Slimane Zeghidour, Sors, la route t’attend. Mon village en Kabylie, 1954-1962
Question : quel pays a connu au cours de la seconde moitié du XXème siècle des déplacements de populations à hauteur de deux millions trois cent cinquante mille hommes, femmes et enfants ? Deux millions trois cent cinquante mille anonymes représentant plus d’un quart d’une de ses soi-disant composantes nationales ? Une migration interne, voulue, organisée, forcée aux conséquences individuelles et collectives désastreuses. Deux millions trois cent cinquante mille hommes, femmes et enfants, expulsés manu militari au petit jour, de leur gourbi (un indice) pour se retrouver enfermés dans un millier de camps (dits de regroupement) ceints souvent de barbelés, parfois électrifiés ! Ce pays a vu encore plus grand que la grande Amérique qui, dès 1942, avait expédié, sans autre forme de procès, 110 000 Nippo-Américains derrière d’identiques barbelés (voir Julie Otsuka, Quand l’empereur était un dieu, Phébus, 2004). Il faut dire que question camp, depuis au moins 1938, on s’y connaît… en France. Car c’est bien en France, dans une Algérie encore française, que ces déplacements furent imposés. Deux millions trois cent cinquante mille et plus si on ajoute celles et ceux qui se sont agglutinés aux abords des grandes villes du pays ou qui se sont esbignés qui au Maroc qui en Tunisie. « Un peuple en exil » écrit l’auteur, un « tsunami démographique [qui] aura ainsi touché un Algérien sur deux ».
« Rien n’est, rien ne sera plus comme avant » rapporte celui qui n’avait alors que quatre ans : « La guerre (…) aura tôt retourné notre univers comme un gant. Nos mets, nos mots, nos habits, nos habitudes, tout a changé du tout au tout. En a peine douze mois de conflit armé, la France nous aura plus francisés, et sous toutes les coutures, qu’en cent vingt ans de prétendue « paix française ». « Cet exode qui a « dessouché » tout un peuple, désertifié le djebel, ce repaire millénaire, et, au final, annihilé l’univers paysan, reste un tabou absolu, ici et là-bas, car autant l’Etat français n’aura lésiné sur aucun moyen pour le parachever, autant l’Etat algérien une fois proclamé ne fera rien pour y remédier, et toujours pas un seul geste pour réparer le drame en aidant chacun à retourner en ses foyers. » Pire, un demi siècle après, Zeghidour revient au djebel où il ne peut que constater le « gâchis». « Rien n’aura été épargné par l’incurie, le népotisme, l’inculture historique » écrit-il, « rien qui puisse indiquer tant soit peu l’existence d’un Etat », juste les stigmates d’un « pouvoir, qui n’est rien d’autre, au fond, qu’une intériorisation du dédain colonial, un legs historique catalysé par d’ancestrales haines claniques ». C’est dit ! Retour en arrière.
« D’une main la torture, de l’autre l’écriture »
La plume alerte et affûtée, la pensée subtile et mordante, le regard sombre, l’esprit indépendant, l’essayiste et journaliste remonte le temps pour retrouver l’enfant né à l’orée de l’année 1954, dans une famille modeste, au cœur d’un village kabyle haut perché et encore épargné - pour le meilleur et pour le pire - par la modernité, et où langue et traditions, tout autant païennes que musulmanes, nimbaient de sacralité - pour le meilleur et pour le pire - chaque instant de l’existence. 1954, la guerre d’Algérie éclate, ou se poursuit, après « le divorce sans appel » du 8 mai 1945. « Mes premiers pas ont coïncidé avec ses bruits de bottes » écrit Zeghidour qui souligne que « c’est la guerre d’indépendance qui nous a fait rencontrer les Français. » Mise en présence paradoxale : « d’une main la torture, de l’autre l’écriture (…) ; l’avers et le revers d’une même médaille, soit, en même temps et tout d’une pièce, le pire et le meilleur de la France ». Thème déjà présent chez un Jean Amrouche et que l’on retrouve dans bien des textes écrits par quelques métèques devenus écrivains français qui ont d’abord découvert une Marianne méconnaissable leur claquer la porte au nez. Il aura donc fallu 1954 pour que des Algériens pur sucre tombent sur des Français (plutôt l’inverse ici). Pourtant au XIXe siècle, l’armada tricolore ne s’est pas gênée pour « retourne[r] le bled comme un gant ». Quant aux colons, qui « affluent en masse (…) ; ces prolétaires soudain devenus propriétaires » ils ont été « insatiables » et… sourds aux mises en garde visionnaires du pourtant colonialiste Jules Ferry. Lorsque Zeghidour évoque son père, Belkacem, sa mère Mériem, lorsqu’il revient sur la mort de son frère et de sa sœur Houria ou sur la disparition d’Amar, son frère d’adoption, il le fait avec pudeur, sans taire l’amour pour les siens ni cacher des larmes qu’il ne peut, aujourd’hui encore, contenir. Trois enfants morts ! Voilà, plus que de longs discours, le résultat d’une colonisation injuste et indifférente qui a laissé des hommes et des femmes vivre sans le soin, loin de la civilisation promise, sans autres recours que des croyances et des traditions vaines, inefficaces et parfois mortelles. L’Algérie de papa ? « Deux peuples qui vivent au sein du même territoire, mais pas dans le même pays ». Et parmi les ressorts souterrains des ruptures et violences, il y a peut-être le poids de la sexualité : « les intimités entravées » car « qu’est-ce qu’un voisinage qui met à l’index l’amour, une coexistence, une mixité qui interdit le mariage mixte, un mélange qui refuse le brassage ? Voilà tout le drame de l’Algérie française, l’alpha et l’oméga de son impasse. » Où quand Slimane Zeghidour rejoint Alexis Jenni.
«Passer entre les gouttes »
La guerre donc. Et quelle guerre ! Un terrible conflit où « pour sauver sa tête et ne pas risquer de la perdre par la folie, le coup de pistolet ou la lame du couteau, il faudra avoir deux visages, un double langage, l’un pour l’Ordre [ou nidham entendre l’Armée de Libération Nationale], l’autre pour la Rougeaude [« notre Marianne du bled »] ; chacun est alors contraint de mener, yeux et oreilles grands ouverts, une vie double en une seule. » « Je m’aperçois, écrit l’auteur, là aussi, avec le recul, à quel niveau de duplicité il a fallu s’abaisser pour passer entre les gouttes ; jouer le jeu, double jeu, donner le change, louvoyer, mentir avec la hantise d’être confondu. Quel calvaire atroce, aliénant, ont dû subir mes parents. (…) J’ai vécu et revécu ce supplice, j’en ai hérité un fond d’anxiété, un sentiment quasi permanent de vulnérabilité, à savoir que le pire peut arriver à tout instant, partout. »
Une fois de plus, Slimane Zeghidour rappelle que sous couvert de lutte pour l’indépendance, d’engagements sincère et courageux, ce sont d’antiques guerres claniques, de vieilles rancœurs, d’inavouables jalousies qui furent exhumées, à l’instar de cette rivalité meurtrière du cru qui oppose les Beni-Médjaled aux Beni-Ouarzeddine et que l’oncle Larbi, à la fin du conflit, paiera de sa vie. « Qui l’a tué ? demande Zeghidour. Des Beni-Médjaled, bien sûr ! » Il n’y eut pas de plaintes, encore moins d’enquête. Rien ! « Le départ à l’anglaise des Français et la non-relève par des responsables du FLN ont ravivé les haines claniques, les rancunes intimes ; l’heure idéale pour apurer les vieux contentieux, laver dans le sang des outrages réels ou imaginaires. »
« Je revisite sans un iota d’aigreur ce passé commun qui attend d’être enfin partagé »
Zeghidour ne réécrit pas le passé, il revisite l’histoire pour mieux faire reculer l’horizon, esquisser de nouvelles perspectives. Il s’inspire de l’historien Michel Heller pour qui « rien ne change aussi vite que le passé ». Zeghidour aborde ces questions difficiles, et encore douloureuses, avec le souci de la vérité, désagréable ou pas. Pas de sentimentalisme, mais la phrase, tout en tenue et retenue, regorge d’émotions et de tendresse pour les siens et pour cette enfance kabyle à jamais disparue. Sans sentimentalisme et sans compromission, Zeghidour s’efforce de renforcer le lien indispensable qui doit rassembler les hommes et les femmes : « je revisite sans un iota d’aigreur ce passé commun qui attend d’être enfin partagé » et ce jusqu’à manifester de « l’indulgence » pour… un Saint-Arnaud ! affublé en son temps, par Victor Hugo soi-même, du triste titre de « chacal ». Ce ton est à la fois une méthode de rigueur et une pédagogie de la relation.
Zeghidour donne à réfléchir, à saisir en quoi certaines difficultés, enjeux du moment - pervertis par la « discourite » des egos médiatiques et l’embrouillamini télévisuel - peuvent trouver dans cette histoire franco-algérienne si ce n’est des réponses à tout le moins d’utiles éclairages. Exemple avec la sacro sainte intégration. Cette « doctrine de l’intégration » lancée comme en catastrophe par Soustelle, revisitée par Papon, « porte déjà en elle les sous-entendus et les non-dits qui « informent » toujours le discours officiels actuel sur l’islam et les musulmans ». Ainsi explique Zeghidour, l’intégration fut lancée comme un « moindre mal », un choix par défaut, un calcul d’intérêt plutôt qu’une adhésion aux valeurs républicaines, car « mieux vaut les avoir sous la main que sur le dos » - ces Algériens nés d’« une grossesse indésirable » ! Les limites, les non-dits et les mensonges que recouvre ces questions - exposés, avec force mais sans ressentiment - s’étendent au « caractère ambigu, quasiment inné, du régime républicain ». Cette République, ou plutôt ces républicains qui, sur le papier, ne reconnaissent que des hommes libres et égaux en droit, ont fait leur (petite) affaire du double statut : réservant le titre de citoyen à quelques happy few de la colonisation et le statut d’« éternel sujet » aux Indiens du cru, ces Algériens, Français entièrement à part, ci-devant « indigènes » ou « français de confession musulmane ». A propos de religion, même la loi de 1905, dont on se fait aujourd’hui les gorges chaudes et qui sert à certains d’argument d’autorité pour pointer du doigt, accuser, suspecter, l’Etat lui-même a refusé d’en étendre l’application au culte musulman malgré les appels des premiers intéressés à séparer le religieux du politique (on pourra sur ce point se rafraichir la mémoire en écoutant l’émission que Ghaled Bencheikh à consacré à Ali Mérad sur France culture, le 22 octobre 2017).
Tout n’est donc pas rose et tout n’est pas clair sous le ciel de la République tricolore. Zeghidour n’injurie personne en le disant et en le démontrant. Il s’agit, simplement et utilement, de faire œuvre de connaissance, de sensibiliser, de rester en alerte, en veille. Car, par bien des aspects, le conflit algérien se poursuit ici, en France, aujourd’hui. S’il ne faut pas généraliser cette rémanence, et encore moins en faire un fonds de commerce, il n’en reste pas moins qu’elle infeste encore certains esprits. Ainsi de cette « culture du soupçon policier à l’endroit de tout Algérien, un travers qui, un demi-siècle plus tard, persiste encore et toujours. » De même qu’« hier « sujet français », le citoyen « musulman » est devenu aujourd’hui, à son corps défendant, sujet… à caution ; tenu de s’expliquer, et de rassurer, quant au type de rapport qu’il entretient avec l’islam ». Sans en faire un absolu, une grille de lecture unique et univoque, il faut - avec les exigences que posent Zeghidour ! - interroger « les stigmates mentaux inconscients » laissés par le régime colonial chez « les héritiers – désormais tous citoyens – des uns et des autres, d’ici et de là-bas. »
Ce retour vers l’enfance pour « ce rejeton de ces fellahs en guenilles » devenu français, parisien, maniant la langue française avec un brio que pourraient lui envier nombre de littérateurs, primés ou non ; ce retour, pour cet homme qui a décidé de poser son barda loin de sa Kabylie natale mais dont les rêves et parfois les cauchemars restent visités par quelques lointaines figures et douleurs, ne serait-ce pas aussi une façon de retrouver une part de lui-même ? De raviver les couleurs et les nuances du manteau d’Arlequin d’une vie où « à aucun moment, tiens-je à souligner, je n’ai ressenti un quelconque décalage entre l’un et l’autre savoir, la leçon de l’instituteur et le fabliau de ma mère, ni accordé plus de crédit à celui-ci qu’à celui-là, ou vice-versa ». Nulle origine ou racine ici, juste le récit d’un citoyen du cru et du moment, d’un « Français, non pas tout court mais tout long, tout au long d’un bon siècle et demi d’Histoire et d’histoires ».
Les Arènes, 2017, 290 p., 20€
C’est un long et riche entretien que donnent ici Yves Lacoste, géographe, historien, célèbre figure de proue de la géopolitique française et fondateur en 1976 de la revue Hérodote et Pascal Lorot, président de l’institut Choiseul et directeur des revues Géoéconomie et Sécurité globale. Riche parce que les discussions portent aussi bien sur la vie d’Yves Lacoste depuis l’origine quercynoise de la famille, les amis, ses lectures jusqu’au Maroc natal et les nombreux pays visités, pays d’études ou de résidence, en passant par les domaines de recherche de l’universitaire et les controverses qui ont émaillé plus de cinquante ans de vie intellectuelle hexagonale, de la question coloniale au récent débat sur l’identité et la nation.
« Jamais il ne pactisa avec les conquérants, ni ne s’inclina devant ses valets auxquels il réserva tout son mépris. En revanche il ne méprisait pas le roumi. Il admirait ses réalisations et sa science. » Cette évocation du poète kabyle Si Mohend Ou m’Hend
« Timoré », « lâche », Feraoun ? A la différence d’autres, il n’a jamais aboyé. Il réfléchissait. Dans La Terre et le sang, il écrit cette phrase éclairante sur une pensée libre : « Tout jugement définitif sur la vie des gens est figé comme un axiome. Or la vie est à l’opposé de l’immobilité. Il faut donc, pour rester dans le vrai, présenter des cas particuliers, des faits précis. Mais le même cas change souvent d’aspect et les faits se succèdent sans jamais se ressembler. » La pensée de Mouloud Feraoun est complexe parce qu’en perpétuel mouvement. Un mouvement rythmé par le temps mais aussi par les lieux et les situations. Son attachement aux « cas particuliers », aux « faits précis » conduit Mouloud Feraoun à exposer des jugements ou des avis qui pourraient être en apparence contradictoires, mais qui, fidèles à la diversité du monde, ne sont que tentatives de traduire cette « branloire permanente » (Montaigne) qu’est la vie constamment traversée, travaillée par des phénomènes qui ont pour nom : mouvement, évolution, impermanence, transformation, devenir, création… Si Mouloud Feraoun dérange, c’est qu’il n’est pas possible de l’enfermer dans un système ou de lui coller une étiquette.
Mardi 8 octobre 1901, « le soleil sur les monts s’est couché », Ccix amaâzuz s’est éteint. Né vers 1830 au hameau Aït Ahmed rattaché à Taqqa, village près d’Aïn el Hammam, Muhend el Hocine voit le jour dans une société qui aurait été revêche à toute innovation depuis le XIVe siècle et qui, depuis la victoire française, connaît le doute et même un certain désarroi quant aux valeurs traditionnelles. D’où, cette constatation : « il est certainement plus facile de s’engager dans les voies d’une pensée libérée au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle que cinquante ans auparavant ».
Comme le montrent l’historien Benjamin Stora et le journaliste Edwy Plenel dans leur livre d’entretiens récemment paru(1), ce que l’on nomme depuis janvier 2011 « le printemps arabe » n’a pas éclos ex nihilo, les révoltes ou révolutions en cours en Afrique du Nord et au Proche Orient ne surgissent pas dans des sociétés sans histoire ou insuffisamment entrées dans l’Histoire pour parler comme un certain conseiller de la présidence. Pour s’en convaincre, il n’est pas inutile de (re)lire par exemple le livre de Farid Alilat et Shéhérazade Hadid. Tous deux sont journalistes. Le premier a été, jusqu’en juillet 2000, rédacteur en chef du quotidien algérien Le Matin, la seconde officiait, à la sortie du livre, comme envoyée spéciale sur Canal + et dans le magazine Elle.
Mohand Akli Haddadou est professeur de lexicologie berbère à l'université de Tizi-Ouzou. Son Guide de la culture berbère est marqué par sa formation : l'ouvrage fourmille d'informations, de données lexicales sur la langue berbère dans ses différentes acceptions : chaoui, chenoui, chleuh, kabyle, mozabite rifain, tamazight, touareg... Il est toujours périlleux de se lancer dans une aventure éditoriale de cette ambition. Ce guide entend fournir aux lecteurs davantage que des petits fascicules comme Les Berbères de G. Camps, mais beaucoup moins qu'une réelle encyclopédie, qui exige d'autres moyens et une théorie de spécialistes, à l'instar de l'Encyclopédie berbère, toujours en cours de parution (ces deux ouvrages sont édités par Édisud). Ainsi, Mohand Akli Haddadou brosse en quelque trois cents pages le tableau des origines et de l'histoire des Berbères, en fait de l'Afrique du Nord jusqu'à la colonisation française, mais aussi des croyances, de l'organisation de la société traditionnelle, des activités quotidiennes, de l'art, de la littérature et de la langue berbères. Se livrer au jeu des absences ou des oublis, qu'une telle initiative induit presque toujours, est inutile. En revanche, la valeur inégale des chapitres ne peut être passée sous silence. Si les pages consacrées aux origines des Berbères - inspirées des travaux et des synthèses de G. Camps - fournissent au lecteur, même néophyte, des indications précieuses, il n'est pas certain que ce dernier ait une vision claire de la partie historique qui, de la fondation de Carthage à la prise d'Alger, brasse plus de 2 600 ans d'histoire en vingt-deux pages. Le récit est événementiel et chronologique, et sans originalité. Il se dérobe à toute logique interprétative qui aurait donné du nerf au texte et matière à réfléchir. N'aurait-il pas été plus pertinent, par exemple, de poser la question du rapport entre les structures traditionnelles de la société berbère et l'incapacité historique à voir émerger des États centralisés et fédérateurs stables ? De faire la part des facteurs endogènes et exogènes qui ont historiquement concouru à l'échec des tentatives d'unification "nationale", à commencer par la première, celle de Massinissa ? De même, aborder comment cette terre berbère est devenue, idéologiquement du moins, le Maghreb arabe, n'aurait pas été déplacé dans le cadre d'un tel guide.
Voilà un livre qui ne paie pas de mine, au vu de la couverture et de la platitude du titre retenu. Il faut pourtant aller au-delà de cette impression. L’auteur, psychanalyste et anthropologue, offre ici un travail original quant à sa forme et stimulant intellectuellement. De quoi s’agit-il ? Du récit, brut et brutal, d’une vie. Celle de Zehra, Kabyle immigrée en France dont l’existence a été confinée dans un réduit par un mari alcoolique et violent. Nacira, sa fille, est sa seule raison de vivre. Zehra parle de son quotidien mais aussi de son enfance, de sa Kabylie, de sa langue, de sa culture et bien sûr de l’exil. Son récit est émaillé de proverbes, de dictons, d’extraits de chansons, quintessence de la sagesse kabyle confrontée à l’épreuve du déracinement et à la nécessité de donner un sens aux souffrances, à un monde qui nous échappe. Au sens des choses, à leur pourquoi et à leur comment, Zehra, comme sa mère avant elle, livre une “réponse franche, simple, indiscutable, ni exaltante ni décevante ; une réponse qui [a] l’étendue d’une de ces révélations qui te rappellent à l’humilité des vérités majeures, qui t’obligent à mesurer la vanité de ton intelligence encline aux explications alambiquées…”
Ce travail sur la Kabylie était attendu depuis des années. Alain Mahé, maître de conférence à l’EHESS, met au service d’une société si mythifiée - tant par les regards extérieurs que par sa perception intérieure - des outils d’analyse et des enseignements tirés des disciplines aussi diverses que la sociologie, l’anthropologie, la philosophie politique, l’histoire. Il y met aussi sa passion pour cette région, les hommes et les femmes qui en sont issus. Une passion qui, malgré la rigueur du propos, affleure et dont on mesure la valeur humaine et morale à la lecture des dédicataires choisis par l’auteur : Belaïd Aït Ali, Mouloud Feraoun, Slimane Azem et Tahar Djaout.