golf Dourot… Un dilemme. Un dilemme qui sera bientôt suivi par un autre sentiment : la culpabilité.

A cette trame, la BD adapte un fait réel : la disparition d’une manifestante de 15 ans, Fatima Bédar, retrouvée morte quelques jours après la manifestation. Ici la gamine s’appelle Khelloudja, elle est la sœur de Mohand. Désobéissant à ses parents, elle a rejoint le cortège qui défile sous la pluie... Mohand partira à la recherche de sa sœur.
En postface, Didier Daeninckx reproduit une nouvelle (Fatima pour mémoire, publié dans le recueil 17 octobre 17 écrivains, édition Au nom de la mémoire) consacrée justement à Fatima Bédar et à sa disparition. Octobre noir se referme sur la liste des "morts et disparus à Paris et dans la région parisienne" en septembre et octobre 1961. Jean Luc Einaudi, l’auteur de La Bataille de Paris (Seuil), en avait dressé le long et pénible cortège.

 

Kader Attia, Yto Barrada, Ulla von Brandenburg, Barthélémy Toguo sont les quatre finalistes du prix Marcel Duchamp 2016 au Centre Pompidou-Paris qui sera décerné le 18 octobre au Centre Pompidou-Paris.

Avec Réfléchir la mémoire, Kader Attia invite à transposer dans nos sociétés le phénomène du membre fantôme, cette sensation que le membre manquant reste lié au corps après une amputation. « Le monde est fait de fantômes » dit Kader Attia, faisant notamment référence à ces Algériens assassinés le 17 octobre 1961 mais aussi à tous ces fantômes du passé, ces oubliés de l’histoire, toujours présents, que sont les victimes de l’esclavage, du colonialisme ou du génocide. On pense aussi à la figure littéraire (et musicale) utilisée par Michaël Ferrier dans Sympathie pour le fantôme (Gallimard 2010).

Kader Attia est né à Dugny en 1970. Artiste phare de sa génération, ses créations sont inspirées de sa biographie familiale, il y interroge le déracinement, la rencontre, l’identité, la mémoire…

Pour info (utile), l’artiste vient d’ouvrir un « espace de pensée libre et indépendant » du côté de la Gare du Nord baptisé La Colonie au 128 rue Lafayette dans le 10e arrondissement de Paris. Il entend y mêler expressions et réflexions, créations et théorisations, art et politique et ce, autour d’un couscous (restaurant) ou d’un verre (bar).

Après l’inauguration prévue le 17 octobre, il animera aux côtés de Michelangelo Pistoletto une première conférence le 21 octobre à 18h30.

 

Didier Daeninckx et Mako. Préface de Benjamin Stora, Octobre noir. Edition Ad Libris, 2011, 60 pages

 

A écouter : un entretien avec Didier Daeninckx

http://www.histoire-immigration.fr/magazine/2014/6/octobr...

 

► A voir Réfléchir la mémoire, 2016 dans le cadre de l’Exposition collective des artistes nommés au prix Marcel Duchamp 2016, au Centre Pompidou-Paris, du 12 octobre 2016 au 29 janvier 2017. Le lauréat sera annoncé le mardi 18 octobre au Centre Pompidou.