27.10.2009

Les Enfants qui rêvaient de traverser la mer

Duyên Anh
Les Enfants qui rêvaient de traverser la mer



642b3399c7011f3cd0f8f63339171942-500x500.gifCa Dao, le personnage central de ce roman, est un écrivain. Après cinq années passées en centre de rééducation, devenu coolie, il doit pédaler pour subsister. Sa femme est partie avec les deux enfants aux Etats-Unis. L’homme s’enferme alors dans une indifférence et s’efforce d’adopter une attitude où le ressentiment n’a pas de place. Sa route croise celle des enfants amérinsiens, ces « produits des amourettes » des soldats américains, abandonnés derrière eux une fois leur affaire finie ! Les gamins rêvent de traverser la mer pour rejoindre une patrie idéalisée. Mais les Etats-Unis, malgré toutes leurs déclarations « droit-de-l’hommistes », ne veulent pas de ces « bâtards ». Ces malheureux sont exhibés et relégués dans les décharges du Vietnam communiste, ils sont indésirables sur le sol américain.
« La littérature doit se montrer humaniste. Sinon à force de dénigrer l’homme, on finit par nous en dégoûter. Un écrivain qui chérit l’enfance ou se consacre à son éducation ne peut mettre son art au service de la haine » dit Ca Dao et le roman, sans illusion, n’est pas « au service de la haine ».
Ca Dao va accueillir chez lui des enfants métis et ensemble ils constitueront un « creuset de l’amour, de l’amitié, de la tendresse, tout ce que la révolution d’Août n’a pas su promouvoir ». « Dommage pour le Vietnam » ajoute l’écrivain déchu.
Grâce à ces enfants, Ca Dao, indifférent aux « prétentions américaines » et aux « boursouflures de l’oncle Hö », se prépare « à la véritable révolution personnelle » ; savoir attendre en évacuant toute haine et toute violence. 

Un mot sur l'auteur au destin particulièrement tragique : journaliste et romancier, Duyên Anh a été, en 1976, expédié sans jugement en prison et en camp. Après cinq ans de détention, il est libéré grâce à une mobilisation internationale. Boat people en 1983, il meurt en 1997 à l’âge de 62 ans, des suites d’un cancer du foie.

Traduit du vietnamien par Pierre Trân Van Nghiêm et Ghislain Ripault, Edition du Seuil, 1999

Du même auteur :
La colline de Fanta, trad. du vietnamien par Pierre Tran Van Nghiêm et Ghislain Ripault, édition Fayard, 1995
Les enfants de Thai Binh (1), Nostalgies provinciales, trad. du vietnamien par Pierre Tran Van Nghiêm et Ghislain Ripault, Fayard 1993
Les enfants de Thai Binh (2), Dans la tourmente ; trad. du vietnamien par Pierre Tran Van Nghiêm et Ghislain Ripault, Fayard 1994

18.08.2009

Terre des oublis

Duong Thu Huong

Terre des oublis

 

Thu_Huong_Duong5.jpgDans Terre des oublis, Duong Thu Huong livre un tableau saisissant de la société vietnamienne. Miên remariée à un riche et prospère propriétaire terrien voit revenir, après quatorze ans d’absence, son premier époux, celui avec qui elle n’a partagé que quarante jours avant qu’il ne parte au front. « Miên comprend qu’elle est piégée. Elle ne sait plus comment elle va vivre depuis que l’âme errante est descendue de l’autel honorant le héros de la patrie pour s’asseoir devant elle et boire goulûment le thé en la fixant de son regard passionné ». Miên devra choisir entre un bonheur honteux et le sacrifice auprès d’un héros national qu’elle n’aime pas

D’abord respectueuse des codes que lui imposent la société, les traditions et l’idéologie nationaliste et communiste, Miên ne sera pourtant pas l’objet passif du destin. Elle s’émancipera de la peur, se révoltera.

Subversive, militante persécutée par le pouvoir vietnamien, Duong Thu Huong, qui a elle-même subi un mariage avec un homme qu’elle n’aimait pas, dénonce ces campagnes qui exigeaient des jeunes filles de « payer leur dette envers la patrie » en épousant les mutilés de la guerre contre les Français. Elle condamne aussi bien l’idéologie traditionnelle et la dictature du village - cette « volonté silencieuse des masses » qui impose à la femme sacrifices et sens du devoir - que  l’arbitraire de la société communiste dirigée par des « gens vulgaires et lâches ». Dans cette société où règne la dictature de la Peur, les rumeurs et le qu’en dira t-on, « la foule n’a pas de conscience morale, elle se soumet toujours au plus fort ». Duong Thu Huong montre aussi qu’à l’extérieur des campagnes, la ville, tentaculaire, boursouflée de bidonvilles où ruissellent sur les murs la misère et les magouilles, est aussi vénale et fait les êtres avides et insensibles,

Terre des oublis évoque « les voies détournées » de la vie sur lesquelles se retrouvent et brinquebalent les hommes et les femmes. Au cœur de ce beau et dense roman, riche de multiples références culturelles, culinaires, littéraires, aux senteurs et aux couleurs exotiques, il y a l’amour et la quête du bonheur ce  « jeu de hasard dont l’issue dépend entièrement du Destin ».

 

Traduit du vietnamien par Phan Huy Duong, éditions Sabine Wespieser, 2006, 794 pages, 29€