UA-64061973-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21/12/2017

Nourredine Saadi, La Maison de lumière

Nourredine Saadi, La Maison de lumière

ppm_medias__image__2000__9782226109613-x.jpgBrasser en quelque 300 pages l’histoire de l’Algérie depuis la période ottomane jusqu’à nos jours à travers une demeure algéroise, telle est la difficile tâche à laquelle s’est attelé l’universitaire algérien pour son deuxième roman. Des esprits chagrins trouveront certainement que l’auteur enjambe allégrement les siècles et les événements historiques ou que le récit pèche par une intrigue par trop dépouillée, du moins jusqu’à la période contemporaine qui voit des existences prendre corps, des destins se croiser, des vies se mêler. Une telle lecture serait injuste. Primo, Nourredine Saadi aime écrire. Le plaisir certain que l’universitaire prend à conter se communique au lecteur. D’autant plus que par rapport à Dieu-le-fit, son premier roman, le style s’est allégé, épuré. Saadi a laissé de côté un vocabulaire trop riche et trop savant. Libéré de son corset lexical, le récit devient plus fluide. Secundo et sur le fond cette fois, ce qui intéresse Nourredine Saadi, ce n’est pas une recension méticuleuse et exhaustive des faits et personnages qui ont marqué les quelques cinq derniers siècles. À travers l’histoire d’une demeure mauresque, La maison de lumière montre la richesse humaine et le potentiel d’amour – et de haine – que renferme la terre algérienne.

Pour construire la maison voulue, rêvée par le vizir du dey d’Alger, affluent de leurs douars, de leurs mechtas, de leurs campements ou de leurs montagnes les “Cabayles”, les “Boussaabis”, les “Aghouatis” mais aussi les Calabrais, les Sardes, les Mahonais, les Morisques “qui traînaient de ville en ville depuis Cordoue ou Grenade (...) ”. Ensemble, ces fragments de ce qui n’est pas encore un peuple bâtissent, pour le compte du Turc, la maison que l’on nomme alors « Miroir de la mer » et qui deviendra plus tard « Miramar ».

Au fil des siècles, une famille kabyle, les Aït Ouakli, restera attachée à cette demeure ; elle l’entretiendra, génération après génération. Ses morts y reposeront à l’ombre d’un palmier. Fondement et incarnation de cette maison, les Aït Ouakli forment aussi la trame de son histoire, c’est à eux que revient le privilège d’en porter et d’en rapporter la mémoire. La symbolique est claire. Elle n’est pas la seule de ce roman généreux, à l’image sans doute de la terre algérienne. Miramar sera transformée en caserne pendant la conquête coloniale avant d’être achetée par un marchand juif puis par un général français. Elle accueillera l’amour caché qui unit Rabah, le dernier descendant des Aït Ouakli, et Blanche, la petite-fille du général revenue chez elle en 1970 car, comme le dit Rabah, “chaque Algérie est le souvenir intime, personnel, unique de celui qui la vit. Ainsi tout pays n’est que plurielle polyphonie”.

Cette Algérie n’est pas celle qu’entendent bâtir ceux qui, à la fin du siècle dernier, semèrent la terreur et la haine par le meurtre et la barbarie. “Ce sont les tombes qui écrivent l’histoire”, constate amèrement Rabah qui déjà voit Miramar ressembler à “un miroir qui [perdrait] progressivement son tain”. C’est sur une terrible et bouleversante réalité que se referme le roman. Le visage désespéré et effrayant d’une Algérie transformée en un vaste mensonge et dont l’horizon s’obscurcit. C’est écrit il y a quelques dix sept ans, et sur le miroir tendu par Nourredine Saadi se reflètent encore, derrière les brumes du temps, les traits du même visage.

 

Albin Michel, 2000, 320 p.

20/12/2017

Nourredine SAADI Dieu-le-Fit

Nourredine SAADI

Dieu-le-Fit

le bidonville de nos petits loups octobre 046.jpgDieu-le-Fit, le premier roman de Nourredine Saadi, est une fable polysémique regorgeant de métaphores et d'allégories, alourdie, ici ou là, par un trop riche vocabulaire. Par une de ces nombreuses folies de l'histoire humaine, les autorités de Wallachye ont ordonné d'assainir, de purifier la ville de son bidonville. Les habitants de Dieu-le-Fit sont ainsi, à l'aube, (re)conduits en convoi vers leur douar d'origine. Placés sous la surveillance d'El Mawtar, motard de son état, gardien de l'ordre et du temps, les véhicules progressent sans heurts vers leur destination où, propagande oblige, la télévision nationale a été dépêchée pour rendre compte de cet heureux événement présenté comme une œuvre de salubrité publique.

Mais les autorités, toujours suspicieuses, veillent et ne comprennent pas le manège de Bayda. Cette voisine du ci-devant camp, professeur d'histoire, ne cesse de déambuler en ce lieu aujourd'hui abandonné et déserté sur ordre. Pourquoi hante-t-elle l'ex-bidonville appelé à être «nettoyé» par une mobilisation citoyenne ? A quelle fin emporte t-elle des objets divers, des coupures de presse… autant de traces d'une récente présence humaine ?

L'existence d'un complot s'impose aux autorités dépourvues d’humour et d’imagination. Mieux, elles subodorent que quelques personnages interlopes de Dieu-le-Fit barbotent aussi dans la conspiration. Il faut, et fissa, arrêter les suspects et recueillir leurs aveux. Outre Bayda, les forces de l'ordre se saisissent d'un certain Mustaphail qui, au sein du convoi, emporte avec lui une étrange porte sculptée.

Ici, le récit bascule. La bifurcation qui engage les hommes et les événements vers de nouveaux horizons est amorcée. Le convoi est stoppé en pleine campagne et toutes les interprétations - les plus absurdes et les plus paranoïaques - se bousculent chez les responsables de Wallachye pour mettre à jour l'imaginaire complot.

Avec cette fable, Nourredine Saadi dénonce toutes les entreprises de purification qui conduisent aux pires atrocités. En Algérie ou ailleurs : dans Wallachye il y a, selon l'auteur, cette Walakie des XIIe et XIIIe siècles qui formait grosso modo l'actuelle Bosnie. Il convoque aussi le souvenir de la lointaine Andalousie qui, apostrophant le présent, éclairerait d'une nouvelle lumière les matins de ce pays où plus personne ne comprend vraiment ce qui se passe (Wallachye vient aussi de l'arabe «waallech », « pourquoi ? »). Réflexion sur le temps et sur l'influence du passé, le roman insiste aussi sur ces moments courts, ces périodes décisives où tout bascule, où le destin des hommes prend la tangente, où l'histoire s’empresse d’aller ouvrir un nouveau chapitre.

C'est d'ailleurs sur les contours d'une nouvelle bifurcation, portée par une idéologie émergente, que le livre se clôt. Mais faut-il faire de ce thème de la bifurcation une nouvelle version du mektoub, de cette destinée qui s'accomplit, comme a pu le dire Nourredine Saadi ? Il y a déjà près de quarante ans, dans le domaine de la physique, Ilya Prigogine et Isabelle Stengers (La Nouvelle alliance, Gallimard, 1979) donnaient de ce concept, par eux élaboré, une définition moins déterministe. Chez ces derniers - et sans doute ici de manière appauvrie - la bifurcation était certes une détermination de l'histoire réelle mais une détermination parmi tous les possibles de l’histoire.

Ainsi la science restitue-t-elle au romancier - aux hommes et aux sociétés - sa liberté de création et d'imagination. Ce dont Nourredine Saadi ne se prive heureusement pas.

Albin Michel, 1996, 267 p.

18/12/2017

Hommage à Nourredine Saadi

« Ah ! le bonheur, le bonheur, tu sais, c'est comme la fortune, la richesse… Certains le vivent dans la certitude des patrimoines accumulés par les siècles, d'autres comme un jeu de hasard, le gain d'une nuit qu'ils peuvent reperdre le lendemain. »

Nourredine Saadi, La Nuit des origines

 

DSCF7838.jpgSans être un familier de Nourredine Saadi, Nono pour ses proches,  j’ai eu le privilège de le croiser plusieurs fois dans les années 90, à son arrivée en France. C’était dans le cadre des activités de l’Association de culture berbère où, avec l’ami André Videau, nous l’avions accueilli une ou deux fois pour présenter ses premiers romans. Nourredine Saadi s’est très tôt intéressé à l’association, au point d’en devenir, depuis 2000, un de ses membres actifs et d’en éclairer, par son œuvre, son engagement et sa pensée, la marche.

En avril 1997, il participa à un colloque sur la laïcité organisé à la mairie du XXe arrondissement. Déjà, il était clair que cet homme, cet intellectuel, universitaire spécialiste du droit, épris de mots et de littérature au point de lui-même devenir romancier, ce citoyen engagé, éblouissait l’auditoire par la clarté, la force et l’élégance de sa pensée. Il faut ici rappeler ce qu’il disait : « ce qui porte la laïcité, c’est le mouvement des hommes vers la démocratie ». Et de pointer les trois enjeux au cœur de ce « mouvement » vers la démocratie qui, comme valeur, n’en déplaisent à quelques contemporains, est une « valeur universaliste » : l’émancipation des individus et la liberté de conscience ; l’égalité femme-homme ; le refus de fantasmer et d’ostraciser l’Autre[1]. Ce discours, prononcé il y a 20 ans, n’a rien perdu de sa pertinence. Bien au contraire…

Par son intelligence et l’acuité de ses réflexions, Nourredine Saadi en imposait. Simplement, en toute humilité. Car ce que l’on peut retenir de cet homme au visage rond, aux yeux bleus, au regard emprunt d’une étonnante douceur, c’est sa disponibilité, son altruisme. Nourredine Saadi ne pérorait pas. Il appartenait à cette race d’Algériens, d’hommes tout simplement, dont la verticalité se construit de discrétion, de générosité et de fraternité.

L’écrivain fut sans doute moins médiatisé que certains de ses confrères algériens. Pourtant son œuvre participe, avec force et originalité, de ce qu’il nomme dans La Maison de lumière, cette « plurielle polyphonie » au fondement et au cœur de tout pays : l’Algérie bien sûr, la France également et plus encore cet espace qui, hors et parfois contre les logiques étatiques et nationales, grossit des rencontres et des amours transméditerranéennes.

Il vient de rejoindre le cercle des Iassassen. Ce n’est offenser personne que de croire que Nourredine Saadi apportera un peu plus de bienveillance et d’indulgence au sein de ce cercle des gardiens qui veillent sur la marche chaotique des hommes et des femmes devenus une fois de plus orphelins ; et surveillent leurs éventuels errements.

 © Slimane Simohamed pour la photo prise à l'ACB le 8 novembre 2017

Romans :
Dieu-le-fit, Albin Michel, 1996
La Maison de lumière, Albin Michel, 2000

La Nuit des origines, L’Aube, 2005
Boulevard de l’abîme, Alger, Barzakh, 2017
Ouvrages collectifs : 
Journal intime et politique, Algérie 40 ans après, L’Aube & Littera 05, 2003
Il n’y a pas d’os dans la langue (nouvelles), L’Aube & Barzakh, 2008

Alloula vingt ans déjà ! Textes réunis et présentés par Nourredine Saadi, Alger, Apic, 2014
Biographies et portraits :
Koraïchi, portrait de l’artiste à deux voix (avec Jean-Louis Pradel), Actes Sud, 1999

Matoub Lounès, mon frère (en collaboration avec Malika Matoub), Albin Michel, 1999
Denis Martinez, peintre algérien, Le Bec en l’air, 2003 & Barzakh, 2003
Houria Aïchi, Dame de l’Aurès, Alger, Chihab, 2013
Essais 
Femmes et lois en Algérie, Préface de Fatima Mernissi, Casablanca, Le Fennec, 1991
Norme sexualité reproduction, dir. Nadir Marouf, Nourredine Saadi, L’Harmattan, 1996

 

[1] Actualités et cultures berbère, n°24-25.

10/12/2017

Barbès Café. L’immigration algérienne racontée en chansons

Mustapha Harzoune, Samia Messaoudi, Barbès Café. L’immigration algérienne racontée en chansons

 

ILLUSTRATION BC COUV.jpgAu lendemain de la Première Guerre mondiale, les cafés de l’exil algérien vont se multiplier dans l’hexagone. Les années 20 sont prospères et la métropole réclame de la force de travail. Ça tombe bien, la colonisation, qui génère bien plus de misère que de civilisation, pousse ses enfants à venir chercher ailleurs le pain qui manque.

Les bistros du populo version algérienne épouse alors la tradition du café parisien : lieu de convivialité, mélange du public et du privé, espace de loisirs et de travail, de l’entre soi et de rencontres. C’est l’ailleurs (breton, belge, arménien ou algérien) qui se pelotonne pour s’ouvrir à l’ici.

C’est dans un de ces cafés que Méziane Azaïche, avec le soutien de l’historienne Naïma Yahi, a décidé de créer le spectacle du Barbès Café où l’histoire de l’immigration algérienne se raconte dans et par l’extraordinaire patrimoine musical laissé en héritage par plusieurs générations d’artistes. Chanteurs, musiciens, poètes ont essaimé paroles et musiques dans les bistros algériens de France et de Navarre. Patrimoine insolite, par trop ignoré, bien méconnu, insuffisamment restitué et injustement inemployé – tant sur le plan culturel que pour l’éducation des plus jeunes et la connaissance de tous et de chacun. Pourtant, le café, lqahwa ou kawa des immigrés algériens, prolonge cette longue tradition française qui, depuis le XVIIIe siècle, fait de ce lieu un acteur de premier plan de la vie culturelle et sociale du pays.

Sur la scène du Barbès Café, les dialogues entre Lucette, la patronne (Annie Papin) et Mouloud, le client (Salah Gaoua), les chansons, interprétées par Samira Brahmia, Hafid Djemaï et Salah Gaoua, adaptées aux goûts et aux oreilles du jour par Nasredine Dalil, comme les vidéos colligées et montées par Aziz Smati, le tout mis en scène par Géraldine Bénichou, racontent cette part algérienne de la France contemporaine mais, surtout, restituent l’esprit d’un lieu, l’esprit d’un patrimoine artistique exceptionnel, l’esprit d’hommes et de femmes par trop anonymes.

Le Barbès Café ne cache rien des souffrances et des injustices endurées. Mieux : spectacle historique, patrimonial, il montre, dans un jeu de miroir entre hier et aujourd’hui, comment les pires échos du passé continuent de résonner de nos jours. Oui ! « Voilà voilà que ça recommence » chante Rachid Taha. Encore ! Encore et toujours ! Et avec, ce sentiment détestable, ce malaise qui empêche de vivre. Cette autre insécurité dont se désintéressent les programmes électoraux.

ILLUSTRATION BC COMPTOIR.jpgMais l’inimitié ou l’inhospitalité des hommes, l’hostilité des lois et des institutions n’ont pas eu raison de l’humanité et de la verticalité de l’immigration algérienne. Mieux, «Il faut imaginer Sisyphe heureux » comme dit Camus ! Face à la dureté des temps, la plus grande victoire de cette histoire reste son plus prometteur enseignement. Victoire que ces rencontres et ces amitiés du populo à l’atelier, sur les chantiers ou sur le zinc. Victoire que ces amours transfrontières – encore et toujours subversives – comme celui de Lucette et de Mouloud. Victoire que ces mélanges où les hommes et les femmes, les cultures, les langues, les expressions artistiques, etc. s’entrelacent pour dessiner les contours de mondes insoupçonnés. Victoire que cette disponibilité à décentrer le regard et se rendre disponible à l’Autre. Toutes ces victoires sur l’adversité ont transformé le visage de la France aussi sûrement qu’elles ont transformés le visage des Algériens de France. Se réapproprier cet esprit de fraternité et de création, c’est se détourner des apprentis sorciers du ressentiment, de la colère, de la haine de l’autre qui conduisent à la haine de soi et au chaos.

Voilà sans doute pourquoi le Barbès Café est devenu pour beaucoup un spectacle «thérapeutique», résiliant. Voilà comment Méziane Azaïche et son équipe rejoignent la cohorte trop invisible et dispersée des bâtisseurs du futur, celles et ceux qui s’efforcent de transmettre au plus jeunes l’indispensable viatique de l’échange et du don, pour vivre. Et vivre mieux.

ILLUSTRATION BC SCENE GROUPE.jpg

C’est cette histoire que raconte ce livre. À partir d’un lieu, les cafés de l’immigration (chapitre 1). À partir d’un spectacle, le Barbès Café, sa genèse et ce qu’il a fini par représenter pour l’équipe et pour le public (chapitre 2). À partir aussi d’une sélection de chansons et de quelques repères biographiques d’artistes, hommes ET femmes (chapitre 3). Kateb Yacine aimait à citer Hölderlin pour qui « le poète est au cœur du monde », comme ces artistes, chanteurs et chanteuses ; de sorte que leurs textes comme leur vie racontent si bien ce que charriaient de poésie, de force, d’abnégation et de renouveau ces hommes et ces femmes transplantés.

Le livre se referme sur le possible (et l’urgence) d’une autre pédagogie (chapitre 4). Cette pédagogie du Barbès Café, dessine les contours d’un autre rapport à l’histoire et à la transmission, aide à se mouvoir – à s’émouvoir – dans le méli-mélo des «ressources» culturelles et des fidélités. Une pédagogie qui rappelle et souligne la dignité des générations d’hier et qui, dans le même mouvement, ouvre les plus jeunes à la construction d’un futur qui soit un futur de partage, plutôt que de déchirements. Un peu plus festif aussi. « Vous êtes tous invités sur la piste, c’est la danse de demain quelque peu utopiste / mais cette époque a besoin d’espoir, soyons un peu rêveur, faut y croire pour le voir » chante Grand Corps Malade. Alors, musique !

© Hocine Kemmache pour les deux photos du spectacle et Rodrigo Parada pour l'illustration  de la couverture.

Au Nom de la Mémoire, 2017, 144 pages,  15 euros

07/12/2017

Tassadit Imache, Des cœurs lents

Tassadit Imache, Des cœurs lents

 

9782748903270.jpgDepuis Une fille sans histoire paru en 1989, Tassadit Imache a publié quatre romans : Le Dromadaire de Bonaparte (1995), Je veux rentrer (1998), Presque un frère (2000) et Des nouvelles de Kora (2009). Dans Une fille sans histoire, elle brosse le portrait d’une gamine née en pleine guerre d’Algérie d’un père algérien et d’une mère française. Récit de trajectoires franco-algériennes mêlées. Depuis, elle interroge le devenir de ces bâtards nés de couples mixtes, ballotés par les vents de l’histoire ; rejetons du populo doublement frappés par les exclusions et les injustices, guettés - quand ils n’y succombent pas - par la dépression. Tassadit Imache explore ces nœuds de la société française et de l’histoire qui étranglent, laissent sans voix, aussi muet qu’invisible. Ou le cœur lent.

Elle explore, méthodiquement ; patiemment ; implacablement ; les effets et interactions du culturel, de l’histoire, du social et du psychologique. L’histoire renvoie à la guerre d’Algérie, au racisme désormais feutré mais hérissés de préjugés de plus en plus tranchants, acérés, pointus. Le social évoque les injustices, la relégation, la marginalisation. Ses personnages ce sont ces réprouvés des histoires nationales, des structures mentales et sociales qui n’en finissent pas d’emprisonner des hommes et des femmes derrière les barbelés d’une pensée sèche, indifférente ou haineuse. L’Histoire et l’intime donc, où comment la première peut broyer les âmes et les corps et comment le second peut s’extraire d’un combat inégal. Ou pas.

 

« Une tâche impossible m’occupe : sculpter la phrase qui contiendra une chose sans avoir voué au néant son contraire »

Comme souvent chez Tassadit Imache, l’expression est implacable. Des cœurs lents est un court roman, ramassé comme le sont les phrases, sans doute travaillées et retravaillées pour extraire des mots ce si particulier suc. Ici, la brièveté ne masque pas le vide d’une pensée passe-partout et tout-terrain, un copier-coller de moraline et d’égo. Cette concision, d’une étonnante densité, condense en partie les choix littéraires de l’auteur et sans doute son expérience – biographique bien sûr mais aussi professionnelle (assistante sociale). Brève, dense, lapidaire, la phrase ne revêt pas pour autant la grise vareuse ou le raide uniforme, mais plutôt l’habit, chamarré et mobile, d’Arlequin. Une densité tout en couleurs, en variations, en mouvement, jamais univoque.

Car il faut lire Tassadit Imache avec en tête cette phrase extraite d’ « Ecrire tranquille » (Esprit, 2001) : « Une tâche impossible m’occupe : sculpter la phrase qui contiendra une chose sans avoir voué au néant son contraire ». Alice Zéniter vient d’offrir une variation du thème en écrivant à propos de certaines situations, circonstances ou « états », « que l’on ne peut pas décrire comme ça, (…) des états qui demanderaient des énoncés simultanés et contradictoires pour être cerné ». Dans Des cœurs lents, le propos comme les existences balancent, sur le fil du rasoir, instables, insécures, fragiles. Créatifs  ou vaincus. Imache fraye dans les interstices de ces existences tourmentées, là où les âmes tristes et les corps mutilés se raidissent, s’enragent, cèdent. Ou se révoltent.

 

« Tout ce temps, ils n’avaient été qu’en liberté surveillée »

Une fois de plus, Tassadit Imache raconte une histoire de famille. Sur trois générations. Une histoire où les femmes (sup)portent tantôt le poids des héritages tantôt les dynamitent (ah ! le regretté Kateb Yacine). Femmes comme autant d’atomes de vie aux trajectoires faites de bifurcations, de clinamen existentiel créateur de nouvelles généalogies.

Le roman s’ouvre sur des perruches enfermées dans une cage portée par François. Il est avec sa sœur, Bianca. Le frère et la sœur s’étaient perdus, évités. Ils se retrouvent dans « cette ville de riches pour les riches », où Tahir, le marginal, le paumé, le cadet est venu s’enterrer ; et mourir. Rien de mieux en littérature que la mort d’un proche pour « faire revenir l’enfance ». C’est le temps du bilan. On fait ou règle les comptes. On est rattrapé par une histoire que l’on a tenue à distance, cherchée à oublier (citons notamment Nadia Berquet (La Guerre des fleurs), Martin Melkonian (Arménienne), Abdelkader Railane (Chez nous ça s'fait pas) ou Boualem Sansal (Rue Darwin). L’histoire revient avec d’autant plus de violence qu’on s’est efforcé, sur plusieurs générations, de l’enfouir et de la fuir : « Tout ce temps, ils n’avaient été qu’en liberté surveillée » écrit Imache.

Quinze ans plus tôt, Marceline - alias Iris - a abandonné ses trois enfants. Besoin de prendre l’air. D’aimer. D’être aimer. « Une question de vie ou de mort ». L’explication est confuse et Imache construit son roman sur ce flou. Laisse le lecteur avec ce qui - lecture par trop moraliste sans doute – ressemble à une faute. Une culpabilité. François et Bianca se charge de Tahir. Le premier renonce aux Beaux-Arts, quand la seconde poursuit des études supérieures. Le sacrifice sera finalement libérateur pour l’un quand le succès de l’autre restera empreint de culpabilité et d’angoisse. Les regrets et le ressentiment n’aident pas à s’abstraire d’une enfance difficile. Tahir, celui qui sur les photos de famille a l’air d’un immigré, celui qui porte un prénom autre, « qui détonne », « le préféré de maman » va sombrer dans la dépression, la délinquance, la drogue. Faisait-il seulement partie de la famille ce môme à la gueule et au prénom de bicot ? « Titi avait toujours eu peur de ne pas faire partie de la famille. »

Il faut alors remonter le fil de cette chaotique histoire familiale, remonter jusqu’à cette rencontre au Jardin des Plantes à Paris de deux solitudes, celle d’une jeune bretonne débarquée dans la capitale et d’un immigré kabyle « qui portait bien sa casquette de prolo français la semaine ». « C’était pendant la dernière guerre coloniale de la France ». Une guerre « sans le sourire de Gandhi. A la balle, au couteau, puis au napalm. » Marie Chesneau et Mohammed Irraten deviendront les improbables grands parents des trois gamins. A l’origine de cette famille française, il y a « une soif de justice et une soif d’amour entrecroisées par hasard. Voyez-vous, le bicot ne savait rien de la justice. Marie ne savait rien de l’amour (…) ». Histoire d’une rencontre donc. Histoire d’un gâchis aussi fait de manques et de silences. D’absences et de vides. D’enfermements. D’émancipations aussi.

L’Algérien va grever « seul à l’hôpital avec son nom. C’est qu’on ne les aimait pas beaucoup dans nos hôpitaux à cette époque, les Maghrébins ». Quant au père des gamins, Marco Jean, pupille de l’Etat, né sous X « on ne connaîtrait jamais ses origines », il se tue dans un accident de moto, laissant Marceline avec trois orphelins. Les hommes ne vivent pas longtemps ici. Ou sont absents. Répétitions généalogiques : orphelins de père sur trois générations. Sentiment d’injustice, manque d’amour, invisibilité, bâtardise, font les cœurs durs, lents, les bouches également lentes et les langues lourdes. Des êtres « fermés mais fiers », préférant « la vérité aux sentiments ». On se refile la peur de la misère de mère en fille et l’on hérite d’une colère dont on ignore l’origine, mais voilà, « de branche cassée en branche cassée, de trou en trou, on vous y pousse dedans… la dépression. »

 

« Elle a peur : ça a recommencé. Elle est de nouveau dans l’Histoire »

Depuis quinze ans au moins, François et Bianca n’ont pas revu leur mère. Viendra-t-elle seulement à l’enterrement ? Le flou qui entoure Marceline s’estompe alors, progressivement. Imache dessine les contours d’une réalité plus complexe. Insoupçonnée. Le lecteur découvre une femme rongée, tourmentée, révoltée, triste. Hantée par un cauchemar et par une question qu’elle ne posera jamais à Marie, sa mère : « et si c’était à refaire ? ». Et pourtant, Marceline inscrit ses pas dans les presque invisibles traces laissées par son père, Mohammed Irraten, elle en revendique, jusqu’à la confusion parfois, sa part ou sa charge d’héritage. Si elle a d’abord donné à ses deux premiers enfants « une identité sans arabesques ni circonvolutions », c’est par fidélité qu’elle appelle son dernier Tahir… « Si j’avais su la suite, je l’aurais appelé Toni – avec ses yeux de biche, sa peau dorée, ses boucles italiennes, il avait toutes les chances devant lui. » Marceline, qui se fait appelé Iris, qui signe ses cartes postales Fatma, recommande d’aller voir Elise ou la vraie vie : « c’est une preuve. Comme le radeau de la Méduse au Louvre ou la chaloupe du Titanic à New-York. »

Une preuve, oui ! Et pourtant, la mort de Tahir réveille ses vieux démons. « Elle a peur : ça a recommencé. Elle est de nouveau dans l’Histoire », elle qui toute sa vie a cherché à s’en abstraire et épargner les siens. Que “L’HISTOIRE de nous s’abstienne” crie le poète algérien Mourad Djebel, car le passé “crible l’instant de shrapnels”. Vivre libre n’est pas aisé à l’heure où « certains rêvaient de vous ausculter les gênes » ! Dans le barnum médiatique hexagonal, les shrapnels ce sont les « obsessions du pays » : banlieue, islam, identité, appartenance, fidélité, immigration, etc., c’est ce paternalisme qui renvoie, enferme, le vulgum pecus - ou les poètes (on pense à Magyd Cherfi) - à « sa » communauté : « Qu’ils ne prétendent pas exprimer un avis personnel, ils parlaient au nom de leur communauté. On les faisait taire ainsi facilement ». Dans le pays de Descartes, pas le droit de penser, pas le droit de penser par soi-même ! Marceline, Iris, ou Fatma ; Bianca, François ou Tahir… quelle importance. Ouvrir la cage ! Vivre libre, se libérer, retrouver « la source qui bat dans la poitrine et irrigue la personne humaine en une multitude de ruisseaux rouges, le désir qui naît en premier et meurt en dernier » comme l’écrit Driss Chraïbi (Le Monde à côté, Denoël, 2001).

 

« On ne cherche pas ses clefs dans la main d’un mort »

L’écriture de Tassadit Imache est pudique, élégante, en nuances. Il faut s’arrêter sur les épisodes du départ de la mère, de l’enterrement ou la magnifique lettre de Marceline à Bianca pour en mesurer la charge expressive et émotionnelle. Comme les « cœurs lents », cette écriture est pétrie de silences et de signes. Rien de commun avec la modernité tapageuse, nombriliste et larmoyante, des écrans, de la toile et des étals de libraire. Oui l’univers de Tassadit Imache reste sombre. Difficile. Parfois revêche. Mais rien de victimaire. Même pas de désespéré. Et cela est encore et peut-être plus vrai ici. Car « on ne cherche pas ses clefs dans la main d’un mort » et « il y a encore tant à découvrir. Il y a des personnes chères, en vie. » Serait-ce une évolution dans la travail de Tassadit Imache ? Peut-être pas, juste une autre façon de « placer la lumière… », d’ « éclairer les visages et les mouvements des gens » à l’image de la naissance de cette « jolie petite métisse qui va reprendre, vaillante, la chaine des peines et des vexations » mais qui est aussi celle par qui « la grâce et la couleur sont entrées officiellement dans la famille. »

Des cœurs lents est un petit bijou d’horlogerie, miniaturisée, parfaitement huilée, dont le tic tac régulier et implacable rythme les existences de trois générations. Et leur devenir. Il faut juste (ré)apprendre à placer la lumière.

 

Agones, 2017, 183 pages, 16 euros