26.08.2009

Putain d’étoile

Saïd Mohamed

Putain d’étoile

9782842721909.jpg« On devient haineux envers soi quand on ne trouve pas l’issue » écrit Saïd Mohamed, poète et écrivain rescapé de la DASS. Il signe la quatrième partie de son récit autobiographique qui montre comment un gosse placé à l’intersection du quart-monde social, par la branche maternelle et normande, et de l’immigration, par le père marocain, va se coltiner avec la réalité et la mémoire familiale pour trouver « une » issue à défaut de trouver « l’issue ». Saïd Mohamed mène un double travail : travail d’introspection et charge contre une société inhumaine malgré le trompe-l’œil formé par une fine et fragile pellicule civilisationnelle.
La figure maternelle domine cette livraison. Une « grande gueule » qui n’a peur de rien et qui a peut-être rendu fou son berbère de mari. Vulgaire certes, abjectes même par certains traits de sa personnalité mais qui, sans doute mue souterrainement par un instinct de survie hérité de son propre père, rescapé de la grande boucherie de 14-18, ne s’est jamais laissée marcher sur les pieds. Malgré les ruptures qui les séparent, ces ruptures présentes également dans l’œuvre de l’écrivain Tassadit Imache, il y a dans le regard du fiston sur sa mère comme de l’admiration, de la bienveillance… Un regard que n’est pas loin de partager le lecteur. Par elle passe les clefs ouvrant sur l’histoire familiale, cette « fange » transformée en « biotrope littéraire ».
Le gamin, devenu écrivain, a dû hériter de la gouaille maternelle, de son esprit rebelle inscrit tel un atavisme, comme de ce sens critique qui le fait regarder la société avec les yeux d’un bulldozer. Mais la violence des coups de butoir contre ce monde est au moins aussi destructrice que celle, qui, de l’intérieur, le dynamite.
L’issue recherchée, Saïd Mohamed finira par la trouver : « Je devais parler pour ne pas crever ». Parler pour dire les souffrances, les descentes aux enfers, parfois sans retour pour le pote Mollets-de-Coq, le travail dans une imprimerie, la solidarité et l’esprit de camaraderie de ce monde ouvrier devenu un ersatz à la famille absente. Le fils d’immigré reste attentif à ceux qui sont venus d’ailleurs, les réfugiés espagnols ou Si-Hamed, le vieux compagnon algérien de son père, mort dans son village natal au-dessus de Marrakech. Là aussi la plume est sans illusion : « D’où qu’ils viennent, les nouveaux arrivants dans la basse-cour doivent comprendre que l’antichambre de la République du gallinacé, ne peut être qu’un gros tas de fumier. Et qu’avant d’avoir le droit de chanter la Marseillaise, ils doivent en prendre pour leur grade ».
IMG_9113bis.jpgPourquoi d’ailleurs faudrait-il encore se faire des illusions ? « Rien n’est sérieux quand tu prévois le pire. Te reste plus qu’à assister au spectacle ». Voilà sans doute qui est autrement édifiant que les bouillies à l’eau de rose déversées à longueur de prime-time sur nos chères têtes blondes. Ou brunes. En fait de plus en plus métissées.
Quand au style de l’auteur, en voici un avant-goût : « du viol de la langue, en iconoclaste voyou. Pourquoi se retenir ? Défroquer le verbe, empaler la phrase, cracher la formule, éructer l’adjectif, roter à l’aise et se promener avec les roubignolles à l’air ». Écrire comme un coup de poing dans la gueule car, si en écrivant « on n’empêche pas que se reproduise un tel schéma de misère, le déni de parole est pire que les actes eux-mêmes ». Écrire enfin « pour survivre à l’histoire et reconstruire encore et toujours ».


Editions Paris-Méditerranée, 2003, 202 pages, 15 euros

25.08.2009

Le Soleil des fous

Saïd Mohamed

Le Soleil des fous


9782842721152.jpgAprès La Honte sur nous, gratifié en son temps du prix Beur FM, Saïd Mohamed poursuit ici son récit-témoignage. Sans doute, l’homme n’est-il pas si vieux pour se livrer à l’exercice de la rédaction des mémoires, mais enfin, accordons lui qu’il fait partie de cette catégorie de citoyen que la vie - la société - n’a pas épargné. Et puis, à l’heure où la littérature accueille et chérit les réfractaires au confessionnal, les récalcitrants du divan et autres épinglés des prétoires, qui peut encore et sérieusement prétendre qu’il existerait un âge pour écrire son autobiographie ?
Évacuons d’entrée ce qui pourrait fâcher : la structure narrative adoptée par l’auteur semble par trop décousue au point d’emberlificoter le fil conducteur du récit (et le lecteur) dans une galerie de portraits et moult descriptions des diverses expériences professionnelles du narrateur. Quel que soit l’intérêt sui generis des personnages présentés (et le talent emprunt de distance et de mordant à les croquer), ils apparaissent plaqués et sans incidence réelle sur la vraie trame de ce récit : l’amour-passion du narrateur pour Lola et son lourd héritage familial.
En revanche, Saïd Mohamed paraît maîtriser son ton. Il persifle, il gouaille, il raille, il toise cette société et les partisans d’un ordre moral trop souvent prompt à reléguer à la marge, à refouler dans l’oubli voir à accabler un peu plus les laissés-pour-compte du système. Pas revendicatif pour deux sous - cela relèverait encore sans doute d’une compromission (Albert Cossery n’est pas loin) - le réalisme, sans concession ni romantisme, montre la nature humaine pour ce qu’elle est, plus proche de Kant que de Rousseau : « Il faut savoir préserver une distance, rester sur ses gardes. Même chez les plus braves gens, lorsque le vernis de l’apparence craque, surgit l’ossature de l’humain. Rien de bien ragoûtant ». Mais il faut faire avec. Armé de cette philosophie, les surprises ne peuvent qu’être bonnes.

119_1942.JPGIci, la « surprise » s’appelle Lola. Elle est infirmière (cela donne droit à quelques pages décapantes sur l’univers des urgences). Elle est belle, plantureuse, tendre et sensuelle. L’idylle - qui n’a rien de chaste ! - coule des jours heureux. La belle-famille feint d’accepter cet amant sans vraie situation et aux origines douteuses. Tout basculera pourtant. Lola veut un enfant. « On n’échappe pas à son passé. Il vous rappelle à l’ordre » écrit Saïd Mohamed. Le rescapé de la Ddass, le rejeton d’une famille bancale où les relations brillaient plus par leur violence que par la tendresse, n’est pas prêt. La dégradation des rapports avec Lola lui devient insupportable. Il se transforme en une loque, avachie, sans repère ni volonté, tantôt soumise, tantôt violente. La rupture est inévitable. Suicidaire, il est à deux doigts d’y laisser la peau.
Avec son copain, « Mollets-de-Coq », il file en direction du Maroc où, comme exutoire, il s’adonne à l’écriture. Les pages consacrées à cette terre qui a vu naître son père sont parmi les plus réussies et les plus acerbes du livre : le tourisme sexuel n’y a pas attendu Houellebecq et les pauvres gosses contraintes de se prostituer n’ignoraient rien d’une certaine forme de mondialisation : « si leurs oncles terrassiers ou éboueurs vident les poubelles de l’Europe, elles continuent dans la foulée à vidanger les couilles de ces franchouillards de basse-cour ». Reste la tendresse exprimée et l’identification de ce fils d’immigré marocain et d’une française avec l’avenir de ce pays.
Comme dans La Honte sur nous, le narrateur, s’en va retrouver son père qui est retourné au village natal pour y finir ses jours. Les deux hommes ne se rencontreront pas. « Quand il ne reste que du silence en travers de la gorge, les mots jamais prononcés il faut les écrire pour régler ses dettes. A défaut de lui avoir parlé, je me suis promis de parler pour lui ». Car « ces vieux-là ont trop d’honneur pour réclamer ». Alors c’est lui qui parlera du scandale des retraites, des pensions d’invalidité, des pensions militaires, des vies volées à essayer de s’intégrer avec des « dés pipés », « dans cette société tellement étrangère ». Et ce qui « chagrinait » le père chagrine tout autant le fils : « après les vagues d’émigration de la tripe et du muscle, voici venue celle des neurones. Le pillage a simplement changé de forme et de méthode, mais il continue. Les autres, les moins chanceux, ceux qui n’ont que leur cul à troquer peuvent toujours se jeter à la vague ». Sans doute n’échappe-t-on pas à son passé. Il vous rappelle à l’ordre. D’une manière ou d’une autre.

 

Edition Paris-Méditerranée, septembre 2001, 14,48 euros, 179 pages

24.08.2009

La Honte sur nous

Said Mohamed

La Honte sur nous

1396315_3289539.jpgSaïd Mohamed  a publié depuis 1986 une dizaine de recueils de poésie et, après un premier roman paru en 1997 au Maroc (1), il poursuit le récit de sa vie, la description des lieux et des rencontres qui ont constitué son univers. Dans La Honte sur nous, qui a reçu le Prix Beur FM, les phrases, courtes, incisives, rageuses défilent telles des rafales de mitraillettes. Le style, cru, à l’adjectif rare, claque.
Rien – et surtout pas la plupart de ses profs qui l’épinglaient « mûr pour Fleury-Mérogis » - ne prédestinait Saïd Mohamed à l’écriture et à une certaine réussite professionnelle. Dans ce deuxième livre, l’enfant de la DASS s’émancipe de la logique d’un système qui lui donnait rendez-vous en prison. Une rencontre lui a permis de s’extraire des voies de garage aménagées par l’Education nationale « où s’entassait le rebut du système scolaire » et d’une formation de typographe déjà dépassée – « ce qu’on nous avait entassé dans le crâne n’avait plus cours sur le marché. De la monnaie de singe, de l’emprunt franco-russe, avec lequel il fallait se défendre, gagner sa pitance ». La « rencontre » arbore de longs cheveux blonds, porte un levis et un tee-shirt sans soutien-gorge. Le genre de professeur principal auquel il est difficile de résister.
Grâce à ce prof de français, Saïd Mohamed va « engloutir » les livres qu’elle lui prête, il va même se mettre à écrire et évoluer dans des cercles nouveaux où gauchisme et marginalité font bon ménage.
Sans concession aucune, Saïd Mohamed décrit les milieux par où il est passé, le sort des laissés-pour-compte, les boulots de misère, la délinquance des uns, l’alcoolisme des autres, la solitude d’une humanité abandonnée à elle-même par une société indifférente, folle, « la folie de cette grande mécanique qui broie les hommes et les rend si misérables ».


photo.jpgAvec le même réalisme, la même brutalité, il rapporte l’histoire, la sordide et terrible histoire familiale. Pas de pleurnicherie ici. Les choses sont ce qu’elles sont et il faudra bien faire avec. Faire avec une mère détestée par son propre père qui lui avait prédit « qu’elle crèverait comme une chienne »
et qui, avec trois hommes différents, a eu au moins six rejetons qui tous ont atterri à l’Assistance publique. Faire aussi avec un père alcoolique et violent déclaré « dingue » par le juge des affaires familiales. Ouvrier marocain, il s’engage pour la France faute de travail et se retrouve à manier la pelle et la pioche pour le compte des Allemands puis des Américains sur le mur de l’Atlantique avant de le faire pour reconstruire la France. Plus tard, le travail dans les carrières lui faudra une silicose à la chaux vive. « La vie lui avait servi une méchante part, plus qu’à tout autre ».
Pour ne pas arriver au « moment où l’on crève de réprimer son rêve », un beau matin, Saïd Mohamed claque la porte. « J’ai senti que, si je restais-là, j’y serais enterré vivant ». Il part, en stop. Direction le Maroc paternel pour retrouver son géniteur de père qui finit ses jours dans son village perché dans la montagne berbère. Alors qu’il n’est pas encore tout à fait à même d’en mesurer l’importance, ces retrouvailles seront un viatique pour le jeune homme.
A ce moment du récit, le style change. Les phrases s’allongent, le ton semble comme apaisé, plus harmonieux. Saïd Mohamed prend alors le temps de décrire la vie du village, il s’arrête sur cet homme qui est son père, prend le temps de l’écouter, de le découvrir. Le calme est au rendez-vous.
La Honte sur nous est une autobiographie écrite à vif. Un témoignage sans tricherie mais sans concession sur cette part honteuse d’elle-même de la société française.

(1) Un Enfant de Coeur, éd. Eddif, Casablanca, 1997.


Edition Paris Méditerranée, 2000