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24/11/2014

Guerre. Et si ça nous arrivait ?

Janne Teller

Guerre. Et si ça nous arrivait ?

Foto-Janne-Teller.jpgAttention : âmes sensibles s’abstenir ! Les plus émotifs et imaginatifs parmi les jeunes lecteurs risquent de se faire des frayeurs en lisant le livre concocté par Janne Teller, danoise d’origine austro-allemande par sa famille. Chez les aînés – car ce livre peut, et doit être lu, par tous – il aidera les uns à réfléchir et les autres à vivre une expérience par procuration. Quand aux blasés, qu’ils continuent à ruminer dans leur coin !

De quoi s’agit-il ? Rien moins que d’imaginer devenir un réfugié, un exilé en mal de sécurité, en quête de mieux vivre et de chaleur humaine. Prenez une famille française, oui ! oui ! française. Persécutée dans son propre pays après la prise du pouvoir par quelques factions autoritaires et va-t’en-guerre. Par les temps qui courent la fiction, pour être improbable, n’est pas totalement farfelu… Nos héros, franchouillards de toujours et certains à jamais de leur liberté tricolore, se retrouvent pourtant le bec dans l’eau : obligés de se dépatouiller entre persécutions, mal vie et projets de fuite. Et là, il faut monnayer et subir le diktat des passeurs !

Janne Teller est impitoyable : non contente de mettre nos gamins sur le gril de la méchanceté humaine, voilà qu’elle oblige ces pauvres Français, parents et enfants, à devoir s’esbigner de l’autre côté de la Méditerranée. Aller trouver refuge chez les Arabes ! Un comble ! Vous imaginez ?! Les héritiers de Voltaire et d’Hugo, donneurs de leçons urbi et orbi aller quémander aux rejetons de Moubarek et autre El-Banna. Et pourquoi pas l’Algérie encore ! Ce monde serait cul par dessus tête. Sans compter qu’il faudra croupir quelques deux ans dans un camp de réfugiés en Egypte et manifester par la suite de claires intentions d’intégration. Brrr ! cela fait froid dans le dos, non ?

Ce livre est judicieusement proposé sous la forme d’un passeport, sésame hier de tous les voyages et de toutes les aventures humaines. Janne Teller y renverse les perspectives  et raconte l’exil vécu par un gamin de Copenhague (première édition danoise en 2004), de Berlin (40 000 exemplaires vendus en Allemagne) ou de Paris. Comprendre en étant capable de se mettre à la place de l’Autre, voilà le pari pédagogique de cette démarche qui invite à l’imagination et à l’empathie et qui s’ouvre par cette question-suggestion : « Et si, aujourd’hui, il y avait  la guerre en France… où irais-tu ? ». Tout ici est fiction, ou presque, car à l’heure de la crise, il faut bien constater que dans nombre de pays européens, les flux migratoires bougent : les Espagnols, les Italiens, les Portugais et même les Français sont de plus en plus nombreux à aller chercher ailleurs le droit de vivre dignement, au point de voir certains pays comme le Brésil froncer les sourcils.

Le talent de l’auteure, en distillant ici ou là quelques doses d’inquiétudes, est d’aider à réfléchir à l’état du monde, devenu un « village-planétaire », une « société-monde », où tout et tous sont interconnectés.

 

Illustrations de Jean-François Martin, traduit du danois par Laurence W.O.Larsen. Edition Les Grandes personnes, 2012, 64 pages, 7,90€. A partir de 12 ans

 

24/03/2014

Au pays de mon ballon rouge

José Manuel Mateo Calderon et Javier Martinez Pedro

Au pays de mon ballon rouge

 

Calderon_Ballon.jpgAu pays de mon ballon rouge raconte l’histoire d’un petit mexicain qui doit abandonner son ballon, rouge, et son chien, pour émigrer, avec mère et sœur, de l’autre côté de la frontière, aux Etats-Unis. Rien de nouveau sous le soleil migratoire mais il est vrai aussi qu’il n’est pas vain de répéter ad libitum que : les migrants ne quittent pas leur terre pour le plaisir, que le voyage est loin d’être une sinécure, que le danger se cache derrière mille et un visages, qu’un mur de 1 100 kilomètres sépare les deux pays, et que, pour ceux qui ont pu échapper aux trafiquants ou aux chiens de la police, il faudra grimper bien haut sur de grands immeubles pour nettoyer les vitres et les enseignes lumineuses symboles d’une autre société et d’une modernité à vous filer le tournis et le bourdon.

L’originalité de ce beau livre tient aux illustrations. Il s’agit ici d’un codex inspiré des plus anciennes traditions aztèques ou mayas dessiné sur du papier amate, un papier fait de fibres de ficus, par Javier Martinez Pedro présenté par l’éditeur comme « l’un des plus grands spécialistes actuels au Mexique » du genre.

Cela donne des dessins naïfs, des planches denses, sans perspective mais riches où les scènes et les épisodes du quotidien s’entrelacent, se chevauchent pour le plaisir et l’intérêt des regards fureteurs.

Le format est à l’italienne, les textes en blanc sur fond noir ou rouge, le codex monochrome figure en vis-à-vis. Tout cela donne une maquette sobre et élégante.

Traditionnellement, les Amérindiens racontaient leur vie dans leurs codex. Aujourd’hui, des auteurs, des « artisans » couchent sur du papier amate le quotidien des leurs, la vie de leur village ou des scènes de la modernité. Les amates considèrent « le monde comme un tout ».  « Ces images, où tout est imbriqué, nous disent (…) qu’il nous faut penser notre vie et celle de la planète comme une seule et même histoire. » Tout un programme !

Pour aller plus loin le livre se referme sur quelques notes explicatives consacrées à l’immigration mexicaine et à l’art des codex. Le codex de l’album y figure aussi, en une seule et longue planche. Époustouflant.

 

Edition Rue du Monde, 2011, 17€

09/12/2013

Une année chez les Français

 

Fouad Laroui

Une année chez les Français

 

 

F-Laroui-HANNAH.jpgDepuis Mouloud Feraoun et Le Fils du pauvre jusqu’à son compatriote Djilali Bencheikh en passant par le marocain Driss Chraïbi ou des auteurs français comme Azouz Begag, Tassadit Imache, Saïd Mohamed et autre Mehdi Charef, l’école a su dresser ses façades, plus ou moins hautes, mais toutes parées de l’imposant triptyque républicain, dans les romans et les témoignages des auteurs maghrébins ou français issus de l’immigration. Les classes et les dortoirs de l’honorable institution, les soldats noirs de la République, la découverte de mondes insoupçonnés, l’altérité en bleu blanc rouge confrontent l’enfant, mal dégrossi de sa montagne berbère, de son bidonville parisien ou lyonnais aux premières expériences de la dissonance culturelle et existentielle. Le gamin, indigène ou « immigré », dans un trouble mano à mano, y fait l’apprentissage de l’autre et bifurque, sans le savoir parfois, sur les sentes escarpées de la relativité, de l’émancipation et de la réinvention identitaire.

 

Une année chez les Français s’inscrit dans cette tradition littéraire. Il raconte la première année scolaire de Mehdi au lycée français de Casablanca, le lycée Lyautey. Enfant chétif, silencieux, observateur, gourmand de lectures, de mots et de connaissances, Mehdi, natif de Béni-Mellal, débarque en 1969 « chez les nasrani», affublé de deux dindons malséants. Le gamin est bon élève. Ses résultats et l’insistance de M. Bernard directeur de son école (comment ne pas penser à Camus et à Louis Germain, son instituteur ?) lui ont valu une bourse et cette belle échappée dans l’univers du livre et du savoir. Il est tellement bon, tellement au dessus des autres, qu’à l’instar d’un Jean Amrouche, et comme l’aurait dit le fidèle Jules Roy, c’est lui qui pourrait faire la leçon à ses petits camarades, socialement favorisés et culturellement « enracinés »…

La « sarabande des profs » et des pions, les moult épisodes rapportés (le trousseau, le monument aux morts du lycée, le pyjama rose, les week-end chez les Berger, le mariage du cousin, l’atelier théâtre, Les Godillots de Van Gogh…) permettent à Fouad Laroui de montrer comment le petit Mehdi découvre, s’acclimate, apprivoise (à la manière du renard de Saint-Exupéry), son nouvel et « cryptique » environnement.

Ces épisodes baguenaudent de chapitre en chapitre, laissant parfois traîner le sentiment de tourner à vide, l’impression de manquer de densité. Ce sont des saynètes plaisantes, légères, suggestives mais qui, mises bout à bout, ne parviennent pas à faire un tableau d’ensemble vigoureux  et tranchant. On retrouve pourtant ce qui fait le sel de cet auteur : une écriture distancée plus proche du rire, du clin d’œil malicieux que de la dramatisation. La langue française emprunte du vocabulaire au dialectal marocain et le récit des aventures scolastico-culturelles de Mehdi est rythmé par quelques paragraphes où le gamin laisse aller son imagination romanesque et par des citations tirées des livres lus : La Comtesse de Ségur, Racine, Corneille ou Verlaine.

Cette « année chez les Français » offre un jeu subtil sur la question identitaire. Le récit passe tour à tour  de la découverte de l’altérité (« un autre monde s’ouvrait et Mehdi y pénétrait de toute son âme ») à l’intuition que « les gens ne pouvaient savoir qui il était vraiment (…). C’est alors que Mehdi, se découvre « Maure », « imposteur » « double, triple voire quadruple » « petit imposteur », pour finir « paria », « abandonné », « seul »… « L’imposteur » et le « paria » se réfugie alors, le week-end venu, sous un toit providentiel et avunculaire. Mais le gamin du bled, plus francophone qu’arabophone, n’entend pas grand chose à la langue des siens… Mehdi insensiblement devient un petit « roumi » : pas tout à fait français plus tout à fait marocain…

 

Julliard 2010, 304 Pages, 19€

 

22/10/2013

Tout allait bien

Franck Prévot

Tout allait bien

 

PREVOT.pngSympathique et efficace petite histoire de boutons rouges et bleus pour petits et… grands. « Tout allait bien » pour ces boutons rouges, heureux d’un entre soi qui ne souffrait d’aucune contrariété. « Tout allait bien »… « quand quelque chose de bizarre arriva ! » : un bouton de couleur bleue… Et c’est parti sur une quinzaine de doubles pages avec une courte phrase à gauche et l’illustration à droite. Comment les boutons rouges vont-ils réagir ? Que va faire le bouton bleu ? Pourquoi est-il rejoint par d’autres de la même couleur ? Qu’adviendra-t-il de tous ces boutons réunis sur une même page, sur un espace commun ?

Voilà un petit livre d’une simplicité troublante mais qui peut en dire long sur l’immigration, le rapport à l’autre, le groupe, la différence, l’hostilité, le mélange… Petit livre et petite histoire pour grands effets et longues discussions garantis autour d’une guerre des boutons qui n’aura pas lieu.

Franck Prévot est l’auteur de nombreux livres pour la jeunesse dont Les Indiens (L’Edune, 2009) et Paradiso avec Carole Chaix pour les illustrations (L’Edune, 2010). Il vient de publier Le roman de Râ  chez Thierry Magnier (2013).

 

Edition Le Buveur d’encre, 2009, 10 €

 

12/02/2010

Moi, Dieu merci qui vis ici

Thierry Lenain et Olivier Balez

Moi, Dieu merci qui vis ici

arton1158.jpgAprès Wahid paru en 2003 chez le même éditeur, Thierry Lenain et Olivier Balez publiaient Moi, Dieu merci qui vis ici, un texte et des illustrations trempés dans le même bain, celui de l'humanisme et du refus de l'indifférence. Tous deux vont à l'essentiel, droit au cœur et à l'intelligence.
Dieu merci est un gamin angolais pris dans la tourmente de la violence. Orphelin, blessé, il sera séquestré par des militaires. Riche d'un seul viatique, une formidable énergie vitale héritée de son grand-père, il fuit pour survivre. Il parvient à gagner la France où, quelles que soient les vicissitudes de son quotidien, il est au moins vivant. Sans papiers, il se retrouve sans toit et sans rien à manger. Mais Dieu merci n'appartient pas à cette « foule de têtes baissées trop habituées à se presser ». Aussi saura-t-il entendre l'appel d'une vieille femme dans le besoin.
L'illustration, aux allures d'affiches illustrées, naïve en apparence, est constituée d'aplats de couleurs qui occupent toute la page voir la double page. Les dessins sont colorés, les contours marqués. Les couleurs sont simples mais précises et choisies : l'Afrique chatoyante de la princesse Nzingha s'efface sous les ocres, le rouge feu, les tons sombres, mordorés ou noirs, de la guerre, de la peur, du danger, de la solitude ; le blanc est celui de la vie, celui de l'infirmerie, celui de la vieille dame sauvée par Dieu merci, celui de la survie aussi ; le bleu de la traversée précède le retour de ce même ton brun qui dit la solitude de Dieu merci, allongé sur un banc public dans une France colorée, paisible mais indifférente.
Il n'y a pas - heureusement a-t-on envie d'écrire - de « happy end » qui fermerait la porte à la réflexion et à l'imaginaire. Bien au contraire. Si le destin de Dieu merci n'est pas tragique, il n'est pas pour autant sans ambiguïtés. C'est dans les non-dits du texte, les subtilités du dessin que se nichent les failles de l'existence et du monde.

Edition Albin Michel Jeunesse, 2008, 13,50 €