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02/03/2015

Les Forcenés

Abdel-Hafed Benotman

Les Forcenés

 

1280x720-XLw.jpgAbdel-Hafed Benotman s’est éteint vendredi 20 février. Né un 3 septembre 1960 à Paris l’écrivain Abdel-Hafed Benotman n’avait donc que 54 ans. L’ex-taulard, incarcéré pour la première fois à 16 ans,  plusieurs fois en cavale, militant anticarcéral, était auteur de polars et de nouvelles, poète, scénariste et dramaturge. En 1996, il est victime d'un double infarctus en prison et doit être opéré. Depuis Abdel-Hafed Benotman était en insuffisance cardiaque.

En 1992 paraît Les Forcenés (recueil de nouvelles Éd. Clô, réédité en 2000 chez Rivages/Noir. Éboueur sur échafaud, son roman autobiographique sort en 2003 (Rivages/Noir).  Puis viennent : Le Philotoon's: Correspondance entre l'auteur en prison et des amis de l'intérieur et de l'extérieur, Éd. L'insomniaque, 2006 ;  Les Poteaux de torture, second recueil de nouvelles, Éd. Rivages 2006 ;  Marche de nuit sans lune, roman, Éd. Rivages 2008 (qui serait en cours d'adaptation par Abdellatif Kéchiche) ; Garde à vie : roman jeunesse, Éd. Syros 2011 ;  Gonzo à gogo : de Ange Rebelli et Jack Maisonneuve, roman, Tabou 2012 ; Coco, Éd. Écorce 2012

A sa sortie, Les Forcenés fut à la fois une révélation et un choc. Révélation car l’auteur, truand, récidiviste, incarcéré depuis 1990 pour vol, y affirme un talent certain et déjà une puissante capacité d’évocation. Sans être un thème central des récits, l’univers de la prison, du détenu ou du délinquant est abordé de manière allusive ou humoristique dans trois des nouvelles (Les Dents blanches, Bénéfice et Les Bras cassés). Un choc parce que l’auteur plonge sa plume dans les entrailles, le tréfonds du tréfonds. Les siennes. Les nôtres. Celles de la société. Là où peu nombreux sont ceux qui osent s’aventurer, lui, y extirpe le plus noir, le plus crasse, le plus dangereux, l’incontrôlable, le démentiel, l’incongru : sexualité, violence, cruauté. Il ne prend pas de gants pour sa descente macabre, il y entraîne le lecteur presque malgré lui. Et ce n’est pas là la moindre de ses prouesses.

Inclassable et iconoclaste, Abel-Hafed Benotman est sans respect pour les canons de la bienséance et du bien-penser.

Le livre est dérangeant. La question lancinante hante le lecteur : pourquoi cette violence, ce déchaînement de violence insoutenable, ces phantasmes, ces délires sexuels, ces meurtres ? Pas de ceux proprement et cadotiquement distillés par la télévision à longueur de programme et de série américaine. Non ! des sordides, des bien sales. Des bestiaux. De l’abattoir qui sert à découper de la viande humaine (voir Le Bilboquet, Arc-en ciel ou la terrible nouvelle qui ferme le recueil, L’Amie des ombres).

Ce livre est d’autant plus désagréable que sa lecture ne laisse pas le lecteur indifférent. Pourquoi ne pas balayer les pensées, arrêter la réflexion par un « laissons tomber, il s’agit là des délires et des phantasmes d’un auteur bien peu fréquentable ». Pourtant on ne s’y résout pas. Mieux, on va jusqu’au bout, tenu en haleine autant par les qualités d’écriture de l’auteur que par l’extraordinaire et le mystère des histoires racontées.  Même si, et loin de là, on ne partage pas toutes les opinions émises, force est de reconnaître qu’il est par ailleurs relativement facile d’attirer le lecteur vers le beau, le bon, le juste, le convenu, le prêt à penser qui assure bonne conscience et réponse à tout. Plus difficile est de prendre la direction opposée, sans faux-semblants médiatiques ou autres et de mettre sous le nez propret de son lecteur les déjections de ses semblables.

Pourquoi ? Pourrait être la question à poser à cet auteur. Pour déranger ? L’écriture comme dérivative ? Pour pousser ses concitoyens à réfléchir en leur balançant en pleine face l’indicible des hommes et de leur société ? Voilà ce que semble faire Abel-Hafed Benotman et ne cachons pas que cela fait parfois mal.

Après avoir lu Les Forcenés, le lecteur a envie d’aller se laver, se purifier. À grandes eaux. D’aller se ressourcer. Se réconcilier vite avec l’univers et sa création. Avec soi-même.

Rivages/Noir, 180 pages, 2000

20/01/2010

Éboueur sur échafaud

Abdel Hafed Benotman
Éboueur sur échafaud


images.jpgEn 2000 l’auteur faisait paraître chez le même éditeur, Forcenés, un premier recueil de nouvelles. Les histoires terrifiantes plongeaient dans le tréfonds de l’espèce humaine pour en extirper une charge de violence impressionnante. On sortait de cette lecture comme souillé et cela était sans doute à mettre au compte de l’intégrité de l’auteur et au crédit de sa plume. Dans cet Éboueur sur échafaud, Abdel Hafed Benotman raconte son histoire. Celle justement qui a conduit un gamin à emprunter les chemins de la débrouille, de la révolte et au bout celui de la violence. Il accomplira le circuit complet : police, dépôt, justice, éducateurs, psychologues, jusqu’au piège de la prison qui “ne souhaite engendrer que des monstres.”

La famille Bounoura est domptée avec une poigne de fer par Benamar, le père despote adepte de la torgnole musclée à l’encontre de ses enfants comme seule méthode éducative. Il les bat jusqu’à les laisser sur le carreau, jusqu’à les terroriser. Nabila, la mère, est à moitié folle. Les coups reçus comme la peur du père casseront les liens au sein du foyer aussi sûrement qu’ils laisseront leurs marques sur les corps et dans les têtes des quatre membres de la fratrie.

Nono, l’aîné, après avoir été expédié en Algérie par le dictateur pour un service national destructeur, revient en France. Soumis, il abandonne ses rêves de bohême pour prendre à son compte l’héritage paternel tout en vomissant sur ses frères “arabes”.

Karima, l’intello, fuit l’ambiance brutale et délétère dans des études studieuses et brillantes : “elle avait décidé de passer de l’autre côté, dans l’autre camp”, écrit Benotman.
Reste Nadou “la préférée” de Fafa, le petit dernier de la tribu Bounoura. Tous deux sont embarqués dans des dérives, finalement parallèles. Si Nadou, en multipliant les tentatives de suicide et en se marginalisant, retourne la violence contre elle, Abdel Hafed Benotman, alias Fafa, finira par retourner cette violence trop longtemps accumulée et contenue contre la société. Il entre en résistance, contre les autres, contre le monde mais aussi contre lui-même : “monsieur et madame Bounoura avaient fait de Fafa un parfait masochiste sans le savoir, sans le vouloir, un artiste sans art. N’ayant plus sa dose chez lui, Fafa allait chercher la douleur ailleurs, dans la rue, seul endroit où la société, trafiquante d’avenir, deale sa came : la folie”.

Avec une justesse de ton et sans jamais donner dans le sensationnel ou l’exotique, Abdel Hafed Benotman raconte une histoire terrible celle qui conduit un enfant, par la faute des hommes à “douter de l’enfance” et à “dégueuler [un] avenir qui lui [donne] la nausée”. Éternelle histoire qui se répète et se répétera. En cela Éboueur sur échafaud est aussi un témoignage utile sur notre époque et ses dérives. “Mal écrit parce que mal vécu ?” interroge en exergue l’auteur qui, plus loin, explique que Fafa “cherchant un territoire vierge que nul ne pouvait fouler, s’était mis à écrire. Illettrés, ses parents ne pouvaient venir saccager cet espace de liberté créé”. Plutôt bien écrit parce que mal vécu !

Edition Rivages / Écrits noirs, 2003,189 pages, 15 €

Photo : Léo Ridet