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12/03/2010

Checkpoint

Azmi Bishara
Checkpoint


070416-azmi-bishara_001.jpgAzmi Bishara est un Palestinien de l'intérieur, un Arabe israélien.  Il a enseigné la philosophie à l'université Bir Zeit de Ramallah et siégé de 1996 à 2007 à la Knesset comme représentant du Rassemblement national démocratique,  un parti laïque né d'une scission au sein du parti communiste.  Nouveau venu en littérature, ce quinquagénaire est l'auteur de plusieurs essais et articles de presse écrits en arabe et en hébreu. Cette première oeuvre littéraire révèle un homme doué d'une forte puissance d'observation et de sensibilité, un ton,  aussi, fait de distance critique,  d'humour et de gravité contenue.  Les checkpoints, ce sont littéralement ces points de contrôle, ces barrages mis en place par l'armée israélienne pour contrôler les déplacements des Palestiniens.  Ils divisent l'espace, absorbent le temps et barrent "aux gens les chemins de la vie". Il y en aurait plus de sept cents installés à Gaza,  en Cisjordanie et du côté de Jérusalem Est. C'est ici que se déroulent les cinquante-neuf variations sur le checkpoint, prétextes à décrire le quotidien palestinien sous occupation mais aussi à croquer un tableau de la société israélienne.  Ces variations pourraient paraître poétiques, fantastiques même, pourtant elles ne sont que le reflet minutieux d'un réel "qui dépasse en créativité et en sincérité" la poésie, la création, l'art même. Les checkpoints se sont tout appropriés : espace, temps,  hommes, représentations, mentalités,  langues... Ils sont devenus un mode de vie, une culture, la quintessence même de la vie des Palestiniens. Les pays eux-mêmes se déclinent ici en "État"  ou "Maîtres des checkpoints",  dotés d'une "armée de défense checkpointesque" et en "Pays des checkpoints".
Espace de domination et de despotisme pour les uns, il est désespoir et humiliation pour les autres. Le checkpoint transforme tout. À cause de lui, les routes se sont multipliées : il y a celles pour les Israéliens et les autres pour les Palestiniens qui eux-mêmes s'ingénient,  usant leurs véhicules et leur santé, à trouver des voies de contournement (des checkpoints,  bien sûr) forçant alors l'occupant à mettre en œuvre "des dispositifs de contournement et de contournement du contournement".
Plus que de longs discours, Azmi Bishara montre les impasses d'une politique qui doit sans cesse monter d'un cran dans l'ubuesque sophistication et l'absurdité pour prétendre à la paix. Signe que cela ne tourne pas rond, que cela ne tourne pas du tout. Avec les checkpoints,  les cafés et les restaurants ont disparu, les taxis de couleur jaune façon new-yorkais ont cédé la place à des Ford blanches conduites par des jeunes soucieux d'amadouer l'omnipotente soldatesque. Les heures d'attente sous un soleil de plomb ou sous une pluie battante, les bousculades, les rebuffades, les empoignades, les refus péremptoires de passage, etc. font grimper, dans "le peuple des checkpoints",  le stress et l'hypertension.  La phytothérapie fait alors des émules. Dans les habitacles confinés des véhicules arrêtés aux barrages, chacun respire les remugles de l'ail, bien plus puissant que les odeurs des déodorants et la fumée des cigarettes.  Le checkpoint sert de "background",  l'arrière-plan indispensable à tout reportage de la presse internationale et les services de voirie abandonnent les lieux à la saleté et aux sacs-poubelles.
Azmi Bishara ne se contente pas de dénoncer avec force les conséquences désastreuses et inhumaines de l'occupation israélienne.  Il décoche aussi quelques flèches contre les "demi-artistes,  demi-poètes ou demi-hommes d'affaires qui exploitent l'intérêt public et la Cause pour réussir.  Ceux qui bossent dans 'l'industrie de la Cause'". Il n'épargne pas non plus ceux qui vivent de l'industrie  "de la coexistence", ni les factions palestiniennes et leurs guéguerres,  de même que les groupes qui agissent sans tenir compte des conséquences et du sort de ceux au nom de qui ils prétendent agir.  Azmi Bishara manie la dérision et l'absurdité pour procéder à des détournements de la réalité ou pour pointer la réalité des détournements orchestrés par des médias internationaux, la militance politique,  l'État des checkpoints, ou encore ceux qui, prétendant à l'objectivité, se plaisent à parler de "réalité complexe" parce qu'"ils n'ont rien à dire"...  Dans Checkpoint, les langues et les mots sont multiples, on y parle hébreu, anglais, arabe. Les phrases épousent l'ondulation et les accents de l'arabe parlé. Les longues heures d'attente sont prétextes à des dialogues savoureux où brillent l'ingéniosité et l'humour populaire. Une forme de survie. De résistance.

Traduit de l'arabe (Palestine) par Rachid Akel, Actes Sud, 2004, 342 pages, 22,80 €

10/03/2010

18 poèmes

Rana el-Khatib
18 poèmes


Rana el-Khatib est une Palestinienne installée aux États-Unis,  à Phoenix, en Arizona. En 2004,  elle publiait un premier recueil de poésie politique, intitulé Branded : The Poetry of a So-called  "Terrorist". Ce sont dix-huit de ces poèmes qui sont ici proposés aux lecteurs francophones. Ce livre s'ouvre sur, peut-être, le plus caractéristique et le plus universel de ce recueil : la dénonciation des assignations à résidences culturelles,  raciales ou autres qui, dans les États-Unis de l'après 11-Septembre,  peut prendre un caractère urgent.



"Réduite à une brève déclaration,
je ne suis pas signifiante.  
Réduite à une menace,
je suis pleine de haine.
Réduite à un "Al" ou un "Abou"
je suis perturbatrice.  
Réduite à un tueur,
je suis démoniaque.
Réduite à un stéréotype,
je suis marquée
."  

 

Bien sûr Rana el-Khatib dit le drame palestinien :

"je n'ai pas cessé d'avoir mal pour un peuple.  Mon peuple"

Elle évoque la Naqba, l'exil, la mort, la peur, la misère. Plusieurs fois même, elle s'adresse directement à Israël ("Lexique du 'Juste'",  "Perspectives", "Courtier immobilier"  ou "Le Mythe subsiste").
Pourtant, l'essentiel, et peut-être le nouveau, réside dans ce refus des stéréotypes et la désignation de ses vecteurs : les médias, les dirigeants politiques et peut-être même les perversions des sociétés modernes.  La poésie de Rana el- Khatib déconstruit les images, les mots, les représentations qui,  entretenant la plus parfaite ignorance  ("en liberté, l'ignorance est un choix"), masquent l'humanité derrières les slogans et les a priori,  condamnent, emprisonnent dans  "La grande toile des mots" les victimes elles-mêmes :



"vos leaders élus
vous alimentent de petites phrases.
Votre opinion est définie
par leur conception des droits."


Les poèmes de Rana el-Khatib sont souvent d'une composition structurée, aux images simples et sombres. Le pessimiste ne concerne pas seulement l'issue du conflit israélo-palestinien ("Paix insaisissable")  mais l'espèce humaine toute entière comme le montre le poème "Continuum" qui dit l'éternel recommencement de l'histoire : victimes, indifférence, silence.  Triptyque conjugué au passé, présent et futur !


Traduits de l'anglais (ÉU) par Gérard Jugant, La Courte Échelle/Éditions Transit (29, La Canebière, 13001 Marseille) 2004, 31 p., 8 €

27/07/2009

Lumière bleue

Hussein Al-Barghouti

Lumière bleue

 

Barghouti.jpgTexte étrange que ce récit en partie autobiographique écrit par un poète, romancier, dramaturge et essayiste décédé il y a deux ans. Hussein Al-Barghouti, qui a été professeur de littérature comparée aux universités de Bir Zeit et d'Abou Dis, y raconte son séjour aux Etats-Unis, au temps où il y était étudiant. Le propos ne porte nullement sur les heurs et malheurs de l'exil estudiantin à Seattle. Pas de campus ensoleillé ici, de rencontres teintées de découvertes érotiques et d'exotisme culturel. Pas même une défense en règle des frères restés en Palestine ou un plaidoyer en faveur d'un peuple victime d'une injustice dont tout le monde se fout. En ce sens peut-être Hussein Al-Barghouti appartenait à un nouveau courant de la littérature palestinienne. En tout cas l'auteur, en ces temps de violences et d'impasse politique, n'est pas là où on l'attend. Ce qu'il décrit ici est sa rencontre, dans un milieu de marginaux, avec Bari, un "clochard" ou un "vagabond" énigmatique. L'homme est un soufi d'origine turque de la confrérie des derviches tourneurs, aux méthodes brusques et aux réactions abruptes et parfois incompréhensibles. Folie ou sagesse ? La question se pose. L'auteur-narrateur est lui-même hanté par la peur de devenir fou. Pour y échapper il déambule des nuits entières et pousse la porte de sectes tout justes bonnes à laver les cerveaux avant de rencontrer Bari. Les conversations avec cet être étrange marquent le commencement d'une quête initiatique où, par-delà l'expérience individuelle ici relatée, le lecteur, occidental et moderne, cérébral et chronologique, toujours soucieux de clarté et d'"objectivité" est invité par Hussein à découvrir une autre approche du monde et de soi. Cette nouvelle façon d'appréhender son environnement, les êtres et les choses, soi-même, est portée non seulement par le soufisme (Rûmi ou Ibn Arabi) mais aussi par les traditions amérindienne, orientale, bouddhiste tibétaine, indienne (Upanishad), ou la littérature mondiale depuis l'Épopée de Gilgamesh jusqu'à Shakespeare ou Gogol.

Sans doute, entre poésie et ésotérisme, risque-t-on bien des errements. Mais comme dit Bari : "Eh mec ! Le monde n'est pas une construction logique à la mode allemande." Aussi l'expérience se révèle nécessaire et même utile tant sont subtiles les réflexions et méditations qui émaillent le récit.

Difficile ici de résumer sans verser dans une simplification affadissante et recourir à une méthode d'exposition aux antipodes du propos de l'auteur.  Pour la plupart, les thèmes exposés appartiennent ou rejoignent d'autres champs littéraires, ceux de la spiritualité, de la mystique, du bouddhisme zen ou même des arts martiaux : valorisation de l'impermanence, de la fluidité et du mouvement, de la capacité de transformation et de création, de l'énergie ou de l'esprit universel, de la figure du cercle ou de la nécessité des masques, de l'esprit et du cœur sur le cerveau et bien sûr de la couleur bleue… Mais, en ces temps d'impasses et de questionnements, Hassan Al-Barghouti, à sa façon, revisite la question des identités et des mémoires et invite aussi à une autre lecture de la situation des sociétés arabes et de la question palestinienne.  

 

Récit traduit de l'arabe (Palestine) par Marianne Weiss, Préface de Mahmoud Darwich, éd. Sindbad, 2004, 172 pages, 17 euros.

 

 

 

09/07/2009

Etat de siège

Mahmoud Darwich

Etat de siège


darwish.jpgEtat de siège a été écrit à Ramallah en janvier 2002. La ville vit alors sous la menace de l'armée israélienne. "Les soldats mesurent la distance entre l'être / Et le néant / Avec le viseur d'un char… Nous mesurons la distance entre nos corps / Et l'obus… avec notre sixième sens".

Mahmoud Darwich se présente comme un poète troyen, en référence à un autre siège dont l'histoire n'est connue qu'à travers le récit des vainqueurs ("Ce siège durera jusqu'au jour où les maîtres de l'Olympe / Réviseront l'Iliade éternelle"). En une centaine de fragments poétiques, le poète témoigne du quotidien des assiégés. Mais "aucun échos homériques ici". Nuls dieux ou demi-dieux, pas même de héros, mais simplement des hommes et des femmes souffrant et espérant vivre comme leurs semblables, ni plus ni moins. Aucun hermétisme non plus dans ces couplets. L'écriture est celle de l'immédiat, simple et directe. Les vers égrènent les images du quotidien : les nervures des peupliers, le ciel tantôt de plomb, tantôt de couleur orangée, un arc-en-ciel, le bleu de l'horizon, la menace des avions de chasse, le vol des colombes blanches, les cyprès derrière des soldats, une clôture de fer, des soldats (toujours) qui urinent, les nuits "scintillantes d'obus" et le "noir des caves", un cheval, des tasses de café, des oiseaux… Comme en résonance à cette poésie d'images et d'instantanés, des photos en noir et blanc d'Olivier Thébaud sont proposées en fin d'ouvrage.

Cette poésie de l'instant assiégé, où l'espace est "Pétrifié dans son éternité " et où le temps est toujours "Absent au rendez-vous" demande à être entendue, partagée. Elle est en quête d'improbables interlocuteurs derrière l'isolement du siège. Plusieurs fois le poète livre des adresses : "à la poésie et à la prose", "à des gardiens de prisons", "au lecteur", "aux assassins", "au poète"…

Comment résister quand la menace est au seuil même des maisons, que les tanks occupent les rues et que le ciel n'a plus d'autre réalité que celle des avions de chasse ? Les armes du poète ne sont pas celle du "martyr". Cette figure du sacrifice "assiège" la conscience du dispensateur de mots qui lui consacre une dizaine de pensées. Mais dans ces circonstances où l'agresseur dénie le droit même à être, le poète résiste en refusant de céder au langage du siège : langage de la haine et de la guerre. Sous l'agitation et la confusion de la surface, l'âme profonde veut demeurer pure de toute souillure, libre de toute pensée hostile.

Etat de siège est un poème écrit avec le souci de privilégier le calme et parfois même la sérénité sur la colère. Darwich y enseigne l'attente, la patience, l'absence, il y quête même l'absolu : "Ce siège, mon siège métaphorique, durera / Jusqu'au jour où j'apprendrai par moi-même l'ascèse de la contemplation : / Avant mon moi - un iris a pleuré, / Après mon moi : un iris a pleuré, / Et le lieu scrute l'absurde des temps."

Pour rester libre : "assiège ton siège" professe le poète. Alors la paix pourra être plus forte que la guerre : "La paix, chant funèbre pour le cœur du jeune homme transpercé par un grain de beauté, / Non par les balles ou les éclats d'obus."  Il veille à maintenir vivante la flamme de l'espoir sans quoi les feux du désespoir seraient destructeurs, pour tous : "Résister c'est s'assurer de / La bonne santé de ton cœur, de tes testicules / Et de ton mal enraciné : / Le mal d'espoir".  Au détour d'une invitation à partager le café turc lancé à un soldat israélien, il convoque l'humanité. Souvent aussi l'ironie raille la sauvagerie et l'injustice des temps : "Il trouve le temps pour l'ironie : / Mon téléphone ne sonne pas, / La sonnerie de la porte non plus, /Comment as-tu su / Que je n'étais pas là ?" 

La poésie serait-elle le seul rempart, toujours debout, face à ces logiques de guerre et de destruction ? Le lecteur peut le croire : "[À la poésie et à la prose]  Envolez-vous ensemble / Telles les deux ailes d'une hirondelle portant le printemps béni". Le seul vrai rempart pour préserver les chances de la paix. Une paix pour toutes les parties : "Lui ou Moi" / Ainsi débute la guerre. Mais / Elle s'achève par une rencontre embarrassante, / "Lui et Moi". Ainsi cette condition suspensive du siège (si est je) cette condition qui interdit à "je" d'être, condamne l'autre, le "lui" belliqueux, à l'errance.


Poème traduits de l'arabe (Palestine) par Elias Sanbar, photographies d'Olivier Thébaud, éd. Actes Sud / Sindbad, 2004, 145 pages, 23,90 euros.

 

L'exil du poète se poursuit, même après la mort :  lire le billet "tombeau d'un poète" de Yves Gonzalez-Quijano sur son blog : http://cpa.hypotheses.org/