15.10.2009

Le Rire orange

Leone Ross

Le Rire orange

 

sendimage.php.jpegDans un va-et-vient entre démence et mémoire, Leone Ross, romancière anglaise d’origine jamaïcaine, retisse les fils délicats et emberlificotées des émotions. De celles qui remontent loin dans l’enfance et dont on ne peut jamais tout à fait se débarrasser. C’est une plongée dans la folie et dans le sexe avec pour toile de fond le racisme anti-noir de la société américaine. Dans sa version la plus dramatique, celle des Etats du Sud dominés par le Ku Klux Klan, comme dans sa version plus « soft », new-yorkaise : « c’est pas qu’ici on soit pas raciste comme ailleurs mais ici on t’érotise ».

Tony, bisexuel aux pratiques frénétiques et désordonnées, violentes parfois, vit à New-York. Sa sexualité est affirmation de soi, concrétisation d’un pouvoir que l’homme, beau et séduisant, parvient à exercer sur ses partenaires. L’auteur pointe ici le lien entre le sexe et une certaine constitution psychique. La sexualité comme « sismographe de la subjectivité » pour parler comme Michel Foucault.

Tony a laissé tombé Marcus, son compagnon, et ses responsabilités professionnelles au sein de la revue littéraire qu’il anime.  Il se terre dans les couloirs souterrains du métro new-yorkais. L’homme perd pied, déraisonne. Il doit s’enfoncer de plus en plus bas, dans des labyrinthes de plus en plus noirs. Les souvenirs l’assaillent. Il est hanté par une femme, Agatha. Cette femme mystérieuse qui, des années plus tôt, l’a recueilli alors qu’il n’était qu’un enfant orphelin de père et dont la mère déjà avait sombré dans la folie. Un monologue sans ponctuation sert à rendre l’état mental de Tony qui ne parvient pas à se dire, à raconter son histoire. Enfant, il « était un garçon difficile à connaître. Dès qu’il laissait tomber une de ses couches protectrices, il en créait une autre, plus imperméable encore. »

Ses transes sont entrecoupée par le récit des événements survenus des années plus tôt. C’est une autre voix donc qui apprendra tout au lecteur : l’histoire de Tony, mais aussi celle de Mikey, un Blanc, comme lui orphelin et que son obésité transforme en souffre-douleur de trois jeunes brutes. Tony et Mikey, deux fois rassemblés comme victimes et comme exclus. C’est vers cet ami, le seul qu’il n’ait jamais eu, que se tourne aujourd’hui Tony : « je sens mon cerveau qui se décompose lentement qui s’étire je sens chaque nerf tendu comme une corde je sens les pores de ma peau comme des nids-de-poule sur une route pourquoi est-ce que je me bats contre elle je peux pas Seigneur sauve-moi je peux pas Mikey je me souviens de toi je me souviens de ton innocence et de ta paix sous toute cette guerre j’espère que ta femme t’aime qu’est-ce que t’as fait mon frère est-ce que t’as vu un psy est-ce que l’amour d’une femme bien t’a sauvé et t’a aidé à garder les souvenirs intacts à les mettre dans leur contexte t’as un enfant dis moi j’ai jamais fait ça non j’ai dit que je crois pas à l’enfance mon frère je crois pas à l’enfance »

Avec une parfaite maîtrise, Leone Ross rassemble les pièces qui forment le puzzle de ces deux existences. Elle reconstitue le poids qui, très tôt, trop tôt s’est abattue sur les frêles épaules de ces deux enfants. Comment gérer des émotions insupportables, des blessures qui refusent de se refermer, une mémoire toujours à vif, jamais apaisée ? Mikey, le Blanc s’en sortira mieux. Tony, lui, navigue aux confins de la folie, hanté par le fantôme d’Agatha : « moi j’ai supplié ma mère de me laisser entrer dans son univers pour l’aider j’ai voulu voir ces esprits et ce diable et leur dire de laisser ma mère tranquille et maintenant je les vois qui se moque de moi en se servant du visage d’Agatha... ».

Dans des circonstances dramatiques, Agatha a confié à Mikey et à Tony, son propre secret. Là encore le racisme et la violence de cette société américaine se mêlent au sexe et à un double tabou, celui de l’amour entre une Noire et un Blanc et celui de l’inceste. « Quand on dit ce qu’on a en soi, c’est comme si on vous enlevait une grosse pierre à porter » affirmait Agatha à ces deux fragiles auditeurs. Cette grosse pierre est venue alourdir encore le fardeau de Tony. À ses yeux, le poids de la culpabilité a transformé Agatha en un monstre.

L’histoire est sombre et terrifiante, un peu tarabiscotée tout de même (la scène finale sent l’artifice), mais en dépit des horreurs rapportés et les affres du délire de Tony, Le Rire orange n’entend pas tuer tout espoir. Ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que de réussir à maintenir le suspens jusqu’au bout, malgré une construction narrative qui fait fi de la chronologie et voyage entre l’aujourd’hui de la folie et l’hier de la mémoire.

 

Roman traduit de l’anglais par Pierre Furlan, Actes-Sud, 2001, 317 pages, 20 euros

 

 

19.09.2009

Près de la mer

Abdulrazak Gurnah

Près de la mer

 

GURNAH-test-fiche.jpg« Je suis un réfugié, un demandeur d’asile. Ces mots ne sont pas simples, même si l’habitude qu’on a de les entendre les fait apparaître comme tels. J’ai débarqué à l’aéroport de Gatwick en fin d’après-midi le 23 novembre de l’an dernier. C’est un point culminant, mineur et familier de nos histoires que de quitter ce que l’on connaît pour arriver dans des lieux étranges, emportant avec soi pêle-mêle des bribes de bagages, bâillonnant des ambitions secrètes et embrouillées. » Saleh Omar, le demandeur d’asile, est un homme âgé de soixante-cinq ans ! Singulier et improbable exil que celui d’un sexagénaire déjà bien tassé. Le vénérable n’est pas sans papiers, c’est-à-dire sans identité, sans histoire, non ! mais il arrive tout de même en Occident avec de faux papiers, des papiers au nom de Rajab Shaaban. De plus, par sécurité, par peur d’un faux-pas, Saleh Omar, alias Rajab Shaaban, reste muet ; laissant aux autres, aux fonctionnaires de l’immigration comme aux travailleurs sociaux, le soin d’interpréter son silence, le soin de parler pour lui, le soin de poser les questions et d’apporter les réponses…

Le hasard des arcanes socio-administratives le met en relation avec Latif Mahmoud, poète et professeur de littérature installée à Londres depuis une trentaine années, qui avait, du moins le croyait-il, définitivement, coupé les ponts avec les siens. Ces deux-là viennent du même coin d’Afrique : Zanzibar.

Il y a bien longtemps les deux hommes se sont croisés. Pourquoi Saleh Omar a-t-il usurpé l’identité de Rajab Shaaban, le propre père de Latif ? Quel passé lie et quels terribles secrets opposent le vieux Saleh et le jeune Latif ? Là est l’autre thème du livre : brosser sur plusieurs décennies l’histoire de deux familles et l’histoire d’un pays. Il revient aussi sur le passé de cette côte orientale de l’Afrique. Une histoire marquée par les pénétrations étrangères depuis les Portugais jusqu’aux Français en passant par les Omanais, les Britanniques et autres Allemands et les liens commerciaux et maritimes plurimillénaires entretenus avec l’Orient - Bahreïn, l’Arabie, le Golfe Persique et l’Inde, lointaine et envoûtante.

Et oui ! semble dire Abdulrazak Gurnah, derrière ces faces apeurées de réfugiés et autres demandeurs d’asile se cachent des vies d’hommes et de femmes, des existences parfois insolites. Toujours insoupçonnées. « On se méfie généralement des choses qu’on ignore » dit un proverbe arabe. Cette ignorance et cette méfiance sont d’abord incarnées par Kevin Edelman, le fonctionnaire des douanes qui « cueille » le réfugié à sa descente d’avion : « Pourquoi ne pas être resté dans votre pays où vous pouviez vieillir en paix ? L’asile politique, c’est bon pour les jeunes, parce que ce qu’ils veulent c’est trouver du travail et gagner de l’argent, non ? Rien de moral à tout cela. La cupidité, c’est tout. On ne craint pas pour sa vie ou sa sécurité, il n’y a que la cupidité. Monsieur Shaaban, un homme de votre âge devrait se montrer plus avisé. »

Pourtant, « Kevin Edelman, le bawab d’Europe, le gardien des vergers,[ est] celui qui a ouvert toutes grandes les portes et lâché les hordes à l’assaut du monde, ces portes vers lesquelles nous rampons dans la boue en implorant qu’on nous laisse entrer. Réfugié. Demandeur d’asile. Pitié. » Abdulrazak Gurnah montre l’arbitraire, la gabegie, le pouvoir oppressif et dictatorial, la pauvreté économique et la misère sociale dont sont d’abord responsables les nouveaux maîtres des pays nouvellement indépendants. La question démocratique ne serait-elle pas finalement la grande cause des migrations et des exils ? Il ose cette phrase, à faire pâlir d’effroi nos excessifs et autrement favorisés Indigènes de la République - prononcée aussi et parfois, mezza voce bien sûr, par des Algériens, - : « Il semblerait ainsi que les Britanniques ne nous aient apporté que du bien, comparé aux brutalités que nous fûmes capables de nous infliger à nous-mêmes. »

Mais Abdulrazak Gurnah est d’abord un romancier qui ne s’embarrasse pas de démonstrations militantes et de simplifications de chapelle. Il dénonce ces « identités meurtrières » qui sommeraient Latif de devoir choisir entre « ici ou là-bas » entre « l’un ou l’autre ». Il s’irrite du mépris affiché en Occident à l’égard des cultures d’origine et de l’universalisme à géométrie variable de ces valeurs qui ne seraient réservées qu’aux seuls Européens… « mais le monde entier a payé le prix des valeurs de l’Europe, même si bien souvent l’on s’est contenté de payer et de payer encore, sans pouvoir profiter de rien. »

Professeur de littérature à l’université de Kent, installé du côté de Brighton, auteur de plusieurs romans dont Paradis (Serpent à plumes en 1999) et Adieu Zanzibar (qui vient d’être traduit chez Galaade), Abdulrazak Gurnah écrit cette histoire, à la fois conte merveilleux et tragique, sur un ton linéaire et distancé, dans une langue empreinte d’un élégant et apaisant classicisme. Point de vagues ici. Si ce n’est celles des existences et des ignorances.

 

Traduit de l’anglais par Sylvette Gleize. Galaade éditions, 2006, 314 pages, 19 €

 (Crédit photo - Mark Pringle)

 

16.09.2009

Redemption song

Alex Wheatle

Redemption song

 

wheatle.jpgLondres. Cités du sud de la capitale. Au cœur de la communauté immigrée jamaïcaine. Dans ce magma urbain où le désœuvrement et l'absence de future colle à la peau, émerge la figure de Biscuit. Le jeune ado traîne sa misère entre deal, braquages  en tout genre, rivalités des bandes hostiles, terreur des caïds, racisme du National Front et violences policières. La tension dans le quartier est extrême, Brixton est prêt à exploser. Biscuit décompresse à coup de fumette avec les copains et de soirées reggae, à l'écoute des DJ des Sounds systems qui appellent leur auditoire à la résistance.

Ce Raskolnikov du South London est plutôt un brave type, tiraillé entre une mauvaise conscience et la nécessité de ramener de l'argent à la maison : "Ouais je sé. Mé faut bien survivre, man. On cause de l'avenir, mé moi faut que je paye au présent. J'aime pas voir ma mè moi sans le sou". Biscuit aime et couve sa famille, Hortense sa mère, Denise sa sœur et Royston son petit frère. Famille monoparentale en proie au chômage et à l'exclusion comme la majorité des autres foyers de Cowley, "la cité HLM la plus moche du secteur". Biscuit est amoureux de Carol. Elle aimerait bien voir son petit ami arrêter ses plans foireux et signer pour un bien hypothétique contrat d'insertion professionnelle. Biscuit désire la contenter et ne pas décevoir sa famille. Non seulement l'adolescent est en proie aux doutes quant à son devenir, mais voilà que Denise, en froid avec sa mère plutôt indifférente, a quitté le domicile familial pour rejoindre Nunchaks, la plus belle crapule du secteur : un dealer, proxo et plutôt violent. Pour épancher sa conscience malade et sa culpabilité, Biscuit ne trouve pas le réconfort à l'église mais du côté du reggae et des prêches de Nelson, un vieux rasta borgne un brin philosophe… La rédemption  ne viendra pas du pasteur Thomas mais de Bob Marley : la pensée rasta, mélange d'une prise de conscience identitaire et de la nécessité de s'instruire, plutôt que la religion.

Alex Wheatle décrit le quotidien de ces populations à quelques jours des émeutes qui embraseront le quartier. Description sociale et identitaire de l'intérieur qui montre les impasses dans lesquelles se trouve une communauté d'origine immigrée marginalisée. Le tableau est loin d'être univoque et c'est sans doute l'intérêt de ce roman. Wheatle décrit avec force les processus d'exclusion à l'œuvre et le racisme qui gangrène la société mais il pointe aussi les dérives engendrées  par cette situation chez les jeunes : la délinquance  qui commence de plus en plus tôt, les ravages de la drogue ou de l'alcool. Le grand mérite d'Alex Wheatle est de  complexifier et d'humaniser le regard porté sur les habitants de ces cités. Au côté des gamins qui se radicalisent, versent dans la violence ou dans une fermeture communautaire anti-Blancs, ou de ceux qui tombent définitivement dans la délinquance et l'argent plus ou moins facile, Alex Wheatle brosse le portrait d'une génération en proie aux doutes, désorientée et dans le désarroi : "putain, qu'est ce que je vé bien pouvoir foutre ?" se demande Biscuit. Mais cette génération est aussi une génération qui cherche à s'en sortir. Refusant les offres piégées et les impasses de la grande Babylone, elle décide de "prendre ses distances par rapport à la maboulerie ambiante" autrement dit, de se battre pour s'en tirer. Comme le dit Nelson à Denise : "Tu é jeune, tu as besoin de trouvé lé solutions en toi. L'enseignement t'y aidera é aussi la connaissance de notre grande belle histoire".

Alex Wheatle est lui-même né en 1963 à Brixton. À la différence de Biscuit, il ignore presque tout de sa famille jamaïquaine. Il n'a jamais connu sa mère et n'a rencontré son père qu'à l'âge de vingt-trois ans. L'enfant des quartiers sud de Londres, ballotté d'orphelinat en orphelinat et de famille décomposée en famille décomposée,  a commencé à écrire au début des années 80 en envoyant des lettres de soutien à des amis qui se trouvaient en prison. Redemption Song est une histoire qui tient de bout en bout en haleine, écrit avec brio, aux dialogues toujours justes et qui s'appliquent à restituer le langage parler des jeunes jamaïquains de Londres.  De ce point de vue, la traduction  de Nicolas Richad est sans doute une réussite. Il a publié six romans : Brixton Rock (1999), East of Acre lane (Redemption Song) qui a reçu le prix London Arts Board New Writers, 2001, The Seven Sisters (2002), Checkers with Mark Parham (2003), Island Songs (2005, traduit en français au Diable Vauvert en 2007) et The Dirty South (2008). Alex Wheatle donne à lire une littérature sociale de haute tenue, qui ne cède jamais aux facilités de l'engagement militant. À lire de toute urgence pour cesser de diaboliser (sans idéaliser !) une jeunesse qui a sans doute plus besoin d'aide et de perspectives que de répression musclée et de suspicion entretenue.

 

Traduit de l'anglais par Nicolas Richard. Edition Au Diable Vauvert 2003, 355 pages, 16,50 euros

 

 

02.09.2009

Sept mers et treize rivières

Monica Ali

Sept mers et treize rivières

3544353419_19d3719298.jpgLa littérature anglaise ne cesse de s’enrichir de ses auteurs du cru (et qui souvent se revendiquent comme tels) mais dont les origines élargissent les horizons de l’île britannique. Monica Ali a ajouté son nom à la longue et prestigieuse liste des Hanif Kureishi, Kazuo Ishiguro, Leone Ross, Alex Wheatle, Zazie Smith, Jamel Mahjoub ou Hari Kunzru pour ne citer que les plus récents.
Ce premier roman d’une anglaise d’origine bangladaise arrivée en Angleterre à l’âge de trois ans fit un tabac outre-Manche. Non content d’avoir été parmi les meilleures ventes du royaume, il rencontra aussi un succès auprès de la critique et la revue littéraire Granta retint en 2003, à la lecture de son seul manuscrit, Monica Ali parmi sa sélection des vingt meilleurs jeunes auteurs anglais (avec Z.Smith et H.Kunzru et après K.Ishiguro en 1993). Avec un premier tirage de 15 000 exemplaires, son éditeur français espérait sans doute rencontrer un même succès en France, terre pourtant bien plus frileuse quant à voir émerger et reconnaître ses propres auteurs nationaux, enfants de la colonisation ou des migrations internationales (migrations du Sud vers le Nord s’entend…). En 2008, le roman de Monica Ali fut porté à l’écran sous le titre de Rendez-vous à Brick Lane par la réalisatrice Sarah Gavron.

Au centre de Sept mers et treize rivières il y a Nazneen une jeune femme, « livrée à son Destin » dès sa naissance quand on s’aperçoit qu’elle est une enfant mort-née. Nazneen vivra, sans le recours de médecins, par sa seule volonté ou celle de Dieu. À l’âge de vingt ans, elle part en Angleterre rejoindre Chanu de vingt ans son aîné que son père lui a choisi comme époux. Lentement, sur plusieurs années, le lecteur assiste à la progressive émancipation de Nazneen depuis la solitude et les angoisses des premiers temps, alors qu’elle est encore confinée dans un petit appartement, « cette grande boîte pleine de meubles » d’une cité londonienne, jusqu’à la conquête de nouveaux espaces de liberté, pour déboucher sur la maîtrise de son destin. Ce sera son second combat pour renaître à la vie.
Monica Ali est douée pour donner à ses personnages de la substance, de la profondeur, pour représenter des êtres en constante évolution, traversés par des sentiments différents parfois même contradictoires.  Ce premier roman est d’abord le très beau portrait d’une femme émigrée et la formidable et précise description des changements que l’exil impose : relation aux autres et à l’espace, découverte d’une langue inconnue, évolution du rapport à la mémoire, à l’enfance, au pays…  De l’intérieur, le lecteur suit ses pensées, son regard sur les siens, sur son environnement, ses transformations. Nazneen est une femme douce et sensible, lucide aussi.  Partant d’imperceptibles insurrections au quotidien (ménage, lessive, effets de toilette, éducation des enfants…), elle en arrivera à violer les interdits et à transgresser la tradition qui impose à la femme de « prendre son mal en patience », de ne rien attendre de la vie, de ne rien demander, de ne rien espérer.  Nazneen lutte avec la dernière énergie pour rester fidèle à cet enseignement maternel. Elle s’en rendra malade. Rien n’y fera, l’appel de la liberté sera plus fort. Sa mère, d’une tout autre façon, y avait aussi répondu.
Chanu n’est pas un mauvais bougre, juste un immigré qui serait passé à côté de sa vie. Il se pique d’être intello et se gausse de ses pareils « incultes ». Chanu est doux et bon avec sa jeune femme. Il aime, parfois avec maladresse, ses deux filles. Mais sans jamais pouvoir maîtriser le cours de son existence. Le réel se dérobe sous ses pieds. Alors Chanu parle, parle, se soûle de mots, de projets sans lendemain, d’illusions. À l’image de son corps qui ne produit que de la corne, des cors, des poils et autres peaux mortes, ses paroles sont vaines. Lui qui ne cesse de vanter la grandeur de sa culture d’origine, insistant sur les méfaits du colonialisme britannique, lui qui bataille pour en transmettre quelques bribes à ces deux filles, ne voit pas que Bibi et Shahana sont devenues anglaises. Il ne voit pas ou refuse de voir que sa femme, avec douceur, sans faire de bruit, change. Il ne voit pas que son ultime projet, rentrer à Dacca avec sa famille, est une dernière illusion. Mais Chanu est un homme blessé et impuissant, il accepte, en conscience, ce « syndrome du retour au pays ».
L’expression est du médecin de la famille : le docteur Azad. Après le temps des vaches maigres et de l’amour partagé avec sa compagne, il connaît, grâce à son travail, le temps de la réussite professionnelle mais aussi celui du désamour conjugal et du fiasco familial miné par le choc des cultures.  Sur ce point, la scène où Mme Azad « la rebelle au grand nez » inflige à Chanu qui s’est invité chez le docteur, une réplique, cinglante et sans appel, est un régal. Pour fuir ses propres échecs, l’ami Yazid aime venir chez Nazneen et Chanu y retrouver la chaleur d’une famille, pauvre certes, mais unie.
Chanu conseille à son épouse de ne pas fréquenter Razia. Il lui préfère Mme Islam. Mais cette vieille et en apparence respectable dame, commère et mégère, officine médicinale ambulante, sous couvert d’aide et de financement d’une école coranique, s’enrichit en pratiquant l’usure et, à l’occasion, grâce aux gros bras et à la petite cervelle de ses deux brutes de fils, en rackettant son monde. N’en déplaise à ce pauvre Chanu, Razia sera bien l’amie, la confidente et celle auprès de qui Nazneen trouvera de l’aide. Sur le chemin de l’émancipation, Razia a quelques longueurs d’avance. Toutes deux se tiendront par la main et serreront les coudes.

Il y a du Zola dans ce bouquin, un naturalisme auquel on aurait fort heureusement ajouté une bonne dose d’humour, un brin d’idéalisme et une pointe d’exotisme (culinaire surtout). À travers une incroyable galerie de portraits, Monica Ali dresse avec subtilité et humour, par petites touches, sans jamais alourdir la trame romanesque de son récit, un tableau complet de la cité de Brick Lane : conditions de vie et de travail des immigrés bangladais ; quotidien des femmes, tiraillées entre la pression et les cancans communautaires et leurs aspirations au changement ; jeunes, victimes de la drogue et des trafics en tout genre mais aussi jeunes entrants à l’université ou à Oxford ; rivalités des bandes et autres groupuscules politiques… La propagande et les militants islamistes sont ici raillés (il faut lire le passage franchement hilarant où Monica Ali tourne en dérision une réunion publique des Tigres du Bengale). Cet islam chosifié que représente entre autres ici Karim, un jeune né en Angleterre qui, selon Nazneen, cherche sa place dans le monde, paraît bien terne et sans lendemain devant la simplicité et la profondeur de la croyance de cette femme qualifiée d’« authentique ».
Monica Ali est douée pour donner à ses personnages de la substance, de la profondeur, pour représenter des êtres en constante évolution, fragilisés par des sentiments différents, tiraillés par des aspirations parfois contradictoires. De ce point de vue Chanu, le mari de Nazneen, immigré passé à côté de sa vie, est attachant. Comme l’est aussi le personnage de Karim, empêtré dans ses contradictions et sa quête identitaire.
Le grand mérite de ce livre, caché entre les lignes d’un récit parfaitement maîtrisé, est de n’enfermer aucun des personnages dans un moule rigide, de n’assigner les identités ou les personnalités à aucune résidence close. De rendre à chacun le seul statut qui vaille : celui d’individu à part entière. Pouvait-on attendre autre chose de Monica Ali, fille d’une anglaise et d’un Bangladais ? Monica Ali qui n’appartient à aucune communauté.

 

Edition Belfond 2004, 463 pages, 20,60 euros

28.08.2009

Quand nous étions orphelins

Kazuo Ishiguro
Quand nous étions orphelins


Quand nous étions orphelins.jpegComme les apparences peuvent être trompeuses. Kazuo Ishiguro n’est pas japonais ! non il est anglais. Et n’allez pas prétendre le contraire ou simplement émettre quelques doutes cela risquerait de le fâcher. Mieux ! Kazuo Ishiguro est un respectable et fidèle sujet de qui vous savez. Point à la ligne! Point d’ambiguïté non plus et nos « grenouilles » de bénitier républicain seraient bien inspirées d’en tirer quelques leçons avant de chercher à refourguer des certificats d’onction républicaine à des Français aux origines qu’ils estiment par trop douteuses.
Oh bien sûr, il est né à Nagasaki - quand d’autres ici sont nés dans le Djurdjura ou à la Courneuve. Il est âgé de cinq ans quand il quitte l’île natale pour l’Angleterre. La famille est au complet, mais la mission professionnelle du père ne devrait pas durer. Les Ishiguro se sont contentés d’un au revoir pas d’un adieu. Si le père y avait déjà effectué un séjour, la mère, elle, ne parlait que le japonais. Tous les mois, pendant cinq ans, le grand-père adressa à Kazuo un colis contenant les magazines pour enfant à la mode au Japon, quelques puzzles et autres cadeaux. Le lien demeurait, le deuil était inutile.
Pourtant l’homme est bien britannique, l’écrivain itou et jusqu’au bout de la plume encore. Auteur à succès, célèbre et primé, Kazuo Ishiguro a publié cinq romans. Rien à voir avec le récit témoignage, les documents de société sur les heurs et malheurs de l’immigration version britannique.
Tenez, prenez ce Quand nous étions orphelins. De quoi s’agit-il ? Christopher Banks est un détective de renom dans l’Angleterre de l’entre-deux guerres. Adulé, sa compagnie est recherchée. Il évolue dans une société feutrée et policée, dans ce confort victorien « insoucieux de hâte », où il fait bon prendre le thé en dégustant quelques scones. À la veille des bouleversements politiques et militaires mondiaux, Banks fait partie de cette avant-garde - auto proclamée et auto-célébrée - de la lutte victorieuse du Bien contre le Mal sournois et envahissant. Pourtant, dès les premières pages - qu’il évoque ses années de pensionnat ou ses premiers pas dans la société mondaine londonienne -, Christopher Banks semble différent, ailleurs, comme extérieur ou même étranger à ces cercles. En fait, Christopher n’est pas né en Angleterre. Mais à Shanghai. Après la disparition mystérieuse de ses parents, l’enfant est envoyé chez une tante dans la lointaine Albion. Des années plus tard, le détective voudra retrouver ses parents. Tout pourrait alors laisser croire qu’une nouvelle enquête policière s’ouvre et que le sagace détective élucidera les mystères passés en un tour de main. Il n’en sera rien. Les pourfendeurs du mal - au nom des valeurs chrétiennes hier ou des Droits de l’Homme aujourd’hui - devront rabattre de leur caquet. Le Bien et le Mal, le réel et l’illusion, les souvenirs et l’histoire, la folie même et la raison se mêlent ici inextricablement, déroutent le lecteur vers une terra incognita en ces temps de certitudes où tout le monde sait tout sur tout et où surtout vérité, identité, réussite... sont tout d’une pièce !
Banks mène son enquête. Ses investigations le replongent dans son passé qui est aussi celui de la Grande-Bretagne coloniale. La dénonciation du fructueux et criminel commerce de l’opium fomenté par les compagnies occidentales, les seigneurs de guerre, la guerre sino-japonaise, l’opposition entre Tchang Kaï-Chek et les communistes, l’abjecte et aveugle insouciance de la communauté occidentale de Shanghai, tout cela est revisité à travers l’histoire d’une famille et les souvenirs d’enfance qui cheminent par on ne sait quelles voies... Banks se livre moins à un travail de détective qu’à un travail de mémoire. In fine, il ne découvrira rien d’essentiel. Tout lui sera révélé. Lui, et le lecteur avec, auront été mystifiés. La vérité n’est pas là où on l’attend.
Quand nous étions orphelins 1.jpegLe propre d’un grand livre est de se prêter à une diversité de lectures et autant d’interprétations, d’ouvrir autant de perspectives et d’horizons qu’il y a de lecteurs (ou presque...) de ne jamais fermer la porte des possibles. Tassadit Imache écrivait : « une tâche impossible m’occupe : sculpter la phrase qui contiendra une chose sans avoir voué au néant son contraire (...) » (1). Il faut avoir vécu dans sa chair – et pas seulement intellectuellement – la singularité de la relativité pour s’atteler à un tel travail. Tassadit Imache est une française aux origines algériennes. Kazuo Ishiguro est un Anglais aux origines japonaises. Seul un tel écrivain a pu concevoir, porter et finalement coucher sur le papier un tel livre. Pas seulement pour la sensibilité anti-coloniale qui s’y dégage et la dénonciation des agissements occidentaux. Pas plus du reste à cause de cet étrange et presque inconsistant personnage, Christopher Bank, qui, après avoir parfaitement assimilé, imité les us et les coutumes britanniques, ne parvient pourtant pas à se fondre dans l’univers de l’indifférencié. Peut-être alors est-ce lié à tous ces orphelins présents dans cette histoire : Christopher bien sûr, mais aussi Sarah Hemmings, la seule femme qui croisera son existence, Jennifer, la jeune enfant par lui adopté ou encore cette petite chinoise retrouvée dans les décombres d’une maison bombardée par les Japonais. N’est-on pas en droit d’y déceler une parabole ? Celle de la quête, veine et irréelle, des origines. Ici des parents, ailleurs d’une culture ou d’un pays. Reste aussi cette enfance à Shanghai, dans une ville où grouillent les nationalités, les langues et les cultures. Cette enfance Christopher l’a partagé avec son camarade japonais, Akira. Tous deux sont des « chiens bâtards », des enfants « mélangés » qui pourraient rendre les hommes « moins méchants les uns avec les autres »... à moins qu’ils ne tiennent trop à leurs appartenances, à leurs certitudes, à leurs apparences de vérités.

(1) « Écrire tranquille ? », Esprit, décembre 2001

Traduit de l’anglais par François Rosso, édition Calmann-Lévy, 2001, 376 pages, 19,80 euros