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21/08/2009

Cayenne, mon tombeau

Mouloud Akkouche
Cayenne, mon tombeau


sirene_rousse.jpgEst-il possible de construire une vie sur le mensonge, le non-dit et l’oubli ?  Les origines, l’histoire familiale ne finissent-elles pas, un jour ou l’autre, d’une façon ou d’une autre, par rattraper celui qui, par une pirouette faite à la mémoire, s’imaginait débarrassé de la glèbe qui entravait son envol. Les ruptures dans les trajectoires de l’existence existent, souvent elles ne se font pas sans devoir en supporter le poids, un poids parfois écrasant. Le poids du doute. Le poids de la culpabilité.
Richard Lemaire a vécu vingt ans dans le bonheur. Grâce à son boulot de scénariste, grâce à sa femme et ses deux enfants, grâce surtout aux silences et aux mensonges sur sa véritable identité, il croyait s’être réfugié, claquemuré au cœur d’une tour où rien, et surtout pas son passé, ne viendrait le déloger. Jusqu’au jour où une annonce lue dans Libé, lui fait comprendre que son père est malade et que sa famille le recherche.
Vingt ans ! il lui avait fallu toutes ces années pour feindre d’oublier qu’il ne s’appelait pas Richard Lemaire mais Rachid Benoucif : « Ma trouille de la misère m’avait poussé à tout renier, ma famille, mon nom, à tirer un trait sur les années Rachid ».
Il avait alors dix-huit ans et un destin peut-être tout tracé : « très vite, je sentis que USINE, PRISON, CAME ne seraient plus les canassons de mon tiercé gagnant. Même dans l’ordre. Un mur venait de tomber. J’étais un mec qui s’en était sorti... en rentrant dans une autre famille. Dans la foulée je changeais de nom et de prénom lors de ma naturalisation. Un autre mec ; tout neuf ».
Pour certains, s’en sortir passe par le reniement de soi et la négation des siens. Mais voilà ! Richard se retrouve au chevet de celui qui est à l’origine de ses jours. Tandis que ses certitudes s’effondrent, il voit ses repères minés par la honte. Son destin se dérobe d’autant plus que le mourant : « voulait que je l’accompagne, seul, dans son village natal. Un endroit que je n’avais vu que deux mois, à l’âge de neuf ans. Mes racines ? Non. Elles n’étaient pas de l’autre côté de la Méditerranée, ni de ce côté non plus, d’ailleurs. Où se trouvaient-elles ? Sans doute dans le regard voilé de mon père mourant... ». L’évocation du père pas le fils (d’échanges, il n’en est pas vraiment question) fait partie des passages les plus émouvants du livre. Le travail de Y.Benguigui sur l’immigration algérienne à commencer de lever un voile sur la mémoire des femmes en exil. Une autre attend d’être écrite, celle des relations entre les pères et leurs enfants et notamment leurs fils. Rachid retrouve donc son père Mohammed. À l’heure où « la mort allait rafler tout la mise », il mesure ce que la pudeur a pris à l’affection, le silence à la transmission.
Mais ce que la mort ne peut prendre à aucune filiation, c’est ce voyage à rebours qui conduit le fils sur les traces du père, cette force souterraine qui le pousse à rassembler les morceaux de l’histoire paternelle. Comme toute quête existentielle, elle ne sera pas sans dangers, ni dommages. Richard-Rachid découvrira entre autres qu’il est le fils d’un bagnard, envoyé pour quinze ans à Cayenne pour un double meurtre. Que cet homme, après avoir connu l’enfer du bagne et avant d’être cet immigré en France, père de cinq autres filles, avait eu une autre vie. À Cayenne d’abord, dans l’Algérie coloniale ensuite.
« Il y a à peine quelques semaines, j’étais un mec avec une femme, des gosses, un appart dans le 6e arrondissement de Paris et... voilà que je me réveille un jour  et que je suis le fils d’un bagnard... d’un assassin. N’en jetez plus, la cour est pleine ! » . De cette autre honte, le silence du père l’avait protégé. L’homme n’est pas au bout de ses surprises.
L’étonnant dans ce premier roman de Mouloud Akkouche, par ailleurs auteur de polars et de livres pour enfants, est peut-être sa chute. À la question du départ, celle de savoir s’il est possible de construire une vie dans le mensonge, le livre semble répondre pas l’affirmative. Cette expérience qui tout au long du récit apparaît comme essentielle dans la vie de Richard est, finalement et peut-être paradoxalement, présentée comme une parenthèse, un simple interlude, « l’interlude Rachid »...

Edition Flammarion, 2002, 340 pages, 18 euros