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25/08/2014

Writerly identities. In Beur fiction and Beyond

Laura Reeck

Writerly identities. In Beur fiction and Beyond

 

laura_reeck.jpgLaura Reeck est professeure de français à l’Allegheny College de Meadville (Pennsylvanie). Elle publie ici son premier ouvrage consacré à quelques écrivains français classés - relégués ? - par la doxa dans le rayon des auteurs « beurs » ou « écrivains de banlieue ». A chacun, elle consacre un chapitre. Elle ne se contente pas d’y analyser les œuvres des uns et des autres mais se livre également à des mises en perspectives théoriques, sociales et biographiques. Elle illustre ainsi, avec rigueur et conviction, la fameuse opinion qui veut que la littérature en dise plus sur nos sociétés et sur leur devenir que nombre de doctes traités, lourdement lestés de statistiques. A l’ère du chiffre-roi, les poètes ne seraient pas tout à fait morts…

L’auteure détrousse les écrits d’Azouz Begag, Farida Belghoul, Leïla Sebbar, Saïd Mohamed, Rachid Djaïdani et Mohamed Razane. Un autre écrivain traverse à plusieurs reprises le livre, sans qu’un chapitre lui soit pour autant dédié : Mounsi. Le choix, personnel, pourrait être discuté, mais l’éventail présenté offre plusieurs intérêts. Il est constitué d’hommes et de femmes appartenant à trois générations. Certaines personnalités ne rechignent pas à occuper le devant de la scène quand d’autres choisissent volontairement de s’en retirer Les acteurs de la politique y côtoient des intellectuels engagés dans le débat public. Certains acceptent de jouer le jeu médiatique pour se faire entendre quand d’autres, refusent, en actes et par écrit, de faire la danse du ventre. Tous ont à voir avec l’Algérie, sauf un esseulé qui laisse s’exhaler quelques fragrances franco-marocaines. Socialement, ils sont issus des bidonvilles, des cités, de la DDASS ou de ces armoires franco-algériennes, riches en secrets et non-dits. Tous mettent en avant la littérature et l’universalité de leurs propos. Le style et la langue avant tout ! Ils écrivent une « littérature engagée », un engagement qualifié d’« extraverti » pour Begag ou d’« introverti » pour Belghoul, une « autofiction extravertie » pour Said Mohammed, une « littérature au miroir » pour Rezane ou une littérature « tout court » pour Djaïdjani. Le premier livre présenté est paru en 1986 et le dernier en 2007 ; ce large spectre littéraire permet de rendre compte des évolutions, des formes et des objets de ces engagements.

Laura Reeck dissèque « ses » auteurs, convoque tour à tour Fanon, Camus et le concept d’absurde, Ralph Ellison et les notions de visibilité et d’invisibilité, le Tout-Monde d’Edouard Glissant, le philosophe Kwame Anthony Appiah, Michel Serres, Michel De Certeau, Salman Rushdie ou Le Clezio.

Chez Azouz Begag, ci-devant ministre, toujours chercheur en sociologie et écrivain devant l’éternel, l’identité s’émancipe dans un processus continu, individuel et déterritorialisé. La réussite ou l’échec de l’intégration n’est pas tant le fait d’un défaut de volonté des pauvres bougres aux cheveux noirs et bouclés mais davantage l’expression d’un rejet, d’un refus des hôtes, des « insiders ». Sans la carte de membre du club, gare à l’exclusion, sournoise ou brutale. Au mieux, ces rejetons d’immigrés nord-africains servent de passeurs entre l’ici et le lointain, de « traducteurs » entre l’entre soi propret et la mystérieuse cohorte des immigrés. « Traducteurs » mais non citoyens à part entière. Comme l’ont montré récemment Jean Mattern (Les Bains de Kiraly, Sabine Wespieser 2008) et Stéphane Fière (Double bonheur, Métaillé 2011) les mots des autres forment un masque bien fragile et insatisfaisant à qui aspire à une reconnaissance pleine et entière.

On peut, comme chez Farida Belghoul dans son unique roman, Georgette, réduire l’orgueilleuse République et ses immigrés nouveaux à une société et des minorités postcoloniales, et recourir aux notions de « fragmentation » et d’ « exclusion réciproque » (Frantz Fanon) ou celle d’ « invisibilité » de Ralph Ellison. Exclu, invisible, l’imaginaire choisit de se cacher (ou de se réfugier) derrière un masque comme le petit Mehdi  d’Une année chez les Français de Fouad Laroui (Julliard 2010). Mais pour affronter l’irrationnel et ici l’irrationnel est postcolonial, il faut en passer par la révolte silencieuse et par l’éducation (à l’image des personnages, de l’engagement - ou des égarements - de Farida Belghoul).

Leïla Sebbar proposerait des perspectives plus larges en termes d’études et d’engagement. Analysée ici via les travaux de Kwam Anthony Appich et d’Edouard Glissant, la série des Shéhérazade présente un processus par lequel un nouvel imaginaire est en émergence. Un imaginaire qui bouleverserait les rapports entre le centre et les périphéries et où l’horizontalité des relations prendrait le pas sur la verticalité. Dans cette relation nouvelle (incarnée par Shéhérazade et Gilles), le droit à l’opacité se substituerait à la clarté des temps anciens, ceux où la lumière occidentale – et coloniale - écrasait les subtilités d’un monde bariolé, multicolore et où la finitude entravait le cheminement, les processus de découverte, de connaissance, de métissage…

Michel Serres, Michel De Certeau, Salman Rushdie, Edouard Glissant, Le Clezio ou Mounsi servent à Laura Reeck pour décortiquer l’œuvre de Saïd Mohamed. Ce dernier incarne la figure du « poète maudit », celui que refuse toutes compromissions, qui n’a que faire des thèmes à la mode, du marché et des plans médias des gourous-communiquants de la politique ou de l’édition. Seul le style compte. Son champ est celui de l’autofiction. Pas le nombrilisme des petits bobos à l’âme des chouchous de la République. Ici l’autofiction serait « extravertie ». Le « je » narratif est relié au monde. L’individu parle de lui à travers le monde, et le monde parle à travers l’individu. Les processus d’individuation sont complexes et l’individualité un bricolage qui n’a que faire du cadre étroit de la vérité.

Les mots chez Saïd Mohamed sont-là pour restituer la parole des sans voix : le père, la mère et la cohorte des sans-grade qui traverse ses récits. Et que constate t-on ? La diversité des voix, la restitution de l’Histoire par ses fantômes pour parler comme Michaël Ferrier, le lauréat 2011 du Prix de la CNHI (Sympathie pour le fantôme, Gallimard, 2010). En retournant au village paternel, il réintroduit le père dans l’Histoire, par ses propres mots - ceux de l’oralité – et son propre récit.

Avec Rachid Djaïdani et Mohamed Razane, on passe de la « littérature beur » aux écrivains de banlieue, ce qui serait une autre façon de « contenir », « séparer », « marginaliser » « exclure ». Comme chez l’aînée Farida Belghoul, la multiculturalité à la française  revient à « ghettoïser les différences », c’est dire si entre l’aînée et les jeunes auteurs des années 2000 il semble que pas grand chose n’ait changé dans la société française à tout le moins dans la perception que les principaux intéressés en ont.

Elle replace les œuvres dans le contexte sociohistorique. Elle part des rodéos de Venissieux en 1980 en passant par la Marche de 1983 et Convergences 84 pour arriver aux émeutes de 2005. C’est dire si, en matière d’identité, ce n’est pas seulement celle de quelques « gratte-papier » qui intéresse l’universitaire nord américaine mais bien les identités en devenir des populations issues de l’immigration (« postcoloniales » ou « minorités ethniques » selon son vocabulaire) et les chambardements induits au sein de la société française. Comme l’écrivait récemment Amin Maalouf, « l’intimité d’un peuple c’est sa littérature » (Le Dérèglement du monde, Le Livre de poche, 2010). Avec ces écrivains -  français ! – on barbotte au tréfonds des entrailles et de l’âme française.

Des revendications politiques de la Marche de 1983 à la violence des années 2005, la même blessure taraude ces Français un peu trop à part : comment faire entendre qu’ils sont partie prenante de l’histoire et du devenir national, qu’ils partagent les valeurs héritées des Lumières et de la Grande Révolution et qu’il constituent une clef du futur de (et pour) leurs concitoyens ? Le titre du Manifeste « Qui fait la France ? » résume à merveille cette double disposition vieille maintenant de plus de trente ans : ils « kiffent » la France et participe de son dynamisme.

Laura Reeck dissèque justement les processus de métissages - ce qu’en bonne américaine elle nomme le « multiculturalisme » de la société - qui traversent les romans de ces auteurs et, au-delà, les populations dont ils sont issus. La société française se métisse. Et ce n’est pas simple ! Ce processus est difficile et douloureux. Pour les intéressés d’abord qui en subissent les premiers et rudes coups. Mais aussi, ce que montre ce livre en creux et peut-être même involontairement, pour la société dans son ensemble. On peut adopter telle ou telle grille de lecture  - échec et tromperie du modèle d’intégration (A.Begag), reproduction de la société coloniale (F.Belghoul ou L.Sebbar) ghettoïsation en périphérie (R.Djaïdjani ou M.Razane), injustices sociales (S.Mohamed) - la question qui est au centre du propos de Laura Reeck porte sur la capacité de la société française à se réinventer, à se régénérer dans le monde du XXIe siècle devenu le « Tout-Monde ». La France sera-t-elle capable de repenser les liens entre l’ici et l’ailleurs, le local et le monde, ses parties et le tout, l’horizontalité des relations et la verticalité des dominations, l’écoute et donc la disponibilité à l’autre qui est aussi le tout proche, l’échange comme cheminement et non comme volonté de convaincre, la question des langues et des cultures débarquées clandestinement avec ses populations venues d’ailleurs, l’écoute des autres voix du monde dont ils sont (un peu) les ambassadeurs et qui expriment l’essence des jours présents et la lumière des prochaines aubes ? Pourra-t-elle concevoir des identités « déterritorialisées » et l’irruption d’un « Je »  autonome et complexe ?

Bien sûr, la question sociale est au cœur des évolutions attendues. Ce n’est pas une nouveauté : la priorité (l’urgence) exige une prise de conscience et une volonté politique en faveur notamment des populations reléguées aux périphéries des grandes villes. Du travail, de l’éducation, des conditions de vie décentes... De l’espoir et du rêve aussi ! Si, comme le disent ces auteurs, la violence – celle de la sphère publique mais aussi celle des sphères privées et même intimes -  renferme des causes sociales, il n’en reste pas moins que cette prise de conscience politique (pré)suppose un bouleversement culturel. Que le « centre » se décentre, qu’il change de logiciel et voyage vers d’autres imaginaires pour écouter, autrement plus sérieusement que le spectacle du cirque médiatique, ce que ces écrivains ont à dire d’eux-mêmes ; et de tous. Alors, peut-être que oui, la parole des poètes ne sera pas galvaudée.

 

Lexington Books, USA, 2011, 191 pages

24/02/2014

Un enfant de cœur

Said Mohamed

Un enfant de cœur

 

119_1942.JPGVoici donc le premier tome d’une longue série de livres où l’auteur raconte son périple de gamin puis d’homme, miraculé du quart monde et bourgeon improbable d’une rencontre, ou d’un télescopage, entre une Normande au caractère trempé et un berbère marocain, « esclave du boulot », dépassé par la marche du monde. La gouaille pour l’une, la bouteille pour l’autre. Entre, une flopée de marmots brinquebalants, « les pires sauvages de la planète », qui se raccrochent à la vie à la va-comme-je-te-pousse. Récit du délitement social, de la famille qui implose à force de combats perdus, des violences subies, des coups infligés à la mère entre deux crises de délirium tremens du père... Saïd Mohamed écrit sur un mode vachard, jamais plaintif, sans états d’âme. Ou presque. « Pleurer n’a jamais été une preuve de force » selon le paternel qui prévenait le pleurnichard d’un « je t’achève » définitif. Et oui, pour cette génération élevé à la vertical de l’honneur et de la pudeur (nif et harma), « un homme, ça ne pleure pas », (Faïza Guène, Fayard 2014)… et souffre en silence : « Quand on a pas de goût pour les gémissements, on se met en rond, on se tient tranquille et on attend que ça passe » (Albert Camus in Albert Camus - Louis Guilloux,  Correspondance 1945–1959, Gallimard, 2013). Pas de baratins donc, pas de simagrées et pas d’illusions sur ses semblables et la « civilisation » incarnée ici par une bourgeoise patronnesse ou quelques familles d’accueil davantage intéressées par les retombées financières que par le bien des marmots.

L’univers est de misère, de terre, de culs-terreux, de bouseux et de taiseux, de rebouteux et de sorcelleries, de mauvais vin, de linge lavé au lavoir, de goret égorgé une fois l’an dans la buanderie - on en vient à se demander pourquoi le mouton dans « sa » baignoire devrait rougir ? La campagne basse-normande de ce mitan de la décennie 60 n’a rien à voir avec les images bucoliques des modernes écolos.

Trois frangins, « le Petit », « le Grand » et le narrateur constituent la fratrie. Il faut ajouter une demi sœur à qui l’existence généreuse prépare quatre marmots qu’elle élèvera chez sa mère en HLM. Car au moment où s’ouvre le récit, le narrateur, du haut de ces neuf ans, voit sa mère abandonner le « cocon » familial, lui laissant au travers de la gorge cette « sale impression que la vie barrait de travers ». Commence alors le bal des pensionnats, la triste danse des exclus, la ronde des délinquants, des pupilles de la nation et autres « éclopés », trimbalés de foyers carcéraux en cupides familles d’accueil par les services sans âme et sans cœur de la DDAS. Les humiliations pénètrent « jusqu’au tréfonds du corps », les tortures et les journées passées dans un placard à balais font office de punitions, sans doute pédagogiques. Un matricule pour seule identité - le n° 36 - marque l’infamie et l’enfermement : « le monde était dehors, accroché à l’énorme trousseau de clefs qui tintinnabulait, suspendu à la hanche de Mlle D ». On est entre Hugo et Genet, quelques années après Michel del Castillo et juste avant Abdel Hafed Benothman : « Il paraît qu’il existe une étoile pour les gosses de l’Assistance publique. Elle doit être salement terne, ou clignoter pour lancer des signaux de détresse. Un chat qui traîne sa souris pendant des heures, la laissant agoniser par plaisir, n’est alors pas plus cruel que le hasard de l’existence. »

« Je n’avais de goût pour rien, écrit Saïd Mohamed, la nourriture, les cours, les jeux me laissaient indifférent. La nuit, je me réveillais en hurlant. Quand j’errais, somnambule, dans le dortoir éclairé par la veilleuse, le surveillant me reconduisait à mon lit par le bras, sans ménagement. » Il raconte les « potes » : Mollets-de-coq, Jean-Paul, l’Amiral, Sardine, Baudelaire, Fritz ou la Savate…, les évasions, le retour entre deux flics, la séparation d’avec les frangins, la solitude quand les autres pensionnaires s’en retournent dans leur famille. Ici, la confiance est un luxe, il vaut mieux et fissa apprendre « un axiome à ne jamais oublier : frapper très fort pour atteindre le moral de l’ennemi, taper sans se préoccuper des résultats. » Martial donc !

Derrière ces murs, on n’emmerde pas le monde avec ses histoires et son passé. « Chacun traînait son histoire sans en parler ni s’en plaindre aux autres. » Il faut vivre. Inventer une communauté des destins. Les pensionnats ou les prisons c’est kif kif.  Ou presque. Voilà une leçon que devrait méditer les apôtres du vivre ensemble. Tout le monde et chacun supportent ses bobos et trainent ses casseroles. Alors avançons ! Seuls celui qui a un caillou dans la godasse peut demander qu’on s’arrête… Voilà la meilleure définition du vivre ensemble. De quoi réveiller les mânes de Renan !

Le gamin a de la jugeote. De l’imagination, des rêves pleins la caboche. Il aime les livres : « je lisais. Je lisais et ne ressentais plus le temps mort sur mon dos. J’étais léger, débarrassé de la hantise de ces salles. Je réinventais le monde, ma vie. Tout était possible, on pouvait repartir de rien. Naufragé moi aussi, j’étais Robinson Crusoé. » « Je bâclais mes devoirs et consultais les gravures de L’Ile Mystérieuse,  du Tour du Monde en quatre-vingts jours… Le Petit Prince était devenu mon confident. Je vivais pour les livres. Par eux, je fuyais les lumières sordides. Je lisais. » Attiré par les livres, doué aussi pour le dessin et la peinture, il sera scolarisé dans une « vraie école » : « Mes deux trimestres avaient été satisfaisants. Le professeur de sciences naturelles m’avait témoigné sa sympathie. Mon retard n’était pas seulement dû à ma nonchalance rêveuse, mais aussi à l’inadaptation de l’institution qui n’avait pas prévu que ses pensionnaires puissent fréquenter les bancs du lycée. Les carrières que nous préparions dans ces murs débouchaient si souvent sur la prison que le fait de ne pas avoir envisagé de telles hypothèses était excusable. Malgré tout j’avais réussi, non pas à briller, mais à attirer une certaine compassion qui m’a servi de passe-muraille. » Mais voilà ! les bonnes notes lui valent de doux épithètes de ses camarades : « Lèche-bite ! Flanc-cul ! Faux-derche ! ». « Tous ces compliments me revenaient. La scolarité était une tare à leurs yeux. Eux allaient librement. Moi, chaque jour, j’essayais de me plier au règlement et, en y arrivant, j’avais l’impression de trahir, mais j’étais un des leurs ». Ce qui se joue ici, dans ce rapport à la connaissance, aux bifurcations induites par l’école, c’est la question de la trahison et de la fidélité aux siens. Le thème se retrouve chez des auteurs aussi différents qu’Albert Camus, Mouloud Feraoun, Annie Ernaux, Azouz Begag, Tassadit Imache, Fouad Laroui ou plus récemment Samira Sédira et Salima Senini, Fidélité au père, dont les rejetons ignoraient presque tout, et à qui le gamin apprendra à écrire son nom. « Ce sont les seuls instants de sérénité que j’ai gardés de cet homme. Lui aussi aurait voulu apprendre ce qu’on nous enseignait à l’école. Il était fier que je connaisse cela et désirait que j’étudie pour lui. (…) Il pleurait en regardant son nom écrit de ses propres mains. »

Quand le vieil homme s’en vient visiter ses rejetons, la loi lui interdit de les voir. Il repart, « un peu plus courbé » écrit simplement - mais avec quelle force ! - Saïd Mohamed. « Il nous avait apporté un carton rempli, une bouteille de soda, trois boîtes de gâteaux, un stylo quatre couleurs pour chacun, des exemplaires de Mickey, des oranges, des caramels mous, tout ce qu’on aimait… ». Les (rares) points de suspension sont, dans ce texte taillé à la machette, les seuls signes extérieurs d’émotion, d’amour…

La mère a échoué dans une cité. Elle fait les ménages tandis que « le Grand » est devenu le caïd du quartier. Elle n’a plus rien à dire à la maison, « elle affrontait une plus grande gueule qu’elle ». Quant au « Petit », il s’essayait déjà aux tripatouillages et aux embrouilles en tout genre, ce qui l’amenait à fréquenter, un peu plus que de raison, la flicaille peu amène.  « Elle bossait, s’esquintait pour des bons à rien. Il n’y avait que sur la frangine et sur moi qu’elle pouvait compter. Des misères, dans la vie, elle en avait vu, mais là, ça dépassait l’entendement. » Si Un enfant de cœur est le récit des réprouvés, du quart monde rural, de l’immigration, d’une jeunesse captive, il contient déjà en germe un thème appelé à se développer dans la production future de l’auteur : celui du monde ouvrier, qui ici se mobilise au cœur de la cité contre un projet immobilier et lutte, pied à pied, contre un ordre violent, hostile et méprisant.

 

IMG_9113bis.jpgUn enfant de cœur  se referme par une visite du fiston à son père revenu terminer ses jours dans son douar d’origine, perché sur les hauteurs berbères de Marrakech. « Je ne comprenais pas ce que j’étais venu faire dans ce coin du monde, un soir d’été » écrit Saïd Mohamed. Peut-être cherchait-il à contenir ces flots funestes qui régulièrement assaillaient une âme tourmentée :  « Je me suis engouffré dans un bar et j’ai commandé un café. Penché sur la table, je levais la cuiller. Lentement, une goutte s’en décrochait et allait se noyer dans le liquide noir. Je savais que j’étais pareil à cette goutte. S’il m’était donné d’apercevoir la lumière, mon destin était de retourner au fond de la tasse. » Sans doute était-il et plus simplement venu reconstituer une part de son histoire, (re)nouer quelques fils avec son géniteur, devenu abstème comme pour se décrasser d’une vie de charbon.

Le bonhomme, fier de présenter son fiston aux siens, demeure bienveillant, aimant, attentif. Au point de demander à son frère d’aller déniaiser son rejeton au bordel du coin. Découverte ! « J’étais désespéré. L’amour, ce n’était que cette gymnastique des glandes ! » Mais lui, trop longtemps sevré d’amour, qui a besoin de  caresses pour calmer sa « douleur de vivre », tombe amoureux de la première fille qui s’occupe de lui dans son premier lupanar et qui lui refile, en guise de sentiments, sa première chtouille…

Au village paternel, il partage le tajine, boit le thé, découvre que même à plusieurs milliers de kilomètres, les chibanis, ces vieux travailleurs de force qui ont donné une part de leur vie pour reconstruire la France, continuent de se dépatouiller avec les travers kafkaïens et l’injustice d’une République pourtant offerte en modèle : il leur faut encore quémander une retraite, légitime et amputée, pour faire valoir leurs maigres droits. Et pourtant : « Je t’ai laissé là-bas parce que, ici, il n’y a que les cailloux à sucer ! J’ai choisi pour toi. Sans moi tu feras ta vie (…) » dit le père à son fils.  « Alors je suis reparti, écrit Saïd Mohamed, puisqu’il ne voulait pas que je reste. Il pouvait être heureux, je lui ai dit que ce n’était pas dans mon intention de casser des cailloux. »  Un enfant de cœur est peut-être d’abord et avant tout le roman de la résilience.

 

Eddif-L’Arganier 1997 - Réédition : Non Lieu 2007, 160 pages, 15 €

26/08/2009

Putain d’étoile

Saïd Mohamed

Putain d’étoile

9782842721909.jpg« On devient haineux envers soi quand on ne trouve pas l’issue » écrit Saïd Mohamed, poète et écrivain rescapé de la DASS. Il signe la quatrième partie de son récit autobiographique qui montre comment un gosse placé à l’intersection du quart-monde social, par la branche maternelle et normande, et de l’immigration, par le père marocain, va se coltiner avec la réalité et la mémoire familiale pour trouver « une » issue à défaut de trouver « l’issue ». Saïd Mohamed mène un double travail : travail d’introspection et charge contre une société inhumaine malgré le trompe-l’œil formé par une fine et fragile pellicule civilisationnelle.
La figure maternelle domine cette livraison. Une « grande gueule » qui n’a peur de rien et qui a peut-être rendu fou son berbère de mari. Vulgaire certes, abjectes même par certains traits de sa personnalité mais qui, sans doute mue souterrainement par un instinct de survie hérité de son propre père, rescapé de la grande boucherie de 14-18, ne s’est jamais laissée marcher sur les pieds. Malgré les ruptures qui les séparent, ces ruptures présentes également dans l’œuvre de l’écrivain Tassadit Imache, il y a dans le regard du fiston sur sa mère comme de l’admiration, de la bienveillance… Un regard que n’est pas loin de partager le lecteur. Par elle passe les clefs ouvrant sur l’histoire familiale, cette « fange » transformée en « biotrope littéraire ».
Le gamin, devenu écrivain, a dû hériter de la gouaille maternelle, de son esprit rebelle inscrit tel un atavisme, comme de ce sens critique qui le fait regarder la société avec les yeux d’un bulldozer. Mais la violence des coups de butoir contre ce monde est au moins aussi destructrice que celle, qui, de l’intérieur, le dynamite.
L’issue recherchée, Saïd Mohamed finira par la trouver : « Je devais parler pour ne pas crever ». Parler pour dire les souffrances, les descentes aux enfers, parfois sans retour pour le pote Mollets-de-Coq, le travail dans une imprimerie, la solidarité et l’esprit de camaraderie de ce monde ouvrier devenu un ersatz à la famille absente. Le fils d’immigré reste attentif à ceux qui sont venus d’ailleurs, les réfugiés espagnols ou Si-Hamed, le vieux compagnon algérien de son père, mort dans son village natal au-dessus de Marrakech. Là aussi la plume est sans illusion : « D’où qu’ils viennent, les nouveaux arrivants dans la basse-cour doivent comprendre que l’antichambre de la République du gallinacé, ne peut être qu’un gros tas de fumier. Et qu’avant d’avoir le droit de chanter la Marseillaise, ils doivent en prendre pour leur grade ».
IMG_9113bis.jpgPourquoi d’ailleurs faudrait-il encore se faire des illusions ? « Rien n’est sérieux quand tu prévois le pire. Te reste plus qu’à assister au spectacle ». Voilà sans doute qui est autrement édifiant que les bouillies à l’eau de rose déversées à longueur de prime-time sur nos chères têtes blondes. Ou brunes. En fait de plus en plus métissées.
Quand au style de l’auteur, en voici un avant-goût : « du viol de la langue, en iconoclaste voyou. Pourquoi se retenir ? Défroquer le verbe, empaler la phrase, cracher la formule, éructer l’adjectif, roter à l’aise et se promener avec les roubignolles à l’air ». Écrire comme un coup de poing dans la gueule car, si en écrivant « on n’empêche pas que se reproduise un tel schéma de misère, le déni de parole est pire que les actes eux-mêmes ». Écrire enfin « pour survivre à l’histoire et reconstruire encore et toujours ».


Editions Paris-Méditerranée, 2003, 202 pages, 15 euros

25/08/2009

Le Soleil des fous

Saïd Mohamed

Le Soleil des fous


9782842721152.jpgAprès La Honte sur nous, gratifié en son temps du prix Beur FM, Saïd Mohamed poursuit ici son récit-témoignage. Sans doute, l’homme n’est-il pas si vieux pour se livrer à l’exercice de la rédaction des mémoires, mais enfin, accordons lui qu’il fait partie de cette catégorie de citoyen que la vie - la société - n’a pas épargné. Et puis, à l’heure où la littérature accueille et chérit les réfractaires au confessionnal, les récalcitrants du divan et autres épinglés des prétoires, qui peut encore et sérieusement prétendre qu’il existerait un âge pour écrire son autobiographie ?
Évacuons d’entrée ce qui pourrait fâcher : la structure narrative adoptée par l’auteur semble par trop décousue au point d’emberlificoter le fil conducteur du récit (et le lecteur) dans une galerie de portraits et moult descriptions des diverses expériences professionnelles du narrateur. Quel que soit l’intérêt sui generis des personnages présentés (et le talent emprunt de distance et de mordant à les croquer), ils apparaissent plaqués et sans incidence réelle sur la vraie trame de ce récit : l’amour-passion du narrateur pour Lola et son lourd héritage familial.
En revanche, Saïd Mohamed paraît maîtriser son ton. Il persifle, il gouaille, il raille, il toise cette société et les partisans d’un ordre moral trop souvent prompt à reléguer à la marge, à refouler dans l’oubli voir à accabler un peu plus les laissés-pour-compte du système. Pas revendicatif pour deux sous - cela relèverait encore sans doute d’une compromission (Albert Cossery n’est pas loin) - le réalisme, sans concession ni romantisme, montre la nature humaine pour ce qu’elle est, plus proche de Kant que de Rousseau : « Il faut savoir préserver une distance, rester sur ses gardes. Même chez les plus braves gens, lorsque le vernis de l’apparence craque, surgit l’ossature de l’humain. Rien de bien ragoûtant ». Mais il faut faire avec. Armé de cette philosophie, les surprises ne peuvent qu’être bonnes.

119_1942.JPGIci, la « surprise » s’appelle Lola. Elle est infirmière (cela donne droit à quelques pages décapantes sur l’univers des urgences). Elle est belle, plantureuse, tendre et sensuelle. L’idylle - qui n’a rien de chaste ! - coule des jours heureux. La belle-famille feint d’accepter cet amant sans vraie situation et aux origines douteuses. Tout basculera pourtant. Lola veut un enfant. « On n’échappe pas à son passé. Il vous rappelle à l’ordre » écrit Saïd Mohamed. Le rescapé de la Ddass, le rejeton d’une famille bancale où les relations brillaient plus par leur violence que par la tendresse, n’est pas prêt. La dégradation des rapports avec Lola lui devient insupportable. Il se transforme en une loque, avachie, sans repère ni volonté, tantôt soumise, tantôt violente. La rupture est inévitable. Suicidaire, il est à deux doigts d’y laisser la peau.
Avec son copain, « Mollets-de-Coq », il file en direction du Maroc où, comme exutoire, il s’adonne à l’écriture. Les pages consacrées à cette terre qui a vu naître son père sont parmi les plus réussies et les plus acerbes du livre : le tourisme sexuel n’y a pas attendu Houellebecq et les pauvres gosses contraintes de se prostituer n’ignoraient rien d’une certaine forme de mondialisation : « si leurs oncles terrassiers ou éboueurs vident les poubelles de l’Europe, elles continuent dans la foulée à vidanger les couilles de ces franchouillards de basse-cour ». Reste la tendresse exprimée et l’identification de ce fils d’immigré marocain et d’une française avec l’avenir de ce pays.
Comme dans La Honte sur nous, le narrateur, s’en va retrouver son père qui est retourné au village natal pour y finir ses jours. Les deux hommes ne se rencontreront pas. « Quand il ne reste que du silence en travers de la gorge, les mots jamais prononcés il faut les écrire pour régler ses dettes. A défaut de lui avoir parlé, je me suis promis de parler pour lui ». Car « ces vieux-là ont trop d’honneur pour réclamer ». Alors c’est lui qui parlera du scandale des retraites, des pensions d’invalidité, des pensions militaires, des vies volées à essayer de s’intégrer avec des « dés pipés », « dans cette société tellement étrangère ». Et ce qui « chagrinait » le père chagrine tout autant le fils : « après les vagues d’émigration de la tripe et du muscle, voici venue celle des neurones. Le pillage a simplement changé de forme et de méthode, mais il continue. Les autres, les moins chanceux, ceux qui n’ont que leur cul à troquer peuvent toujours se jeter à la vague ». Sans doute n’échappe-t-on pas à son passé. Il vous rappelle à l’ordre. D’une manière ou d’une autre.

 

Edition Paris-Méditerranée, septembre 2001, 14,48 euros, 179 pages

24/08/2009

La Honte sur nous

Said Mohamed

La Honte sur nous

1396315_3289539.jpgSaïd Mohamed  a publié depuis 1986 une dizaine de recueils de poésie et, après un premier roman paru en 1997 au Maroc (1), il poursuit le récit de sa vie, la description des lieux et des rencontres qui ont constitué son univers. Dans La Honte sur nous, qui a reçu le Prix Beur FM, les phrases, courtes, incisives, rageuses défilent telles des rafales de mitraillettes. Le style, cru, à l’adjectif rare, claque.
Rien – et surtout pas la plupart de ses profs qui l’épinglaient « mûr pour Fleury-Mérogis » - ne prédestinait Saïd Mohamed à l’écriture et à une certaine réussite professionnelle. Dans ce deuxième livre, l’enfant de la DASS s’émancipe de la logique d’un système qui lui donnait rendez-vous en prison. Une rencontre lui a permis de s’extraire des voies de garage aménagées par l’Education nationale « où s’entassait le rebut du système scolaire » et d’une formation de typographe déjà dépassée – « ce qu’on nous avait entassé dans le crâne n’avait plus cours sur le marché. De la monnaie de singe, de l’emprunt franco-russe, avec lequel il fallait se défendre, gagner sa pitance ». La « rencontre » arbore de longs cheveux blonds, porte un levis et un tee-shirt sans soutien-gorge. Le genre de professeur principal auquel il est difficile de résister.
Grâce à ce prof de français, Saïd Mohamed va « engloutir » les livres qu’elle lui prête, il va même se mettre à écrire et évoluer dans des cercles nouveaux où gauchisme et marginalité font bon ménage.
Sans concession aucune, Saïd Mohamed décrit les milieux par où il est passé, le sort des laissés-pour-compte, les boulots de misère, la délinquance des uns, l’alcoolisme des autres, la solitude d’une humanité abandonnée à elle-même par une société indifférente, folle, « la folie de cette grande mécanique qui broie les hommes et les rend si misérables ».


photo.jpgAvec le même réalisme, la même brutalité, il rapporte l’histoire, la sordide et terrible histoire familiale. Pas de pleurnicherie ici. Les choses sont ce qu’elles sont et il faudra bien faire avec. Faire avec une mère détestée par son propre père qui lui avait prédit « qu’elle crèverait comme une chienne »
et qui, avec trois hommes différents, a eu au moins six rejetons qui tous ont atterri à l’Assistance publique. Faire aussi avec un père alcoolique et violent déclaré « dingue » par le juge des affaires familiales. Ouvrier marocain, il s’engage pour la France faute de travail et se retrouve à manier la pelle et la pioche pour le compte des Allemands puis des Américains sur le mur de l’Atlantique avant de le faire pour reconstruire la France. Plus tard, le travail dans les carrières lui faudra une silicose à la chaux vive. « La vie lui avait servi une méchante part, plus qu’à tout autre ».
Pour ne pas arriver au « moment où l’on crève de réprimer son rêve », un beau matin, Saïd Mohamed claque la porte. « J’ai senti que, si je restais-là, j’y serais enterré vivant ». Il part, en stop. Direction le Maroc paternel pour retrouver son géniteur de père qui finit ses jours dans son village perché dans la montagne berbère. Alors qu’il n’est pas encore tout à fait à même d’en mesurer l’importance, ces retrouvailles seront un viatique pour le jeune homme.
A ce moment du récit, le style change. Les phrases s’allongent, le ton semble comme apaisé, plus harmonieux. Saïd Mohamed prend alors le temps de décrire la vie du village, il s’arrête sur cet homme qui est son père, prend le temps de l’écouter, de le découvrir. Le calme est au rendez-vous.
La Honte sur nous est une autobiographie écrite à vif. Un témoignage sans tricherie mais sans concession sur cette part honteuse d’elle-même de la société française.

(1) Un Enfant de Coeur, éd. Eddif, Casablanca, 1997.


Edition Paris Méditerranée, 2000