02.12.2009

Le désespoir est un pêché

Yasmine Khlat
Le désespoir est un pêché


yasmine-khlat.jpgIl y a des récits qui, malgré la noirceur des existences rapportées, parviennent tout de même à faire percer une infime lueur d’espoir dans les horizons les plus bougés. Ce premier roman de cette égyptienne d’origine libanaise, par ailleurs actrice de cinéma, réalisatrice et traductrice (on lui doit la traduction du Mont des chèvres du tunisien Habib Selmi), est de ceux-là. Et par les temps qui courent voilà qui revigore sans pour autant berner le lecteur sur le triste spectacle des hommes.
Nada est une enfant bossue, âgée de sept ans seulement et de père inconnu, quand sa mère décide de la vendre à la famille Nassour. Réduite à la condition de bonne à tout faire, d’esclave, elle devra rester jusqu’à la fin de ces jours dans cette vaste demeure où, un lourd secret de famille semble avoir recouvert, telle une chape de plomb, toute expression de joie et de vie.
Yasmine Khlat réussit admirablement à rendre à la fois l’atmosphère pesante, oppressante même de cette grande maison progressivement désertée par les enfants et, la peur, la solitude de Nada, recluse dans une existence sans humanité. Paria terrorisée par l’hostilité de l’ainé des Nassour, Ichhane, qui a deux reprises la violera.
Pourtant « le désespoir est un pêché » répond Nasri, le père sans nouvelle de son fils en fuite après la découverte de sa faute, à Teymour un ami musicien venu séjourner quelques jours chez lui.

Edition du Seuil, 94 pages, 2001, 9,81 €

22.10.2009

L’Immeuble Yacoubian

Alaa Al-Aswany

L’Immeuble Yacoubian

 

Alaa al Aswani.jpgL’Immeuble Yacoubian est le condensé, le lieu symbolique de l’histoire égyptienne des années 1930 aux années 1970. Au Caire, l’immeuble est sorti de terre en 1932. Jusqu’aux années cinquante, ses appartements luxueux logeaient la fine fleur de la société. Sur sa vaste terrasse, une cinquantaine de cabanes métalliques, une par appartement, servaient alors à entreposer le tout venant. En1952, après le coup d’État dit des « officiers libres », les caciques de l’ancien régime, la communauté juive et les étrangers commencent à quitter le pays. Les appartements devenus vacants sont accaparés par les officiers de l’armée. Les épouses des nouveaux hommes forts du pays logèrent dans les cabanes en fer leurs « sufragi » ou domestiques d’origine nubienne et certaines y élevèrent même des poules et autres lapins !

Avec l’ouverture économique (infitah) des années 70, les riches quittent le centre ville, les appartements de l’immeuble Yacoubian se transforment progressivement en bureau ou cabinets médicaux, tandis que les cabanes en fer deviennent les habitations d’une nouvelle population pauvre, fraîchement débarquée des campagnes voisines ou travaillant dans le centre-ville. Ainsi se développa sur la terrasse « une société nouvelle complètement indépendante du reste de l’immeuble ».

Dans l’immeuble ou sur la terrasse, se croisent, se jalousent ou s’ignorent, s’aiment aussi Taha, le fils du concierge, humilié par l’injustice de la société ; Hatem, rédacteur en chef du journal Le Caire, homosexuel amoureux de Abd Rabo qui fait son service militaire dans les forces de sécurité ; Zaki ci-devant aristocrate et réjouissant héritier du lointain Mohammad al-Nafzâwî et donc expert es « science de la femme » qui multiplie les rendez-vous galants, la consommation d’alcool et autres substances fortes malgré ses soixante-cinq ans, Azzam, le millionnaire, lui aussi sexagénaire encore vert qui calme ses ardeurs libidinales retrouvées en épousant, en secondes noces, mais secrètement et sous conditions expresses, la pauvre Soad qu’il loge dans un appartement du septième étage. Tandis que les frères Abaskharoun et Malak manigancent pour obtenir une pièce sur la terrasse, Azzam lui aussi complote et, pour faire une carrière politique, paie son tribut au redoutable apparatchik Kamel el-Fawli, dont le nom « est devenu, dans l’esprit des Égyptiens, synonyme de corruption et d’hypocrisie ». Il y a enfin la belle Boussaïna. Elle vit seule avec sa mère. Jeune diplômée en commerce, elle apprend que pour conserver un emploi, il faut savoir satisfaire son employeur et subir ses assauts et attouchements.

À travers la description du quotidien et du destin, parfois tragique, des locataires de l’immeuble, Alaa Al-Aswany brosse le tableau d’une Égypte soumise au « Grand Homme » et à sa police, d’une Égypte « submergée » par « une vague de religiosité dévastatrice » et un islam politique mortifère porté par des étudiants animés par l’« amour sincère de la mort pour la cause de Dieu ». « Ils ont peur de vous, car vous aimez la mort autant qu’ils aiment la vie » dit le cheikh Bilal à ses jeunes ouailles prêtes à mourir.

Avec subtilité, l’auteur écrit l’acte d’accusation de la société égyptienne et au-delà des sociétés arabes : l’injustice économique et sociale, le despotisme aux allures de gangstérisme, le sexisme dont souffrent les femmes du pays qui souvent doivent ravaler honte et culpabilité pour satisfaire un patron ou un mari imposé, les corps soumis, les sexualités frustrées et même l’homosexualité ostracisée et persécutée.

 « Ce pays n’est pas notre pays Taha, c’est le pays de ceux qui ont de l’argent » dit Boussaïna qui ne souhaite plus qu’une chose : partir, s’exiler « n’importe où, loin de ce fichu pays ». Il faut lire Alaa Al-Aswany et avec lui les auteurs arabes ou africains pour en finir avec les vieilles lunes sur l’immigration clandestine, ses causes et ses solutions de bateleur. Il faut les lire pour appréhender les dimensions humaines, les enjeux existentiels à l’œuvre dans ses sociétés et comprendre que l’aventure périlleuse de l’exil ou le refuge dans des idéologies radicales trouvent leur source dans l’humiliation quotidienne infligée à leur peuple par des régimes dictatoriaux.

Alaa Al-Aswany décrit avec délicatesse et humanité, avec une empathie communicative ses personnages et le piège dans lequel, tous, les bons comme les méchants, les magouilleurs comme les lésés, sont enfermés.

Alaa El Aswany est né au Caire en 1957. Dentiste de profession, il exerce son activité dans le centre du Caire. L’immeuble Yacoubian abritait son premier cabinet. Homme de gauche, chroniqueur régulier d’un journal d’opposition dans son pays, Alaa El Aswany est épris de littérature française du XIXe siècle et de littérature russe, ce qui n’étonnera pas après la lecture de ce roman qui souvent rappelle Dostoïevski.

 

Traduit de l’arabe (Égypte) par Gilles Gauthier, éd. Actes Sud, 2006, 327 pages, 22, 50 €