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23/12/2013

En direction du vent

 

Fawaz Hussain

En direction du vent


969380_333936250042517_997351688_n.jpgAprès 25 ans d’exil en France, un kurde devenu français par la grâce de l’hospitalité gauloise et de l’universalisme républicain, apprend la mort de son père au pays, la lointaine Syrie de son enfance. Il ne peut se rendre aux funérailles. Commence alors une période d’agitations, d’hallucinations, de fragilité extrême pour ce professeur au chômage, pauvre et solitaire, travaillé par la culpabilité, le doute et le sentiment de l’échec. Des maux de tête l’assaillent inopinément, l’anxiété devient maladive et le moindre rendez-vous administratif provoque chez le malheureux des suées froides et abondantes.

L’immigration n’est pas une sinécure même dans la plus belle ville du monde. Seule la petite fenêtre du modeste appartement englué dans un dégât des eaux donne sur le ciel miséricordieux. L’ouverture permet au rêveur de compter les nuages.

En plusieurs petits chapitres qui sont autant d’histoires, l’auteur raconte la vie d’un immigré dans les quartiers de l’Est parisien, son quotidien fait de débrouilles, ses rendez-vous à l’ANPE ou dans un centre de soins, les contrôles d’identité dans le métro, les réfugiés de Sangatte, le désir des femmes et la soif de leur corps fut-il celui d’une policière suspicieuse.

De belles et grosses grenades achetées dans les couloirs de la station de métro « République » le ramènent à son père mais aussi … au 11-Septembre. Une mauvaise blague d’un ami lui causera une frousse carabinée et la perte de sa provision mensuelle de riz chinois. L’injustice faite aux Kurdes, des « jouets » entre les mains des puissances, rappelle la diversité culturelle d’aires géographiques réduites aujourd’hui au fantasme de l’UN (unicité arabe ou turque), quant à l’islam paternel, plus tribal qu’orthodoxe, il évoque davantage la douceur des principes que la rigueur des formes vides.

Le narrateur (il s’agit sans doute d’un récit largement autobiographique) s’en retournera chez les siens, en Syrie, embrasser la pierre tombale de son père. Mais celui qui revient n’est plus celui qui est parti… Comme l’écrivait  Vladimir Jankélévitch : « le retour au lieu familier ou au pays natal est toujours possible, mais non le revenir du devenir ». Il repartira fort d’une nouvelle bénédiction qui le portera « en direction du vent ».

Les thématiques de l’exil, de l’échec, de la culpabilité, de la dépossession de soi, des bifurcations de l’existence qui rendent impossible tout retour en arrière, etc., ne sont pas nouvelles. Mais ici, elles sont abordées sur un mode original, plaisant et léger. Le récit de Fawaz Hussain brille par le ton, distant, et le choix de l’humour : quelques pages sont à se tordre et les plus perspicaces pourront s’amuser à extrapoler à partir de certains épisodes, celui notamment de la visite au centre de santé.La construction mêle perceptions extérieures et troubles intérieurs, réalisme et imaginaire dont Salah Stétié dit dans une très belle préface qu’il est « de plus en plus et de mieux en mieux (…) l'autre mode du vécu ».

 

Non-Lieu, 2010, 113 pages, 13 €

 

 

 

19/02/2010

Les Sables de Mésopotamie

Fawaz Hussain
Les Sables de Mésopotamie


Fawaz Hussein N&B.jpg« Que Dieu tout puissant soit avec toi, mon fils. Va ! Ne t'en fais pas pour moi. Ma mort sera un soulagement pour ta mère et une libération pour moi. Va ton chemin ! Il est terrible qu'il y ait de l'air partout et que mes poumons en soient privés. » Ce sont là les paroles qu'adresse le père du narrateur à son fils sur le point de quitter sa famille et son village pour des études littéraires à Bordeaux. Double symbole ici : l'asthme paternel et l'encouragement à partir. Il faut dire que nous sommes aux confins de la Syrie, à la frontière avec la Turquie, et que Fawaz Hussein est kurde. À en croire certaines sources médicales, l'asthme traduirait un conflit de territoire. Rien d'étonnant dès lors que cette maladie frappe le vieil homme, témoin d'un autre temps où la région ne connaissait pas de frontières et où les hommes étaient libres de circuler sur de vastes étendues ouvertes aux échanges, au commerce et aux courses sans fin sur des chevaux fougueux et puissants. Le vent de la liberté pouvait adoucir alors les rigueurs de la misère. Aujourd'hui, legs du protectorat français et violence du nationalisme arabe obligent, seule reste la misère. Alors, le narrateur, comme tant d'autres, doit quitter les siens, Amoudé, son village, qui semble avoir perdu son âme, sa joie de vivre et ses communautés bigarrées,  fuir aussi l'arrogance des nouvelles populations venues du désert, la terreur des représentants de l'administration, les barbelés dressés tout le long de la ligne de séparation d'avec la Turquie voisine, le béton et les paraboles, symboles d'une modernité envahissante et destructrice.
Les Sables de Mésopotamie est un récit d'enfance. Le regard qu'un jeune garçon porte sur les adultes et sur un monde en plein bouleversement. Nous sommes dans la région kurde de la Syrie dans les années soixante. Le gamin évolue dans une famille divisée, un père affectueux mais effacé, presque contraint à l'absence, une mère acariâtre et méchante, une belle mère et des demi-frères plus chaleureux, une grand-mère, gardienne des traditions culturelles, Zbéda la tante aussi bonne et douce que ses pâtisseries gorgées de miel... Avec le récit de la geste familiale, Fawaz Hussain recrée la vie du village, évoque quelques pratiques et croyances kurdes, dit la nostalgie d'un autre temps : celui où les langues, les religions et les communautés semblaient faire bon ménage. Celui où les Kurdes vivaient en paix. Si l'irruption du protectorat français au lendemain du démantèlement de l'Empire ottoman marque les premiers coups de boutoirs d'une modernité liberticide pour les Kurdes de Syrie, l'arrivée de l'idéologie panarabiste, du nationalisme arabe et le règne du parti unique signe définitivement la fin d'un monde. Le récit court sur une vingtaine d'années, depuis l'entrée du gamin en classe coranique et la découverte de la langue arabe - enseignement fort heureusement dispensé par un cheikh qui s'exprimait en kurde - jusqu'au sortir de l'université d'Alep. Tandis que les coups d'État succèdent aux coups d'État, tandis que de nouveaux dirigeants renversent les anciens, tandis qu'une nouvelle doxa nationaliste ou socialiste remplace la précédente, pour les Kurdes rien ne change ! La même politique d'exclusion, de vexations, de soumission ! Une politique violente visant à terroriser une population différente et indésirable. Ce n'est pas seulement le kurde que l'on assassine ici. Comme le montre en de nombreuses pages Fawaz Hussain, c'est au nom d'une prétendue unité et pureté arabe que l'on assassine la diversité et la riche histoire d'une terre où cohabitaient kurdes, arabes, arméniens, chrétiens, musulmans...
Dans ce champ de bataille où les langues et les hommes tombent, où la possibilité même d'un autre vivre ensemble s'efface jusque dans les consciences, où les imaginaires se rétrécissent et s'assèchent, l'enfant voit, lui, son horizon individuel s'élargir : par l'école d'abord, la langue française, les livres, puis, plus tard, l'université, la BD, le cinéma, l'amour aussi avec une belle et fugace romaine. Le legs culturel, comme le statut de minoritaire, peut aussi éveiller à une conscience de la différence. Une conscience non pas repliée sur soi mais disponible aux autres et à la diversité du monde.
Fawaz Hussain livre ici ses souvenirs sur un ton enjoué. Aucune dramaturgie dans le récit d'événements parfois douloureux. Les mots, comme l'enfance, se veulent curieux et gourmands, de cette gourmandise pour la vie qui, à l'instar des pâtisseries et autres plats kurdes fait briller les yeux de l'enfant et saliver le lecteur. Au cœur de la barbarie dont les adultes ont partout le secret, Fawaz Hussain parvient à préserver un îlot de candeur et de douceur : le temps de l'enfance. Le temps de toutes les promesses et de tous les espoirs. Il faut souhaiter que parmi les possibles à venir, les enfants, les communautés et tous les peuples de la région, ne s'enlisent pas définitivement « dans les sables mouvants et émouvants de Mésopotamie ».

Edition du Rocher, 2007, 303 pages, 17,50 €