UA-64061973-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21/11/2012

Touareg des Neiges

 

Nabil Louaar

Touareg des Neiges

 

LOUAAR Nabil.jpgDans Touareg des Neiges, Nabil Louaar raconte l’enfance, l’éveil à la vie et à l’amour de Nassim sur fond d’immigration, de cité et d’interrogation identitaire. Si ces sujets sont connus, Nabil Louaar sait réinventer et poétiser le réel. Il en parle avec humour. Il bouscule, de l’intérieur, quelques tabous et, ce qui n’est pas peu, il parle souvent juste.

 

Comme son auteur, Nassim, le personnage central de ce récit, est né dans une cité de Haute-Savoie. Il y grandit choyé et fort de ses illusions. Mais la vie va très tôt remettre les pendules du gamin à l’heure. Et non !, le père, peintre en bâtiment, n’est pas le confrère de Léonard de Vinci. De même, l’école n’est pas toujours synonyme d’ascenseur social. Dans l’esprit de certaine conseillère d’orientation, l’ascenseur scolaire est resté bloqué, pour des générations, sur le même pallier : « en somme [dit Nassim], elle pensait que mon père devait me passer le flamb… le rouleau ». Le racisme ? Ce n’est pas toujours les autres : Shéhérazade fera comprendre à son entreprenant prétendant de treize ans qu’il peut, lui et ses semblables, machistes de banlieue, inventer un nouveau type de racisme : celui qui prône, pour les filles de la fratrie s’entend, des liaisons endogames et strictement endogames, expulsant du même coup les têtes blondes du groupe des têtes brunes et bouclées et pas encore barbues !

Nassim raconte sa « haine » quand, à l’entrée d’une boîte, il est rembarré comme un malpropre faisant de lui un « horlarabe », « torturé et transparent » en référence à l’Horla de Maupassant. « Etions-nous les enfants honteux de l’union adultérine entre la France et l’Algérie ? », s’interroge Nassim avant de poursuivre sur un mode qui exclut toute simplification : « étaient-ce les attitudes agressives de certains jeunes qui suscitaient autant d’exclusions, ou l’exclusion qui justifiait l’attitude agressive des jeunes ? »

Car Nabil Louaar ne transforme jamais son personnage en victime. Fort heureusement, l’auteur ne cultive pas l’idéologie victimiste. Sans complaisance pour les travers de la société, il l’est aussi pour les siens et à « la culture de l’échec social », il préfère, à l’image de Shérazade, louer le courage des filles. Il vante le dynamisme, juvénile et bigarré, des quartiers.

Au centre de ce texte, il y a l’amour pour Marie Mélodie, sa prof de français de vingt ans son aîné. Elle l’initie à l’amour et à la tendresse : « jusque-là, je ne m’étais pas encore découvert de fonctionnement différent de celui du mâle moyen, tristement basé sur une sorte de sprint du bassin, mêlé à l’empressement d’atteindre le râle final ». Elle lui injecte « le sérum du bonheur ». Une belle et tragique histoire d’amour dans un monde ou « les amours dépareillés » ne passeraient pas encore, selon Nassim. Mais, à bien lire les enquêtes sociologiques, ces « amours dépareillées » ne passent surtout pas dans les familles algériennes. Et Nabil Louaar innove en le montrant dans un roman. Ici, Séverine et Nawar s’aiment. Et pourtant, la pression de la famille, les manœuvres de la mère conduiront Nawar à choisir « l’option du bled », c’est-à-dire à se marier avec une fille du pays qu’il connaît à peine. Mariage endogame strict, racisme anti-français soft sur fond de misère affective et de confusions identitaires.

visage.jpgJustement, pour reconstituer les éléments épars de son puzzle identitaire, Nassim part avec quatre autres copains visiter le Sahara mauritanien. C’est là qu’il cherche cette partie de lui-même, ces « racines » enfouies sous le sable du désert pour réaliser « la plus revigorante des infusions », ce cocktail fait du mélange de la part française et de la part maghrébine.

Comme d’autres avant lui, Nabil Louaar rend hommage à son père et, à travers lui, à ces vieux Algériens, bâtisseurs des Trente glorieuses, devenus chibanis solitaires et incongrus des paysages urbains, retraités choyés par l’affection d’une famille unie ou patriarche déchu et silencieux devant le spectacle du monde et de leurs rejetons. Là encore il parle juste et, près de trente ans après la publication de La plus haute des solitudes de Ben Jelloun, il écrit à propos des parents : « jamais ils ne manifestent l’envie ou le désir. Pudeur encore. Et à force, on y a cru, qu’ils étaient les premiers humains au monde à pouvoir se passer de plaisir». Sur sa lancée, il condamne cette notion fourre-tout et passe-partout de « respect » qui, dans certaines familles, se révèle potentiellement et psychologiquement criminogène.

Il est aussi l’un des premiers à oser parler de la dépression, autre sujet tabou notamment chez les jeunes hommes écrasés par le stoïcisme de la figure paternelle. « La difficulté n’en est que plus grande, pour les enfants que nous sommes, dès lors qu’il faut s’identifier à ces papas robustes. (…) Et là, les choses se corsent. Elles se compliquent lorsque nous finissons par prendre conscience que la force psychologique de nos pères n’est pas héréditaire, qu’il est dur, voir impossible de les seconder. N’est pas Hercule du Bled qui veut ».

Touareg des neiges, ressemble à ces tournesols qui épousent, de l’aube au crépuscule, la course du soleil, pour se nourrir de sa chaleur et de sa lumière, s’en nourrir jusqu’à finir par lui ressembler. Un souffle de vie court tout au long de ce texte. Ce souffle pourrait bien être le legs d’astres aujourd’hui déclinants, ces « Hercule du Bled », qui continuent à briller et à vivre dans et grâce aux lignes de Nabil Louaar.

La burqa expliquée à ma mère  (Les éditions de l’Arbre, 2010) est le titre du deuxième roman de Nabil Louaar. Nous y reviendrons.

 

Edition ANEP 2002 (pour l’Algérie) et Idlivre 2004

http://nabil.louaar.free.fr/

 

20/10/2012

Le roman du 17 octobre 1961

 

Le roman du 17 octobre 1961

 

712860.jpg"Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l'indépendance ont été tués lors d'une sanglante répression, reconnaît François Hollande, selon un communiqué de l'Elysée. La République reconnaît avec lucidité ces faits. Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes."  Voilà qui est dit, voilà peut-être qui ouvre une autre page de cette histoire nationale trop longtemps cachée ou niée. Pas par les historiens qui ont fait depuis plusieurs décennies leur travail. Pas par les associations et quelques personnalités qui sont aux premières lignes et des premières heures de ce combat pour la mémoire et la reconnaissance (on pense à Mehdi Lallaoui ou Samia Messaoudi). Mais plutôt par les responsables politiques. Si localement des avancées ont été constatées, au niveau national, le silence des autorités devenait assourdissant. Ce 17 octobre 2012, François Hollande a déchiré ce voile de mutisme qui, comme un autre linceul recouvrait, depuis 51 ans, les corps des victimes du 17 octobre 1961.

 

Le Monde du 17 octobre montre que les choses semblent bouger : le Sénat étudiera mardi 23 octobre, en séance publique, une proposition de résolution du groupe communiste "tendant à la reconnaissance de la répression du 17 octobre 1961". Cette proposition avait été déposée par Nicole Borvo Cohen-Seat, ancienne sénatrice de Paris, et plusieurs de ses collègues communistes. Ses auteurs souhaitent la reconnaissance par la France de "la réalité des violences et meurtres commis à l'encontre de ressortissants algériens à Paris et dans ses environs lors de la manifestation du 17 octobre 1961" et la réalisation d'un lieu du souvenir à la mémoire des victimes. A l'Assemblée nationale, François Asensi (Front de gauche), a annoncé mercredi, lors d'un débat sur les questions européennes, que son groupe déposait une proposition analogue à celles des sénateurs communistes. "Son adoption serait un geste de concorde à l'adresse du peuple algérien, ce peuple ami", a-t-il déclaré.

 

Dans le recueil 17 octobre – 17 écrivains (Au Nom de la Mémoire, 2011), Salah Guemriche rappelle qu’un « sondage du CSA (du 13 octobre 2001 pour L’Humanité Hebdo) nous apprenait comment le 17 octobre 1961 était perçu chez les Français : « Moins d’un Français sur deux a "entendu parler" de la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961, et seul un sur cinq sait "de quoi il s'agit", tandis qu'une majorité de l'opinion ignore tout de l'événement. Cette faible notoriété n'empêche pas 45 % des personnes interrogées d'estimer qu'il s'agit d'"un acte condamnable que rien ne peut justifier, 33 % étant d'un avis contraire… ».

 

17-octobre-1961.pngC’était il y a plus de 10 ans. Sans doute qu’aujourd’hui les Français seraient plus nombreux à repérer cette date sur un calendrier. Pourtant, à entendre les déclarations des Fillon, Jacob sans parler des Le Pen, il est clair qu’il faudra encore compter avec les apprentis sorciers, les pompiers pyromanes et autres nostalgiques. Petit rappel : « Je me sens recru d'une telle horreur... Les policiers sont devenus les combattants d'une lutte sournoise et sans merci, car c'est d'une guerre raciale qu'il s'agit. Et voici la conséquence : l'Etat, lui, est devenu dépendant de sa police, de son armée... L'esprit de corps est la source de tout notre malheur comme il l’était déjà du temps de Dreyfus ». Ce n’est pas un dangereux gauchiste, un va en guerre, un adepte de la repentance ou un ennemi de notre république et encore moins de notre police républicaine qui a écrit ces lignes. C’est François Mauriac, dans Le Figaro littéraire du 9 novembre 1961! Que valent alors les considérations de M.Jacob soutien de M.Copé, celui qui pleure sa chocolatine, et qui propose le poste de secrétaire général de l’UMP à la députée Michèle Tabarot, députée-maire du Cannet, fidèle fille à son papa, Robert Tabarot ci-devant fondateur de l’OAS à Oran…  Qui défend l’esprit de la République et la pérennité de ses institutions ?

 

 

 

Si le 17 Octobre est une date oubliée de la mémoire collective, ce jour ne fut pas non plus un sujet pour les romanciers et poètes. A l’exception de Meurtre pour mémoire de Daenninckx paru en 1985 (soit 23 ans après la manifestation et sa terrible répression) puis d’un recueil édité par l’Amicale des Algériens en Europe en 1987 - avec notamment le célèbre poème de Kateb Yacine et la nouvelle de Leïla Sebbar, La Seine était rouge (réédité 1999) – le 17 octobre 1961 ne fut pas, sauf erreur, objet de fiction.

 

jaquette.jpgC’est dire l’importance de ce recueil de nouvelles et de textes, 17 octobre-17 écrivains édité l’an dernier par l’Association au nom de la mémoire. C’est en soi une nouveauté et une originalité. Car qu’est-ce que la littérature peut apporter de neuf à la mémoire du 17 octobre ? Que peut-elle ajouter de plus à la triste litanie du massacre, de la honte, du silence et du mensonge d’Etat, du racisme organisé… déjà relatée, dénoncée par les Einaudi, les Stora, les Tristan, les Manceron et autres Péju.

 

La littérature peut-elle nous en dire plus ? Peut-elle permettre d’aller au delà de son « petit devoir de mémoire » (Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Gallimard, 2011), qui souvent non content d’être de pure forme, se révèle conflictuel, construit, non pour tisser du lien, y compris dans la complexité, mais de la distance, des barrières, des séparations.

Ces 17 textes constituent autant d’approches différentes, de sensibilités personnelles, d’interrogations et de genre (poésie, nouvelles, récits, témoignages, réflexions …) qui renouvellent les réflexions, multiplient les éclairages, les sources de lumière, débusquent les zones d’ombre, restituent la part d’humanité et de fragilité des acteurs de ce drame. Tout cela est écrit sans ressentiment, avec le souci de ne pas insulter l’avenir. Tout cela est écrit dans le respect des morts mais sans oublier les vivants. Ces 17 écrivains sont des hommes et des femmes appartenant à plusieurs générations. Ils sont français, Français d’origine algérienne, Algériens d’Algérie ou Algériens de France.

 

Cette mémoire en littérature  c’est aussi revisiter le passé, interroger l’histoire, réintroduire de l’humain dans les mythologies nationales ou militantes, questionner un héritage parfois trop lourd au regard des vérités et des mensonges qui ont été transmis, reconsidérer cet héritage à l’aune justement des mythidéologies nationales ou nationalistes, contribuer à agrandir la passé de la France (encore Alexis Jenni) en ajoutant quelques chapitres à son histoire (toujours Jenni), en élargissant les perspectives d’une société rassemblée, riche de ces multiples facettes et de ses métissages. Comme dit Amin Maalouf : « Sortir par le haut » du « dérèglement » « exige d’adopter  une échelle des valeurs basée sur la primauté de la culture ». La culture « peut nous aider à gérer la diversité humaine », aider à se connaître les uns les autres, « intimement »  et « l’intimité d’un peuple c’est sa littérature ». Ici, « l’intimité » à la sauce Maalouf a peut-être à voir avec la « connivence » façon François Jullien… Les textes de ce recueil, 17 octobre-17 écrivains, se situent résolument dans le champ de la culture, ils aident justement à forger, renforcer cette « intimité », cette « connivence » entre Français, entre Français et Algériens.

 

1/ Les 17 octobre 1961

La manifestation du 17 octobre 1961, ses préparatifs comme son déroulement donnent lieu à des situations, des représentations et des personnages divers. Pour Magyd Cherfi, cette soirée est d’abord synonyme de fierté :

« Moi, le fils d’immigré j’ai ma fierté du seul moment arabe en territoire de France qui redressa l’orgueil d’un je-ne-sais-quoi m’appartenant. Un moment civil, pacifiste et fier qui fut plus maghrébin qu’arabe, un héritage digne de ce nom. Un acte idéal auquel rien est à reprocher. Quand on est orphelin de la petite comme de la grande histoire, il est bon d’hériter de cela et moi qui cherche dans l’épouvante quelques traces de mon histoire, je fige une date, le 17 octobre 61 »

 

« Je me raccroche à cette manif comme à un pan d’histoire, comme à un linceul ensanglanté, un bout de parchemin qui dit du bien des miens, ces inconnus, ces bruns à moustaches, ces brunes désœuvrées, fantoches à la merci des regards, à la merci de leur apparence »

 

Mohamed Kacimi évoque lui la quête d’une Algérienne, débarquée pour une journée seulement à Paris pour retrouver le lieu de sa naissance, le lieu aussi de la disparition de son père :
 

« Elle a toujours rêvé de voir cet hôtel, non pour un quelconque fétichisme, mais juste pour le récit de sa mère qui a force d’être répété a fini par en faire un lieu de légende : « Je venais juste d’épouser ton père. J’avais dix-huit ans. On a quitté Oran et on s’est installés à Paris. On a pris un hôtel, je me souviens bien, place de la Bitoucaye. On avait une chambre toute petite, avec un lit simple. Mais bon, l’étroitesse n’existe que dans les cœurs. Ton père avait trouvé une place de musicien au Cabaret Al Djazaïr, à Saint Michel. Il avait une voix… Il était beau… Très beau…  Il avait une moustache fine et des cheveux tellement fins que lorsque je respirais loin de lui, ils s’envolaient tous seuls. Je n’avais pas atteint le huitième mois, je me souviens, c’était l’automne, mais à Paris, c’est toujours l’automne. J’ai senti les premières contractions au coucher du soleil, je suis descendue voir le patron, Ami Arezki pour lui demander de l’aide. Il m’a  dit  qu’il y avait un couvre-feu et que la police tirait sur chaque Arabe qui sortait le soir. J’ai attendu ton père, une heure, je crois même deux, il était toujours à l’heure, mais pas ce jour-là, vers trois heures du matin, j’ai senti que j’en pouvais plus, j’ai découpé les draps, je me suis allongée sur le lit, et j’ai poussé, poussé, et tu es venue, comme une lettre à la poste ma fille, comme une lettre à la poste. Mais ton père n’est jamais revenu. »

Peut-être que le coup le plus terrible qui est porté non pas à la mémoire mais à ce devoir de mémoire c’est cette nouvelle de Kacimi qui l’assène, dans un dialogue entre générations. Car pendant que la femme s’enquiert de l’hôtel où sa mère lui a donnée le jour, cherche ce cabaret où son père jouait ou déambule sur le pont Saint-Michel, de l’autre côté de la Méditerranée, sa propre fille l’harcèle au téléphone :

 

« Son téléphone vibre de nouveau :

- T’es où maman ?

- A la rue de la Huchette.

- Tu fais quoi ?

- Je cherche le cabaret de papa.

- Tu veux pas arrêter de courir après un cadavre, maman ?

- Je cours après mon enfance, ma puce.

- T’oublie pas mon sous tif.

- Tu me l’as dit cent fois.

- Un Passionata, au BHV, tu as promis. » 

 

Dagory invite son lecteur à l’intérieur d’un car de CRS, de ceux qui, quelques heures plus tard, sur le pont de Neuilly, s’adonneront à toutes les monstruosités. On y cause comme on prendrait le café à la pause. Les sujets de manquent pas, qu’il s’agisse de l’Algérie, des immigrés ou de ce Saint Augustin, lui aussi originaire de ce bled. On y parle bien sûr football. Il y a les supporters du Sedan Olympique et ceux de Reims, l’équipe de Koppa. Et parmi ceux qui s’apprêtent à ratonner, se trouvent aussi des admirateurs de deux joueurs, Akesbi et Azhar  :

 

« - Dimanche on a pas eu de bol, mais t’inquiète, à la fin c’est eux qui seront champions de France. Avec les deux, là, Akesbi-Azhar… de la graine de champions…

- Ouais… « bazard » ! Toujours ton jeune, là…

-  « Azhar » !  Cà c’est un joueur ! Tu vas voir dans un an ou deux, avec Akesbi… Un sacré tandem !

Ouais. Y viennent des banlieues pour foutre la merde en ville…

Ce genre de discussion le mettait mal à l’aise. Il préférait penser à son fils. A douze ans c’était déjà le meilleur buteur de son équipe.(…)

- Tu te rends pas compte de ce que tu dis… Ces gens ils ont le droit au respect, comme nous.

- Les Arabes, la merde y sont là pour la ramasser.  Leur boulot c’est de vider les poubelles.

- Les poubelles et les crouillats… on a l’impression qu’en France ils sont arrivés ensemble.

Un silence de quelques secondes. Ruedi avala une poignée de cachous : le matin même sa femme lui avait dit qu’il avait mauvaise haleine. Puis, sans s’adresser à personne:

- Moi, je fais mon boulot comme on me dit de le faire, j’ai pas besoin de réfléchir au pourquoi du comment. Pour ça y a des mecs bien plus intelligents que moi. Je suis là pour faire bouffer mes gosses, point barre. Tu l’as dit tout à l’heure,  on est cons ! Je laisse ceux qui savent décider de ce qui est bien.

 

Tassadit Imache raconte son histoire. Celle d’une enfant née d’un père algérien et d’une mère française, à contre courant de l’histoire et des hommes :

 « Du premier né à Argenteuil, à la dernière née à Nanterre, nous sommes après le 17 octobre les enfants d’un couple en perdition. Leur histoire d’amour chavire, plus rien ne les liera. Après cette nuit là qui porte au paroxysme la haine et la violence et ses répliques des jours qui suivent, nous les enfants, nés et à naître, sommes les rescapés d’une fiction. Jusqu’à ce que notre conscience s’éclaire au récit d’une mère aimante mais juste, rendu avec les mots de sa vie simple et dure. Grâce à elle, nous ne serons pas les enfants perdus de cette histoire-là. »

 

Maïssa Bey restitue ce mardi pluvieux du 17 octobre 1961 à travers les femmes, ces Algériennes qui ont défilé aux côtés de « leurs » hommes et qui pour certaines, découvraient pour la première fois la « grande ville » :

 

« Et la course. Les bousculades. Les enfants piétinés. Les hommes embarqués sans ménagements dans les bus. Par quel miracle ne se sont-elles pas séparées ? Yamina a pris la petite Nora dans ses bras. Courir, fuir... Qui les a guidées ? Elles ne s'en souviennent pas. Cette femme, peut-être, qui leur a ouvert sa porte et les a attirées à l'intérieur. Dans un couloir. Chez elle. (…)

 

Taous relève enfin la tête. Les yeux gonflés de larmes, elle jette un regard autour d'elle, comme si elle venait de découvrir ces lieux pourtant familiers. Elle pose la main sur le bras de Aicha assise près d'elle. Elle réprime un sanglot et lui dit : Je te l'avais promis ce matin, et voilà ... tu peux dire maintenant que tu as vu la France ! »

 

Cette France, c’est à travers le destin tragique d’une jeune fille que Didier Daeninckx se propose d’en rendre compte et de réveiller les consciences et les mémoires : Fatima Bédar. Il évoque le retour de sa dépouille en Algérie. Peut-être que là aussi, la mémoire, la mémoire de l’immigration algérienne et de son tribut à la lutte pour l’indépendance, mériterait d’être ravivée.

 

« A l’automne 2006, la dépouille de Fatima Bédar a quitté le cimetière de Stains où elle reposait depuis quarante-cinq ans et ses restes ont été déposés le 17 octobre de cette année-là dans le carré des Martyrs de son village natal, non loin de la tombe de sa mère. « On a ramené ta fille, elle est revenue près de toi », a simplement dit Zohra alors que le vent de Kabylie emportait ses mots vers les montagnes. »

dd4652b2-1894-11e2-8e57-e8aaaf249d9c-493x328.jpg

 

2/ Entre culpabilité et innocence

Le 17 octobre 1961 n’échappe pas aux ambiguïtés d’un double héritage, celui de la culpabilité et celui de l’innocence, celui des silences et celui de la mémoire, portée certes par la génération des enfants mais aussi par la France :

 

« En devenant algériens, les indigènes ont rendu à la France une part de sa dignité perdue en Algérie. En marchant, ils n’ont fait qu’imiter leurs maîtres, parce que ce sont les maîtres qu’on imite pas les valets » (Magyd Cherfi)

« Enfant j’étais si français que je préférais les cowboys aux Indiens, ces barbares à la peau teinte qui s’attaquaient aux scalps comme les Arabes aux couilles. Un Français ne fait pas ça ! C’est ce que l’enfance racontait dans les classes de la Quatrième et de la Cinquième Républiques. Un Français, ça respecte. Ça respecte son prochain, l’enfant, la veuve et l’orphelin. Ça distille du droit à tout va, ça préconise un dieu blond et crucifié, une terre d’asile et l’idée universelle ». (Magyd Cherfi)

 

Pourtant, cette France, malgré cette « figure mythologique » pour reprendre les mots de Jean Amrouche ne peut se targuer d’être innocente – à l’instar de l’Amérique d’un James Ellroy. Le thème de la culpabilité traverse le récit de Michel Piquemal : un docteur, après avoir sauvé un manifestant algérien, se retrouve à le livrer à la police. L’homme traine sa culpabilité jusqu’au confessionnal.

 

« Ma femme était au bord de la crise de nerfs. Elle ne voulait plus que je m'approche des fenêtres. Il faut la comprendre. Elle est d'origine juive. Ses parents ont été raflés et menés à Drancy. Seul son père en est revenu. Depuis la fin de la guerre, Rachel n'aspire qu'à une vie tranquille. Elle n'aime pas les débordements, les manifestations. Toute violence lui fait peur.

 

Vers huit heures, cela s'est enfin calmé... Nous venions de passer à table. J'étais en train de couper du pain lorsqu'on a tambouriné à la porte. »

« - Tu ne crois tout de même pas qu'ils vont le tuer. Ce ne sont pas des assassins.

 

Je n'osai pas lui rappeler que c'était cette même police française qui avait arrêté ses parents en juillet 42... mais les mots me brûlaient la langue. Je la savais si fragile sur ce sujet-là. Nous n'en parlions pratiquement jamais. Rachel avait décidé de tout oublier. »

 

Plusieurs auteurs interrogent le rôle de la police, d’une partie de la police républicaine, tissant même une filiation entre la rafle du Vel d’Hiv et le 17 octobre 1961.

 

manifestants-algeriens-arretes-le-17-octobre-1961-photo-archives-afp.jpg

Ainsi Tassadit Imache évoque Elie Kagan, celui qui immortalisa grâce à ses photos les visages de ces Algériens frappés, ensanglantés, raflés :

« Elie Kagan, lui, est l’enfant juif de l’été 42. A l’automne 61, là où beaucoup n’ont pas voulu savoir - la plupart ont détourné les yeux, lui a vu les policiers pousser dans des bus des hommes ensanglantés, terrorisés. Il a vu les coups donnés et il a entendu les cris. Il n’a pas lâché les visages. Il n’a pas détaché son œil de l’appareil photo. L’homme qui voit le 17 octobre : c’est l’enfant juif qui s’est souvenu. Des preuves, l’enfant en avait - traces anciennes, indélébiles, à l’intérieur. Il sera toujours l’homme du présent ».

 

 

 

« J’ai su très tôt, sans demander les preuves, que dans mon pays on avait déporté les Juifs, hommes et femmes, et livré aussi leurs enfants à la terreur et à la mort - eux qui se croyaient des personnes comme les autres, des Français, et pire ceux qui étaient nos hôtes. Je l’appris tôt et je le savais déjà.  Chaque fois que j’y pense, le choc se renouvelle, me stupéfie de chagrin et de honte ».

 

Salah Guemriche se fait plus chirurgical encore :

 

« 11.538 interpellations en quelques heures : la plus grande rafle depuis 1942 ! Depuis ce 16 juillet 1942 où 12.884 Juifs étrangers furent arrêtés et dirigés vers le Vel d’Hiv. Mais gardons-nous d’évoquer l’Occupation : Oradour-sur-Seine ? »

 

Il y eut donc la culpabilité, les responsabilités collectives et individuelles, il y eut aussi la solidarité et l’innocence de cette France « mythologique », celle des droits de l’homme et de l’égalité. Dans sa courte nouvelle, Mehdi Charef choisie de rapporter une histoire vraie, « vécue », celle d’un couple d’Algériens s’enfuyant dans la nuit et secouru par une « femme taxi » :

« La conductrice : Je voulais m'éloigner des affrontements, lorsque j'ai vu que les policiers avec leurs matraques allaient bientôt vous coincer à la sortie du square, je les ai doublés et vous ai ouvert mes portières...  La main tatouée de Yamina va tremblante se poser sur l'épaule de la femme française. »

 

Et Magyd Cherfi, lui, rappelle cet autre versant de la dualité :

« Quant aux Français, ces ennemis d’hier, ces frères d’aujourd’hui, ils ont déchiré le fil qui cousait mes paupières. C’est eux qui m’ont les premiers parlé du crime anonyme de la police française, son plus grand crime après Vichy. Des Français, oui. Ils ont eu ce courage ou cette lucidité. Ils m’ont appris ma propre histoire dans cette conviction qu’il valait mieux appartenir à l’opprimé, aussi musulman soit-il, qu’à sa propre famille si elle oppressait son prochain.  C’est par les Français que j’ai réappris à être algérien. »

 

3/ 17 octobre ou la permanence du rejet de l’autre

Si la mémoire et l’histoire sont ici convoquées, ce n’est pas pour les enfermer dans la repentance ou la glorification béate. C’est au contraire pour la faire vivre et aider les contemporains à mieux vivre. De ce point de vue octobre 1961 sert de flashback, d’analepse, de retour en arrière pour éclairer une autre narration, celle de la France de ce début du XXIe siècle. Autre temps, même réalité ? C’est ce que semble dire Magyd Cherfi : 

« Arrivé à la cime des montagnes les plus hautes, j’ai compris que j’étais toujours pas français, je l’étais dans le cœur, dans la tête et dans l’âme mais ça n’a pas suffi. J’ai vu se former des grimaces, la grimace des premiers arrivés et j’ai compris qu’on ne devient pas français par l’effort, le sacrifice ou l’adhésion, on le devient dans le regard de l’autre »

« Quatre générations après, même érudits, on reste de la secte semoule, on a du bougnoulat pour deux éternités ».

 

Gérard Alle situe son récit aujourd’hui. Un repas de famille, dominical, au fin fonds de la Bretagne où le fils de la maison a invité son ami, un certain Mouloud. Un repas qui commence avec du melon et se termine par un nègre en chemise... Tout un programme. La scène rend compte, à la fois, du dynamisme de la relation franco-algérienne et de la permanence des « préjugés » :

 

« C'est qui, ce Mouloud ?

Je retourne m’asseoir et je me régale d’avance. Parce que tonton Pierre a embrayé direct. Papa voit venir le danger, mais il est bien obligé de répondre :

-                Mouloud, c'est un copain de lycée à Kevin.

-                Marocain ? Algérien ?

-                Non, Français.

-         Oui, c'est ça ! Avec un prénom pareil, il est pas de Plougastel-Daoulas, non plus.

-                Tu vas pas commencer avec tes conneries.

-                OK. Je dis juste que si, au bout de trois générations ils s'appellent toujours Mouloud, Mohammed ou Fatima, c'est qu'il y a un blème, tu crois pas ?

-                Allons-y ! C'est quoi ton problème ?

-                S'ils veulent être français, qu'ils donnent des prénoms français à leurs gosses, au moins. Ce serait une preuve minimum d'attachement à la France. Sinon, moi je dis : pas de sécu, pas d'allocs. »

 

Pour dire cette ligne sombre qui file à travers l’histoire, Tassadit Imache  évoque elle le visage de son père :

-      « Le visage typique de l’immigré maghrébin des années cinquante - je l’ai en garde, je peux le montrer, il y a trois photographies du père - ses enfants se les arrachent aujourd’hui plus qu’hier - ce visage se dérobe, doit être extrait des années misérables, sur fond d’usines et de bidonvilles, trop détonnant dans l’ambiance sixties, il se durcit pendant les années soixante dix - celles des ratonnades sous Giscard - pour disparaître en Soixante Seize, menton haut tenu, cerné de toile blanche, à la musulmane. Il est parti sans avoir parlé. » 

 

Salah Guemriche, jonglant avec les dates, passant de Camus au 17 octobre, met les pieds dans le plat dans ce texte écrit alors que la France se livre à un clabaudage version sarkozyste (sans doute avant celui d’un Copé).

« Et si, même en temps de guerre, « un homme, ça s’empêche », ne serait-on pas en droit, en temps de paix, d’exiger plus d’un ministre de l’Intérieur, d’un chef d’Etat, d’une République, de la patrie des droits de l’homme : que l’on s’empêche de stigmatiser systématiquement, et pour des raisons électoralistes inavouables, toute une frange de la communauté nationale qui n’a plus rien à prouver en matière d’engagement républicain ? »

 

catalogue_web.jpg

 

 

4/ Les plaies algériennes

Mais et c’est toute la force de ce recueil kaléidoscopique, Octobre 61 ne se contente pas de restituer les hommes et les femmes de ce drame dans leur humanité, il n’est pas seulement une interrogation sur la culpabilité et l’innocence de la République, il ne s’arrête pas à pister les invariants, les permanences du rejet de l’Autre, les préjugés d’un autre âge, il inaugure une autre introspection, celle qui porte la plume dans les plaies algériennes, des plaies nourries de silence et de mythes

 

Ce sont ces silences qu’évoque le jeune Mouloud dans la nouvelle de Gérard Alle :

« J’en sais trop rien. A force de lui poser la question, ma mère a fini par me répondre qu’il avait disparu en 1961, après une manifestation. C’est tout ce que j’ai pu lui arracher. Dans ma famille, c’est pareil : on parle pas de ça. »

 

C’est l’héritier Magyd Cherfi qui va le plus loin dans cet introspection, dans ces interrogations, c’est celui qui  dit à quel point l’héritage peut parfois être lourd à porter, ce même Magyd Cherfi qui a commencé son texte en soulignant combien cette manifestation était aussi une « fierté » :

 

« C’est quoi cette résistance opaque, portée aux nues, en exemple, pour des générations et des générations d’enfants convaincus de la transcendance de sa destinée ? Combien de fois ai je entendu « nous les Algériens » comme une race à part, un peuple élu, un peuple qu’on se doit de distinguer pour la particularité de son courage, pur, inné, irréversible."

"Combien de fois ai je entendu ce « nous » qui incarnait la témérité, la droiture et le sacrifice. Pas un putain de défaut, pas une faille, une faiblesse. « Nous, les Algériens », double malentendu, la lie ou le sublime ? En tout cas, le fardeau pour les héritiers. »

 

« Tous ces mots qui déployaient larges, comme des aigles, sont devenus des pics dressés à la verticale. Rigides, militaires. Je souffre de pas savoir la réalité de mon peuple, je souffre de pas savoir qui je suis car je n’ai appris que par l’organisation d’un mensonge. Le mensonge d’un peuple martyrisé ayant basculé, en un rien de temps, de la plus opaque des nuits à la gloire éternelle. Entre les deux, rien qui fit l’humain, la faiblesse, le doute, la banalité. J’aurai aimé savoir le quotidien, la lèche, la trahison, la peur, la cupidité, tout ça pour relativiser mon propre sort et me pardonner de ne pas être un héros moi-même. Au lieu de ça je traîne la culpabilité et la rancœur. Oui j’ai de la rancœur transmise par quelques improbables transmissions orales et ça fait chier de pas être né la paix dans le cœur. »

 

« C’est quoi tous ces exilés qu’on appelle pères ? Qu’on a pris pour des héros sous prétexte de l’identité algérienne et portant l’orgueil d’un massacre hors du commun. C’est quoi ces héros de pacotille passés entre les mailles du filet ? Tous ces maçons seraient donc des traîtres, des incapables ? Qui avons nous donc vénéré sous prétexte qu‘ils ont été géniteurs à foison. Car oui, dans les cités, nous vénérons ces pères, qui n’ont bien souvent été que des pères, ouvriers certes mais cela suffit-il au portage des nues. Bordel ! on ne demandait qu’à être des fils.

 

Octobre 61 me pèse, il me manque le témoin, l’oncle blessé, le cousin noyé, même le cousin du cousin m’aurait consolé de s’être proprement fait lyncher, fait lyncher par des CRS bouffeurs de fellagas, des barbouzes à la solde de l’OAS, armée des ombres de la guerre de trop. Pas un lien de sang bon sang ! avec cette marche de tous les courages, pas âme qui vive de près ou de loin pour conter la terrible nuit. Me la conter dans le détail. »

 

« J’aurai voulu moi que l’on secoue mon sang, comme un vinaigre dans la fiole, pour que tout le goût de l’âcre nappe l’aliment. Mais voilà, je n’ai l’honneur d’être que fils d’un innocent en colère. »

 

Maissa Bey raconte la mobilisation des Algériennes, elle glisse simplement ici ou là un mot une phrase qui ouvre sur un large champs d’études et d’interrogations historiques. Ici le simple « Mais les frères ont insisté » suffit à semer chez le lecteur les graines du regard critique à tout le moins interrogateur. Comment se manifesta cette « insistance », qu’est ce qu’elle signifiait ? Quel fut le rapport entre le peuple algérien de France et les militants du Front…

 

« Sept heures. La nuit tombe très vite. Nora et Hassen jouent à présent devant la porte. Ils viennent de finir le dîner. Zoubida s'est contentée d'un morceau de pain trempé dans de l'huile d'olive et d'une tomate. Elle a le cœur serré. Elle n'attend plus que son mari pour enfiler sa veste et le suivre. Elle n'est jamais sortie la nuit. Depuis son arrivée ici, elle n'a jamais franchi les limites de Nanterre, sauf pour aller à l'hôpital, le jour de son deuxième accouchement.  Et puis, ah ! oui, le jour où ils sont allés chez son cousin, Kader, à Barbès pour lui présenter leurs condoléances suite à la mort de sa mère, la tante paternelle de Zoubida. Quel malheur tout de même, pour une mère ! Mourir sans pouvoir revoir ses fils ! C'est aussi ça la guerre ! et l'exil.... C'était la première fois que Zoubida prenait le métro. Ce soir, ils vont de nouveau prendre le métro pour aller à Paris, en famille. Hier soir, Mohamed et Ahmed discutaient de l'itinéraire à suivre. Elle a saisi au passage des noms qu'elle n'avait jamais entendus : Pont de Neuilly, Châtelet, La Bonne Nouvelle, République. La Seine. Ils ne semblaient pas très rassurés eux non plus. Mais les frères ont insisté. Tous ! Toute la famille ! Grands et petits. Elle n'a encore rien dit à ses enfants. »

 

« Yamina fait le tour du baraquement pour vérifier que tout se passe bien. Ce matin, après le départ des hommes à l'usine, toutes les femmes se sont retrouvées près de la fontaine. Et pendant qu'elles remplissaient leurs bidons, Yamina leur a expliqué pourquoi ce jour ne devait pas ressembler aux autres.  Pourquoi tous les occupants du bidonville devaient sortir malgré le couvre-feu.  Le couvre-feu ? Elles ont plaisanté,  entre elles. Elles savent ce que c'est puisqu'elles ne sortent jamais...

 

(…) Zoubida a demandé pourquoi il fallait emmener les enfants. Et aussi, s'il n'y avait pas de risques pour eux... Yamina lui a alors expliqué que c'était une sortie, une promenade, et seulement cela. La guerre, a-t-elle martelé, ce sont aussi des hommes qui marchent. Sans armes et sans violence. On appelle ça une manifestation. Des hommes et des femmes qu'on veut empêcher de marcher, de se réunir, de se promener, décident de sortir.  Ils vont marcher ensemble. C'est ça le mot : ensemble. »

 

« Une heure du matin. Dans la pièce plongée dans la pénombre, seule la lueur vacillante de la lampe à pétrole éclaire les visages. Assises sur un matelas posé à même le sol, elles sont là, ensemble. »

 

L’« ensemble » d’avant la manifestation est-il encore celui de l’après répression : l’unité d’un peuple marchant pour sa dignité est-elle encore de mise à l’heure du drame ? Cet « ensemble » des plus humbles, des victimes, de celles et de ceux qui après avoir marché se retrouvent dans le malheur, abandonnés des hommes et des dieux, « ensemble », oui, mais aussi orphelins… D’ailleurs, Octobre 61 fut longtemps une date effacée des tablettes officielles en Algérie même. Le tandem Ben Bella-Boumediene avait fait ce qu’il fallait pour cela et ce dès 1962 (voir Le Matin du 14 octobre 2011). De cela aussi, il est question chez Magyd Cherfi :

« Octobre 61, n’existe pas en Algérie non plus, pour cette date point d’hommages, on en parle mais sans commémorations, comme d’une anecdote. C’est une date invisible passée dans le creux de l’histoire. »

 

« Cette date est comme un enfant né hors du lit conjugal, on peine à l’identifier, on a du mal des deux côtés à reconnaître l’enfant… Si, une plaque commémorative, comme on sauve le meuble, pour le souvenir, mais il finit dans la cave. »

 

5/ Double héritage et communauté de destin

Les enfants d’Octobre 61 sont les héritiers d’une histoire double, ils portent à la fois une double fidélité et un double héritage, parfois antithétique. C’est dans cet espace d’hybridité où les contraires se mêlent que s’élabore un métissage par la bas, par les tripes et les entrailles des héritiers qui forment aussi la cohorte des porteurs d’une communauté de destin. C’est encore Magyd Cherfi qui parle ici :

« Octobre pèse comme une enclume au fond de l’estomac car je suis l’exilé qui appartient à deux peuples qui me demandent de choisir un camp, à deux peuples qui se haïssent indéfiniment. A qui dois-je appartenir ? A qui dois-je adresser mon livre blanc, mon droit d’inventaire ? Je manque de dates, de 1789, de 1515, de 1905. Bien sûr, elles m’appartiennent aussi, mais je suis « deux », où sont leurs sœurs jumelles ? »

 

« Ça ne suffira pas car je suis aussi né gaulois et je me sens comme le feu qui prend source dans l’eau… Improbable alchimie de dégoût et de dévotion pour l’un et l’autre peuple, l’un et l’autre moi. »

« Aujourd’hui pourtant et bien que français, occitan pyrénéen, je participe à la gloire du peuple algérien, mais d’un peuple précis celui d’alors… qui était un autre peuple, un peuple de sept ans de vie. De 1954 à 1962. Peut-être qu’il fut atteint d’une grâce sacrificielle, le temps de sept années. Je suis un algérien de sept ans d’âge, avant rien, après… le déluge. »

 

« Les Français m’ont fait algérien par vocation humaniste, partageuse, internationaliste, mais plus encore ils m’ont donné ma part de francité en m’ayant appris à lire, à comprendre et donc à détester tous les impérialismes et de surcroît l’impérialisme blanc. Ils m’ont fait  multiple. Ils m’ont presque fait leur pire ennemi parce que j’ai de l’empathie forcenée pour le vaste monde musulman. Ils m’ont fait homme libre en me donnant la possibilité, dans ma tête, d’être blanc, athée et communiste. La possibilité aussi d’être musulman ou noir (…) ».

 

Apprendre à lire, écrire, réciter… l’école est au centre de nombreux récits des auteurs nés à la littérature au début des années 80. Le savoir y est un viatique, la réussite scolaire le gage que les parents ne se sont pas trompés et tant pis pour les imbéciles qui croient qu’être bon élève à l’école publique c’est « trahir » sa communauté. C’est parce que le « petit Ben Bella », le héros de la nouvelle écrite par Akli Tadjer, est un bon élève, amateur de récitations, qu’il réussira, au soir du 17 octobre 61, à se sortir de la gueule du loup, comme disait Kateb Yacine :

« C’est maintenant Omar, mon voisin de pupitre qui fouille dans mon cartable. Omar ne peut pas m’encadrer parce qu’il pense que je fayote pour me mettre bien avec les Français. »

« Il a ajouté, pour achever de me convaincre de l’assister, que nous étions tous deux algériens et que ce ne serait ni plus ni moins qu’un acte de solidarité. J’ai répondu que je me décarcassais pour que ma mère soit fière de moi et que sa solidarité, il pouvait se la carrer où je pense. Il a brandi le poing et a grondé que j’avais de la chance d’être algérien sinon il m’aurait cassé la figure. »

 

Le gamin défilera avec ses parents, au milieu des youyous et des mots d’ordre scandés par ces Algériens de Paris sortis de l’ombre. Lui avait

« la tête pleine du Corbeau et du Renard, de leur affaire de ramage, de plumage et de fromage. »

 

Mais l’Algérie appartient à l’histoire de France aussi sûrement que la France appartient à l’histoire algérienne. Cette histoire commune, nourrie d’amours et de haines, reste inextricablement mêlées jusqu’au fin fond de ce week-end en Bretagne raconté par Gérard Alle :

 

« L’Algérie... J'aurais jamais cru qu’on parlerait d'un pays comme l'Algérie, dans cette famille-là, alors qu'il n’y a que des Bretons et des gens du Midi, là-dedans. Pas des fortiches en histoire et géo, en plus. »

Malgré les désillusions et les échecs, sous les cendres de l’amertume ou de la colère, pointent quelques lueurs d’espoir:

 

« La Question et de quelques autres œuvres anonymes. J’ai un résumé de bric et de broc, une synthèse de médias occidentaux doublée de la propagande algérienne. Dans l’une comme dans l’autre, pas de rires, pas de matchs de foot mêlant les uns aux autres comme une anticipation de la victoire de 98. Pas de flirts enlaçant la blonde et le brun, rien qui s’oppose à tous et aux certitudes. Pas l’opportunité d’un élu métis. Ici on est traître ou héros. Je voulais des hommes, je voulais dans le bain de sang quelque chose de dérisoire qui rappelle à l’égalité des cruautés et à celle du chemin qu’on eût pu parcourir ensemble. » (Magyd Cherfi)

 

Pour Tassadit Imache,  « La question n’est pas « pourquoi se souvenir ? ». Il faut se souvenir :

« (…) Non, les visages d’octobre n’ont pas disparu ! On me les a gardés le temps que je grandisse. A 15 ans,  je les ai retrouvés soudain dans un roman - plus tard dans un beau film. Ils sont là. Et Areski, vivant, la nuit, dans les bras d’Elise ! C’était « chez Slimane », n’est-ce pas ? - rue de Paris, à quelques mètres du pont de Bezons. »

 

Et revenant à ce père algérien, elle écrit :

« Cet étranger-là n’aura pas entendu le slogan de la rue française, inattendu, inespéré, des années 80 : « nous sommes tous des enfants d’immigrés ».  J’ai aimé être l’enfant de ce pays-là. »

 

121017180504072_99_000_apx_470_.jpg

A la question posée, la littérature peut-elle en dire plus sur le 17 octobre 1961, peut-elle permettre d’aller au delà de son « petit devoir de mémoire » ? il est possible de répondre en plusieurs points.

1/ Le roman, les fictions littéraires réintroduisent la question du dilemme moral, la question des devoirs multiples parfois contradictoires envers les proches, les morts et les vivants, les mythologies nationales et militantes, les héros et les anonymes, trier entre les mensonges et autres travestissements et les faits, soulager les consciences des héritiers sans effacer la dignité des acteurs du drame…

 

2/ La littérature est l’espace de l’affirmation de l’individu, de son émancipation du groupe, des logiques communautaires. L’espace ou le « Je » conquiert sa liberté sur le « nous » et ses obligations. Ce « je » réintroduit la question de la responsabilité individuelle (dans le bien comme dans le mal) dans les logiques collectives. Ce « je » c’est aussi restituer la part d’humanité des acteurs de ce drame et donc leur complète dignité en tant qu’hommes et femmes, faits de chair et de sang, traversés par des certitudes et des doutes, des êtres aimants et aimés…

 

3/ L’espace du roman est celui où peut se déployer la complexité du rapport entre victime et bourreau, dominant et dominé. Magyd Cherfi, encore, montre comment l’exigence de justice et de mémoire est portée aussi (d’abord ?), par la société française, que la nécessité d’une justice réparatrice ne peut se confondre avec les logiques de la victimisation et du ressentiment. De ce point de vue, Darius Shayegan (La conscience métisse
Albin Michel, 2012,) montre qu’il ne faut pas confondre culture et identité ethnique, instrumentaliser l’injustice et le déni de mémoire à des fins de fermetures identitaires.

 

4/ L’expérience littéraire c’est bien sûr, et ceci est un lieu commun, les grandes interrogations : le bien le mal, la justice, le sacrifice etc. Ici l’intérêt de la fiction et l’imaginaire de l’écrivain est d’abstraire le lecteur des seules logiques dualistes, de percevoir sous la boue des faits (la responsabilité du préfet Papon, les exactions des forces de l’ordre, la violence exercée à l’encontre de manifestants pacifiques…) l’ambiguïté, l’hétérogène, le changeant, les doutes, les zones d’ombre et les zones grises, la relativité des grandes valeurs mesurée à l’échelle d’hommes et de femmes brinquebalés entre violences policière et exigences nationalistes…   

 

5/ Cette littérature finalement traite de la France, de la société française, de son histoire revisitée à l’aune même de ses valeurs. A la différence d’un Houellebecq pour qui « la France est un hôtel, pas plus », ici il y a le souci d’interroger ce qui fait lien, cette identité commune, ses transformations, de témoigner de ses mouvements, de ses nouveaux syncrétismes et de ses nouvelles capacités mobilisatrices.

Pour Pierre Nora, l’identité républicaine se nourrit d’une histoire pluriséculaire, de l’école publique, de la laïcité, de l’idée de Nation et de l’héritage religieux, du XVIIIe siècle, de l’universalisme, de l’expérience coloniale, mais aussi de cette expérience collective, faite de synthèses et de syncrétismes, ce que d’autres nommeraient sûrement, de métissages.

Octobre 1961 et au delà l’immigration algérienne ont contribué à façonner ce nouveau visage de ce pays. C’est de cela dont la littérature rend compte, non dans un rapport de domination ou de culpabilisation, mais dans un échange constructif, où les logiques, les sensibilités de tous et de chacun méritent une égale attention.

Qu’en est-il de l’autre côté de la Méditerranée, en Algérie même ? Quelle place tient le 17 octobre dans la conscience nationale et reconnaît-on pleinement le rôle tenu par les immigrés algériens dans la lutte pour l’indépendance ? De cela aussi il est question. A travers ces thèmes, encore peut traités, c’est bien l’identité algérienne qui est interrogée, sa diversité comme ses fragmentations, cette partie de soi qui relie le pays et son peuple au reste du monde.

hic_17-octo.jpg

 

C'était il y a tout juste un an, et c'est signé du remarquable Hic (voir ses recueils de dessins aux éditions Dalimen à Alger et son dessin quotidien dans El Watan)

 

04/10/2012

Cheikh Mohand a dit

Mouloud Mammeri
Cheikh Mohand a dit

18254.jpgMardi 8 octobre 1901, « le soleil sur les monts s’est couché », Ccix amaâzuz s’est éteint. Né vers 1830 au hameau Aït Ahmed rattaché à Taqqa, village près d’Aïn el Hammam, Muhend el Hocine voit le jour dans une société qui aurait été revêche à toute innovation depuis le XIVe siècle et qui, depuis la victoire française, connaît le doute et même un certain désarroi quant aux valeurs traditionnelles. D’où, cette constatation : « il est certainement plus facile de s’engager dans les voies d’une pensée libérée au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle que cinquante ans auparavant ».
D’autant plus facile en pays kabyle où le pouvoir des clercs – les marabouts – est relativisé par l’action conjugué de la distance linguistique (kabyle/arabe) et de l’oralité de la culture berbère qui véhicule tout un lot de valeurs spécifiques, imperméables à toute idéologie étrangère venue se greffer, ou tenter de se greffer, au tuf ancestral.
Poète, mystique, illettré mais doté (et réputé) d'une grande culture, marabout, membre de la confrérie Rahmania, il est vénéré comme un saint en Kabylie et ce de son vivant même. On le consulte, on recherche ses conseils, son réconfort, son aide. Aujourd’hui encore, on le cite pour convaincre et se référer à sa sagesse. A la différence de son contemporain, le poète Si Muhend Ou M’Hend, il ne quitta jamais son patelin kabyle, ce qui n’empêche pas ses propos de renfermer une portée universelle.
A travers trois prises de position de Muhend el Hocine, Mouloud Mammeri donne ce qu’il nomme : « trois formes complémentaires de libération de la pensée ». Il s’agit en fait d’une triple rupture avec l’ordre établi qui se manifeste d’une part par l’annonce provocatrice de sa vocation, c’est-à-dire par l’annonce d’une façon nouvelle de voir et d’interpréter le monde, l’Homme et son destin. Muhend el Hocine s’oppose alors à l’un des dogmes de l’islam selon lequel la porte de la prophétie a été définitivement fermée par Mohamed.
D’autre part, Muhend el Hocine affirme son opposition à la prêtrise, aux règles, rites et rituels mécaniques, dénués de signification véritable. « Les scrupules inutiles, la rigueur vaine, la stricte observance de rites de pure convention, le respect paresseux des vérités admises sont une forme de mort ». En ces temps de cucuterie religieuse généralisée et obscène, l’enseignement est un baume. Il faut selon le cheikh en revenir à l’esprit même, d’où cet effort personnel et constant, tourné vers la recherche de la vérité. Un effort qui s’apparente au concept d’ijtihad que le cheikh devait, selon Mouloud Mammeri, ignorer. Enfin, ultime rupture, Cheikh Muhend refuse l’utilisation de la thaumaturgie.
Cette rupture avec ces trois méthodes (prophétie, clerc et thaumarturgie) différentes et complémentaires de gestion du sacré ne sera pourtant pas totale : le cheikh s’en servira « corrigeant les limites ou les contrariétés de chacune par les valeurs différentes des autres, puis les transcendants toutes pour créer le mode de vivre et de penser qui portera sa marque ».
Parmi les nombreuses citations du sage kabyle retenons celle-ci : «Qui veut visiter les lieux saints, commence par ceux de la maison », à  bon entendeur…

CERAM et Centre national des Lettres, 1989
Laphomic (Alger) 1989

 

12/09/2012

La Traversée

Mouloud Mammeri

La Traversée

 

mouloud-mameri-1.jpgMourad journaliste à Alger révolution vient d’écrire un article qui n’est pas du goût des autorités. Quelle importance ? Chez lui l’amertume devance la censure. Désillusionné, trompé sur ce qu’il croyait être depuis sa participation à la lutte pour l’indépendance, la liberté, il refuse de venir remplir son écuelle à l’auge des maîtres. Plutôt l’exil à l’asservissement. Avant l’expatriation, il part pour un dernier reportage dans le Sahara en compagnie de trois autres journalistes d’Alger révolution : Boualem « le chevalier d’Allah », Souad, toute aussi soumise à Dieu, Serge l’ « apparatchik » communiste et Amalia qui travaille pour un journal français.

Pendant un mois, ils côtoient les Touaregs, apprennent les difficultés de l’administration à imposer l’école ou la pratique de certains métiers jugés déshonorants par une population berbérophones passionnément éprise de liberté. Pour autant, l’action de la machine administrative n’est pas sans effets : la société touarègue se désintègre, des rapports sociaux plurimillénaires volent en éclats.

Cette « traversée » ne fera qu’accroître l’amertume de Mourad. Elle réveillera en lui quelques vérités ataviques. Les illusions finissent de s’écrouler, l’asservissement est général : asservissement de la rédaction au pouvoir politique ; asservissement de Kamel, l’ex-directeur du journal nommé PDG d’une entreprise nationale (!), à ses nouvelles obligations sociales. Il se travestit en musulman BCBG avec gandoura, babouches, prières, mosquée et chapelet. Il répudie sa femme, Christine, pour son origine étrangère… Asservissement aux idéologies en « carton pâte » ou « carcérales » tels l’islamisme ou le marxisme. Asservissement aussi à ces nouvelles divinités, ces signes extérieurs de richesse que sont les appartements luxueux, les femmes grosses de leurs quincailleries en or, les Mercedes, les cabanons à Alger… Seul le mendiant, affalé au pied de son immeuble, rappelle, dans sa misérable condition, qu’ « un dénuement total fait sa totale liberté ».

Plutôt que de s'esbigner vers la France, Mourad décide de rejoindre son village natal en Kabylie. Drapé de l’ancestral burnous, il foule à nouveau la terre maternelle où, lassé de toute cette comédie, il tentera d’ « inventer » la paix, la justice et l’amour.

A travers cette quête de liberté, Mouloud Mammeri dresse, au tout début de la décennie 80, un tableau de la société algérienne où pêle-mêle s’entrechoquent les tentacules d’un islamisme totalitaire, le machisme, les "servitudes volontaires", la désintégration de sociétés et de valeurs ancestrales comme les sociétés kabyles et touarègue, le désenchantement aussi. Le récit est grave, le regard de Mourad est désabusé, parfois sarcastique. Mouloud Mammeri y ajoute quelques touches d’humour.

 

Edition Plon, 1982

05/09/2012

Les Chercheurs d'os

 

Tahar Djaout

Les Chercheurs d'os


tahar_djaout.gifLes Chercheurs d’os raconte l’histoire de ces hommes et de ces femmes qui, la guerre finie, s’acheminent à travers l'Algérie indépendante pour exhumer et ramener au village le squelette d’un proche tombé au combat.

Avec une verve et une causticité remarquables Tahar Djaout assène tout au long de son récit des coups terribles. Aux vieillards par exemple ces « chiffres répugnantes » qui siège à la djemaa, « détenteurs hypocrites d’une sagesse qu’ils ne respectent même pas » ; à ceux qui partent déterrer « un amas d’os à conviction » : « chaque famille, chaque personne a besoin de sa petite poignée d’os bien à elle pour justifier l’arrogance et les airs importants qui vont caractériser son comportement à venir sur la place du village. » Le village, « tyrannique », « avec ses barreaux invisibles », n’est pas épargné. Tahar Djaout dénonce aussi les nouveaux riches, héritiers de l’indépendance, acquise grâce aux sacrifices d’autres : « au code de l’honneur et aux coutumes des ancêtres ils ont substitué un autre code fait de papiers, d’extraits d’actes et d’attestations divers, de cartes de différentes couleurs ».

Un jeune adolescent s’en va, accompagné d’un parent, Rabah Ouali, à la recherche des restes de son frère. De cette quête macabre, il revient transformé, portant un regard nouveau sur les hommes et sur les choses. « Les mois qui viennent de s’écouler ont été extrêmement révélateurs : ils ont dénudé l’âme des humains, jeté toutes les rapacités et les puanteurs dans la rue, précipité le temps comme une horloge affolée ». En dépit du « précieux butin », le retour est sans gloire.

Un récit bouleversant, au style sobre et limpide paru en 1984 écrit par un Tahar Djaout âgé de trente-deux ans. Les Chercheurs d’os est un roman d’apprentissage ; toujours d’actualité. A lire aussi bien pour sa dimension locale qu’universelle : à travers les yeux d’un gamin, Tahar Djaout y dénonce les carcans de la tradition et les mensonges de la modernité. A la sauce algérienne et autre.

Seuil, 1984. Réédition Points, seuil, 2001

 

09/01/2012

Nedjma et Guillaume

Renia Aouadène

Nedjma et Guillaume

Rania.jpgMarseillaise, enseignante en lycée professionnel dans les quartiers nord de la cité phocéenne, Renia Aouadène  signe ici son premier roman après un recueil de nouvelles et une pièce de théâtre parus chez le même éditeur.
L’écriture sent sa salle de classe et le texte n’est pas exempt de passages surprenants ou de maladresses comme ce tout premier échange entre Nedjma et Guillaume : « je viens d’un pays où les mosquées se multiplient de jour en jour comme si elle pouvait se substituer au pain qui manque tant à mon peuple ! ». Bien, en guise d’entrée en matière, il faut désirer aller plus avant…
Pourtant, le personnage de Nedjma prend forme. Nedjma est une Algérienne en vacances à Marseille. Dans une église, elle rencontre Guillaume, le prête du lieu. Elle, la musulmane y est entrée pour un moment de paix, lui, le prêtre, troublé, se surprend à quelques regards et élans nouveaux.
Au creux de ce premier récit, se glisse une autre histoire, une autre femme : Djanina appartient à autre génération, celle de la guerre d’indépendance. Jeune, elle s’était engagée dans la lutte armée. Ces pages, souvent dithyrambiques et pompeuses, notamment pour la figure de Messali Hadj, sont sans originalité. Mais ici se niche, dans le secret d’une histoire familiale, le lien qui unit Nedjma et Guillaume : en prison, Djanina rencontra un médecin originaire des Cévennes avec qui elle eut un enfant. Ce fils d’un Roumi et d’une Algérienne vivra, élevé par la famille de Djanina. « Cet enfant (…) sera la preuve, la trace que notre amour fut un temps possible (…) » dit Djanina. Comme un lointain écho, Nedjma lui répond : « Si les Algériens pouvaient ! Il n’y a pas de peuple en ce monde qui soit issu d’un mélange aussi multiple. De nombreux conquérants ont traversé cette terre, certains sont restés, d’autres sont repartis mais nous avons intégré au fil des siècles toutes ces cultures. Nous sommes un et multiple. »
L’histoire entremêlée de la France et de l’Algérie continue de s’écrire, incarnée par les liens que tissent, petit à petit, Nedjma et Guillaume. Entre eux il est d’abord question de discussions théologiques, du sort des femmes en terre d’islam - « parler avec les hommes tel est le problème dans les pays musulmans » - du retour obligé sur le mythe andalou et de l’Algérie de Bouteflika qui a « permis aux chiens de retourner dans leur niche pour y couler des jours heureux, avec la bénédiction des maîtres… telle est ma terre, nous n’en sortirons jamais ! » dit Nedjma.
Bien trop démonstratif par endroits, l’intérêt du livre tient dans ce lien qui s’esquisse, les doutes et cette force souterraine qui poussent Nedjma et Guillaume irrésistiblement l’un vers l’autre, bousculant les tabous et bravant les interdits.
Marsa est une maison d’édition spécialisée dans la littérature algérienne. Depuis bientôt seize ans, elle a publié bien des auteurs, jeunes dans la carrière ou confirmés. Elle édite également la revue Algérie Littérature Action.

Edition Marsa, 2009, 92 pages, 13€
Edition Marsa : 103, bd MacDonald 75019 Paris, www.algerie-litterature.com, marsa@free.fr

15/12/2011

Paris-Alger, couple infernal

Jean-Pierre Tuquoi,
Paris-Alger, couple infernal

Jean-Pierre-Tuquoi.jpgAncien correspondant du Monde en Algérie, auteur de plusieurs ouvrages sur l’Afrique du Nord et notamment sur le Maroc, Jean-Pierre Tuquoi est à son affaire pour écrire cette histoire du couple Paris-Alger. Rafraîchissant la mémoire de son lecteur grâce à quelques rappels historiques, il décortique cette relation tumultueuse, avec pour point d’ancrage la fameuse loi du 23 février 2005 et le non moins fameux deuxième alinéa de l’article 4 sur “les effets positifs” de la colonisation. Il montre à la fois la genèse de cet article, les conditions de son vote, les réactions et les conséquences qu’il a suscitées. Autres temps forts de ce bras de fer voire de ce mano a mano franco-algérien, la campagne présidentielle en France et le projet chiraquien de traité d’amitié d’une part, les vicissitudes de la politique intérieure en Algérie de l’autre.
Qu’il existe encore en France des groupes de pression d’autant plus actifs qu’ils sont ultra minoritaires, quelques personnalités, des parlementaires – particulièrement dans les rangs de l’UMP – pour qui la guerre d’Algérie n’est pas finie, on s’en doutait. Plus intéressante est la mécanique ici mise à nu qui, depuis 2003, se met en branle pour aboutir au vote de février 2005. Vote survenu dans un Parlement quasi vide, où le PS, représenté par Kléber Mesquida, somnole... à moins que ce député, élu de l’Hérault – département qui compte nombre de pieds-noirs – et né en Algérie, ne moufte pas, non “par inadvertance”, mais par tacite consentement. À ce vote s’ajouteront les maladresses, l’incompétence ou les arrière-pensées de certains, à commencer par le ci-devant ministre des Affaires extérieures, Douste-Blazy, qui en prend pour son grade.
Alors que les relations entre les deux capitales étaient plutôt sereines, amicales même, entre Chirac et Bouteflika, voire propices à des avancées significatives, le climat va très vite se détériorer. Résultat, exit le traité d’amitié cher à l’Élysée (prématurément annoncé le 15 avril 2004 pour l’année suivante par un Chirac fougueux et grisé par l’accueil que lui avait réservé le peuple algérien en 2001 et en mars 2003) et place aux déclarations incendiaires du président algérien. Car Bouteflika, de son côté, était parfaitement informé des manœuvres et du vote de cette loi. Il aurait, selon Jean-Pierre Tuquoi, attendu une réaction de l’Élysée... en vain ! Puisqu’elle ne viendra qu’un an plus tard.
Alors, le 6 mai 2005 à Sétif, sans faire explicitement référence à la loi de février, il dégaine, tonne et lance ce que l’auteur qualifie de “croisade anti-française”. À Sétif ! la même où, le 27 février, l’ambassadeur Hubert Colin de Verdière, tout à sa mission de faire aboutir les négociations entamées depuis deux ans en vue de la signature d’un traité d’amitié, déclarait, à propos des massacres de 1945, qu’ils avaient été une “tragédie inexcusable”. “Sans le vote de la loi du 23 février, il est probable qu’une mécanique vertueuse allait s’enclencher qui, si elle était portée par une volonté politique, allait aboutir à la signature à Alger d’un traite d’amitié entre la France et l’Algérie”, écrit Jean- Pierre Tuquoi. Il n’en fut rien, du fait de l’activisme d’une minorité agissante, nostalgique de l’Algérie de papa ou hostile à tout rapprochement avec l’ancienne possession coloniale.
Par la suite, le président Bouteflika ne s’est pas gêné pour surenchérir (en avril puis en juillet 2006 où, dans le cadre d’un colloque tenu à Alger, il exigea de l’ancienne puissance colonisatrice des “excuses publiques”). Que le président algérien, tout à son référendum sur la réconciliation nationale, instrumentalise cette polémique à des fins de politique intérieure, cela n’étonne pas. Du point de vue français, cela ne change rien à l’affaire. La politique algérienne de Chirac se solde par un échec : le traité d’amitié n’a jamais été signé entre Alger et Paris et la question des excuses de la France à l’Algérie constitue une autre pomme de discorde, à tout le moins un élément supplémentaire de confusion entre les mains de ceux qui ne voient pas d’un bon œil le rapprochement entre Alger et Paris.
Le président Sarkozy ne veut pas de repentance ni de traité d’amitié entre les deux pays. Pragmatique, il en appelait, lors de son premier voyage éclair en Algérie, à construire l’avenir.
Sur le fond, loin des caméras, loin des états-majors et autres palais présidentiels, le couple franco- algérien n’a rien d’"infernal”. Il se construit et se renforce chaque jour, dans l’intimité des relations personnelles ou dans les succès de démarches collectives (associative, entrepreneuriale). La France reste “le premier investisseur étranger hors hydrocarbures”, rappelle l’auteur. Côté mémoire, s’il y a nécessité d’un réexamen de la colonisation française en Algérie, l’émotion – ici – et l’hagiographie nationaliste – là-bas – ne doivent pas se substituer au travail de l’historien, au risque d’infantiliser les peuples et de favoriser “une mémoire contestée” au détriment d’une “mémoire partagée” entre Paris et Alger. Côté politique, Jean-Pierre Tuquoi invite à la rédaction d’un traité d’amitié non seulement entre la France et l’Algérie mais avec l’ensemble des anciennes colonies. Pour l’auteur, un texte de référence existe, celui qui a été signé en avril 1998 pour la Nouvelle-Calédonie par les indépendantistes, les non-indépendantistes et l’État français.

Edition Grasset, 2007, 125 pages, 9 €

30/11/2011

L’imposture des mots

Yasmina Khadra
L’imposture des mots

q_yasmina_.jpgSauf à s’intéresser de près à la personne et à la personnalité de Yasmina Khadra, l’intérêt de ce livre est tout entier contenu dans cette interrogation : la scène littéraire et médiatique parisienne est-elle devenue un tel champ de bataille que même un ex-officier de l’armée algérienne, pourtant aguerri, ne puisse faire face à des adversaires (on n’ose parler d’ennemis) qui ne brillent que par la vélocité de leur plume partisane ?

Il y a une tradition bien française à tenir pour suspect le flic ou le militaire. Même si ce dernier a d’abord été encensé pour son travail d’écrivain (il est vrai qu’il publiait alors sous un pseudo et dans l’anonymat). Même s’il a combattu pour défendre des valeurs que la France républicaine pourrait partager contre des ennemis adeptes d’une barbarie sans nom. “Marginalisé trente-six ans par une armée hostile à ma vocation de romancier, voici que mon Olympe de lumière me renie à cause de mon statut d’officier” écrit-il.
Faut-il faire porter le chapeau des manipulations manigancées dans on ne sait quel cabinet noir et autres cercles occultes à cet ex-commandant de l’armée algérienne qui, jusqu’à preuve du contraire, a risqué sa vie, avec d’autres, pour faire barrage à des intégristes qui se réclament de l’islam ? Et allez donc savoir si l’Algérie n’était pas alors l’avant-poste, la base arrière d’une idéologie et de méthodes par tous réprouvées aujourd’hui ? Il faut dire que notre homme a pris des risques. Pourquoi défendre ses anciens compagnons d’armes, quand la suspicion plane sur une armée et sur ses pratiques ? L’honneur et la fidélité sont des valeurs qui ont cours dans la littérature ou dans quelques essais philosophiques, mais point dans cette arène médiatique où pullulent les repentis de tous ordres, qui se pressent d’abandonner un navire qui prend eaux de toutes parts et s’empressent de se racheter ici une conduite à bon compte… L’an dernier, Yasmina Khadra, dans L’Écrivain, levait le voile sur sa véritable identité : cette femme est un homme, qui plus est un militaire, le commandant Moulessehoul. Mal lui en prit. L’accueil de cette annonce révéla un “malentendu” : “Un soldat qui écrit des polars ravageurs sans la bénédiction de ses manitous [les généraux algériens] relève d’une fiction de série B.” Pire encore, à la sortie du livre signé par Habib Souaïdia, un autre ex-officier algérien, La Sale guerre, ses prises de position à contre-courant le précipiteront dans “les hantises du doute”, après avoir enduré les “affres du dépaysement”.

L’année 2001 n’aura pas été bonne pour notre écrivain ci-devant officier de l’armée algérienne. Pendant quarante jours, l’homme se montre plus perméable, plus sensible aux attaques, aux méchancetés, aux coups bas, aux antipathies qu’aux manifestations de sympathie. Il en est éprouvé : insomniaque, anorexique, fumant cigarette sur cigarette, il perd confiance, frisant la schizophrénie, il sent remonter en lui les vieux démons d’une enfance sans amour paternel. L’imposture des mots n’est pas un roman. Il s’apparente à un document sur les moeurs médiatiques et sur la façon dont la question algérienne est devenue en France une foire d’empoigne, avec ses bataillons et ses francs tireurs : “Je ne suis qu’un miroir. Chaque critique réagit à mes livres en fonction de ce qu’il est viscéralement.” Mais Yasmina Khadra introduit tout de même une dimension fictionnelle. Il y dialogue avec Kateb Yacine, Nazim Hikmet, Nietzsche et surtout avec ses propres personnages : l’immoral Zane, celui qui prétend être son “ange gardien” ; Haj Maurice, qui lui pose LA question : “Qu’est-ce qui t’a pris de défendre une armée décriée partout ?” ; le commissaire Llob, Da Achour ou Salah l’Indochine.
Ces dialogues, perçus par son entourage comme autant de “soliloques”, sont pour le lecteur le procédé littéraire par lequel Yasmina Khadra/le commandant Moulessehoul rend palpable son déséquilibre, son ébranlement, ses doutes. La seule vocation qui ait jamais compté pour lui est la littérature. Et c’est elle qui à la fin devrait avoir le dernier mot : “Depuis que le monde est monde, la bonne parole continue de se casser les dents sur le verbe des gourous ; le Bien n’a jamais triomphé du Mal, c’est le Mal qui finit toujours par jeter l’éponge, lassé de ses excès. Faut-il, pour autant, soupçonner systématiquement un ‘truc’ derrière chaque miracle ? Les roses ne repousseraient plus. Renoncer c’est la moins excusable des défections. Quand on prend les armes, on ne les dépose pas.” Les armes de Yasmina Khadra se résument aujourd’hui à une feuille blanche et une plume.

Julliard, 2002, 178 p., 16,60 euros

25/11/2011

Vous ne pouvez pas nous tuer nous sommes déjà morts. L’Algérie embrasée

Farid Alilat, Shéhérazade Hadid
Vous ne pouvez pas nous tuer nous sommes déjà morts. L’Algérie embrasée

431537-gf.jpgComme le montrent l’historien Benjamin Stora et le journaliste Edwy Plenel dans leur livre d’entretiens récemment paru(1), ce que l’on nomme depuis janvier 2011 « le printemps arabe » n’a pas éclos ex nihilo, les révoltes ou révolutions en cours en Afrique du Nord et au Proche Orient ne surgissent pas dans des sociétés sans histoire ou insuffisamment entrées dans l’Histoire pour parler comme un certain conseiller de la présidence. Pour s’en convaincre, il n’est pas inutile de (re)lire par exemple le livre de Farid Alilat et Shéhérazade Hadid. Tous deux sont journalistes. Le premier a été, jusqu’en juillet 2000, rédacteur en chef du quotidien algérien Le Matin, la seconde officiait, à la sortie du livre, comme envoyée spéciale sur Canal + et dans le magazine Elle.
Ils reconstituent ici le fil des événements que l’on appelle en Kabylie, vingt-deux ans après un autre mémorable printemps, “le Printemps noir”. L’enquête se déroule entre avril et octobre 2001, c’est-à-dire depuis l’assassinat du jeune Massinissa Guerma dans la brigade de la gendarmerie de Beni Douala et la manifestation interdite du 5 octobre sur Alger, appelée par les comités de villages kabyles. Les auteurs reprennent les faits, brossent le portrait de manifestants, de victimes, de leur famille. Ils esquissent quelques mises en perspective pour comprendre pourquoi cette région en est arrivée à se soulever aussi massivement, de manière aussi déterminée sans faillir ni faiblir. Et ce malgré les provocations, l’attitude du pouvoir, à commencer par celle de la présidence, les agissements visant à temporiser, à jouer l’essoufflement du mouvement, à diviser, à discréditer… Tout cela, la présente enquête le dissèque, parfois heure par heure. Il ne s’agit pas d’un livre de réflexions ou d’analyses. Le lecteur est au cœur de l’action, aux côtés des manifestants, parfois avec les victimes. Leur détermination est époustouflante. Ils ne craignent pas d’avancer torse nu et sans armes face à des gendarmes qui, le plus souvent, sans jamais être en situation de danger, leur tirent dessus à balles réelles, usant de “munitions de guerre” et visant “les parties vitales les plus fragiles […] et qui laissent peu de chances à une thérapeutique” – pour reprendre les termes du rapport d’enquête de juillet 2001.
Ces émeutes auraient fait 60 morts et 2 000 blessés, selon des sources officielles ; plus de 100 morts et quelque 6 000 blessés, selon la coordination des archs (tribus). Cette détermination individuelle nourrit une détermination collective, qui se renforce du fait des manœuvres présidentielles et de l’attitude des forces de répression. Ce que revendiquent ces Kabyles est consigné dans les quinze points de la plateforme d’El Kseur, petite ville située à quelques kilomètres de Bejaïa, qui exige, notamment : le jugement “de tous les auteurs, ordonnateurs et commanditaires des crimes” ; le départ des brigades de gendarmerie et des renforts de police ; la proclamation du tamazight comme “langue nationale et officielle, sans condition et sans référendum” ; l’attribution d’une allocation chômage à tout demandeur d’emploi ; un État garantissant les droits socio-économiques et les libertés démocratiques… Autre point d’importance dans ce livre qui remet de l’ordre dans les idées et rétablit la signification de ces actes et événements : la dimension identitaire du mouvement. Très vite, trop vite, certains se sont répandus à longueur de colonnes et d’entretiens radiotélévisés pour édulcorer cet aspect et mettre en avant les autres revendications de la protesta kabyle. Plus présentables seraient les mots d’ordre qui condamnent la hogra, exigent plus de justice, demandent des comptes à ce pouvoir sur la gestion du pays, crient leur ras-le-bol de la misère, etc. Pourtant il suffit d’entendre les témoignages, il suffit de suivre les manifestations, il suffit de voir la figure tutélaire de Matoub Lounès omniprésente en images comme par sa voix pour comprendre que les Kabyles se mobilisent et meurent non seulement pour en finir avec l’Algérie des généraux et de leurs affidés, mais aussi pour une reconnaissance pleine et entière de la personnalité algérienne. Alilat et Hadid laissent deviner plus qu’ils ne le montrent l’éviction des deux formations politiques ancrées en Kabylie. Tandis que le FFS (Front des forces socialistes), pris de court et de vitesse, tente de rattraper le mouvement, le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie) semble discrédité par son soutien à Bouteflika et son départ tardif du gouvernement. Quoi qu’il en soit, leurs divisions, leur incapacité à dégager des perspectives politiques, l’instrumentalisation de la question culturelle, tout cela a concouru à détourner de la politique une jeunesse kabyle fatiguée et lassée de et par ses aînés.
Restent ces fameux comités des archs, qui structurent le mouvement. Malheureusement, sur ce point, le lecteur reste sur sa faim. Quitte à être à l’intérieur de la mobilisation, au moins aurait-il été judicieux de nous aider à en comprendre la dynamique interne, sa structure organisationnelle, ses mécanismes décisionnels… Pire peut-être, après la lecture de la somme rédigée par Alain Mahé, on se demande si les auteurs n'auraient pas été bien inspirés en ajoutant un chapitre supplémentaire. Ainsi donc, dix ans avant ce que l'on nomme "le printemps arabe" il y eut, du côté de la Kabylie, un "Printemps noir" et, quelques tente ans plus tôt un autre printemps, berbère celui-là, "Tafsut imazighen". En Afrique du Nord l'histoire est en marche et ce, depuis des décennies. Peut-être que de ce côté-ci de la Méditerranée on finira par le comprendre.

Éditions 1, 2002, 243 p., 18,95 euros

1- Benjamin Stora, Le 89 arabe. Dialogue avec Edwy Plenel. Réflexions sur les révolutions en cours, éd. Stock 2011, 173 pages, 16,50€.

10/11/2010

Algérie, la guerre des mémoires

Éric Savarese

Algérie, la guerre des mémoires

 

langue_babel.jpgPour évoquer cette guerre des mémoires algériennes, Éric Savarèse part de la construction de la mémoire pied-noire. Il montre en quoi les mémoires deviennent un matériau, un objet d’étude pour l’historien dans le cadre d’une historiographie renouvelée et comment les mémoires, constitutive de l’identité de groupes, sont construites, lissées, pour, dans un premier temps, permettre d’agglomérer le plus d’individus possibles pour, ensuite, faire valoir dans l’espace public la reconnaissance et les revendications du groupe ainsi constitué. Ce mécano mémoriel, savamment construit, masque alors la diversité des expériences individuelles  - « la carte bigarrée des Français d’Algérie, puis des pieds-noirs, incite à la vigilance » écrit l’auteur - et entend concurrencer, délégitimer voire contrecarrer tout autre représentation.

Il montre, après d’autres, que les mémoires de la guerre d’Algérie, celle des pieds-noirs, des harkis, des appelés du contingent, des enfants de l’immigration algérienne etc. poursuivent la lutte armée sous un autre mode dans un contexte marqué, depuis les années 90, par un retentissant (et parfois abrutissant) devoir de mémoire et la multiplication de cérémonies mémorielles. Menées à tout va, ces cérémonies ne prémunissent en rien, les jeunes générations notamment, de reproduire les erreurs des aînés. Ainsi, à propos d’une autre page sombre de l’histoire nationale, Éric Savarèse écrit « aucune commémoration ne saurait remplacer le travail d’analyse et participer, à elle seule, à la construction de barrières morales contre l’antisémitisme, c’est-à-dire à la socialisation d’un humanisme à vocation universelle. »

Plutôt que cette « socialisation d’un humanisme à vocation universelle », le danger serait que les groupes de pression, ces gardiens, représentatifs ou autoproclamés de la mémoire estampillée politiquement correcte,  mémoire souvent idéalisée et souffreteuse, s’érigent non seulement en gardiens de la vérité historique – délégitimant l’œuvre et le travail de l’historien - mais aussi en juges, habilité à condamner tel ou tel historien, telle ou telle publication, telle ou telle contre-mémoire, en s’appuyant notamment sur la multiplication des « lois sur l’histoire » (1990, 1999, 2001, 2005).

Propriétaires des laboratoires de recherche historique et partant du droit au doute et de la liberté de recherche ; propriétaires des cours de justice et donc de la vérité ; propriétaires du passé (pour parler comme Philippe Sollers) , les gardiens de la mémoire pourraient bien emprisonner la société tout entière dans les rets de représentations qui asservissent le présent au passé sacrifiant les véritables enjeux sociaux sur l’autel des figures d’un autre âge et des particularismes : « le passé a donc changé de statut puisque, pratiquement réduit à n’exister que dans le cadre d’enjeux de mémoires, il n’appartient presque plus aux variables supposées explicatives du présent. Évoqué à travers le filtre de souvenirs collectifs, il est devenu à la fois objet de vénération collective, une ressource mobilisable dans le cadre de stratégies identitaires et un enjeu politique. »

Plus grave, cette guerre des mémoires algériennes pourrait obstruer l’un des défis majeurs du temps et de la société : la gestion des différences, la compréhension de phénomènes historiques importants (comme l’usage de la violence) dont certains (la colonisation notamment) sont consubstantiels non seulement à la République mais à l’État-Nation français enfin, last but not least, l’interrogation de ce qui fonde la communauté politique et le pacte social. Des questions qui concernent l’ensemble des citoyens, qu’ils soient ou non liés à l’Algérie.

 

Edition Non lieu, 2007, 176 pages, 18 euros