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22/09/2015

L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus

Michel Onfray

L’Ordre libertaire. La vie philosophique d’Albert Camus

CAMUS ONFRAY.jpg

 

C’est un Camus irréprochable, irremplaçable et… indispensable qu’offre Michel Onfray qui partage avec l’enfant de Belcourt au moins trois points communs : la fidélité aux origines sociales, en l’occurrence aux « petites gens », aux « pauvres », aux « sans-grades » ;  la répulsion que peut inspirer l’establishment intellectuel, germanopratin et/ou universitaire et accessoirement les journalistes ; un libertarisme sans maîtres ni disciples mais qui s’abreuve à plusieurs sources : Nietzsche, Proudhon, La Boétie, La Commune, les anarchistes espagnols et même la tajmaat kabyle (page 413)… Au point que plus d’une fois l’auteur semble fondre dans une même image le portraitiste et son modèle. Onfray fait entrer Camus au Panthéon des grands hommes, pas celui des petites récupérations des basses œuvres politiciennes, même pas celui de la République reconnaissante dont, à bien lire L’Ordre libertaire, l’unanimisme de bon aloi édulcore le message de cet anarchiste, inclassable sur l’échiquier politique : mélange de cavalier, solaire et insaisissable, « solitaire et solidaire » et de tour, majestueuse et visionnaire, entière et intègre.

Car comment s’y retrouver dans cette basse cour républicaine où le moindre gallinacée se dresse de toute sa hauteur pour lancer son chant matinal à la gloire de l’auteur de L’Homme révolté ? Merci à Onfray donc, qui aide à y voir plus clair, « à déconstruire la légende » et à tirer l’histoire et la vie de Camus du marécage des récupérations. Il restitue la cohérence d’une pensée, d’une œuvre et d’une action réamorçant du même coup la charge explosive d’un Albert Camus qui, cinquante deux ans après l’accident fatal, n’a rien perdu de sa puissance subversive. Car s’il fallait retenir une qualité, un message dans ce livre qui en contient tant, c’est bien le souci de l’action, d’une pensée pratique qui est au cœur de cette « vie philosophique ». De ce point de vue, les derniers mots de M. Onfray ne sont pas anodins : « la suite de cette aventure de la pensée pragmatique et libertaire inventée par Albert Camus appartient désormais aux lecteurs. Eux seuls peuvent prolonger sa vie. »

Attachons nous ici à n’évoquer que deux sujets. 

Camus fut un immigré ! Fils d’immigré. Un exilé à Paris un « Africain du Nord et non pas un Européen » disait-il. Jeune journaliste, il « dénonce les assureurs qui spolient le Kabyle venu travailler en France en le privant d’une couverture sociale digne de ce nom malgré sa cotisation ; il s’insurge contre la condition sanitaire pitoyable des travailleurs algériens exposés dans les banlieues françaises à la tuberculose et à la syphilis ; il analyse dans le détail la misère et l’esclavage de cette population exploitée et humiliée. »

Son rejet des frontières,  des nations et des nationalismes, son attachement au « principe de l’individualité » annoncent les « bricolages » identitaires, les rapports nouveaux à la géographie, la part prise dans les choix des uns et des autres par l’affect sur les concepts portés par le monde des migrations modernes et dont une riche littérature rend compte. Camus, partisan d’un fédéralisme méditerranéen, européen et même mondial, était pour l’abolition des frontières. Ses solutions étaient « girondines, libertaires décentralisées, fédéralistes ». Exit la verticalité du « jacobinisme, [du] centralisme, [d’]un pouvoir fort concentré dans une capitale ». Salut ! à l’horizontalité des peuples et des migrations. C’est à l’Algérie (et non à la France) que Camus destine « une mission civilisatrice » écrit Onfray : « sa chaleur ontologique doit réchauffer le corps frigorifié de la vieille Europe. »  Pas question de démographie ici (encore que), mais de « valeurs positives », « solaires », de « générosité », d’ « hospitalité », « d’amitié » précise Onfray : « A Paris on montre plus d’esprit que de cœur ; l’inverse à Alger » Les expatriés français en savent quelque chose.

Selon Onfray, ce que Camus aime, avec « subjectivité », dans l’Algérie serait « le métissage des peuples, le cosmopolitisme réussi (nous sommes dans les années 1930) le brassage des communautés, le kaléidoscope des peuples mélangés ». Tempérer cette « subjectivité », ne serait pas vain, mais retenons l’idée : « L’Algérie lui semble le lieu où Orient et Occident cohabitent, se mêlent, se mélangent, se fondent. Un métissage qui hérisserait Maurras et la droite. » Un métissage bien moins « subjectif », aujourd’hui, en France et qui hérisse autant les cerbères du code de la nationalité que les barbes insolentes et les voiles incongrues. Sur ce plan, Camus écrit : « En Afrique du Nord comme en France, nous avons à inventer de nouvelles formules et à rajeunir nos méthodes si nous voulons que l’avenir ait encore un sens pour nous ». « Nouvelles formules, nouvelles méthodes » répète Onfray, histoire de souligner non seulement la pertinence du propos mais surtout son actualité. Pour s’en convaincre il faut lire Alexis Jenni !

Sur la question algérienne, Camus, anticolonialiste actif et conséquent de la première heure, se serait-il trompé ? Ici, on aurait aimé qu’Onfray fasse dialoguer Camus et Mouloud Feraoun, autre fils du pauvre, digne et intègre, intellectuellement et physiquement. Laissons la généalogie des positions et des actions de Camus, laissons les faux procès des vrais tartufes et lisons Onfray. Camus refuse les logiques nationalistes comme il refuse l’usage de la violence. Les logiques nationalistes ont eu raison de lui et de ses « rêves » libertaires. Envolées  alors ses idées de fédération de communes et de république immanente et contractuelle, de kaléidoscope de cultures et de peuples. Exit l’Algérie africaine, celle de Plotin, d’Augustin revisitée par Proudhon…  Place à un nouvel Etat, un nouveau drapeau, un nouveau nationalisme, une pensée unique, pour une histoire et une identité unique, exit, aussi, l’individu, place au collectif. Les vents de l’histoire ont balayé Camus. L’Histoire n’a pas eu raison pour autant écrit Onfray. L’indépendance était indiscutable.  Sa physionomie aurait pu être autre…

 

Flammarion 2012, 596 pages, 22,50€

 

15/12/2014

L’envers des autres

Kaouther Adimi

L’envers des autres

ka.jpgL’envers des autres  est un roman polyphonique où neuf voix livrent chacune une part du réel, sa part de vérité sur les événements et les choses. L’envers des autres c’est la célèbre légende des quatre aveugles et de l’éléphant revisitée à la sauce algéroise. Sauf qu’ici, l’éléphant n’est pas un corps extérieur aux personnages. Ici, ce sont les personnages eux mêmes qui constituent les parties et le tout du pachyderme ou plutôt du presque rien du quotidien d’un immeuble et d’un quartier d’Alger. Chacun livre ce qu’il croit saisir du monde extérieur, parle de ses proches, déverse ses propres désirs et frustrations, confie son ennui et ses attentes. Chacun dit l’envers des autres et livre sa part de ce réel par tous observés et constitués : une famille, un quartier, des voisins, le regard des uns sur les autres, les rumeurs et les malentendus, les incompréhensions et les non dits, les haines et les amours.

Il y a d’abord une famille, modeste famille d’un quartier populaire d’Alger. Adel, le frère, deux sœurs Yasmine et Sarah, Hamza le mari de Sarah et leur fille Mouna. La mère aussi aura son mot à dire.  Le voisinage est constitué par Tarek un gamin de 12 ans, le vieux Hadj Youssef et Kamel, qui, avec Chakib et Nazim, forment un trio de hittistes à qui rien n’échappe de la vie du quartier.

La famille d’Adel est qualifiée par Chakib de « famille de sous-merdes », trop différente sans doute, trop libre peut-être. Adel n’ignore rien des rumeurs qui courent sur lui. Ses « allées et venues » dérangent. Comme le lien qui l’unit à Yasmine. Un autre malheur frappe la famille : la folie de Hamza. Yasmine serait pour l’internement. Adel et sa mère, non. Sarah son épouse, enfermée dans sa peinture, n’en peut plus de le soigner. Pour la mère, vigie d’un autre âge, ses enfants sont des « imbéciles ». Elle dit savoir ce qu’Adel « manigance ». « Frustré et trop timide », il « se cherche ». Pour Sarah, son frère est « malheureux et torturé ». Quand Yasmine, rebelle et indépendante, évoque Adel, elle parle de « ses angoisses, ses peurs, ses yeux cernés. Adel mon frère mon bonheur, ma peine. Adel à l’air hagard, perdu, assommé, fou, noyé, cassé. A qui je ne peux plus parler mais que j’aime comme personne ne l’aimera jamais. »

Et puis il y a l’enfance. Mouna qui, sur le chemin de l’école, n’hésite pas elle à s’approcher du clodo alcoolisé. Elle est fière de ses « ballerines de papicha[1] ». La gamine est amoureuse de Kamel : « Tout ce qui l’intéresse, c’est son vendeur de frites et ses ballerines » dit Tarek son camarade et protecteur autoproclamé, sans doute parce qu’il partage avec Mouna le fait de ne pas être dans la norme. Lui, il n’a pas de père. Parti. Envolé. Laissant épouse et fiston seuls. Abandonnés. Tarek est un gamin « aux cheveux blancs ». Les « cheveux blancs son l’absence de papa ». Ballerines du rêve et cheveux blancs du cauchemar.

Qu’est ce qui ne tourne pas rond ici ? Le lecteur se questionne. Émet des hypothèses. Un secret traverse le récit. Kamel, Chakib le trabendiste et Nazim, l’amoureux de Yasmine, semblent savoir eux, puisqu’ils n’hésitent pas à rosser salement Adel. « Que ressent-on, se demande Adel, lorsqu’on est en train d’éradiquer la monstruosité ? L’impression du devoir accompli, j’imagine. » Dans l’immeuble ou dans un bus bondé, on croise Hadj Moussa, le père de Chakib. Comme à Alger rien ne s’ignore, toute la ville sait qu’il alpague les étudiantes de l’université avec ses photos en noir et blanc et qu’en échange de quelques dinars, il satisfait ses désirs. « Je suis un homme sensible aux belles choses » dit-il. Il voudrait bien prendre Yasmine en photo… Pour elle il utiliserait la couleur.

Adel, blessé, erre sous la pluie dans la nuit d’Alger. « Seule, la mer au loin reste intacte. Berceau de nos haines, nos peurs, nos lâchetés. Je me sens attiré vers cette mer visqueuse, pleine de cadavres et de jeunesse affamée. Pleine d’espoir et de cris. »

L’envers des autres est un livre sombre, traversée par une musique mélancolique. Mais, Kaouther Adimi ne manque ni d’humour  - ni de griffes - ni d’un certain sens du rythme. Ici ou là, elle glisse quelques passages drôles et savoureux : sur le coton en Algérie, sur la perte de virilité des hommes, sur ces « saletés de vieilles » ou sur les « démocrates », « les chieurs de l’université, c’est eux » qui se mêlent de tout et de tous et s’autoproclament « guide » du populo. Derrière l’intime livré en neuf voix, Alger se dessine. Celle des harragas (le problème ce n’est pas ceux qui partent, mais ceux qui restent), des pères absents quand d’autres sont trop présents, des enfances bousillées, des amours interdites, fussent d’anodines amours de papicha. Alger, qui n’est « Blanche » que pour les touristes, exerce un implacable contrôle social et bruit de son cortège parfois violent de rumeurs et de messes basses. Le mariage est une urgence à 23 ans, des hommes y pleurent, la folie ou les couleurs deviennent un refuge, des femmes se rebiffent… Kaouther Adimi décrit l’obsession de se couler dans le moule des convenances et de sauter dans le train des conventions, l’apparence des choses et le secret des actes,  le réel tel qu’il se donne à reluquer et l’intime des pensées, l’ennui et l’attente après les heures terribles, les uns et les autres, les uns qui sont l’envers des autres et ces autres qui, ne parvenant pas à être eux-mêmes, espèrent la lumière d’une aube nouvelle. Tout cela est suggéré, subtil, au point que le lecteur pourrait se fourvoyer. Et c’est la marque d’un très bon roman que d’aiguiser les imaginaires et de  multiplier, chez les uns et les autres, des images et des émotions différentes.

Kaouther Adimi écrit avec beaucoup de finesse – dans l’art de la suggestion – et de maitrise - dans celui de la construction. Ce qui est étonnant compte tenu de sa jeunesse. Elle est née en 1986 à Alger. Après avoir passée quatre ans en France, elle retrouve sa ville natale en 1994. Elle réside à Paris depuis 2009. Ce premier roman est paru en 2010, déjà, chez le dynamique éditeur algérien Barzakh sous le titre Des Ballerines de papicha.

 

Actes Sud, 2011, 107 pages, 13,80€



[1] « Papicha » est traduit ici par jeune fille, coquette et libérée, une « midinette ». Dans Viva Laldjerie, Nadir Moknèche, en fait le prénom de son personnage interprété par Biyouna.

08/12/2014

Kabylie Twist

Lilian Bathelot

Kabylie Twist

220px-Lilian_Bathelot_-_Comédie_du_Livre_2010_-_P1390028.jpgCe n’est pas sans craintes que l’on aborde un roman avec un titre aussi kitsch. Kabylie Twist… Trop souvent, le clinquant n’augure rien de bon. Et pourtant dès les premières pages, l’appréhension tombe. On découvre une histoire ficelée où se croise une dizaine de personnages et, même si cela patine en cours de route, les ressorts du récit, les émotions transmises, la densité des caractères et des situations très diverses emportent l’adhésion. Kabylie Twist c’est la guerre d‘Algérie avec pour toile de fond les années 60-62 en métropole, le twist, les vinyles et autres yéyés. La nuit et le jour, l’enfer et le paradis séparés par une mer, un gouffre pour une génération d’appelés. C’est en « métropole » que s’ouvre le roman : un temps et une société parfaitement rendus par les ambiances (Saint-Tropez, la Madrague, B.B.), les dialogues, le vocabulaire... Sylvie, la jeune femme aux allures de Sagan roule en Aston Martin rouge, les cheveux au vent. Richard, alias Ricky Drums, batteur du groupe les Fury’s, espère enregistrer son premier 45 tours chez Philips. Les deux tourtereaux s’aiment. Mais voilà, feuille de route en poche, Richard doit du jour au lendemain laisser tomber ses illusions et son amour : direction l’Algérie et pas pour y maintenir un peu d’ordre, pas pour de simples « événements » mais pour tomber dans une guerre des plus atroces ; et pas pour quelques semaines, pour vingt-huit mois. Toute une vie pour une génération ! L’essentiel du roman se passe ici, en Algérie, entre les opérations dans le bled et la petite communauté pied noire de Djidjelli (l’actuelle Jijel).

Kabylie Twist  est un roman choral avec en ligne de front : Richard l’appelé, Sylvie impétueuse et libre, Najib, harki par amour, le jeune et sagace inspecteur Lopez et Mr. Germain l’instituteur communiste (ah ! Camus…). Amour, rencontre, amitié, tragédie, trahison, don de soi et… la beauté du pays : tous les ingrédients sont ici réunis.

Chacun parle et les routes de tous se croiseront autour de plusieurs intrigues : une détonante enquête sur des attaques et des atrocités commises dans des fermes de colons isolées, l’engagement des harkis et leur abandon - le déshonneur de l’armée française - le mystère des origines de Najib, enfant trouvé sur les marches de l’hôpital et  adopté par toute la ville, l’amour impossible entre Najib et Claveline, une « impasse » dans cette Algérie coloniale, la dénonciation de la torture, les transformations de Richard après deux ans de guerre à crapahuter dans le djebel avec les hommes de sa harka chargée de « nettoyer » puis de dynamiter les villages et hameaux susceptibles de soutenir les « fellouzes ». Ces Algériens sont les grands absents de ce récit et quand ils apparaissent c’est au titre de terroristes ou de chefs de l’ALN froids et sans pitié. L’ambivalence, le jeu des paradoxes, les ambiguïtés de l’âme et les doutes des consciences qui caractérisent l’esprit de ce roman et des personnages, n’est plus de mise. Mais il est vrai que l’histoire est ici portée par des Français de métropole, des pieds-noirs et un gamin du cru à l’obscure généalogie.

En annexe, Lilian Bathelot fournit quelques repères sur l’histoire du pays - avec ici ou là quelques imprécisions (faire des Berbères des « immigrés » comme les Arabes, les Turcs et autres Français ou écrire que « c’est la conquête française qui [a] fabriqué ce pays » est pour le moins troublant). Il y évoque notamment les quelques 200 000 Pieds noirs restés en Algérie à l’indépendance. Comme Monsieur Germain. Une dernière partie de pétanque avec celui qui s’apprête à partir. Une dernière anisette. Une nouvelle histoire commence.

Gulf Stream 2012, 355 pages, 14,50€

 

01/12/2014

L’Etranger

Albert Camus, José Muñoz

L’Etranger

 

EtrangerPla.gifSi 2013 annonçait le centenaire de la naissance d’Albert Camus, 2012 marquait le cinquantenaire de sa disparition et le soixante-dixième anniversaire de la parution du roman l’Etranger. Les éditions Gallimard et Futuropolis se sont associées à cette occasion pour en offrir une édition originale, un beau livre selon la formule consacrée,  qui présente deux originalités : le grand format d’abord et un nouveau découpage du célèbre roman et surtout les dessins de l’Argentin José Muñoz qui accompagnent le texte de l’enfant de Belcourt.

Les dessins sont en noir et blanc, jouant des contrastes, des vides et des pleins, du délié et de l’épais, de l’ombre et de la lumière où le blanc, dominant, traduit cette « saturation solaire » selon la formule de Michel Onfray. Les portraits sont taillés à la serpe et les paysages, ceux de la campagne, de la plage ou de la ville, se déploient plus amples et délicats. Chez Muñoz, Meursault a les traits de Camus.

Avec un coup de crayon économe, minimaliste, José Muñoz parvient à une formidable expressivité. Il faut admirer ses compositions d’un Meursault préparant son frichti ou se baignant avec Marie, l’ombre d’un arbre et le vent que l’on imagine caresser un feuillage à proximité d’un marabout gorgé de soleil.

On a souvent reproché à Camus l’absence de l’ « Arabe » dans ses romans. De l’autre côté de la Méditerranée notamment, le blâme persiste. Ici l’Arabe, l’indigène, l’Algérien est omniprésent : on le croise, dans les rues, sur le pas des portes, à travers la vitre d’un autocar et bien sûr cette plage où retentiront ces « quatre coups brefs » frappés « sur la porte du malheur ». Et oui, si l’Algérie de papa pouvait s’adonner avec plus ou moins de subtilité à l’art de la ségrégation voir de l’apartheid, au point de pouvoir faire disparaître l’Arabe des romans, il était impossible de le gommer des champs de vision. Comme Alexis Jenni fait dire à un de ses personnages : « Camus, qui s’y connaissait, donne l’image parfaite de l’Arabe : il est toujours là dans le décor, sans rien dire.  Quoi que l’on fasse on tombe dessus, il est là et finira pas gêner ; il obsède comme une nuée de phosphènes dont on ne se débarrasse pas, il trouble la vision ; on finit par tirer. On est finalement condamner parce qu’on ne se repent pas, on chassait les phosphènes d’un geste de la main, mais l’opprobre général est un soulagement. On a fait ce que chacun désirait, et il faut payer maintenant, mais cela a été fait. La violence de la situation est telle qu’il faut des sacrifices humains réguliers pour apaiser la tension qui sinon nous détruirait tous. » (L’Art français de la guerre, Gallimard, 2011).

José Muñoz a choisi de donner une illustration sobre, jamais envahissante. La performance tient au fait que, se coulant, presque respectueusement, dans l’œuvre de Camus, elle est, dans le même mouvement, (re)création.

 

Gallimard et Futoropolis 2012, 144 pages, 22€

 

10/11/2014

Là, avait dit Bahi

Sylvain Prudhomme

Là, avait dit Bahi

526x297-pJn.jpgUne longue phrase, sans points. Comme si l’histoire ici racontée n’avait pas cessé de se poursuivre, de progresser dans les méandres d’une ponctuation toujours provisoire, jamais définitive, renouvelée, jusqu’au point d’interrogation final. La phrase pourrait commencer au temps lointain de la colonisation et de la guerre et se poursuivre jusque cinquante ans après, sur les deux rives presque voisines de la Méditerranée. Sylvain Prudhomme évoque la Guerre d’Algérie, la colonisation et ses lendemains, en France et en Algérie, avec beaucoup de finesse, de force et d’audace. Avec originalité aussi. Il y a l’Histoire et il y a la vie des hommes, aussi misérable ou modeste soit-elle. L’histoire ne retient que le rapport du maître à l’esclave. Un rapport de domination qui doit se terminer par la mort de l’un des deux. Ici, au temps de la colonisation, Bahi est au service de Malusci, le petit « indigène » et le grand colon : et bien ces deux là ne s’entretueront pas ! Ils s’aimeront tout au contraire et Malusci échappera plus d’une fois à la mort ! Trois fois miraculé au moins ! Malusci avait peut-être la baraka ! « Le cul borné de nouilles », il bénéficiait aussi de la  protection de quelques « amis ». A l’heure où autour de lui les autres Pieds Noirs partent, où les autres fermes de colons brûlent, le petit Bahi tentera bien de prévenir Malusci, de le mettre en garde contre son « aveuglement », son « insouciance, en vain. Brutal et touchant à la fois, « rien ne me fera partir disait-il en me donnant une bourrade comme un père aurait dit à son fils, jamais je ne t’abandonnerai ». Jusqu’au jour où, plus personne ne pourra plus le protéger ; ni Bahi, ni son père, son oncle, le cousin Mohamed ou Kacem, l’un de ses ouvriers préférés. Il n’aura alors plus le choix : il devra partir ou mourir. Des années après, Malusci restait « exempt de reproches et de rancune » au village, chez les Algériens, ce qui n’était pas forcément le cas des autres colons.

Le narrateur de ce récit est le petit fils de Malusci. Il a décidé, après avoir lu deux lettres échangées entre son grand-père et un certain Bahi, de partir en Algérie, pour y retrouver l’auteur algérien de la réponse. Ils sont ensemble, à bord d’un vieux camion fidèle. Ils sillonnent les routes de l’Oranie. Le passé refait surface dans une Algérie tout juste sortie d’une autre folie meurtrière où Bahi échappa lui-même à la mort.

Ils visitent les lieux chargés de mémoire, les champs traversés de fantômes, la plage de Terga ou La Fontaine-aux-gazelles près d’Arzew, la ferme qui tombe en ruine… Ah ! ce Bahi ! Quel magnifique personnage. Un vieux bonhomme de soixante dix ans à la philosophie paisible, hédoniste, libre de toute attache matérielle, libéré de toute colère, de tout ressentiment, de tout désir ou convoitise. Un être solaire, « dispensateur» de bonheur. Il s’est marié deux fois et deux fois il est père et chef de famille. Pourtant c’est par une troisième femme, une femme mariée, qu’il est « irradié » par l’amour ». Bahi n’est jamais plus heureux qu’au volant de son camion, son « bon vieux porte bonheur » avec lequel, dès l’aube, il sillonne les routes autour de Témouchent et Oran.

Après cinquante sept ans de travail sans prendre une seule journée de repos, il décide de s’accorder un jour de congé, pour le petit fils de Malusci, pour l’amener à Oran, lui faire découvrir d’autres lieux, d’autres souvenirs. Il délaisse son antique camion à la stupeur de femmes, enfants et amis !

Cinquante ans après, l’ancien ouvrier, le presque fils, manifeste encore une sorte de fidélité à son ancien patron. Il tire fierté par exemple d’avoir toujours entretenu et tenu en état de marche le vieil Hanomag, le tracteur du colon Malusci.

Pendant ce temps, Malusci, vieillard « rabougri », retranché dans ses souvenirs et sa villa de Bandol, « emmuré dans sa tristesse », observe la mer à travers la baie vitrée, le regard et l’entendement embrumés par le prêchi-prêcha colonialiste.

Pourtant, cinquante après la fin de la guerre, Malusci écrit à Bahi. L’émotion déborde. Si il y a une chose qui appartient à cette génération, c’est bien la force de cette émotion. Et cela restera leur à jamais. 

 

Gallimard, L’Arbalète, 2012, 208 pages, 19,50€

 

03/11/2014

La Guerre d’Algérie vue par les Algériens.

Renaud de Rochebrune, Benjamin Stora

La Guerre d’Algérie vue par les Algériens. 1.Le Temps des armes (Des origines à la bataille d’Alger)

 

001182386.jpgIl y aurait-il un art algérien de la guerre, pour paraphraser le remarquable L’Art français de la guerre (Gallimard 2011) signé Alexis Jenni ? Une façon bien à soi de régler les conflits et les problèmes et surtout - tout l’intérêt du livre de Jenni est là - de s’ingénier, de se fourvoyer, des années après que les armes se soient tues, à creuser le même, le tragique et fatal sillon de la force et de la violence. De cette terrible Guerre d’Algérie, déclenchée  il y a tout juste soixante ans cette année, sont nées bien des mémoires, des controverses, des interrogations et autant de regrets. Si, selon la formule de Baltasar Gracián, « faire comprendre est bien meilleur que faire souvenir », le rôle et la fonction de l’historien sont essentiels.  Pour peu qu’on lui fiche la paix et singulièrement que les politiques évitent de lui donner des leçons, de lui tenir la jambe et accessoirement le crayon, l’historien peut aider chacun à forger les outils indispensables pour non pas se souvenir, mais comprendre, pour non pas choisir entre le paradis ou l’enfer, mais mieux distinguer l’un de l’autre et en mesurer les enchevêtrements. « Les Algériens en général, cultivent un rapport singulier à leur histoire. C’est à la fois leur paradis et leur enfer » écrit en préface Mohamed Harbi.

En France, la recherche historique progresse entre les écueils des conflits mémoriels, les vacarmes législatifs, les silences officiels et autres éructations révisionnistes et nostalgiques vociférées à contre courant de la marche du temps et des hommes. En Algérie, il faudrait que « le métier d’historien, encore balbutiant, cesse d’être soumis à surveillance comme le prône la Constitution ». L’un des enjeux de ce livre est là : en finir avec l’instrumentalisation - idéologique, nationaliste ou mémorielle - dénoncée ici par le préfacier, grognard de l’indépendance algérienne et de historiographie franco-algérienne.

 

Si le livre ne renouvelle par la recherche et les savoirs sur l’histoire de la guerre d’Algérie, il offre l’occasion de la remettre en perspective, non pas depuis 1954 mais depuis l’irruption de l’armada française sur la terre algérienne jusqu’en 1957, année où se termine ce premier tome. Nos deux auteurs montrent que l’opposition algérienne à la conquête, puis au colonialisme et enfin la revendication d’indépendance, n’a jamais cessé. C’est peut-être le premier enseignement de ce livre : la présence étrangère sur cette terre fut toujours perçue, de manière plus ou moins tranchante, comme illégitime.

Nos deux historiens sont partis en reportage au-delà des lignes, dans les chambres d’appartements modestes où une poignée d’hommes, souvent inexpérimentés, improvisent, « avec les moyens du bord »,  - plus qu’ils ne décident - l’avenir de l’Algérie et de la France. On les retrouve dans les maquis de Kabylie, des Aurès ou du Constantinois où les quelques centaines de maquisards, sans armes et déguenillés, deviendront quelques milliers qui donneront du fil à retordre à l’une des plus puissantes armées du monde. Ils sont aussi dans les caches de la Casbah avec le commandant Azzedine pour comprendre, expliquer, comment et pourquoi est prise la décision de  s’attaquer aux civils.

 

Les dates qui rythment ce récit ne sont pas choisies au hasard. L’attaque en 1949 de la poste d’Oran, le 1er novembre 1954, le 20 août 1955 et l’insurrection dans le Constantinois, août 1956 et le Congrès de la Soummam et enfin la bataille d’Alger en 1957. Du point de vue algérien, ce sont des moment clefs, des dates charnières. Le hold-up de la poste d’Oran survient deux ans après la création de l’OS (Organisation spéciale) qui montre l’existence d’un groupe d’indépendantistes algériens partisans de la lutte armée. « La nuit de la Toussaint » de 1954 sonne l’heure du passage à l’acte : les hommes qui créent le FLN rompent avec les tergiversations d’hier et décident d’écrire une nouvelle page. Août 1955, Zighout Youcef, le commandant de la wilaya 2 (Constantinois) décide de frapper fort et d’engager la population. Plus que l’insurrection, les représailles de l’armée et des milices creuseront un fossé entre les communautés. Pour les auteurs, le déclenchement de la révolution date de ce 20 août 1955. Au Congrès de la Soummam, où sont repensés les liens entre les membres du FLN de l’extérieur et ceux de l’intérieur, la question du rapport entre politique et militaire, Abane Ramdane offre à l’Algérie les premières lignes programmatiques et organisationnelles de la révolution. Exit ici les références à la religion… Tout cela, sur fond de course au leadership, ne plaira pas à tous, à commencer à Ben Bella, affublé, en France, depuis le début, d’un chapeau bien trop large pour lui. Enfin, la fameuse bataille d’Alger se solde par la « victoire » des paras, mais politiquement, diplomatiquement, sur le plan de l’organisation, le FLN  s’est renforcé, même s’il est à la veille de nouveaux conflits internes.

Lorsque l’on parle de cette guerre, on n’évoque pas la même histoire, en France et en Algérie. Et la liste est longue des ignorances réciproques et parfois partagées.

 

« L’art français de la guerre »

historien-Benjamin-Stora.jpgAinsi, connaît-on en France les horreurs commises en Algérie au nom de la mission civilisatrice par les troupes de Bugeaud ? Sait-on combien de morts sont à mettre au crédit de ce que les Algériens appelèrent la « syphilisation » ? Entre les années 1830 et 1870, il y eut entre un et trois millions de morts selon les sources,  soit entre un tiers  et les deux tiers de la population globale, suivant là encore des estimations.

Sait-on que ces « indigènes » s’opposèrent continuellement au régime colonial et militèrent, les armes à la main puis politiquement pour que les choses changent. En vain. Toujours en vain…

Sait-on que « la tradition des tripatouillages électoraux » dont on se gausse aujourd’hui quand il sont pratiqués de l’autre côté de la Méditerranées fut inaugurée, mise en place et développée par la France en Algérie ?

Sait-on en France que des Algériens avaient pris le maquis dès 1945 ? Que la torture était pratiquée bien avant la bataille d’Alger ? Que des Algériens ont été liquidés, à Paris, bien avant le 17 octobre 1961 ?

Sait-on aussi que la première revendication officielle d’indépendance remonte à 1927 ?

Sait-on la responsabilité des « civils européens » et de quelques officiels dans le déclenchement des émeutes du 8 mai 1945[i] ? On peut ignorer le nombre de victimes algériennes de la « répression » - de 15 000 à 35 000 morts selon les historiens, 45 000 pour le FLN – mais sait-on que cela se fit au prix de sauvageries, de bombardements aveugles, de villages passés à la mitrailleuse, de « charniers remplis à ras bord », de corps brûlés dans des fours à chaux, et tout cela, avec pour toile de fond, un peuple en liesse qui fêtait la victoire sur la barbarie nazie !? Les Algériens ont-ils tort d’évoquer ici la qualification de « crimes contre l’humanité » ?

Sait-on que la guerre d’Algérie aurait pu commencer dès 1949 ? Sait-on que les consignes données aux militants du 1er novembre 1954 interdisaient l’usage de la violence contre les civils européens (voir page 97 les circonstances rapportées sur la mort des époux Monnerot) ?

Qui connaît en France Ahmed Zahana ? La place que tiendra son exécution, guillotiné le 19 juin 1956, dans le déclenchement de la bataille d’Alger ? Quid d’Abane Ramdane ? De Ben M’hidi (assassiné sur ordre par le commandant Aussaresses[ii] )?

Sait-on que la première bombe à Alger qui vise aveuglément des civils innocents explosa rue de Thèbes en aout 1956 et est l’œuvre des ultras de l’Algérie française ? Que les auteurs étaient connus et qu’ils n’ont jamais été inquiétés ? Se doute-t-on, ici, que le « contre-terrorisme » a pu précéder les « terroristes » ? Qui connaît en France celui qui seul incarna l’honneur de son pays aux heures sombres où les soldats de la République torturaient : Paul Teitgen[iii] ?

Sait-on la part de l’intransigeance des ultras, les responsabilités des autorités dans l’inéluctabilité de la lutte armée ; et des monstruosités ? Se doute-t-on, en France, à quel point les responsables français, de la métropole et plus encore ceux d’Alger, ne comprirent rien à cette lutte algérienne, la renvoyant à un panarabisme piloté depuis le Caire ou à l’avant poste du communisme international ?

Sait on en France que dans l’Algérie de papa « à peine 15% des hommes et 6% des femmes parlent plus ou moins bien le français » ?  Qu’il existait des « camps d’hébergement » que les Algériens appelaient « camps de concentration », que des villages entiers étaient « nettoyés », vidés de leurs populations[iv] ?

Se placer du côté algérien c’est déjà, en ces années 1945-1957, montrer la disproportion des méthodes utilisées, l’aveuglement et la surdité politiques, les horreurs infligées aux populations au nom de la « responsabilité collective » et la torture érigée en système d’un régime colonial devenu insurrectionnel, bafouant et défiant l’Etat de droit [v].

 

« Le paradis et l’enfer »

Mais cette « guerre d’Algérie vue pas les Algériens » révèlera ou rappellera au lecteur d’autres faits d’importance : sait-on, en Algérie cette fois, que le nationalisme algérien fut pluriel ? Qu’il fut traversé par moult conflits opposant réformistes et indépendantistes ; politiques et partisans de l’action armée, politiques et militaires ? Que ces oppositions se réglèrent souvent dans une « atmosphère de méfiance et de règlements de comptes » ? Il y eut certes le FLN, mais quid du MNA de Messali Hadj ? Quid des voix démocrates ? Quid des alternatives pluriculturelle et laïque portées aussi par des militants indépendantistes ? De ce point de vue, ce livre pointe aussi les absences et les amnésies de l’histoire officielle, algérienne cette fois.

C’est par la violence que les Algériens règleront leurs désaccords, et très tôt, avant même la création du FLN, (voir par exemple la crise dite  « berbériste » de 1949). Qu’en est-il alors de la violence exercée contre le peuple, contre les mous, les pacifistes et ceux qui ne partageaient pas la ligne dictée par le FLN ? Quelle place le peuple algérien tenait-il pour les cadres du FLN ? N’était-il qu’un simple pion que l’on pouvait exposer au moindre risque, voir sacrifier (en août 55 dans le nord-constantinois, ou en octobre 61 à Paris ) ? Que sait-on en Algérie des massacres de Ioun-Dagen (Bejaïa) en 1956 et de Melouza en 1957 ? Comment, entre étonnement, réserve, indifférence, hostilité, peur, adhésion, évolua l’attitude des populations algériennes ? Quid de la responsabilité de Zighout Youcef dans l’usage de la violence contre les civils ? Des règlements de compte ordonnés par Abane Ramdane contre les militants algériens du MNA ? Se doute-t-on en Algérie du service que les Français ont rendu en organisant, le 22 octobre 1956, le premier détournement d’avion de l’histoire, évitant ainsi au mouvement nationaliste sa première guerre des chefs ?

 

Alexis Jenni repère dans la façon dont la société française se penche sur ses problèmes, un lourd héritage belliciste et, disons-le, suicidaire. De Rochebrune et Stora en pointant, côté algérien, les bifurcations de l’histoire, les choix retenus, les rivalités de personnes, de pouvoir, d’orientation, le parti pris de la violence, l’instrumentalisation sacrificielle du peuple, les mystères qui entourent encore certaines dates et certains événements, montrent que la société algérienne a sans doute aussi hérité d’un art particulier de faire la guerre. L’histoire rejoint ici la littérature dans le processus d’édification démocratique. Et ce par delà les frontières.

Sans doute ce ne sont ni les mêmes dates, ni les mêmes personnalités que l’histoire des deux pays retient. Ce ne sont pas non plus les mêmes causes qui sont associées à tel ou tel effet. En montrant où et en quoi la guerre d’Algérie ne recouvre pas, en France et en Algérie, les mêmes vérités, ce livre contribue à comprendre les différences de focale pour, peut-être, demain, contribuer au projet d’un manuel d’histoire franco-algérien, commun aux élèves des deux pays.

 

Préface de Mohammed Harbi. Edition Denoël, 2011, 446 pages, 23,50€

 



[i] Voir le livre de Jean Pierre Peyroulou, Guelma, 1945. Une subversion française dans l’Algérie coloniale. Préface de Marc Olivier Baruch, éd. La Découverte, 2009

[ii] Lire le roman de Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Actes Sud 2010

[iii] Lire, une fois de plus, les pages fortes que lui consacre Alexis Jenni, dans L’Art français de la guerre, Gallimard, 2011

[iv] Voir Sylvie Thénault, Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale. Camps, internements, assignations à résidence, éd. Odile Jacob, 2012

[v] Il faut lire là aussi le livre de Claire Mauss-Copeaux intitulé Algérie, 20 août 1955. Insurrection, répression, massacres, éd. Payot 2011.

29/09/2014

Rue Darwin

Boualem Sansal

Rue Darwin

 

ng1675503.jpgRue Darwin interpelle davantage l’Algérie que la société française. Du moins, pourrait-on le croire. Car, à bien lire, les questions migratoires et mémorielles, comme la question du lien entre les deux pays parcourent aussi le roman de Sansal. Ce texte allégorique,  évoque l’histoire récente et troublée, la quête des origines, la mémoire ("Il n’y a pas d’oubli sans une vraie mémoire des choses") et les identités. Ici, elles « ne s’additionnent pas, elles se dominent. Et se détruisent »

Le récit, où fiction et histoire personnelle s’entrelacent, s’ouvre dans un hôpital parisien où Karima invite son fils Yazid, le narrateur, à retourner du côté de l’enfance, dans la rue Darwin justement, sise à Belcourt, quartier populaire d’Alger. Il y dénichera quelques secrets de famille. Le rejeton n’ignore pas qu’« il n’est vraiment pas bon de vivre avec ses propres secrets, il faut les percer ou mourir ».

Pour ne pas « mourir », Yazid remonte le fil d’une existence incroyable : faite d’adoption, d’enlèvement et de mère substituée.  L’origine ramène le lecteur dans un bordel avant de plonger dans le Alger de 1957. Massu, Bigeard et Aussarèsse ne rigolaient pas à l’époque, et les Algériens encore moins. « Le temps de déterrer les morts et de les regarder en face était bien arrivé… ». Comme le temps de faire sauter le verrou « de la barrière mentale ». S’ouvre alors le récit de la vie de Yazid sur fond d’histoire algérienne, une vie faite de plusieurs vies mais dont il ne connaît que des bribes, des bribes qui se bousculent, se repoussent,  se rejettent et se détruisent les unes les autres.

Dans le bled algérien, du côté de Bordj Dakir, Yazid fut secrètement adopté par Djéda, la grande dame qui a fait prospérer les petites et louches affaires du clan des Kadri en Algérie, au Maroc mais aussi dans la France du Maréchal. Le rejeton devient son petit-fils, le fils déclaré devant la loi et les hommes de Karima l’épouse de Kader, le fils de Djéda. L’héritier putatif, celui à qui échoira, un jour, les rênes de l’entreprise familiale.

Mais voilà, très tôt, Yazid apprend par la jeune Faïza  - « Toujours, Faïza aura été pour moi celle par qui la vérité arrive » - qu’il n’est pas le fils de son père, ni de sa mère… il est, comme tous les gamins du lieu, un pupille, un moutard de La Citadelle, « la plus grande maison de tolérance de France et de Navarre ».

Une femme, Ferroudja, organisera son évasion pour remettre le petit à Karima, chassée du côté d’Alger à la mort de son mari. A huit ans, Yazid débarque dans la capitale en août 1957, en pleine Bataille d’Alger. La double histoire, la double vie s’amorce alors, la double amputation aussi. « J’ai dû me demander qui j’étais, d’où je venais, et quel mauvais sort m’attendait. Quelles autres questions ? J’étais l’enfant du néant et de la tromperie, je devais me sentir bien seul et triste. Et écrasé par la honte, comme je l’ai été tout au long de ma vie. ». Yazid a fait l’amnésique : « En refusant ma vérité, en niant une partie de moi sans accepter clairement l’autre, je me suis enfermé dans l’ambiguïté, j’ai fini par n’être rien, un être trouble et inconsistant sans avenir parce que sans passé et coupé de son présent. » « Je refusais la vérité, elle ressemblait tellement à un  mensonge. Il est temps alors que le mensonge redevienne la vérité. »

C’est ce puzzle existentiel que Karima demande à son fils de reconstituer. Pourtant, toute sa vie, il s’est appliqué justement à ne pas en restituer l’ensemble. Il faut dire que l’exhortation maternelle va conduire Yazid à manipuler de la dynamite. Une dynamite nourriede trahison, de reniement, de mensonge, de honte etdu «  regret violent de ne pas avoir vécu  la vie qui aurait dû être la mienne ». Tout cela fut « irréconciliable. C’était une famille ou l’autre (…) deux mondes que tout séparait, et la vérité qui pouvait les réconcilier en moi était inaccessible (…). Jusqu’à la fin je resterais au milieu du gué. La dernière qui pouvait me sauver, maman, se mourrait à l’hôpital. »

L’histoire collective n’est jamais loin des pérégrinations individuelles. L’Algérie est là, dans la verve torrentielle de Sansal qui emporte tout sur son passage, désacralise l’histoire et déboulonne les tartuffes. Dans ce roman où les femmes occupent la première place, il montre avec une efficacité de gâchette professionnelle que la société algérienne, après avoir été colonisée, a été, depuis l’indépendance - « le début d’un vaste malheur » écrit-il -   militarisée, emprisonnée, martyrisée, boumédiènisée, paupérisée, bureaucratisée, fatiguée, trabendisée, sinisée, islamisée, alzheimerisée, embobinée, pigeonnée, mystifiée, arabisée, moudjahidinisée… A la clef, Yazid, qui n’est pas au bout de ses surprises, se demande : « je n’ignore pas seulement mes origines, qui est mon père et qui est ma mère, qui sont mes frères et mes sœurs, mais aussi quel monde est ma terre et quel véritable histoire a nourri  mon esprit. »

De ce coté ci de la Méditerranée, Rue Darwin devrait aussi interpeller. Notamment en revisitant le passé, la guerre d’Algérie, et surtout offrir l’occasion de s’interroger sur ce qu’il en est advenu depuis. Sansal écrit que la question n’est pas de savoir si la France et l’Algérie «  se détestent, ça ne compte pas, ils font bien des affaires ensemble, mais les deux ont failli à l’honneur, dans la guerre comme dans la paix, et la honte est une gangrène, elle ne guérit pas, se propage, si bien qu’il faut couper toujours plus haut et qu’un jour nous serons forcés de trancher à la gorge pour nous guérir du pêché originel. »  Et d’ajouter : « aucune réconciliation, aucune repentance, aucun traité, n’y changerait rien, la finalité des guerres n’est pas de chialer en se frappant la poitrine et de se répandre en procès au pied du totem, mais de construire une paix meilleure pour tous et de la vivre ensemble. » Voilà ! Il ne reste plus qu’à demander le programme ! C’est du côté d’Alexis Jenni dans L’Art français de la guerre que le lecteur le trouvera.

Dans cet hôpital parisien, la diaspora algérienne se retrouve autour de la figure maternelle et peut être nationale. Alitée, mal en point, mourante. La fratrie mondialisée de Yazid est réunie. Il y a là Karim (le Marseillais), Nazim (l’homme d’affaires parisien), Souad (l’universitaire américaine,) et Mounia (consultante en communication au Canada). Seul manque Hédi, le cadet. Enfant de « la Matrice », entendre l’école algérienne, il serait occupé au Waziristân, à rêver d’un monde aux couleurs plus verdoyantes, un vert taché de rouge..

 

Gallimard 2011, 255 pages, 17,50€

18/08/2014

1935-2005, L’hôpital Avicenne : une histoire sans frontière

1935-2005, L’hôpital Avicenne : une histoire sans frontière

 

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En 2005, le « Franco » fêtait ses soixante-dix ans. Inauguré le 22 mars 1935, l’hôpital Franco-musulman de Bobigny devenu en 1978 l’hôpital Avicenne ne se targue pas seulement d’un passé. Une exposition et un livre retraçant l’histoire du lieu montrait aussi que cet hôpital longtemps « excentré et excentrique » a un présent et revendique un avenir. « Étroitement lié à l’histoire de la colonisation et de l’immigration », l’actuel Centre hospitalier universitaire d’Avicenne pourrait bien, in situ, servir de laboratoire à un vivre ensemble dans un contexte pluriculturel. L’expérience vaut pour le monde hospitalier, mais aussi pour l’ensemble de la société devenue elle aussi plurielle et en quête d’un équilibre entre unité et diversité, d’une harmonie entre le tout et ses parties.

Dans cet « îlot cosmopolite » où « plus de quatre-vingts langues ou dialectes sont parlés » la population d’origine étrangère représente, suivant les services, 50 % à 80 % des malades. Ainsi, l’hôpital serait à l’image de cette « extraordinaire diversité culturelle », née des migrations et de la mixité sociale caractéristique de « son bassin de vie ». Des locuteurs des différents crus assurent la traduction entre médecins et patients de pas moins de vingt-trois langues et, pour améliorer les premiers contacts et l’accueil, un lexique multilingue est même en préparation. C’est dire la spécificité du lieu et l’attention que l’on veut y accorder aux patients.

À lire, Avicenne, une histoire sans frontière, qui mêle témoignages et approches scientifiques, textes et photos, il y aurait bien un « esprit Avicenne » marqué par une cohésion du personnel médical (infirmières et médecins) et une solidarité entre les patients et leurs soignants. Les dernières manifestations publiques de cette cohésion et de cette solidarité remonteraient aux grèves de 1988 et 1998 car, au cœur de cet « esprit d’Avicenne » se nichent le ferment de la révolte et le refus de l’injustice. Révolte d’abord contre les préjugés et l’ignorance à l’égard de l’Autre, l’indigène, le musulman, l’immigré, révolte ensuite contre la mise à l’écart et le mépris qui colle à l’établissement. Car, si aujourd’hui Avicenne peut se vanter d’une histoire - somme toute et compte tenu du bilan présenté - exemplaire, à sa création, l’hôpital Franco-musulman baignait dans les remugles et les ambiguïtés paternalistes de l’idéologie coloniale.

Quand la France républicaine et civilisatrice veut remercier « ses » soldats de l’Empire venus verser leur sang en 14-18 pour la défense de l’hexagonale patrie, elle n’ouvre pas des établissements scolaires et ne cherche nullement à favoriser des réformes dans les colonies. Non, elle relègue « ses indigènes » au seul espace de la religion, leur fait l’aumône d’une mosquée, LA mosquée de Paris et décide de les soigner… à l’écart dans « un hôpital réservé », « un hôpital d’exclus ». Bien sûr, la France sait mettre la forme. L’architecture néomauresque tranche avec l’ennuyeux et terne style des bâtiments construits au même moment (voir l’hôpital Beaujon). L’heureux métissage de l’architecture marocaine (la porte de l’hôpital est inspirée de la porte al Mansour al’Alj à Meknès) et européennes n’altèrent en rien les exigences de fonctionnalités et de modernités médicales de l’époque.

Pourtant, malgré la doucereuse phraséologie officielle, l’hôpital Franco-musulman devait bien être un lieu de relégation et de contrôle, rattaché non pas à l’administration de l’Assistance publique mais aux services de … police.

C’est en 1925 que le SSPINA, le Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains, est créé à l’initiative de Pierre Godin. L’ancien administrateur colonial et élu du Conseil municipal de Paris cherche à encadrer et contrôler les populations nord-africaines de la région parisienne, dans le cadre d’un dispositif où services administratifs, sociaux et sanitaires sont regroupés. Ainsi, au « Franco » on soigne certes, mais avant les soins il y a le flicage…

Cette assignation à résidence médicale n’est pas du goût de tous. Dès l’inauguration, le maire de Bobigny boude les festivités. Les travailleurs Nord-africains eux-mêmes rechigneront, et certains nationalistes algériens ne se priveront pas de quelques déclarations hostiles. Il faudra tout de même attendre 1945 pour, officiellement, tirer le bilan de l’échec d’« une politique ségrégationniste en matière de santé » et couper le lien entre l’hôpital et la préfecture de Police de Paris. Désormais l’hôpital sera rattaché aux services de l’administration départementale.

Hôpital réservé aux seuls immigrés musulmans, « le Franco » était aussi un hôpital isolé. Les témoignages rassemblés rappellent « le p’tit car du soir » qui conduisait le personnel aux portes de Pantin ou de la Villette. Pour atteindre cet « hôpital du bout du monde », une seule solution « par tous les temps, s’armer de courage et marcher d’un pas décidé ». Hôpital pas comme les autres, méprisé comme « musulman », issu d’une administration départementale, excentré et isolé dans une lointaine banlieue, rouge qui plus est, le « Franco » est l’« oublié », le « parent pauvre de l’AP-HP », son intégration dans la grande famille de l’AP est difficile, problématique, entachée d’a priori. D’où ce sentiment d’exclusion exprimé par des membres du personnel. En 1962, il est enfin rattaché à l’Assistance publique et en 2003, Avicenne fait partie du Groupement hospitalier universitaire Nord. « La marge s’est réduite, c’est désormais « intégré » qu’Avicenne doit penser son avenir et s’éloigner, dans la réalité comme dans ses états d‘âme, des exclusions des débuts ».

Comme toujours en histoire, il y a le mouvement des idées, il y a le mécanisme des structures et il y a, pour contrarier tout cela, mettre un peu d’huile dans les rouages, l’action des hommes. Au Franco-Musulman quelques personnalités émergent d’un terreau riche en humanité : en 1942, le docteur Ali Sakka, profitant des ressources de l’hôpital, s’applique à discréditer les préjugés de l’institution. Il montre que les souffrances des tuberculeux musulmans sont dues aux bas salaires et à leurs conditions de logement et non à une supposée prédisposition raciale, comme Godin et d’autres l’affirment. La même année, le docteur Ahmed Hadj Somia facilite l’ouverture de l’hôpital aux Balbyliniens. Il faut aussi dire l’abnégation et le dévouement d’Abdelhafid Ben Mohamed, dit Haffa, le premier gardien de l’hôpital pour faire du couscous du vendredi une institution. Lucien Israël a été cancérologue à Avicenne de 1976 à 1995. Dès son arrivée et subrepticement, il ouvre un service de cancérologie malgré l’hostilité de l’Assistance publique. Résultat en matière de cancérologie, Avicenne grâce au service de L.Israël a, durant ces années décisives, donné « le signal ».

Par leurs actions, contrariant les plans échafaudés par d’autres, ces hommes et ces femmes d’Avicenne ont fait reculer l’ignorance, soigner les malades et former des générations de médecins.

Aujourd’hui le travail et les innovations se poursuivent : ouverture d’une consultation en ethnopsychiatrie (passons ici sur les débats soulevés par cette discipline), présence de femmes médiatrices, de femmes « nourricières », qui, en préparant pour les malades des plats « du pays », aident à ce que la nourriture retrouve ses « dimensions thérapeutiques, culturelles et psychologiques », participation au projet européen « Migrant Friendly Hospital » pour « la prise en compte des spécificités socioculturelles des patients migrants dans les pratiques des soins » etc.

Mais l’indispensable lutte contre la méconnaissance de l’Autre n’élude pas une question malheureusement absente de cette évocation : comment encourager un vivre ensemble harmonieux sans tomber dans un exotisme différentialiste aussi réducteur et méprisant que le paternalisme des origines ? Olivier Bouchaud, animateur du groupe de réflexion sur la prise en charge des migrants rassure en indiquant qu’à Avicenne la philosophie générale est de ne « pas figer les soignants sur les différences ou les spécificités culturelles mais à l’inverse, en développant la réflexion sur l’altérité, de mieux faire prendre conscience que les différences ne sont qu’apparentes et que l’Homme est fondamentalement universel »

 

Assistance publique-Hôpitaux de Paris, 2005, 160 pages, 18 euros

 

 

04/08/2014

La Géopolitique et le géographe. Entretiens avec Pascal Lorot

Yves Lacoste

La Géopolitique et le géographe. Entretiens avec Pascal Lorot

 

la_geographie_des_conflits_yves_lacoste.jpgC’est un long et riche entretien que donnent ici Yves Lacoste, géographe, historien, célèbre figure de proue de la géopolitique française et fondateur en 1976 de la revue Hérodote et Pascal Lorot, président de l’institut Choiseul et directeur des revues Géoéconomie et Sécurité globale. Riche parce que les discussions portent aussi bien sur la vie d’Yves Lacoste depuis l’origine quercynoise de la famille, les amis, ses lectures jusqu’au Maroc natal et les nombreux pays visités, pays d’études ou de résidence, en passant par les domaines de recherche de l’universitaire et les controverses qui ont émaillé plus de cinquante ans de vie intellectuelle hexagonale, de la question coloniale au récent débat sur l’identité et la nation.

Yves Lacoste se livre à un vaste tour d’horizon de sa discipline qu’il arrime à la géographie et à l’histoire, en présente la genèse (on y croise Friedrich Ratzel, Vidal de La Blache, Élisée Reclus ou Ibn Khaldoun), la méthode (qui emprunte à la théorie des ensembles, au jeu des intersections et à l’étude des représentations, tant individuelles que collectives). La géopolitique étant définie comme  « toute rivalité de pouvoir sur des territoires, y compris ceux de petites dimensions » l’analyse peut aller de l’infiniment petit (les colonies israéliennes en Cisjordanie par exemple) à l’infiniment grand, les luttes et conflits planétaires avec la grande question du moment, selon Yves Lacoste : « l’extension du mouvement révolutionnaire islamiste ».

Les migrations n’échappent pas à l’auteur de La Question postcoloniale (Fayard 2010) : « L’immigration ne devient un problème géopolitique qu’à partir du  moment où il y a rivalité de pouvoir sur des territoires : c’est ce qui se produit aujourd’hui en France, du fait de la concentration, dans les « grands ensembles » d’habitat collectif construits en banlieue, d’une grande partie des descendants d’immigrés algériens venus paradoxalement en France au lendemain de la guerre d’Algérie (…) » explique t-il.

Si Yves Lacoste relie les banlieues et les émeutes de 2005 à « la question postcoloniale » - ce n’est qu’une question explique t-il, une question qui n’appelle pas de réponse - ce n’est pas pour faire un parallèle entre des situations si diverses et des temps si lointains qu’ils sont irréductibles les uns aux autres. Non ! S’appuyant entre autres sur les réponses à un questionnaire de l’association ACLFEU, conseillée par le chercheur Jérémie Robine, distribué aux habitants de « 500 à 600 grands ensembles » de France, le lien qu’il établie entre « question postcoloniale » et malaise des banlieues, s’enracine ailleurs, dans l’ignorance d’une histoire et l’absence de transmission. Pour Yves Lacoste : le « mal-être », le « malaise » des jeunes est né d’une interrogation, terrible, profonde, déstabilisante : pourquoi sont-ils nés ici, en France ? Pourquoi ont-ils vu le jour dans le pays des anciens colonialistes ? La réponse que propose ce spécialiste de l’histoire nord africaine et notamment algérienne n’est pas celle, on s’en doute, de certaines associations, « indigènes » autoproclamés et pétroleuses de la république. Ces jeunes des banlieues, et surtout les jeunes issus de l’immigration algérienne ignoreraient l’histoire familiale, et les raisons qui ont conduit leurs parents et/ou grands parents à rester ou à venir en France au lendemain de l’indépendance. L’originalité de l’analyse – qui se limite aux seuls descendants d’Algériens, quid alors des autres migrations ?  – est de faire de l’immigration algérienne, non pas, ou pas seulement, une immigration économique mais aussi (surtout ?) une immigration politique. Il faut alors se plonger dans l’histoire, collective du mouvement national et les histoires individuelles, des pères et des mères. L’explication est alors plurielle : il faut remonter à la guerre fratricide du FLN et du MNA ; au conflit en Algérie qui, au lendemain même de l’indépendance, opposa le maquis kabyle à l’armée de l’extérieur de Boumediene et Ben Bella ; au rôle central de la Kabylie dans le mouvement national et dans la lutte pour l’indépendance et, après 1962, à son excommunication de la vulgate nationaliste. Il faut enfin, toujours selon Yves Lacoste, évoquer les bataillons de migrants algériens qui, dans le silence, ont fuit « un pouvoir totalitaire ».

Si les Algériens sont restés dans ces « grands ensembles », qui n’étaient nullement des ghettos à l’origine précise-t-il, c’est parce qu’à la différence de leurs voisins portugais, rentrés massivement au pays à la chute de Salazar, eux, ne rentrèrent pas… Certes, tout cela n’élude pas les questions économiques, sociales, ou les rapports entre jeunes et police, mais offre à l’analyse un autre espace de compréhension. D’ailleurs, l’auteur kabylophile, comme son épouse Camille, spécialiste de la Kabylie, vante les mérites de l’immigration kabyle, sont rôle d’ « exemples » et d’ « entraineurs » pour d’autres jeunes, issus ou non de l’immigration.

Banlieues, grands ensembles, islam, migrations… une illustration parfaire de la méthode appliquée par Yves Lacoste : l’« articulation des différents niveaux d’analyse spatiale » pour faire sens, éclairer et surtout agir. On est loin ici des méthodes psychologisantes et des discours idéologiques : tout est concret, presque pratique, dégraissé au possible, prêt pour l’action.

 

Edition Choiseul, 2010, 270 pages, 20 €

 

 

 

28/07/2014

Le 89 arabe. Dialogue avec Edwy Plenel. Réflexions sur les révolutions en cours

Benjamin Stora

Le 89 arabe. Dialogue avec Edwy Plenel. Réflexions sur les révolutions en cours

 

stora_482208556.jpgFace à face l’historien et le journaliste. Le temps long et l’actualité. Ce sont deux regards sur le monde qui se déploient ici. D’un côté l’œil pétillant, perçant, curieux de l’homme d’information, de l’autre, le regard calme, attentif, presque introspectif de l’universitaire. Deux intelligences aussi, l’une plus théorique, 002903499.jpgcomparatiste, horizontale, fulgurante, volontaire presque audacieuse, l’autre, vissée au temps long de l’histoire, aux conditions humaines et sociales à l’œuvre, réaliste, pragmatique, à l’enthousiasme mesurée. Ces deux-là se connaissent. Ils furent des mêmes courants de pensée, ou proches. L’un et l’autre ont à voir avec cette partie du monde. Stora est un natif, qui n’a jamais vraiment quitté sa terre. Plenel, on le sait peut-être moins, a passé quelques années en Algérie. L’un et l’autre savent que rien de ce qui survient de l’autre côté de la Méditerranée ne doit laisser ici indifférent. Ce lien n’est pas intellectuel, il n’est même pas le fait de l’histoire, de la géographie ou de calculs économiques, il est d’abord organique, humain. C’est « le bal des gamètes » comme aurait dit Céline ! Le toubib de Meudon pouvait le déplorer. On peut s’en réjouir.

Fort justement, fort logiquement, ces réflexions et ces échanges sont placées sous le signe du « refus de l’indifférence », pour en finir avec les clichés mais aussi les suffisances et les mépris, les politiques de la peur (« tout plutôt que les islamistes ») et cette ignorance crasse et suspecte de ces sociétés née d’une diplomatie française, plus attentive aux Etats qu’aux peuples, née des accommodements du Nord avec les pires des régimes, née d’un rétrécissement du savoir dans l’espace public, née aussi de la guerre d’Algérie. L’un et l’autre, intellectuels de gauche, ne cachent pas leur étonnement devant la « prudence » de l’opposition de gauche, « la sidération de la gauche  française face au surgissement de cette nouvelle question d’Orient. »

Il faudrait interroger cet « aveuglement », ce peu d’empathie pour ces peuples pourtant si proches. L’introspection remonterait jusqu'à la nuit coloniale et laisserait affleurer aux consciences les inhibitions des contemporains face à l’évidence : la société française s’est, une fois de plus dans son histoire, diversifiée, transformée. Pour poser un regard « lucide » sur ces sociétés, il conviendrait aussi de changer « le logiciel de nos gouvernants » où « la peur, l’identité, la discrimination » tiennent lieu, en France, de politique.

Certes, « la faiblesse des relations tissées augurent mal de la suite » et pourtant, comme le répète Benjamin Stora, à travers les expériences familiales, individuelles, quotidiennes, banales etc., « la rencontre et le croisement de populations venant de différents horizons, crée une identité multiple, diverse, plurielle (…) ».

Pour emprunter une formule appliquée à l’immigration en France, l’histoire du monde arabe est aussi notre histoire. Peut-être en viendra t-on alors à se rendre compte que ces peuples dits « arabes » ne descendent pas d’une lointaine planète. Qu’ils sont constitués d’hommes et de femmes qui partagent, à leur manière et compte tenu de leur propre histoire, les mêmes aspirations. D’ailleurs, précise l’historien, ces sociétés changent : « on commence à entrer dans une autre société, celle des rapports personnels, des rapports individuel », « y compris en matière migratoire » ajoute t-il, où les projets relèvent aussi de l’individuel et non plus du seul collectif.

Pour Benjamin Stora : « Être sur une frontière imaginaire, au croisement de plusieurs mondes du Sud et du Nord, reste cependant un atout pour la connaissance comme pour l’action. Les bouleversements qui viennent du monde arabe nous obligent à réfléchir sur la coexistence égalitaire entre différentes histoires, à reconnaître des appartenances culturelles diverses dans le cadre d’une culture politique universelle, partagée. Et donc, à reprendre espoir pour l’avenir. » Ces entretiens ouvrent sur un nouvel imaginaire, celui qu’évoquait déjà en 2002 Edwy Plenel dans son indispensable La Découverte du monde (Stock et Gallimard, « Folio actuel », 2004)

Sur ce « 89 arabe », Plenel s’enthousiasme, Stora tempère. Tous deux s’accordent pour y voir la fin d’un cycle et le commencement d’un autre. L’éducation devra en être une priorité (il y a une vingtaine d’années déjà, l’Algérien Tahar Djaout ne disait pas autre chose), et la prise en compte de la pluralité, une nécessité. Education et diversité un programme urgentissime au sud de la Méditerranée. Un peu aussi au nord… C’est sans doute cela aussi l’« effet miroir » de ces révolutions.

 

Stock 2011, 173 pages, 16,50