02.11.2009
Guide triste de Paris
Alfredo Bryce-Echenique
Guide triste de Paris
Ni "guide", ni vraiment tristes, sont les quatorze nouvelles de ce recueil où l'auteur d'Un monde pour Julius (chez le même éditeur) brosse, entre réalité et imaginaire, les souvenirs et les portraits d'exilés latino américains dans le Paris des années soixante. Plus que de tristesse, c'est peut-être de nostalgie dont il est fait état ici. Ce sentiment qui étreint les plus âgés à l'évocation d'un temps qui n'est plus et d'un espace devenu méconnaissable, où les plus jeunes poussent leurs aînés vers l'inconnu. Comme il est bien loin le temps des études au Quartier Latin ou à l'institut Goethe ! Car le monde de ce "guide triste" n'est pas celui de l'immigration ouvrière mais celui d'une jeunesse estudiantine, passablement insouciante, agrémentée, ici ou là, de quelques figures atypiques et souvent fort estimables comme ce Luis Antonio Vera, "exemplaire de Péruvien optimiste du début à la fin et de A à Z" ou Rosita San Roman, vieille dame respectable, officiant à l'ambassade du Pérou, amatrice de whisky et amoureuse de la ville Lumière, mais qui se laissera prendre par l'un des nombreux pièges tendus par cette "canaille" de Paris.
Tout au long de ces récits, l'amour est souvent contrarié, la drague prend les allures du machisme sud américain, la littérature, omniprésente, est parfois délaissée pour une autre et exclusive amante : la révolution ; la vie de bohême et sans le sous n'empêche nullement quelques fêtes bien arrosées financées par quelques entourloupettes faites à des paramilitaires argentins et si mai 68 passe, c'est pour y mentionner la "plus belle mort" de ce mois révolutionnaire…
Le Paris de Bryce-Echenique est encore celui des concierges ; déjà celui des chiens ("la France est sans nul doute le pays au monde qui a la plus forte densité de crottes de chien au millimètre carré de rue") ; toujours celui de voisins irascibles et hypocondriaques qui ignorent que "la vie peut être aussi rythmée et allègre, chantée et dansée…", et éternellement celui des chauffeurs "ronchons, c'est-à-dire parisien".
Nullement tristes sont ces jeunes exilés latinos. Ils portent en eux une insouciance juvénile et communiquent une joie de vivre rythmée par les danses et les chants du continent sud américain et tant pis si le vin est servi dans des flacons de Nescafé ! Et puis il a ce Paris dont beaucoup sont tombés amoureux au point de ne plus le quitter. Bryce-Echenique égrène alors les joies mais aussi les douleurs et les drames des uns et des autres comme ceux qui ont traversé la vie de Guillermo Ojeda, vieillard de cent douze ans qui, du fond de son lit, se remémore de vieilles histoires : "je suis péruvien et noir et en plus j'ai voulu être français et heureux sans renoncer à être péruvien et noir, car j'en suis fier, et je n'ai voulu qu'ajouter un "et en plus français et heureux" à tout ce que j'attendais de ma venue à Paris, dans le milieu du XXe siècle".
Alfredo Bryce-Echenique livre son "guide" dans une prose élégante et légère, maniant l'humour avec finesse et décochant quelques coups de griffes toujours avec retenue. Cette langue et cette exigence littéraire ne sont sans doute pas peu pour rendre ces récits, in fine, si peu attristants.
Traduit de l'espagnol (Pérou) par Jean Marie Saint-Lu, éd. Métailié, 2003,187 pages, 16 euros
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10.10.2009
La Fiancée d’Odessa
Edgardo Cozarinsky
La Fiancée d’Odessa
Edgardo Cozarinsky est né en Argentine en 1939, petit-fils d’immigrés juifs fuyant les pogroms russes de la fin du XIXè siècle, il a grandi à Buenos Aires avant de venir s’installer à Paris en 1974. Cinéaste, il est aussi, comme écrivain, l’auteur de deux essais sur Borges et Henry James. Après Vaudou urbain (Bourgois, 1989) et Le Violon de Rothschild (Actes-Sud, 1996) ce recueil de nouvelles est sa troisième œuvre de fiction. E. Cozarinsky appartient encore à une génération où la littérature constituait encore la première ouverture sur le monde. Voilà pourquoi peut-être ses personnages ne peuvent s’appréhender qu’à travers la fiction romanesque. Aucune autre clef ne pourrait ouvrir sur ces existences marquées par l’exil, l’appartenance à des diasporas nombreuses, russe, juive ou argentine, le mélange poussé parfois jusqu’à la contradiction, les identités mêlées, les mémoires obscures et les tragédies totalitaires du dernier siècle.
Ici, le passé n’est pas une proprette et rectiligne avenue qui exhale une illusoire pureté. Non, il emprunte des chemins sinueux, au sol couvert d’aspérités qui laisse certes les corps meurtris, mais fait les âmes belles. L’histoire y est horizontale, confuse et foisonnante, souterraine autant qu’incertaine mais toujours irréductible à ces théories globalisantes, sèches et verticales.
Dans Hôtel d’émigrants, l’auteur mêle recherche documentaire et fiction, passé et présent. Si l’enquête menée par le narrateur se déroule aujourd’hui, l’histoire, elle, se situe à Lisbonne, en 1940. Les candidats à l’émigration fuyaient alors la nuit nazie. En s’éloignant vers un autre continent, ils voyaient s’éteindre « les dernières lumières de l’Europe ». Ils emportaient avec eux un monde fait de vies entrecroisées, peuplé de personnages obscurs et de secrets annonciateurs d’existences équivoques. Le mur des certitudes héritées du passé se lézarde sous les coups de boutoir du présent.
Exilée avec son époux en Argentine, La Fiancée d’Odessa raconte aussi l’histoire d’une bifurcation fondatrice. Cette secrète bifurcation est l’œuvre de cette audacieuse fiancée qui a préféré fuir les rives ukrainiennes de la Mer noire pour la pampa argentine. Son geste deviendra secret de famille, passant de génération en génération, par les femmes et uniquement par elles. L’histoire de l’aïeule sera transmise « comme un savoir dangereux, interdit peut-être ». Pourtant, un siècle après, ce secret est révélé à l’arrière petit-fils, ultime descendant sans progéniture de ce couple d’émigrants russes. Faut-il dénoncer l’identité usurpée par l’aïeule ou raconter ? Où est la vérité ? Pour E.Cozarinsky, l’appartenance à une communauté de destin et la foi en cette appartenance priment sur tout autre pseudo légitimité érigée en barrière.
La plupart des personnages de ce recueil sont en transit. Chassés et persécutés par l’Histoire, ils sont constamment confrontés à l’impermanence de toutes choses, à la mort (« Vue sur un lac, à l’aube » ou « amours obscures »), à la liberté (« Jours de 1937 ») ou à la tromperie (« Budapest »).
Ainsi, les existences et les vérités seraient, comme la vie elle-même, relatives et incertaines et supporteraient bien une salutaire dose de scepticisme...
Nouvelles traduites de l’espagnol (Argentine) par Jean Marie Saint Lu, Actes-Sud, 2002, 161 pages, 19,90 euros
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10.09.2009
Les Roses d'Atacama
Luis Sepulveda
Les Roses d'Atacama
"J'étais ici et personne ne racontera mon histoire". Cette phrase a été gravée sur une pierre, à deux pas des fours crématoires du camp de concentration de Bergen Belsen en Allemagne. En visitant le camp, Luis Sepulveda est resté longtemps devant la terrible inscription. Il a alors vu des dizaines et des dizaines de mains passer et caresser le texte pour éviter que "la poussière de l'oubli" ne la recouvre définitivement. Ces mains appartenaient aux victimes de la barbarie nazie, mais aussi à celles des barbaries militaro-fascistes, nationalistes ou religieuses. "Raconter c'est résister", voilà pourquoi le romancier chilien en écrivant l'histoire de quelques-unes de ces victimes ne restitue pas seulement des mémoires que l'Histoire officielle et souvent oublieuse assassine une seconde fois, il anime et réanime la flamme de la résistance et cette "capacité d'aimer" qui semble être la marque de ces hommes et de ces femmes que la vie a dressé en une barricade inviolable face à la monstruosité de leurs soi-disant semblables.
En trente-cinq textes très cours, à l'écriture concise, toujours percutante et vive, Luis Sepulveda écrit la vie de ces anonymes, une vie "mutilée" par les dictatures sud américaines. Il raconte les résistances des syndicalistes équatoriens ou chiliens, des indiens du Panama, toujours soucieux d'honnêteté ou le combat des habitants du lac d'Epuyen contre les tronçonneuses, celui aussi des Lapons pour la survie de leur culture, de leur langue et de leurs traditions. Il évoque aussi le sort d'une femme qui aujourd'hui déambule dans les rues de Moscou en racontant son passé de combattante à Stalingrad, le courage "indispensable" des journalistes sous les dictatures à mille lieux de nos "démocraties d'opinion" et maintenant "d'émotion". Dans "la grande famille humaine" le survivant de l'holocauste et résistant juif (Avram Sützkever) côtoie Don Giuseppe, l'épicier d'origine italienne de Santiago ou Fredy Taberna insatiable spectateur des merveilles du monde, comme ces roses d'Atacama, et qui fera face à ses exécuteurs "en chantant, à pleins poumons, la Marseillaise socialiste".
Les personnages historiques (Klaus Störtebecker, "le pirate de l'Elbe" du XIVe siècle ou Vasco Nunez de Balboa, "le seul espagnol qui est laissé un bon souvenir" au Panama), les événements (à Pietrasanta, la mort de deux cavatori, les travailleurs anonymes des carrières de marbre ou la fermeture d'une vieille trattoria sur le marché d'Asti) et ces figures de résistant (elles sont nombreuses ici) donnent lieu à des récits riches d'enseignements, source de réflexions, matières à s'enthousiasmer, à aimer ou à détester, à rire ou à pleurer. Et surtout à se révolter. À se révolter aussi contre le cynisme mercantile de nos sociétés. Un cynisme et une cupidité (cette "aiguille de glace dans la pupille") qui conduisent, en Amazonie, en Patagonie ou en Laponie, à la destruction de la terre, de la flore, de la faune quand ce n'est pas des hommes.
Nulle tristesse ici malgré le poids des horreurs et des injustices. Car comme le disait Hemingway à qui l'auteur consacre un texte, "la tristesse se résout dans un bar, jamais dans la littérature". Et ce recueil, placé entre le reportage journalistique et un plaidoyer en faveur "des hommes les plus marginaux de la terre" - plaidoyer qui parfois prend les accents d'une mise en garde - n'abandonne jamais les rivages de la littérature.
Traduit de l'espagnol (Chili) par François Gaudry, édition Métailié, 2003, 160 pages, 7 euros
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