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03/11/2009

D'eaux douces

Fabienne Kanor
D'eaux douces



kanor.jpgFabienne Kanor est originaire de Martinique et signait là son premier roman. Un texte fort, livré dans une écriture déjà personnelle, abrupte et sans concession. Elle y prend le risque d'aborder un sujet difficile et ambitieux : comment dans la relation sexuelle et/ou amoureuse, éviter les pièges de la mémoire. Mémoire d'une société, les Antilles ; mémoire d'une histoire, l'esclavage et la domination des Blancs ; mémoire familiale, marquée ici par l'adultère et la transgression des codes ? Sans jamais faiblir, F. Kanor déroule son sujet en un récit déstructuré, porté par plusieurs voix, mêlant le passé et le présent, les lointaines Antilles et la métropole, l'espace de la famille et celui de la cité universitaire. Frida est étudiante et, après bien des rencontres, tombe amoureuse d'Eric que Frida dit aimer comme "au premier jour", d'"un désir d'avant les cales", "d'avant les chiens". Sera-t-il "ce nègre" qu'elle attend "depuis trop longtemps" ? Eric l'aidera-t-il à chasser ses représentations intimes et ses traumatismes qui en font une femme aliénée par l'Histoire et un être fragilisé par la décomposition familiale et le poids d'un lointain secret reçu, à son insu, en héritage ? Sujet délicat et traité par Fabienne Kanor avec courage, elle qui n'hésite pas à "tremper sa plume dans la plaie" douloureuse d'une sexualité toujours taboue. Sexualité entre Noirs, sexualité entre Noirs et Blancs. Dans sa quête libératrice, Frida dénonce "l'errance cannibale des hommes du pays de ma mère", "ces hommes de sperme et de paille" dont, depuis l'enfance, elle a appris à se méfier : "Etre élevé dans la peur de l'homme noir génère des troubles de comportement provoquant chez la négrillonne devenue femme des réflexes d'autodéfense, une attitude de violence ainsi qu'une méfiance absolue à l'égard de tout sujet répondant de près ou de loin à la définition du nègre". "La tentation de la chair blanche" chez l'homme noir n'est pas non plus innocente ou vierge de mémoire. Ces femmes à la peau laiteuse, celle avec qui le père de Frida a trompé sa mère ou celle avec qui Eric partage son lit, sont des "ombres" qui pénètrent "comme esprits de nuit dans les crânes. Possession. Obsession. Colonisation". À l'inverse l'interrogation qui taraude les "gamines" ("c'est comment faire l'amour avec un Blanc ? Est-ce différent ? Est-ce si différent ? ") est aussi engluée dans la fange de l'histoire.
À une réunion du MLN, le "Mouvement de Libération de la Négresse" formé par ses amies de la cité U, Frida, devant les fortes dénonciations des "négromachos" s'interroge in petto : "Qui d'entre vous sera suffisamment honnête pour abolir les équations, gommer les couleurs, vaincre ses propres démons. Je les entends parler, je nous regarde faire et ressens avec plus de force encore la nécessité de libérer la négresse". Se libérer de cette peur et de "cette honte d'aimer". Une peur qui remonte loin, au temps de l'esclavage, au temps de la domination des négriers.
Sur ce champ de bataille où les sexes se livrent une guerre sans fin, Frida affronte aussi les forces destructrices du passé familial. "Il y a des cadavres dans la famille dont personne ne parle. Des ancêtres qui puent. (…) Armée d'un bidon d'eau de Javel, je frotte. Frottez. Frottons. Pour retrouver le fil de l'histoire". Les luttes et les trahisons de son père et de sa mère ont non seulement détruit le foyer, mais ont fait de Frida un être en trop : "je suis née dans un climat de haine. (…) Je suis née dans l'indésirade" dit Frida, qui porte aussi, malgré elle et en elle, le drame qui a frappé son arrière grand-mère . Un drame qui est devenu secret et dont, après un séjour aux Antilles, elle rapporte le terrible souvenir matérialisé par un objet qui lui servira à en terminer avec Eric et fermera le récit sur la terrible mais logique scène finale.
En toile de fond, Fabienne Kanor invite à une plongée par touches souvent caustiques, dans le quotidien de la communauté antillaise : depuis l'exil en métropole ("le pays des cheminées qui fument") jusqu'à l'obsession de la "mutation" (comme hier chez les Algériens le mythe du retour) en passant par la présence des DOM dans les hôpitaux, par "l'étape barbare du défrisage" pour "échapper à son sort de négresse", ou encore par "le pays de la Black Beauty" où les "fées", toutes "titulaires d'un CAP de coiffure" sont passées maîtresses dans "la déshumanisation de la femme, convertie après passage sous le casque en objet volant non identifié". Dans ce premier roman, Fabienne Kanor n'hésite pas à dispenser quelques coups de griffes - y compris à ses aînés en écriture (Glissant ou Confiant) - montrant, s'il en était besoin, que l'auteur comme son texte ont du caractère.

Gallimard, Continents noirs, 2004, 207 pages, 16 euros