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19/11/2009

Lettre au président Bouteflika sur le retour des Pieds-Noirs en Algérie

Raphaël Draï
Lettre au président Bouteflika sur le retour des Pieds-Noirs en Algérie


1385713_4609377.jpgDans sa lettre, Raphaël Draï, universitaire à Aix-Marseille né à Constantine dit l’espoir à n’en pas douter, mais, plus intéressant, esquisse les cadres d’une réconciliation et d’une fraternisation des différentes communautés algériennes, « juive, arabe, française » - ajoutons berbère, communauté par trop absente ici à l’exception de l’évocation rapide de Mouloud Feraoun et Matoub Lounès.
Après d’autres, ce juif Constantinois exilé depuis plus de quarante ans en dehors de l’Algérie, ne cache pas l’espérance suscitée par les déclarations de l’ancien ministre du président Boumediene. Notamment le discours présidentiel du 6 juillet 1999 prononcé à l’occasion du deux mille cinq centième anniversaire de l’antique Cirta et reproduit en annexe. Le président y soulignait, entre autres, l’importance de la présence et de l’apport de la communauté juive à cette cité et invitait à une relecture de l’Histoire expurgée de toutes manipulations idéologiques.
C’est donc dans la ville natale de l’auteur que ce discours fut prononcé. Cette ville où naquît et vécût Raymond Leyris, Cheikh Raymond. Le maître du malouf y fut assassiné et son évocation par Raphaël Draï est symbolique : « Raymond Leyris incarnait, personnifiait, la coexistence possible des dimensions juive, européenne et arabe de l’être algérien, par ailleurs tendu jusqu’à la dilacération ».
Mais l’espoir de Constantine demeurerait un leurre sans une réelle volonté politique et sans l’existence de cadres, clairs, acceptés par tous, pour permettre à chacun de se dire, d’entendre et de reconnaître l’autre sans se renier.
Dans ce livre émouvant de sincérité et de droiture, il dit son histoire. La petite comme la grande. Sa présentation du « naufrage tragique du système colonial » et le rôle attribué au général De Gaulle pourraient être discutés. Mais l’essentiel n’est pas là. «Toujours rétrospectifs, les travaux des historiens sont une chose. Ce qui est vécu dans l’immédiateté passionnelle par une population aux origines trop dispersées, à l’histoire trop récente pour être réfléchi et réflexif, en est une autre ».  Après tout, il faut ouvrir les débats, dire les histoires et les parcours personnels, se comprendre les uns les autres, pour « panser les blessures du passé » et « construire l’avenir ».
« Les pays de naissance ne se renient jamais. On y demeure identifié, du nombril jusqu’au cerveau ». Voilà pourquoi, après quelques commentaires sur la terrible décennie passée, l’auteur écrit : « tant que vous serez en guerre, nous ne serons pas en paix. Mais cette paix ne peut se concevoir non plus et se parfaire tant que, du côté de l’Algérie, un travail de mémoire analogue et homologue ne sera pas véritablement engagé ».  Précisant sa pensée, il ajoute : « le temps de l’idéologie post coloniale ne doit-il pas prendre fin ? » et, évoquant les jeunes générations algériennes, la quasi totalité de la population « celle qui a été soumise à l’uniformisation de son existence, de sa foi, de sa langue, parfois de ses vêtements », il interroge craintivement : « comment ces jeunes algériens conçoivent le retour de ces pieds-noirs et autres juifs d’Algérie ? ».
Poursuivant sa réflexion, il demande au président algérien si : « à présent, [nous ne devons pas] concevoir une formule identitaire vitale qui permette les conciliations intimes et l’ouverture sur ce que l’on n’est pas ? » Ce « remaniement des profondeurs » comme le nomme l’auteur - rappelant l’Amin Maalouf des Identités meurtrières - invite à rompre avec les logiques de divisions pour saisir et accepter les différentes composantes identitaires des uns et des autres.
« C’est à partir de cette réconciliation réussie que nos enfants, Monsieur le Président, construiront la nouvelle Méditerranée ».  L’ambition est grande. Les
« dernières générations charnières » doivent aider à impulser une autre révolution. Pas celle des « systèmes abstraits, incontrôlables, invérifiables à vue humaine, à vie humaine », mais celle qui « doit affecter nos comportements ».
« Nous viendrons vers vous sans autre désir que celui de vous revoir écrit R. Dray. Notre absence a été très longue. (...) Un des chants les plus poignants du malouf déplore le ouah’ch, c’est-à-dire l’absence insupportée, celle qui ne vous laisse pas en paix, une absence présente. Lorsqu’elle n’est pas comblée, elle finit par vous rendre absent à vous-même, par vous faire vivre en marge de votre vie ».
Cette lettre sera-t-elle lue par son destinataire et avec lui par la classe politique algérienne ? Saura-t-il y répondre avec la même sincérité, le même désintérêt, la même fragilité ? Rien n’est moins sûr. R. Draï, bien éloigné des shows médiatiques algérois, esquisse les cadres de la réconciliation des mémoires et de la fraternisation des hommes. Reste la volonté politique. Sans esquiver les réelles difficultés et les sourdes mais efficaces oppositions, il n’est pas certain qu’elle existe en Algérie.

Edition Michalon, 2000, 141 pages

07:00 Publié dans Algérie | Lien permanent | Commentaires (3)

17/11/2009

Le Petit gaulliste

Alain Lorne
Le Petit gaulliste


7736-medium.jpgLe Petit gaulliste se prénomme Paul. Il a treize ans. Antoine, son frère, en a deux de plus et soigne sa ressemblance avec Johnny Halliday, celui de « Pour moi la vie va commencer ». Nous sommes en 1963. Les parents ont divorcé. En ces temps pas si lointains, seule la femme supporte l’opprobre et la condamnation morale des bien pensants. Aussi, pour Cécile, la mère, l’atmosphère devient vite irrespirable. Il est urgent de quitter le 52 ! (entendre la Haute-Marne).
Professeur d’anglais dans un collège, elle décide de s’expatrier en Algérie pour y enseigner la langue de Shakespeare à des têtes brunes et bouclées dont les parents ne sont pas encore remis de la gueule de bois des lendemains d’indépendance. La coopération technique (C.T.) a du bon et est plutôt lucrative... Ce n’est pas pour rien que « C.T. » a été transformée par les Algériens en « course au trésor ».  Mais laissons-là ces raisons bassement matérielles. Elles n’expliquent pas à elles seules le choix de Cécile. Non ! il y a aussi un certain Jean Lesaucier dont elle s’est énamourée. Le bonhomme reste plutôt évasif sur ses liens passés avec l’Algérie - pied-noir ? militaire ? barbouze ? ancien de l’OAS ?... Deux choses ne souffrent d’aucune ambiguïté : le pays et ses habitants ne lui sont ni étrangers ni indifférents ( « la trahison gaulienne » ne passe pas) et, côté futur, il compte bien prospérer dans le commerce, se rendre « indispensable au pays ». Pour l’heure, il s’affaire dans l’import-export de... fromages. Mais attention pas n’importe lequel, non du maroille ! du qui ne supporte pas d’être intempestivement retenu au port. La précieuse cargaison est fragile, gare à l’affinage abusif ! gare au prolifique asticot !
Pour Paul, à l’école, les choses auraient pu mal tourner. Dans la cour de récréation, ces nouveaux condisciples, animés d’un solide instinct grégaire, ne se privent pas de bousculer et de railler le nouveau venu fraîchement débarqué de la ci-devant métropole... Mais Paul, un brin affabulateur, n’est pas sans ressources. En France, il habite Colombey-les-Deux-Eglises et la maison de « Mé » (la grand-mère) jouxte celle du Général de Gaulle, celui qui a « niqué les pieds-noirs ». Voilà qui réchauffe le climat des relations franco-algériennes et calme les ardeurs revanchardes. Le Petit gaulliste ne va pas se gratter pour la jouer à l’esbrouffe.
Alain Lorne décrit les premières heures de l’Algérie indépendante, depuis 1963 jusqu’à la veille du coup d’Etat de 1965. Le récit est rythmé par les magouilles, les trafics et autres coups tordus de Lesaucier. Le « socialisme spécifique » a de beaux jours devant lui. La corruption, déjà généralisée, itou. Le ver n’infeste pas les seuls maroilles. Il prolifère et prolifèrera avec constance depuis Ben Bella jusqu’à... mais cela est un autre sujet. Pour l’heure, sous le regard tantôt averti tantôt innocent du Petit gaulliste, la corruption prospère, le marché-noir s’organise, les passe-droits se multiplient, la police politique veille, la suspicion s’intalle, l’aumône - en fait le pillage des bijoux des Algériennes - est érigée en méthode de gouvernement, le mécontentement populaire gronde tandis que l’autogestion finit de démanteler le secteur agricole.
La forme, un brin irrévérencieuce et distante, ne masque nullement la dimension humaine des événements ici davantage suggérées que relatées. Alain Lorne semble interroger l’Histoire et vouloir souligner le peu de choix qu’elle laisse aux Hommes dans la conduite de leur existence. Les Algériens y sont présentés comme les jouets des rivalités entre le FLN et le MNA et des exactions de la police française. Quant au drame vécu par les Pieds-noirs il n’est qu’à pousser la porte de ces maisons abandonnées dans la précipitation, lire de vieilles lettres oubliées et retrouvées par Paul et Antoine ou écouter parler la vieille Madame Ayach pour mesurer ce sentiment d’impuissance.
À l’exception des combines de Lesaucier et du regard porté par Le Petit gaulliste sur le méli-mélo des adultes, le livre ne renferme aucune intrigue romanesque, psychologique ou historique. L’intérêt se niche entre les lignes, il s’entend dans le ton distancé et plein d’humour de l’écriture. Les dialogues, les expressions, le rappel des actualités... restituent les années soixante en France et les lendemains de l’indépendance algérienne. L’espoir illuminait alors l’horizon. Pour l’Algérie, comme pour Paul, la vie commençait...


Edition Actes Sud, 271 pages, 16,9 0 €

14/11/2009

Alger Nooormal

Mohamed Ali Allalou, Aziz Smati, photographies, Jean Pierre Vallorani, coordination des textes Mustapha Benfodil

Alger Nooormal

 

facades-blanches-d-alger_940x705.jpg« Alger Nooormal », premier disque-audio du genre, fait découvrir Alger comme sans doute peu de livres ne l’ont fait ou ne le feront. Les auteurs se sont mis à quatre pour offrir aux connaisseurs comme aux néophytes un cadeau rare : l’âme d’une ville et de ses habitants. Les textes sont signés Ali Allalou, Aziz Smati et Mustapha Benfodil, les photos Jean Pierre Vallorani qui avait en son temps accompagné l’écrivain marseillais Salim Hatubou dans ses pérégrinations mémorielles du côté des Comores.
Avant d’être lieu de visite pour touristes en goguette dans ses quartiers de légendes, ses rues bouillonnantes et autres monuments défraîchis, pour nos quatre passeurs en émotions, « Alger est une parole ». Voyage porté par la musique et les mots de la ville, un CD accompagne le livre dans lequel pas moins d’une quarantaine d’extraits de chansons et d’entretiens restitue l’histoire musicale d’Alger, ses sons et ses bruits, les paroles diverses des Algérois qui, bien mieux que de longs discours, rendent le sel de cette ville, son histoire jusqu’à ses parfums et odeurs sans pour autant étouffer quelques remugles et autres émanations pestilentielles.
Si Buenos Aires a son tango, Lisbonne son fado, la Nouvelle-Orléans ou Memphis le blues, Séville son flamenco, Oran le raï…, Alger a le chaabi. Musique également métisse, elle est à l’image de la ville. D’origine religieuse et réservée à des cercles étroits d’abord, le chaabi a été concocté par un kabyle Hadj M’Hamed el Anka (Halo Mohand Ouyidir) aidé d’un juif Lili Boniche (Lili Abassi) et de Bellilo, le luthier italien de Bab el Oued qui confectionna la première mandole du maître El Anka. La mandole sera au chaabi ce que l’accordéon est au musette parisien. Depuis, les musiciens du genre ne se sont pas gênés pour se nourrir d’influences venues d’ailleurs et, par la magie de la création, les acclimater à l’âme algéroise : ainsi en sera-t-il du banjo qui débarque à Alger avec les soldats américains en 1942, du piano introduit par Skandrani ou du qanoun, la cithare qui vient de l’orient arabe…
Et oui, le chaabi (comme le couscous pour l’Afrique du Nord) est un merveilleux résumé de l’histoire d’une ville, « ville bazar », riche d’une identité syncrétique où, sur un substrat berbère, sont venues se greffer les influences arabe, turque, française, juive… À la fois populaire et mystique, dur et tendre, rocailleux et voluptueux, triste et joyeux, envoûtant et mélodieux, le chaabi est une musique sismographe, le sismographe des passions, des humeurs et du quotidien des Algérois. Pour s’en rendre compte, il suffit d’écouter la compil confectionnée par Aziz Smati riche des voix de Dahmane El Harrachi, d’El Hachemi Guerrouabi, de Boudjemaa el Ankis et surtout celle d’Abdelmajid Meskoud interprétant la magnifique « El Assima » devenue « l’hymne d’Alger ».
La terre algérienne, depuis les temps les plus anciens, a mêlé des ingrédients divers à l’origine d’une identité devenue irréductible à une composante exclusive. Mélange étonnant, liaisons contre-nature et violentes, le « butin de guerre » ne se limite pas à une langue : entre violence et tendresse, exubérance et retenue, humour et gravité, provocation et générosité… la personnalité algérienne en porte la marque. Rien que de très « nooormal », selon ce qualificatif qui rend probable l’improbable, supportable l’insupportable et normal l’anormal. Une sorte de pragmatisme teinté de taoïsme, à se demander si Laozi ne s’est pas taper quelques bières avec le volubile Abderrahmane du côté de la Madrague et devisé sur l’universalité des valeurs humaines avec le pétillant Belkacem Aït Ouyahia qui, entre deux cours de médecine à l’université et deux patients, traduit les fables de La Fontaine en kabyle. Il faut les écouter et savourer les dialogues enregistrés par Allalou. Car, l’ancien trublion de la radio algérienne, a retrouvé les trottoirs de sa ville et avec eux, les calembours d’Abderrahmane Lounès, les mises en garde de l’architecte urbaniste Jean-Jacques Deluz quant à l’avenir de la ville ou encore l’humour de Farid le rockeur de Belcourt qui résume l’amour à Alger par cette formule inoubliable : « frites omelette… sans sel ! ». Il y a surtout Fatma Zohra de la Casbah. L’ancienne prostituée a aujourd’hui 72 ans et confie à un Allalou complice qu’en 1962 elle n’a pas pris « un appartement de Français » : « parce qu’il y a eu des larmes dans ces appartements (…) parce que je ne voulais pas, non, y a rien à faire, ça porte malheur ». Sans chercher à paraphraser Shakespeare, ce que montre ce livre sonore c’est qu’il y a souvent plus de vérité dans une seule phrase d’une ancienne prostituée d’Alger que dans cinquante ans de vulgate nationaliste. Et oui, la France n’est pas la seule à qui un petit retour sur la période coloniale serait profitable… « On a fait du peuple une chose secondaire, presque un outil » disait-il y a bien longtemps le Marocain Mohamed Kheïr-Eddine, avec Alger Nooormal, on mesure ce qui a été négligé et gâché.
Entraîné dans cette virée algéroise où le son du thé à la menthe versé dans les verres se mêle aux voix éraillées des noctambules amateurs de bière et de poésie, le lecteur partage l’allégresse, la « jouissance » même de ses compagnons heureux de retrouver une ville qu’ils ont dû fuir après les menaces de mort, après l’attentat dont a été victime Aziz Smati. La nostalgie a sa place dans ce voyage où la question est posée : « Alger a t-elle un présent ? Alger a t-elle un avenir ? ». Mais nos auteurs dédaignent ces cucuteries pour anciens combattants : Alger vit, Alger revit à travers un renouveau musical porté par une jeunesse et notamment des jeunes filles, créatives et frondeuses. Les groupes se nomment Hamma Boys, MBS, Intik, Gnawa Diffusion, Bnet Lebled… chantent et assènent leur part de vérité sur des rythmes rap, rock, folk, teckno ou empruntant à leurs aînés une rythmique gnawa ou chaabi. Peut-être que cette génération inventive ne s’en laissera plus compter…
Les textes, les photos comme les enregistrements ne cachent pas les travers de la ville et de ses habitants. Mais Alger est encore trop meurtrie par les années qui viennent de se terminer pour en rajouter. Il vaut sans doute mieux en célébrer le soleil qui l’inonde d’une lumière prometteuse, ce soleil qui « tue les questions » comme l’écrit Camus. Si, après sa prémonitoire chanson composée il y a plus de trente ans, « Sobhane Allah yaltif » Mustapha Toumi ne se sent pas de rejouer les cassandres, il ne veut pas non plus revenir sur le passé récent. Sans doute que les retours en arrière se feront plus tard. Sûrement même, pour éviter les effets boomerang d’une funeste amnésie orchestrée par un régime toujours aveugle aux siens. Pour le moment, comme le montre « Alger nooormal », les premières leçons du passé peuvent être tirées avec une distance critique, poétique, l’humour toujours corrosif et chantant d’Alger. C’est d’ailleurs la seule façon de faire pour ne pas condamner l’avenir. Le passé ne peut être remisé, mais ce n’est pas à lui de dicter ses conditions. Alors ne boudons pas le plaisir du lecteur-auditeur : ce livre est d’abord une fête, des retrouvailles joyeuses, une déclaration d’amour. La vie quoi ! Pour le reste, barakat ! (
Ça suffit !)


Françoise Truffaut éditions, 2005, 158 pages, 26 euros


07:00 Publié dans Algérie | Lien permanent | Commentaires (0)