UA-64061973-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23/02/2015

Une enfant de Poto-Poto

Henri Lopes

Une enfant de Poto-Poto

 

Henri_lopes_bis.jpgVoici donc le Prix littéraire du Musée de l'immigration 2012 : Henri Lopez, auteur de huit romans et d’un recueil de nouvelles, écrivain confirmé et honoré, homme politique et ambassadeur du Congo en France. Il a coiffé sur la ligne d’arrivée quelques confrères, jeunes dans la carrière ou non, dont le prometteur Sabri Louatah mais aussi Ahmed Kalouaz, Chahdortt Djavann, Sophie Schulze, Carole Zalberg ou encore le tout aussi confirmé Boualem Sansal.

Une enfant de Poto-Poto est un roman sur le métissage et les identités brinquebalées entre héritage colonial et migrations modernes, un roman porté par une langue chatoyante, protéiforme, créolisée à la sauce lingala, frangolaise et française tant il est vrai que « malgré ce qu’en pensaient, pour des raisons différentes, d’un côté nos dirigeants, de l’autre les Français, nous étions un peu françaises, nous aussi, non ? », dixit Kimia la narratrice.  A croire que le « butin de guerre » des ci-devant colonisés ne se limite pas à la seule langue comme le disait l’Algérien Kateb Yacine mais aussi aux identités.

Pélagie et Kimia sont les deux protagonistes de ce récit. Des sœurs de sang malgré le fait qu’elles ne viennent pas de la même région du Congo. Mais voilà, au temps béni de l’apartheid colonial, les deux jeunes filles se sont retrouvées les deux seules Noires au lycée Savorgnan de Brazza, des « curiosités tenues à distance» par les autres élèves et les professeurs. De quoi forger une complicité et une amitié sororale et mêler, en une cérémonie sacrilège, leur sang de « lari » pour l’une et de « ndjem » pour l’autre.

Au lycée, Pélagie et Kimia croisent un bien étrange Moundélé (un Blanc). M. Franceschini, professeur de français de son état mais surtout un « débarqué » selon la doxa coloniale entendre un dangereux hurluberlu qui croit devoir respecter les « indigènes » et les placer sur un pied d’égalité avec les Blancs. Il faut dire que si Franceschini était blanc dehors, il était nègre dedans (voilà qui rappelle le livre de Toi Derricote, Noire, la couleur de ma peau blanche. Un voyage intérieur, Perrin 2000). Français par la peau, il était congolais à l’intérieur. Ce Moundélé à l’« âme nègre » était un bâtard, de père inconnu et de mère congolaise.  Un « Blanc manioc  – Moundélé Kwanga, en lingale – une allusion à l’insulte qu’on lançait aux sang-mêlé » qui, à l’heure de la « Dipenda » (l’Indépendance) exigeait l’excellence de ses élèves appelés à diriger le nouvel Etat. Une exigence cultivée jusqu’ à lui donner des cauchemars.

Pourtant, ce « Moundélé aux origines douteuses » n’aura pas davantage sa place dans le nouvel Etat que sous l’administration coloniale. Suspect, toujours suspect. Hier dangereux subversif indépendantiste, aujourd’hui soupçonné de nostalgies coloniales et de quelques complots impérialistes… Autre temps mais même rejet pour ce métis, « condamné par l’Histoire » comme l’écrivait déjà un autre « hybride culturel », l’Algérien Jean Amrouche.

L’amour est au centre de l’intrigue. Un amour à trois immergé dans un bain de rivalités, de demi mensonges et de connivences où barbotent les deux élèves et leur professeur : Pélagie deviendra l’épouse légitime, Kimia, le « deuxième bureau ». C’est un vaudeville pétri de jalousie, d’espionnage, de petits secrets, de rendez-vous cachés, de culpabilité, mais un vaudeville à la sauce zaïroise : « ambiancé » aux rythmes des rumbas, boléros, tangos, cha-cha-cha et autres torrides et dangereuses pachangas - au Congo, on danse même pour « exprimer sa tristesse » ! Un amour à trois mais… consenti, partagé, solidaire. Ce n’est pas là la seule différence entre Africaines et Européennes, entre le Congo et la France où, « au nom de Descartes les Mindélés écartent toute explication par le surnaturel. Pourtant… ».

Bien plus tard, après des études aux Etats-Unis, Kimia, devenue une romancière de renom, retrouve Franceschini. Les rendez-vous amoureux se répètent au gré des salons et des colloques en Amérique, en Europe ou en Afrique. Les retrouvailles, les échanges épistolaires, les méditations de Kimia influencée par Franceschini, son père en littérature, offrent d’instructives variations sur la littérature, le style et les registres de la langue utilisée, la réception des œuvres en Europe et le faible lectorat des pays d’origine, le statut de l’artiste partagé entre universalisme, entre-soi rassurant – ah ! le « cinéma calebasse » - et autre danse du ventre effectuée pour séduire les critiques et l’intelligentsia occidentales qui elles se doivent d’« être politiquement correct et [d’] avoir leur nègre génial ». Lopes jongle avec les références littéraires passant de Clément Marot à Jacques Stephen Alexis via Beaumarchais ou Césaire

Kimia devient le « pendant féminin » aux USA de Franceschini, son prof, amant et mentor, se permettant d’allègres coups de griffe à l’endroit du concept de « littérature postcoloniale » ou des théories du genre. Mieux : à cause de son français venu d’ailleurs, elle s’entend traitée de « moundélée » par un « taxieur » de Brazza, comme on dit du côté d’Alger.

Une enfant de Poto-Poto montre comment « le fleuve » de l’Indépendance a été « détourné » (pour reprendre le titre d’un roman de Rachid Mimouni) ; il dit le rayonnement culturel de la France d’alors -  « partir à la Sorbonne, comme Villon, Césaire et Senghor » - ; laisse entrevoir les pleurs de Kimia, le premier soir de son exil étatsunien, seule dans son lit ; les stéréotypes des Noirs américains sur l’Afrique. Il décrit la « métamorphose » culturelle de Kimia immigrée, l’illusion des racines et des origines : « aucune fonction algébrique, aucun programme d’ordinateur ne rend compte des destins » ; il célèbre le primat des « vivants [à qui] il fallait consacrer ses forces et ses ressources » sur les fausses « authenticités » et le pseudo « patrimoine identitaire ».

La démonstration est forte et vaut aussi bien pour le Nord que pour le Sud. Le métis, dit Kimia, « nous a appris à devenir des êtres humains. D’ici et d’ailleurs. » Au point que la notion même « dépérira. Dans quelques décennies, peut-être avant un siècle, il n’y aura plus de métis, mais des Français, des Congolais, des Sénégalais,  des Américains, blancs, noirs, bruns… Les « pur-sang » n’oseront plus se vanter de ce qui deviendra une tare ».

Le « butin de guerre », revisité par les « indigènes » d’hier, désarçonnait déjà les puristes du dico et de la syntaxe, avec Henri Lopes, il pourrait aussi affoler les gardiens de l’ordre identitaire. Ici et ailleurs.

 

Gallimard, Continents noirs, 2012, 265 pages,  17,50€

10/10/2013

Monsieur Ki. Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps

Koffi Kwahulé

Monsieur Ki. Rhapsodie parisienne à sourire pour caresser le temps

AVT_Koffi-Kwahule_9804.jpegUn masque africain, une tête de singe sur un corps de chien, qui se baguenaude en plein après-midi dans un immeuble de la rue Saint Maur à Paris c’est le « déconnement » absolu - version africaine. Le « déconnement » des Anciens d’un village-fou qui ont expédié ledit masque pour rappeler quelque fils dudit village à sa tradition et à ses obligations envers « l’Ancêtre-à-tête-de-cynocéphale »... Contre son gré, cela va sans dite, pour cet homme, le seul du village-fou, qui n’était pas un déconnard…

Mais quid aussi de ces lettres, tout en remontrances et en accusations imaginaires, expédiées régulièrement par un voisin irascible, maître es procédure et jargon juridiques, à une modeste concierge parisienne  qui n’en peut mais ? N’est ce pas, là itou, une forme de « déconnement » ? A la sauce française ou moderne cette fois.  Cette pauvre femme, qui a acheté à crédit une petite maison en Ardèche pour ses vieux jours, doit aussi se coltiner ce voisin… Le « déconnement » est absolu, universel et ses formes impénétrables.

Dans cet immeuble de la rue Saint-Maur, un immigré africain vient d’emménager. Dans la chambre de bonne qu’il loue, l’ancien locataire, celui que la concierge appelle « Monsieur », a laissé en évidence des enregistrements audio sur une bande magnétique.  Une sorte de testament sonore dans lequel il y raconte son histoire. « Monsieur » était étudiant, venu en France pour y poursuivre ses études, avant de retourner dans son pays pour y faire profiter les siens de ses lumières acquises en exil. Entre deux crises d’asthme, « Monsieur » s’adresse à un certain « Monsieur Ki », personnage imaginaire ou masque, peu importe… Il lui raconte les histoires du village Djimi, ce village tellement fou que juge et administration ne veulent plus en entendre parler. Il parle du chasseur et de son chien Pelé, des matchs de foot entre les jeunes du village et ceux du voisinage, du centenaire qui portait sa mort autour du cou... Les personnages du village sont plutôt cocasses. Il y a le lubrique Dynamo, le furieux Tétanos, Anaconda-douze au « bangala » d’exception ou le francophile « Aléman » et sa femme « Gestapo » capable de « bordéliser » une atmosphère en moins de deux. Entre deux histoires, le lecteur se voit gratifier de quelques références ethnographiques, de récits sur les mythes, la cosmogonie et les croyances de ces villageois d’un genre particulier pour qui la mort est une défaite et le suicide une trahison..

Cette déconcertante « rhapsodie parisienne » swingue entre mythes et croyances africaines d’une part, folie paranoïaque et procédurière d’un citoyen lambda du XXIe siècle d’autre part. Mythe et croyances collectives ici, procédure et individualisme là, aliènent tout autant les âmes de nos contemporains.

Déconcertante (et enthousiasmante) aussi par sa forme, originale, qui mêle les récits, les registres et les styles, malaxant la langue française, l’irrigant de trouvailles, de mots et de néologismes inventés ailleurs…

Il y a d’un côté le poids écrasant du groupe et de l’autre la solitude version occidentale. « C’est un monde de cinglés ici. Et on a vite fait de rentrer dans le rang, de devenir « dingue » (…) ». Le racisme ? « c’est comme l’hiver on ne s’y habitue pas ». « Monsieur » ne voyait personne. Ne parlait à personne. Sauf à Sue Helen, la fille de la concierge.

« Je ne cours pas après un destin ! Je n’ai envie d’aucune prédestination ! » confie l’ancien locataire à Monsieur Ki. Pour échapper aux obligations, pour ne pas « être mangé en sorcellerie » et ne pas, à son tour, devenir un masque, devra t-il se réfugier dans la mort ou utiliser les ruses du métissage ? Et cela sera-t-il seulement suffisant… ?

Comme une brume matinale, le tragique plane sur cette rhapsodie aux accents bouffons et aux airs légers. Après Babyface (paru en 2006 chez le même éditeur), il s’agit là du deuxième roman écrit par Koffi Kwahulé, Ivoirien né en 1956, installé à Paris, et auteur de plus d’une vingtaine de pièces de théâtre.

 

Gallimard, collection continents noirs, 2010, 146 pages, 16€

 

29/10/2009

Verre cassé

Alain Mabanckou

Verre cassé

 

L100xH164_arton4-066c7.jpgL’écrivain congolais Alain Mabanckou avait reçu le Prix des cinq continents de la Francophonie 2005 pour Verre Cassé. Le jury international, présidé par Henri Lopès, autre écrivain congolais et composé entre autres de Paula Jacques,Vénus Khoury-Ghata, Jean-Marie Gustave Le Clézio, Andréï Makine, Leïla Sebbar, Denis Tillinac, avait salué «les qualités littéraires, la langue truculente, la gouaille et l’humour » du roman et « l’espoir qui demeure dans un monde gris peuplé de personnages attachants. »

Né au Congo en 1966, professeur de littératures francophone et afro-américaine à l’université du Michigan, Alain Mabanckou avait déjà obtenu, en 1999, le Grand Prix littéraire d’Afrique noire.

Verre cassé s’ouvre sur quelque trente pages d’humour et d’irrévérence à se tordre. Dans un style oral, au jet continue, qui n’accepte pas le point, rythmé par des virgules seulement, l’auteur déploie une écriture subversive, fantaisiste et colorée. Alain Mabanckou épingle les dictatures africaines et multiplie les références, les allusions, les clins d’œil et les coups de griffes à destination de ses confrères et consœurs en écriture. Du bel ouvrage, de celui qui ne se prend pas au sérieux et met les neurones en action sans provoquer d’horribles maux de tête.

Un livre, c’est ce que Verre Cassé, ci-devant instituteur autodidacte de 64 ans, écrit sur un cahier d’écolier et sur l’insistance de L’Escargot entêté, le patron du bar Le Crédit a voyagé, adepte du martial poème La Mort du Loup d’Alfred de Vigny. Entre deux cuites, Verre cassé doit coucher sur le papier les tranches de vie échouées dans ce bar congolais interlope. Mais à son rythme et en toute liberté, il ne faudrait pas que L’Escargot entêté s’imagine que Verre cassé soit son « nègre » …

Défilent alors les récits du « type aux Pampers », de « l’Imprimeur », de « Robinette », et d’autres. Justement, pour le « type aux Pampers », tout démarre comme une farce où les universels désagréments de la vie à deux conduisent l’époux au quartier Rex, « à l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Mais la redoutable épouse accuse son conjoint de pédophilie et là, ça ne rigole plus ! Interné sans procès dans la prison de Makala, l’homme sera quotidiennement sodomisé pendant plus de deux ans. À sa sortie, le fondement béant et humide, gonflé par quatre couches, il ne lui reste plus qu’à mendier. « L’Imprimeur », lui, a « fait la France » et il en connaît un rayon sur les dures et caricaturales expériences de l’intégration républicaine mais surtout sur la désintégration du couple mixte et les déboires et « menteries » des familles éclatées. « Robinette » est une femme de caractère et une vraie fontaine : aucun des autres habitués du bar ne peut la battre au concours de longue durée d’émission d’urée…

La dernière journée de Verre Cassé, celle « des illusions perdues », commence à cinq heures du matin, dans… la merde ! Pendant qu’il laisse refroidir le poulet-bicyclette acheté chez Mama Mfoa surnommée « La Cantatrice chauve », il raconte sa propre histoire. Le vieil instit autodidacte lance alors, et de bon cœur, ses diatribes contre certains écrivains et autres intellectuels. Il rappelle une des leçons données à ses élèves qui est aussi une des clef de ce livre-hommage à la littérature : « ce qui était important dans la langue française, c’était pas les règles mais les exceptions, je leur disais que quand ils auraient compris et retenu toutes les exceptions de cette langue météorologiques les règles viendraient d’elles-mêmes, les règles couleraient de sources et qu’ils pourraient même se moquer de ces règles, de la structure de la phrase une fois qu’ils auraient grandi et saisi que la langue française n’est pas un long fleuve tranquille, que c’est plutôt un fleuve à détourner ». Éloge  de la littérature, éloge de l’écrit sur l’oral et apostrophe des « formules toutes faites du genre « en Afrique quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle » car comme le dit Verre Cassé : « ça dépend de quel vieillard, arretez vos conneries, je n’ai confiance qu’en ce qui est écrit ».

 

Edition du Seuil, 2005, 202 pages, 17 euros

 

 

 

08/10/2009

Les Petit-Fils nègres de Vercingétorix

Alain Mabanckou
Les Petit-Fils nègres de Vercingétorix


79170.jpg« Kimbembé est un homme bon, comme nous autres les Nordistes. Mais saura-t-il le demeurer au milieu de ceux qui ne le sont pas ? Si nous, de notre côté, nous connaissons l’homme de jour, ce n’est que toi qui apprendras à le voir de nuit, dans sa propre région. Reviens à Oweto le plus souvent, car nous tenons à notre petit enfant qui va naître... ». Cette recommandation d’un père à sa fille qui s’apprête à suivre son mari dans sa région d’origine est peut-être la phrase centrale de ce quatrième roman du poète et romancier congolais installé à Paris depuis plus de dix ans.
Homme du Sud, détaché dans le nord du pays pour y enseigner, Kimbembé se révèle bon, généreux, prévenant, galant, intelligent. Versé dans la littérature française, il conserve dans sa malle, tel un bijou dans son écrin, des livres signés Stendhal, Genet, Cohen, Hugo, Balzac et notamment un exemplaire de La Peste de Camus. Pour le coup et si l’on ose cette provocation, il ne lui manque plus que d’être Blanc ! D’ailleurs il doit l’être un peu puisque contre toutes les convenances et valeurs de son pays africain il a tenu à assister à l’accouchement de sa fille. Il n’y a que les Blancs pour faire cela et ce n’est plus le chroniqueur qui l’affirme mais ses propres amis et la sage-femme courroucée.
Mais voilà, comme le bon sens paternel pétri de sagesse africaine le rappelait à Hortense : ce Kimbembé-là est « l’homme du jour ». Elle découvrira sa part d’ombre.
Oh ! pas tout de suite. Hortense épousera d’abord son professeur. Cette union symbolisera « le mariage de l’unité nationale ». Pendant les festivités, l’auteur de « Bleu-Blanc-Rouge » glisse une scène drolatique où deux anciens feignent d’évoquer les souvenirs d’une France jamais visitée : le vin rouge, la Bourgogne, la Loire, le camembert et, supérieur à tous, le Coulommiers « dont l’odeur revient lorsqu’on rote deux jours après ! ».
Les époux et leur fille Maribé partageront quelques années de bonheur. De retour dans son village, Kimbembé enseigne l’histoire géographie et le français. Le ménage se lie d’amitié avec un autre couple « mixte » : Christiane et Gaston ; elle est du Sud, lui, comme Hortense, vient du Nord. Les années passent, le temps tisse des liens en apparence solides entre les deux foyers : « Nous alternions ces invitations et mangions ensemble deux fois par mois. Quelquefois, et bien plus tard, à l’âge de cinq ou six ans, Maribé allait dormir chez nos amis même si j’étais persuadée que cela chagrinait Christiane de ne pas avoir eu de descendance... ».
Mais, dans ce pays imaginaire, ancienne colonie française de l’Afrique centrale, appelé le « Viétongo », l’opposition entre le Nord et le Sud couve. La guerre civile finit par éclater, déchirant « Vietongolois » et « Vietongoloises ». D’un côté les partisans des milices gouvernementales secondées par les « Romains » ces factions armées fidèles au général Nordiste, Edou ; de l’autre les partisans de Vercingétorix, homme du Sud, et de sa milice « Les Petits fils Nègres ». Kimbembé se range au côté de Vercingétorix, le tribun démagogique et raciste, qui sait endormir son auditoire, galvaniser les imaginations et répandre la terreur par la persécution et les assassinats. Kimbembé « avait choisi sa voie. Après plus de seize ans de mariage, je ne reconnaissais plus cet homme. J’étais médusée de constater qu’on pouvait changer du jour au lendemain ».
Alors, le savoir, la culture, cette passion pour les livres et la littérature française, l’amitié pour Christiane et Gaston, l’amour même ne pèsent plus rien ! Comme le rappelait si justement l’écrivaine allemande Christa Wolf, « il ne faut jamais oublier que la couche de la civilisation est incroyablement mince. Il faut si peu de chose pour que resurgisse la barbarie » (Télérama du 14 juin 2000).  Certes, une fois de plus nous sommes en Afrique, mais les références nombreuses à l’ex-colonie, comme la personnalité et la formation de Kimbembé ne doivent pas faire oublier que le propos à valeur d’universalité.
Pour échapper au sort que Les Petits fils Nègres de Vercingétorix ont infligé à Gaston, Hortense doit fuir. Avec Maribé, elles décident de rejoindre sa famille à Oweto. Toutes deux traversent un pays mis à feu et à sang par la cruauté et l’imbécillité des hommes. Car dans ce roman, il y a bien le monde des hommes et celui des femmes. Seules Christiane et la vieille Mam’soko, deux femmes du Sud, conserveront leur amitié pour Hortense et, chacune à sa manière, l’aideront. Hortense note sur des cahiers d’écolier les circonstances de son départ. C’est sur cette fuite que s’ouvre le livre. Malgré les événements dramatiques qui y sont rapportés, ce roman, présenté comme le journal d’Hortense, est écrit dans une langue sobre, chatoyante, distanciée et parfois même légère. Il fourmille de références culturelles et d’images d’un passé encore heureux.

Le Serpent à plumes, 2002, 263 pages, 15 euros

01/10/2009

Allah n’est pas obligé

Ahmadou Kourouma
Allah n’est pas obligé


images-1.jpgAprès En attendant le vote des bête sauvage, prix du Livre Inter 1999, l’écrivain ivoirien racontait ici la terrifiante histoire des enfants-soldats enrôlés, drogués, entraînés à tuer par des “ faiseurs de guerre ”. Ahmadou Kourouma n’invente rien. La presse a déjà relaté cette triste réalité. Il assemble des faits et des personnages bien réels, les met en perspective et leur donne une autre charge émotive.
Birahima, orphelin d’une dizaine d’années, part à la recherche d’une tante. Yacouba, un grigriman (féticheur) musulman, accompagne le garçon. Pendant trois ans, ils “ font pied la route ” (marchent) dans le “ bordel au carré ” d’un Libéria et d’une Sierra Léone en guerre. Pour vivre, l’un confectionne des fétiches, l’autre devient enfant-soldat. Le récit est à la première personne. La langue chatoyante d’ Ahmadou Kourouma est portée par Birahima qui, de l’intérieur et crûment, décrit la terrifiante transformation d’enfants en soldats sanguinaires qui ne se reconnaissent plus qu’une loi, celle des kalachnikovs. De bandes de bandits en groupes armés aux ambitions prétendument politiques, Ahmadou Kourouma offre au lecteur occidental une lecture claire et édifiante des guerres tribales qui ensanglantent cette partie du continent africain.
Ce que montre Ahmadou Kourouma n’est pas beau : des rites et croyances d’un autre âge, un syncrétisme religieux où animisme, fétichisme, catholicisme et islam s’entrechoquent, les guerres tribales et leur cortège de carnages et de viols, le cannibalisme. Il y a encore ces guerres civiles à répétition qui se nourrissent des ambitions de pouvoir et d’argent d’apprentis dictateurs mais vrais monstres, les systèmes politiques mafieux où la corruption locale trouve à l’étranger des relais complaisants et intéressés.
Ce que montre Ahmadou Kourouma n’est pas juste : des enfants transformés en tueurs, des enfants victimes envoyés à la boucherie comme Sarah, Sekou, Sosso ou “ capitaine Kik le malin ”..., des populations otages des fous sanguinaires que sont Taylor, Le Prince Johnson ou Samuel Doe, ou ce Foday Sankoh qui parce qu’il ne voulait pas d’élections démocratiques en Sierra Léone entreprit tout simplement d’amputer les mains - “ manches longues ” - ou les bras - “ manches courtes ” - des malheureux électeurs. Otages enfin d’intérêts financiers aux dimensions internationales, de vraies ingérences mais de fallacieuses raisons humanitaires.
Il ne fait pas bon vivre dans ces deux “ foutus pays d’Afrique ”, mais comme le dit Birahima : “ Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes les choses qu’il a créées ici-bas ”.
Pour raconter son histoire, l’enfant-soldat utilise quatre dictionnaires (le Larousse, le Petit Robert, l’Harper’s et l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire). Il les utilise alternativement pour expliquer certains mots ou locutions tantôt aux toubabs (colons, blancs) ou aux “ nègres noirs afro-américains ” tantôt aux natives les “ nègres noirs africains ”. Ce procédé narratif permet à Ahmadou Kourouma de créer une indispensable distance, et même de distiller une bonne dose d’humour pour soutenir les horreurs présentes dans son récit. Il montre aussi comment l’Afrique s’approprie et enrichit une langue, le français. L’amateur se délectera du “ mouillage des barbes ” pour bakchich, de l ’” écolage ” pour frais de scolarité, de “ se ceinturer fort ” pour prendre les choses au sérieux ou encore des “ salutations kilométriques ”, et des “ prix cadeaux ”.
Le livre fut honoré du prix Renaudot et du Goncourt des lycéens. Son réalisme sans concession pourrait alimenter tous les clichés et conforter certaines images d’une Afrique engluée à jamais dans une tragique destinée. Mais Kourouma armé de ses quatre dictionnaires, a miné son texte. Pour tenir à distance la fausse bonne conscience de contrées pacifiées et policées, on aime à penser que par ce procédé, les anciennes puissances européennes n’ont pas seulement laissé des langues en Afrique. Mais aussi un peu de leur responsabilité.


Edition du Seuil, 2000, 233 pages