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16/09/2013

Antoine et Isabelle

Vincent Borel

Antoine et Isabelle

 

567807_sans-titre.jpgUne discussion ouvre le livre. Le narrateur – et auteur - se coltine un imbécile, professionnel des médias, qui, expérimentant sans doute ses capacités à « faire le buzz » (ou ramdan en bon français), prétend que les camps de concentration n’ont jamais existé... Après le diner, Michel Ferlié, l’hôte et patron de ses commensaux, resté silencieux durant la passe d’armes, confie au narrateur quelques secrets sur l’origine de sa fortune, héritage d’une dynastie d’industriels lyonnais, Les Gillet. La famille de Michel était dans la chimie. Les gaz rapportèrent gros à ses aînés ; l’ypérite des champs de bataille de la Première guerre mondiale et le Zyklon B des camps d’extermination de la Seconde.

Vincent Borel écrit alors et croise l’histoire des deux familles, celle du narrateur-auteur et celle de Michel. Le récit court de 1917 à 1949. Antonio et Isabel sont les grands parents du narrateur. Quant aux Gillet, ils comptent trois frères, Edmond et son épouse Léonie,  l’héritière des filatures Motte de Roubaix, Paul et Charles.

Avec Antonio et Isabel défilent l’exode rural, depuis Garrucha en Andalousie pour elle, et Miravet en Catalogne pour lui, l’arrivée à Barcelone, la misère, l’exploitation et le mépris du patronat barcelonais, l’éveil politique et l’engagement d’Antonio en faveur de la République. Aux succès électoraux répondra le pronunciamiento franquiste. Avec un luxe de détails, qui collent au plus près du quotidien de ses personnages, Vincent Borel raconte l’histoire de l’Espagne et de la « guerre incivile » dans la Barcelone des années 20 et 30. Aux atrocités de la guerre succédera l’exil vers une France où, en 1936-1937, par « lâcheté », « le front populaire français [avait achevé] de poignarder son frère espagnol » écrit Vincent Borel. Après la dure expérience des camps de concentration, ici celui de Septfonds ou celui du Pont la Dame dans les Hautes-Alpes, Antonio s’engage dans la Légion étrangère pour poursuivre le combat contre le fascisme, cette fois contre l’envahisseur allemand. Prisonnier, il est expédié à Mauthausen. C’est-là que furent déportés 7297 républicains espagnols. 4761 n’en sont pas revenus. Ici, l’écrivain laisse la place au témoignage d’Antonio. Son grand-père.

L’homme incarne cette incroyable force et volonté de ces Républicains espagnols qui jamais ne baissèrent les bras et ne courbèrent l’échine. « Les républicains ? Des durs à cuire, têtus, solidaires et sans la faille d’un soupçon dans leur haine du fascisme. » Le fascisme ayant plusieurs visages, Antonio, devenu Antoine à sa naturalisation, continuera, jusque sur son lit de mort, à le combattre et à en dénoncer les résurgences.

En parallèle, Vincent Borel raconte la saga des Gillet, famille d’industriels lyonnais donc, placée en cinquième position sur la liste des 200 familles possédant la France établie par L’Humanité. Avec les richissimes Gillet, se dressent les ors glorieux d’un empire industriel qui cachent des secrets honteux d’où s’exhalent des remugles funestes d’ypérite et de Zyklon B. Famille de républicains espagnols d’un côté, famille d’industriels français de l’autre servent à rappeler les luttes et les conflits d’intérêts, pour le dire par euphémisme, entre le monde ouvrier d’une part, le patronat, les cercles de la finance et leurs affidés politiques de l’autre. Histoire de deux mondes, de deux conceptions du monde et de leur confrontation. Les combats pour la liberté et la justice pour les uns, le monde comme une marchandise pour les autres. A l’exigence de solidarité des premiers répondent l’arbitraire et la condescendance de la charité des seconds. Vincent Borel maîtrise son affaire. Il est capable de recréer un monde, de redonner vie à une période, de placer son lecteur au centre de milieux sociaux différents, de sortir le grand angle pour plonger dans le quotidien de ses personnages et des cercles décrits. La documentation est prodigieuse, encyclopédique, et la curiosité gourmande le tout est mitonné aux petits oignons par une langue virtuose, riche, et dont le souffle faiblit rarement.

Avec la même précision et méticulosité qu’il brosse le tableau des conditions et des revendications des ouvriers catalans, il décrit, par le menu la naissance d’un empire industriel et sa puissance. Il lève le voile sur les dessous obscurs de cet empire industriel de soyeux et de chimistes lyonnais. Tout y passe : les inventions (la viscose, le nylon, les engrais,  mais aussi l’ypérite) et le travail des créateurs ; les stratégies de développement, les alliances, en France avec les Perret, les Carnot et autres Poulenc, en Allemagne avec Ruepell, IG Farben, Dupont de Nemours aux USA ; les accointances entre les milieux de la finances et de l’industrie et celui de la politique. Il montre aussi comment les Gillet vendirent du gaz aux nazis.

C’est un pan entier de l’histoire du XXe siècle que décrit Vincent Borel : celui de la constitution des premiers empires industriels, préfiguration d’une mondialisation naissante et d’une société de consommation, la rentabilité a tout crin et le taylorisme au service de l’argent roi, celui aussi des revendications (et des divisions) ouvrières, des sacrifices consenties pour une société plus juste et plus solidaire.

Il faut lire Antoine et Isabelle, pas seulement pour sa valeur intrinsèque, l’histoire et la littérature. Il faut le lire aussi pour ses nombreuses résonnances avec l’actualité : qu’il s’agisse des débats sur les impasses de la croissance et sur le choix de la société à construire, de la (re)montée des fascismes en Europe, des pratiques et de la corruption des classes dirigeantes, de l’immigration et de son inscription dans la construction nationale ou des identités déracinées. L’immigration traverse le roman. De l’exode rural des aïeux vers Barcelone, en passant par la Retirada, jusqu’à l’utilisation des immigrés et autres « indigènes » de l’empire colonial comme force de travail et de division par le patronat français ou comme chaire à canon pour la défense de l’Empire. Ainsi les frères Gillet, comme nombre de leurs illustres collègues, n’hésitèrent pas à employer une main d’œuvre étrangère en caressant le doux espoir de diviser leurs ouailles laborieuses et par trop remuantes : « Aucun des frères Gillet n’a vu monter ce danger-là. Ils s’imaginaient que tant d’êtres et de cultures écarteraient la tentation rouge propre à l’ouvrier français depuis les péans de Jean Jaurès. Et voilà que ces milliers d’Arméniens, d’Italiens, d’Ukrainiens qu’on supposait inatteignables sont à présent manipulés par les agents de Moscou. »

Force de travail mais aussi chaire à canon : tandis que « los Moros » de Franco soulagent leurs humiliations sur le dos des Républicains, en 1940, les tirailleurs sénégalais se sacrifient en France face aux blindés SS… « Nos nègres se sont bien battus, songe Léonie, et surtout dans les temps opportuns. Que le Ciel en soit remercié, cela nous donne un peu de marge. Nous ferons dire une messe à la bravoure de nos colonies. »

Mais voilà, aucun pays, aucune identité, aucune classe sociale n’est d’une pièce ou immuable. Ainsi, « au village d’Aspres, les républicains [espagnols] suscitent une curiosité bon enfant, voire de l’empathie. Cette France-là a voté pour le Front Populaire, elle s’est émue du sort fait à la république durant les mille jours de sa guerre incivile. Cette France-là est loin de Paris, des intrigues de la Chambre et du Quai d’Orsay, des atermoiements de Daladier, des trahisons de l’industrie, des manigances des états-majors. »  C’est sans doute à cette France-là qu'appartient Vincent Borel. Une France qu’il contribue à renforcer, lui, le petit-fils d’Antonio et d’Isabel devenus Antoine et Isabelle à leur naturalisation. Il y a quelques années, le rejeton français a obtenu la nationalité espagnole. Filiation et affiliation cheminent au gré des événements historiques et des existences. C’est aussi de cela dont parle ce roman consacré à une longue page de l’histoire du siècle passé. Une page qui fait l’histoire présente.

Né en 1962 à Gap, Vincent Borel a notamment publié chez Sabine Wespieser,  Baptiste (2002), Mille regrets (2004), Pyromane (2006) et Richard W (2013)

 

 

2010, éditions Sabine Wespieser, 489 pages, 24€

15/07/2009

Mille regrets

Vincent Borel

Mille regrets

 

CHARLES QUINT.jpgLe XVIe siècle n’en finit pas d’inspirer nos contemporains et nombreux sont les auteurs qui y cherchent quelques lumières pour comprendre les bifurcations des sociétés et des hommes ou simplement éclairer les routes que nous empruntons aujourd’hui et dont nous ignorons vers quel nouveau continent elles mènent l’humanité toujours en marche. Vincent Borel ne revisite nullement Montaigne et le message de la Renaissance, il ne cherche pas dans le sillage de Christophe Colomb ou dans le combat de Las Casas à interroger l’Autre et à dessiner les contours d’un moderne métissage. Dans ce quatrième roman, ce gapençais embarque son lecteur sur La Viole de Neptune une galère de Charles-Quint. La Méditerranée  est alors agitée par l’opposition entre le déclinant empereur du Saint Empire et Soliman le Magnifique. Au cœur de cette rivalité, moins religieuse que géopolitique, il y a Gombert, le chantre châtré, Garatafas, le beau et solide Turc et le malheureux Sodimo, passionné d’orfèvrerie et de sculpture, expert en miniature jalousé de Benvenuto Cellini. Les trois hommes sont ballottés dans les soubresauts du siècle, jouet de la providence, instrument d’une intrigue d’espionnage et incarnation symbolique de l’absurdité mortifère des intégrismes et autres « théories de l’hygiène raciale ». Eh oui le XVIe siècle et ses guerres de religions peut aussi enseigner la tolérance et la fraternité si ce n’est entre les Hommes, du moins entre les gens du Livre et aider à admettre que Turcs et Chrétiens ne sont pas « nés pour une éternelle détestation ». Et si pour cette magistrale démonstration, les homoncules n’y suffisaient pas, Vincent Borel, convoque la Sainte Trinité ou « l’Unique à trois faces » – entendre Yahvé, Dieu et Allah – et accessoirement quelques divinités grecques, pour railler l’ONU c’est-à-dire « l’Organisation des nés uniques », chrétiens, musulmans ou juifs.

Il est impossible de raconter cette histoire riche en personnages, en événements, en rebondissement et en références historiques où le lecteur passe de la cour impériale aux galères, d’Alger, la cité corsaire qui compte alors cent mosquées mais « n’en possède pas moins deux synagogues et deux chapelles catholiques » à Rome mise à sac, de Wittenberg où Luther, « troquant le vin pour la bière » écrit « plus d’épîtres que saint Paul n’en rota » à Marseille et Toulon où la flotte de Barberousse n’en finit pas de mouiller attendant que le roi de France en termine avec l’élaboration de sa géniale tactique.

Vincent Borel offre un récit savoureux et passionnant. Le lecteur apprend mille et une choses sur les activités des hommes et sur la langue en usage en ces temps lointains. Le texte est chatoyant et musical, sensuel et gourmand, la phrase chaloupe, l’adjectif bat la mesure, et l’apophtegme, souvent irrévérencieux, joue la syncope dans un rythme tenu sans faiblesse. Tandis que sur La Viole de Neptune, Gombert monte une chorale de galériens où un « infidèle » chante des psaumes chrétiens, la neige des monts de l’Atlas est ramenée en contrebande dans des tonneaux qui baignent à cinq brasses de profondeur, là où l’eau reste froide, pour satisfaire la gourmandise de la cour d’Espagne et tout particulièrement de la gent féminine entichée des sorbets à l’orange.

180px-Chaireddin_Barbarossa.jpgÀ Alger, les trois infortunés compères sont achetés par le bey Hassan. Il est le dernier membre de ce quatuor d’humanité. Il traîne aussi une sombre histoire : capturé en Sardaigne, il s’appelait alors Daniel, il a été témoin de l’assassinat de sa famille par les hommes des frères Barberousse.  Aroudj veut le tuer mais Kheir ed-Din réussit à sauver et à adopter l’enfant en échange… de sa castration. À Alger, l’islam populaire, accort et léger, sait braver les interdits et « le vin du chrétien [éclairer] la pensée du mahométan ». Autour de Hassan, les séances théologiques entre docteurs de la foi musulmane et rabbins démontrent  à Gombert que « d’une religion – et d’un livre – à l’autre, il y a peu de différences. Les trois sont dans chacune, et ces dissemblances sur lesquelles se crispent les esprits malintentionnés aident plus les puissants qu’elles ne consolent les pauvres ». Hassan aidera ses amis à fuir. Il les dotera d’un secret militaire sensé assurer leur fortune en pays chrétien. « Mille regrets », la chanson de Gombert et un tatouage exécuté par Sodimo sur la peau de Garatafas en sera la clef. Les trois amis parviennent à fausser compagnie aux hommes de Barberousse, laissant l’antique Icosium aux prises avec l’islam rigoriste des janissaires et avec les « entourloupes barbues » fomentées contre les Juifs et contre Hassan Agha. Mais, sur les routes du vieux continent nos trois fugitifs voient aussi « l’incendie religieux croître et les inquisiteurs pulluler ». 

 

Ed. Sabine Wespieser 2004, 400 pages, 22 euros.