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30/12/2013

Le Dérèglement du monde

 

Amin Maalouf

Le Dérèglement du monde

Le précieux romancier franco-libanais, polyglotte à cheval sur l’ « Occident » et le « monde arabe », citoyen et intellectuel qui embrasse de son regard gourmand et de sa plume élégante le vaste monde devenu « village planétaire » revient à l’essai. Après ses percutantes Identités meurtrières, de nouveau, il aide ses contemporains à mettre un peu d’ordre dans un monde déréglé par la montée du « fanatisme », de la « violence », de « l’exclusion », du « désespoir » et des « surenchères identitaires ». Le Dérèglement du monde invite à créer les bases d’un « nouvel humanisme ».

 Bonne année 2014 à toutes et à tous !

 

 

Amin-Maalouf.pngEt les musulmans par-ci, et les musulmans par-là. Et les immigrés irréguliers par-ci, et les immigrés légaux par-là. Et patati ! et patata ! Et allez qu’à chaque fois depuis des années, je te rajoute une couche dans l’exclusion, la suspicion, l’opprobre. A ce jeu, tout devient possible. Le pire surtout. Et les « plus jamais ça » mémoriels, des pièges à gogo. On se prépare des jours bien sombres. Il ne s’agit nullement-là d’une posture de gloriole ou de provoc, façon arrogance à la sauce beur ou black de banlieues en mal de reconnaissance. Non ! Non ! C’est Maalouf qui parle. Notre Goncourt 1993, gloire internationale des lettres françaises. Le Dérèglement du monde c’est aussi çà : des pays occidentaux qui méprisent leurs citoyens, du moins ceux venus d’ailleurs. L’arrogance ne sévit pas qu’en banlieue tout de même ! Et si l’on en doute, il faut relire Les Invités d’Assouline.

Et pourtant ! « Je l’écris sans détour, et en pesant mes mots : c’est d’abord là, auprès des immigrés, que la grande bataille de notre époque devra être menée, c’est là qu’elle sera gagnée ou perdue. Ou bien l’Occident parviendra à les reconquérir, à retrouver leur confiance, à les rallier aux valeurs qu’il proclame, faisant d’eux des intermédiaires éloquents dans ses rapports avec le reste du monde ; ou bien ils deviendront son plus grave problème. » C’est dit. Le Dérèglement du monde dénonce dans le même temps « (…) un monde où les appartenances sont exacerbées, notamment celles qui relèvent de la religion ; où la coexistence entre les différentes communautés humaines est, de ce fait, chaque jour un peu plus difficile ; et où la démocratie est constamment à la merci des surenchères identitaires. »

Ce monde déréglé par les communautarismes et les replis sur soi, l’est tout autant par l’absence de « légitimité » dans le monde arabe(1) et par la perte de « légitimité » de l’Occident, obligé de jouer des biscoteaux un peu partout sur la planète. Si les dérèglements sont locaux, leurs effets, eux, sont planétaires. Il suffit d’une poussée de fièvre à l’autre bout du globe, pour qu’on se mette à greloter dans son lit. Si la légitimité manque (ou manquait) au monde arabe, elle déserte aussi les pays d’Occident qui, faute de suprématie économique et d’autorité morale, font de l’intervention militaire « une méthode de gouvernement » de la planète. Car, selon Amin Maalouf, la civilisation occidentale, « créatrice de valeurs universelles » reste partagée « entre son désir  de civiliser le monde et sa volonté de le dominer ». Et pourtant, selon l’universalité occidentale, « l’humanité est une » et « aucun peuple sur terre n’est fait pour l’esclavage, pour la tyrannie, pour l’arbitraire, pour l’ignorance, pour l’obscurantisme, ni pour l’asservissement des femmes. Chaque fois qu’on néglige cette vérité de base, on trahit l’humanité, et on se trahit soi-même. »

Le monde étant global, « nous sommes en train de sombrer ensemble » et, dans ce monde partagé et unique, « les problèmes ne peuvent être résolus que si l’on réfléchit globalement, comme si l’on était une vaste nation plurielle, tandis que nos structures politiques, juridiques et mentales nous contraignent à réfléchir et à agir en fonction  de nos intérêts spécifiques – ceux de nos Etats, de nos électeurs, de nos entreprises, de nos finances nationales. » Pour l’auteur des Identités meurtrières, il faut partir d’un fait, une évidence à l’heure où la radioactivité, les virus, les capitaux, les marchandises, les hommes et les identités se baguenaudent allègrement à la surface du globe, au nez soupçonneux et à la moustache frétillante de la maréchaussée douanière : le monde est un, global, partagé et unique, les cadres nationaux vacillent, il serait temps non seulement de penser « globalement » mais aussi d’agir « globalement » en imaginant « une sorte de gouvernement global ».

Mais attention, dans le respect de tous et de chacun. Il faut alors et aussi dépasser ses petites mesquineries et ses grandes peurs, admettre que les civilisations sont allez au bout de leur bout, et qu’au bout de ce bout, c’est le vide pour tous ! Alors que l’Occident en rabatte de sa morgue et de sa suffisance, renvoyant (enfermant)  l’autre – et ici l’Arabe – à une improbable différence culturelle et surtout religieuse (il y a un trop plein de religion nous dit Maalouf).

Il conviendrait d’en finir avec « l’esprit d’apartheid ». Basta ! des présupposés ethniques sur « ces gens-là »  qui « ne sont pas comme nous ». Ce pseudo « respect » de l’Autre est une forme de mépris, et le révélateur d’une détestation. »

Ainsi, si l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire, l’Arabe, lui, poireauterait encore dans l’antichambre. Son passé, son présent et son avenir seraient, à l’ombre des minarets, écrit ad aeternam. « Et c’est ainsi qu’Allah est grand » aurait peut-être écrit Alexandre Vialatte. L’Occident oublierait-il ses propres leçons ? Le devenir des sociétés est le résultat de l’Histoire et non le fruit d’un commandement divin rappelle l’auteur, de sorte qu’« expliquer sommairement par la « spécificité de l’islam » tout ce qui se passe dans les différentes sociétés musulmanes, c’est se complaire dans les lieux communs, et c’est se condamner à l’ignorance et à l’impuissance. » Cela n’exonère nullement le monde arabe de corriger « l’indigence de sa conscience morale » : qu’il « s’introspecte » et fasse un  grand ménage (de printemps, s’entend…). Des décennies d’illégitimité satrapique ou révolutionnaire ont laissé des toiles d’araignées dans les constitutions nationales et dans les consciences de chacun.

Amin Maalouf invite à un peu moins de religion et à un peu plus d’attention aux peuples. Et fissa encore ! Car il y a danger. « Dans le « village global » d’aujourd’hui, une telle attitude n’est plus tolérable, parce qu’elle compromet les chances de coexistence au sein de chaque pays, de chaque ville, et prépare pour l’humanité entière d’irréparables déchirements et un avenir de violence. »

Pour sortir, « par le haut », de ce « dérèglement », il faut recourir à… la culture.  Voilà qui mettra sans doute du baume au cœur des lycéens imprudemment engagés en filière littéraire et des étudiants qui perdent leur temps à faire des langues, de la littérature et autres matières insignifiantes du genre philo, histoire, psy quelque chose et autres langues dites « mortes », au lieu d’être utiles à leur pays et à leur économie : des finances jeune homme ! de l’éco ! et plutôt de la micro que de la macro ; des mathématiques jeunes dame ! De la tenue, de la rigueur… de l’utilitarisme carnassier à vocation citoyenne et bourgeoise. Il ne s’agit pas d’opposer quoi que ce soit à quoi que ce soit d’autre, mais voilà, notre Goncourt national, redore le blason de la culture, des langues et des littératures pour allez vers l’Autre et s’imprégner de son « intimité » : « Sortir par le haut » du « dérèglement » « exige d’adopter  une échelle des valeurs basée sur la primauté de la culture ». La culture « peut nous aider à gérer la diversité humaine », aider à se connaître les uns les autres, « intimement »  et « l’intimité d’un peuple c’est sa littérature ». Ici, « l’intimité » à la sauce Maalouf a peut-être à voir avec la « connivence » façon François Jullien…

Dans ce fatras planétaire aux retombées de proximité, la culture tiendrait donc le premier rôle pour éviter de sombrer ensemble. Et les immigrés du monde entier seraient, une fois de plus les OS, obscurs mais diligents, du salut général. C’est dire si l’attitude des pays européens à leur égard est une « question cruciale ». Que l’on cesse alors de les renvoyer à une religion ou une appartenance exclusive. « Limmigré a soif (…) de dignité culturelle [dont] (…) la composante la plus irremplaçable est la langue. « l’appartenance religieuse est exclusive, l’appartenance linguistique ne l’est pas ; tout être humain a vocation à rassembler en lui plusieurs traditions linguistiques et culturelles ». Comme Driss Chraïbi ou Ying Chen avant lui, Amin Maalouf demande que chacun s’enrichisse de l’individualité de l’autre, émancipé de tout communautarisme. Alors les immigrés du monde entier - et de France - pourront jouer ce rôle indispensable d’ « intermédiaire ». Et non celui de boucs émissaires.

1-La première édition date de 2009 (chez Grasset). Autrement dit bien avant les fragrances du jasmin tunisien…

Le Livre de poche, 2010, 320 pages

 

14/06/2010

Les Jardins de lumières

Amin Maalouf

Les Jardins de lumières


9782253061779FS.gifLes Jardins de lumières d'Amin Maalouf raconte l'histoire de Mani né le 14 avril 216 sur les bords du Tigre, non loin de l'actuelle Bagdad. Son enseignement sera non seulement trahi mais défiguré et oublié au point que du manichéisme, les siècles ne retiendront qu'une version erronée de l'opposition entre le Bien et le Mal.

Sans doute n'est ce pas un hasard si Amin  Maalouf, chrétien libanais, s'est attaché à cet homme à la fois peintre - il est considéré comme le fondateur de la peinture persane - , médecin et prophète qui fut le protégé et le conseiller de Shabuhr 1er et de son fils Hormizd avant de connaître la disgrâce puis la mort ordonnée par Vahram, le second fils de Shabihr.

Après vingt années passées dans une communauté baptiste repliée sur elle-même et sectaire, Mani, âgé de vingt-quatre ans, commence à répandre sa prophétie.

Chercheur de vérité sans jamais chercher à l'imposer autrement que par la parole et l'enseignement, Mani prêche une croyance qui pourrait rassembler des cultes et des cultures différentes « en chaque croyance, en chaque idée, sachez trouver la substance lumineuse et écarter les épluchures ». Il n'exigera jamais de ses adeptes qu'ils renoncent à leur foi, pensant que chaque religion ou philosophie renferme des éléments communs : « bénis soient les sages des temps passés, présents et à venir. Bénis soient Jésus, Cakiamuni et Zoroastre, une Lumière unique a éclairé leurs paroles (...). Celui d'entre vous qui suivra mon enseignement ne devra déserter ni le temple (...) ni l'autel ».

A contrario de l'opinion générale, Mani offre une vision complexe et fine de la psychologie humaine et de l'histoire : « m'as-tu jamais entendu parler de bien ou de mal ? (...) J'ai dit qu'en tout être se mêlent Lumières et Ténèbres, et qu'il faut toute la subtilité du sage pour les démêler. »

Plus grave. Lui qui refusait d'identifier sa religion avec un pouvoir politique quelconque, prêchait l'abolition des castes et le respect de la femme : « la même étincelle divine est en nous tous, elle n'est d'aucune race, d'aucune caste, elle n'est ni mâle ni femelle, chacun doit la nourrir de beauté et de connaissance ».

Les castes des guerriers, des nobles et des mages auront raison du prophète non violent, prêcheur de justice sociale et d'entente entre les hommes et entre les religions.

Selon Amin Maalouf, au troisième siècle de l'ère chrétienne, l'humanité avait rendez-vous avec Mani. En ratant cette rencontre, elle a entretenu la confusion entre pouvoir politique et religion. Et ce n'est pas fini !


Edition Jean-Claude Lattès, 1991, 340 pages. Réédité en Livre de poche


08/01/2010

Les identités meurtrières

Amin Maalouf

Les identités meurtrières

 

langue_babel.jpgPourquoi Amin Maalouf, ce célèbre romancier  libanais qui a passé les 29 premières années de sa vie dans son pays natal et 22 autres en France (à la parution de ce livre)  a t-il ressenti le besoin d’écrire un essai sur la notion d’identité? L’homme refuse de compartimenter son identité et revendique une identité et une seule mais “faite de tous les éléments qui l’ont façonnée (...)”. Cette évidence ne l’est pas pour tout le monde et surtout elle ne correspond pas à “l’air du temps”. Cela se vérifie quand ce franco-libanais, arabe, d’origine chrétienne, issu d’une minorité marginalisée dans son pays, aux riches ramifications familiales et personnelles doit répondre à l’anodine - en apparence - et récurrente question : “mais au fin fond de vous même qu’est ce que vous vous sentez?”. Ainsi,  prix Goncourt ou pas, l’immigré Amin Maalouf doit justifier, défendre une autre conception de l’identité, que celle, “meurtrière” qui tend à réduire, “au fond”, à une seule appartenance l’identité des uns et des autres - entendre aussi bien celle des individus que des communautés ou des nations. “Car c’est notre regard  qui enferme souvent les autres dans leurs plus étroites appartenances, et c’est notre regard qui peut les libérer”. Il est facile d’imaginer les difficultés – voire les impasses – des jeunes issus de l’immigration pour se libérer du regard de la société française. Ce regard qui tend à les enfermer dans une identité unique ou même une identité de substitution – l’arabité ou l’islamisme par exemple – et ne les aide pas, à l’instar d’un Amin Maalouf, à se construire à partir d’une autre conception de l’identité  et de leur place au sein de la société.

L’identité complexe ici défendue n’est pas seulement une séduisante et salutaire construction théorique, elle correspond, en cette fin de siècle, à un élément essentiel de la modernité, elle est vécue, portée, avec plus ou moins de bonheur et de souffrance, par des millions d’hommes et de femmes que la vie moderne, les évolutions politiques et les révolutions dans les technologies de la communication   placent à la croisée de nombreux chemins linguistiques, culturels, communautaires, nationaux ou, tout simplement, socio-professionnels.

Amin Maalouf cherche à dégager les voies d’une autre conception de l’identité. A une identité meurtrière, parce que réductrice, communautaire, tribale, etc.,  il témoigne, après et avec d’autres, d’une conception complexe de l’identité revendiquant des appartenances multiples, irréductibles. L’enjeu est d’importance : “ceux qui pourront assumer pleinement leur diversité serviront de “relais” entre les diverses communautés, les diverses cultures, et joueront en quelque sorte le rôle de “ciment” au sein des société où ils vivent”.

L’auteur ne limite pas sa réflexion à l’individu ou à la société. Sa pensée porte aussi sur les crises d’identité des pays du Tiers-Monde confrontés à une modernité née il y a plusieurs siècles en Occident . “Pour le reste du monde (...) la modernisation a constamment impliqué l’abandon d’une partie de soi-même”.

Il consacre de nombreuses pages à l’analyse, toujours dans une perspective historique et non idéologique ou religieuse, des  différentes réponses  du monde arabe  à la nécessaire modernisation : nationalisme d’abord, islamisme radical ensuite.

La montée du religieux, n’est pas une spécificité musulmane. Elle correspond aussi bien à la chute du mur de Berlin, à la crise partielle du modèle occidental qu’aux impasses de nombreuses sociétés du Tiers-Monde. Elle est aussi et peut-être surtout liée au processus de “mondialisation”, à ces bouleversements en matière de communication. Alors, la montée du religieux ne serait pas, pour Amin Maalouf “une simple réaction” mais “peut-être une tentative de synthèse entre le besoin d’identité et l’exigence d’universalité”.

Dans le monde rêvé d’Amin Maalouf où “le besoin de spiritualité serait dissocié du besoin d’existence”, “séparer l’Eglise de l’Etat, ne suffit plus, tout aussi important serait de séparer le religieux de l’identitaire.  (...) Il faudrait pouvoir satisfaire d’une autre manière le besoin d’identité”.

Amin Maalouf n’est pas un naïf. Il n’ignore pas les dangers de la mondialisation. Il les dénonce même : uniformisation, hégémonie idéologique, politique, économique ou médiatique, et même l’insupportable condescendance de certains en Occident...

Pourtant, cette mondialisation pourrait être une chance pour l’émergence d’une nouvelle conscience identitaire où l’appartenance humaine prendrait le pas sur la somme des appartenances.

La route est encore longue. Dans un ultime chapitre - “apprivoiser la panthère” - il explore les pistes qui pourraient aider à la naissance de cette nouvelle conscience identitaire. La connaissance - et la défense - des langues est au cœur des préoccupations de l’auteur. Les langues offrent “la merveilleuse particularité d’être à la fois facteur d’identité et instrument de communication. (...) la langue a vocation à demeurer le pivot de l’identité culturelle, et la diversité linguistique le pivot de toute diversité”.

Mais l’homme moderne ne fera pas l’économie d’une réflexion “sereine et globale” sur les moyens juridico-politiques qu’il se donne pour préserver la diversité des cultures. Le libanais Amin Maalouf met en garde contre les dangers et les dérapages du système des quotas ou du communautarisme. Il ne croit pas non plus que la loi du nombre – le suffrage universel – soit en la matière une garantie pour le maintien de cette diversité. “Ce qui est sacré, dans la démocratie, ce sont les valeurs, pas les mécanismes. (...) le mode de scrutin  doit être adapté à cette exigence”. Des garde-fous institutionnels peuvent se révéler indispensables – il cite des exemples au Royaume Uni, en France, aux  Etats-Unis ou en Afrique du Sud -  comme pourrait l’être, dans des situations extrêmes de massacres ou de graves discriminations, une “supervision active de la part de la communauté internationale”.


Edition Grasset, 1999. Réédité en poche en 2001 (LGF)



24/10/2009

Le périple de Baldassare

Amin Maalouf
Le périple de Baldassar
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308_maalouf_baldassare.jpgAprès son roboratif essai invitant à repenser la notion d’identité (Les identités meurtrières), Amin Maalouf renouait ici avec le roman historique. La documentation est riche et abondante. Le texte, précis et élégant, offre une peinture minutieuse des cités, des communautés humaines du pourtour méditerranéen et du Nord de l’Europe dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Les dialogues brillent d’érudition et sont toujours exposés avec simplicité. L’auteur raconte les pérégrinations de Baldassare Embriacio, parti en 1665 sur les routes de l’Empire ottoman puis d’Europe. L’homme est un riche négociant en curiosités à Gibelet. Sa famille, d’origine génoise, est installée au Levant depuis les Croisades. Il est accompagné de ses deux neveux et d’un serviteur. Martha, abandonnée par son mari depuis des années, se joint au groupe pour vérifier auprès des hautes autorités de la Sublime Porte si son mari est mort. Baldassare recherche un livre exceptionnel : Le centième nom, d’Al Mazandarani. Dans le Coran, quatre-vingt-dix-neuf noms servent à désigner Dieu. Selon une tradition, il en existerait un centième, “un nom suprême qu’il suffirait de prononcer pour écarter n’importe quel danger, pour obtenir du Ciel n’importe quelle faveur”. Ce nom figurerait dans le livre d’Al Mazandarani. L’urgence de la quête est avivée par les prédictions qui, venues des quatre coins du monde, se bousculent jusque dans la boutique renommée du “brave et bedonnant” bibliophile : la fin du monde est imminente, 1666 sera l’année de l’Apocalypse. La rumeur enfle, la crainte monte et les signes se multiplient. D’abord incrédule, Baldassare ne cache pas que “dans ce combat qui oppose en [lui] la raison à la déraison, cette dernière a marqué des points”.
Le voilà en route pour Constantinople, sur les pas du chevalier de Marmontel, l’émissaire du roi de France à qui il a dû céder le livre prodigieux que venait de lui remettre un vieux musulman. Baldassare tient le journal de ce périple. Il noircira trois carnets. L’écriture est arabe, la langue italienne et le système de notation personnel, le tout sera perdu. Cette quête mènera Baldassare jusqu’en Europe. Expulsé par les autorités ottomanes de Smyrne sur un brigantin qui sert à la contrebande de mastic, il débarque à Gênes, la terre de ses ancêtres. De là, il gagne Londres via Tanger, Lisbonne et Amsterdam, où il sera retenu comme captif. Il est dans la capitale anglaise pendant le terrible incendie qui ravage la ville. Enfin en possession du livre, le catholique qu’il est doit fuir les persécutions qui s’abattent sur les papistes.
Baldassare traverse un monde agité par les prédictions, les superstitions et les fanatismes. Chrétiens, juifs ou musulmans, la crainte n’épargne aucune communauté. Mais sa “sagesse profane” trouve à se ressourcer auprès d’hommes et de femmes avec qui il partage une “connivence d’esprit qu’aucune religion ne peut faire naître, et qu’aucune ne peut anéantir”. Il y a Bess qui, dans les dédales de Londres, le sauvera des flammes et de la vindicte de ses coreligionnaires. Il y a encore Maïmoun Toleitli, un bijoutier juif d’Alep originaire de Tolède, un prince persan d’Ispahan, un vieux bourgeois portugais installé à Tanger, et même un Vénitien, ce qui pour un Génois n’est pas rien !
À Maïmoun, son complice en raison, il lit un soir des vers du poète Abou-l-Ala, devenu aveugle à l’âge de quatre ans :

Les gens voudraient qu’un imam se lève
Et prenne la parole devant une foule muette
Illusion trompeuse ; il n’y a pas d’autre imam que la raison
Elle seule nous guide de jour comme de nuit”
.

Et Baldassare de consigner : “Un chrétien et un juif conduits sur le chemin du doute par un poète musulman aveugle ?” Un temps, l’amour détournera Baldassare de sa quête sacrée. Le jeu délicieux avec Martha réveillera chez ce quadragénaire veuf des sentiments profonds et tendres. “Il y a des bras de femmes qui sont des lieux d’exil, et d’autres qui sont la terre natale”. C’est pourtant dans les bras de Bess que cet homme, né étranger en Orient, apaisera “sa détresse originelle”. Le livre n’offre pas de grandes démonstrations. D’ailleurs le récit du Périple de Baldassare se suffit à lui-même. L’écriture, remarquablement maîtrisée, permet de conserver intacts, de bout en bout, le plaisir et l’intérêt du lecteur. Pourtant, par touches successives, par signes en soi anodins mais qui, additionnés les uns aux autres, finissent par faire sens, Amin Maalouf introduit le lecteur dans l’univers de la tolérance et de la fraternité. “Lorsque la foi devient haineuse bénis soient ceux qui doutent”, dit Maïmoun à Baldassare.
La route quelquefois s’agrémente de fables, comme le sommeil s’agrémente de songes, il faut savoir ouvrir les yeux à l’arrivée”. Au matin du 1er janvier 1667, Baldassare résume ses pérégrinations d’une phrase : “Je n’ai fait qu’aller de Gibelet à Gênes par un détour.” Il peut maintenant se réjouir et jouir de la vie. “Il se peut que le Ciel ne nous ait rien promis. Ni le meilleur ni le pire. Il se peut que le Ciel ne vive qu’au rythme de nos propres promesses”. La fenêtre grande ouverte, il se laisse envahir par le soleil et les bruits de la ville.

Editions Grasset, 2000, 490 pages & LGF - Livre de Poche, 2002, 506 pages

29/06/2009

Origines

origines.jpgAmin Maalouf

Origines

Amin Maalouf convie le lecteur dans l'intimité de son histoire familiale. Il remonte le fil du temps moins pour retracer la vie des siens que pour démêler cet écheveau d'artères dont il est issu, qui le constitue et qui, dans le secret de la création, l'irrigue quotidiennement. Car cette haute figure de la littérature appartient à une tribu dont le nid perche sur les hauteurs de La Montagne libanaise et ses appartenances, communautaires, confessionnelles, nationales, culturelles comme ses influences familiales (voir à ce sujet les premières lignes de son inestimable essai sur Les Identités meurtrières), sont passablement emberlificotées : "l'histoire des miens est d'abord celle de ces mélanges des eaux".

"Origines", et non pas "racines", tient de l'enquête généalogique, du journal, de la recherche historique et du roman. A.Maalouf y raconte pour l'essentiel la vie de son grand père Botros et celle de Gebrayel, le grand oncle parti tenter sa chance à Cuba.

A.Maalouf déploie une écriture précise, posée et limpide. La pensée est nette, toujours argumentée. En conteur, il sait rendre sa phrase ronde et suave, souvent imagée, excitant la gourmandise, la curiosité et l’intérêt. Comme dans un bon polar, le lecteur participe à l’enquête, retrouve le passé, dénoue les intrigues, lève les mystères de ces existences qui appartiennent à un autre siècle. Nuls secrets de famille inavouables ici, sorte de pêché originel qui vous plombent des générations entières. Non, seulement des vies, avec leurs réussites et leurs échecs, leurs drames et leurs joies, leurs unions et leurs séparations. Leurs silences aussi. Et c'est là que, sous la plume d’A.Maalouf, l'histoire de famille devient roman. Il donne à "ses personnages " - en fait ses parents - une stature de héros, une profondeur et une complexité psychologique. Il montre leurs grandeurs mais, comme "on ne tient pas la vérité au bout d'une laisse", il ne cache rien de leurs faiblesses.

À travers cette saga familiale, défilent l'histoire de l'Empire ottoman, les guerres et les persécutions intercommunautaires du Levant, le mouvement des idées (des Jeunes Turcs à Kemal Atatürk), la première guerre mondiale et ses retombées au Liban et en Syrie, la famine de 1915, le protectorat français et, bien sûr, la noria des migrations qui vit s’exiler tant de Libanais, qui en Egypte, qui en Europe, qui aux Etats-Unis ou en Amérique du Sud. C'est d'ailleurs à Cuba qu'Amin Maalouf partira aussi à la recherche des siens, sur les traces de Gebrayel, le grand oncle "à l'âme de conquérant". Les pages consacrées à ces quelques jours passés sur "l'île chaleureuse" sont parmi les plus émouvantes. Il y retrouvera un lointain descendant de cette branche familiale émigrée. Un "enfant octogénaire" qui toujours souffre de "la blessure de la séparation".

De cette épopée, Amin Maalouf tire au moins deux enseignements de portée universelle. Le premier, dans le droit-fil de toute son œuvre, incite à "juger les événements à la lumière des principes universels et non en fonction de [ses] propres appartenances".  Cette attitude lui vient de Botros, ce grand-père, poète et pédagogue, homme libre et entêté, pourfendeur de l'obscurantisme et du fanatisme, partisan infatigable de l'égalité. Botros voulait changer les hommes en terrassant l'ignorance et réveiller les peuples d'Orient sans singer l'Occident ou le passé. "C'est dans les ruines de sa révolte que je cherche mes origines" écrit son petit-fils.

Le second tient à la place à accorder aux ancêtres. Le tableau généalogique présent en fin de volume en est l'illustration. Plutôt qu'une présentation verticale où les derniers nés seraient les dépositaires passifs d'un héritage, Amin Maalouf propose une figure plus complexe où le centre est occupé par l'intéressé. S'il subit les influences de ceux qui l'entourent, il n'est plus un réceptacle passif, mais se pose en sujet capable de démêler les influences reçues (ou subies), voir et éventuellement de les choisir (ou de les revendiquer), capable aussi de saisir en quoi il est la concrétisation de virtualités léguées et en quoi il peut devenir porteur de nouvelles. Ainsi, " si notre présent est le fils du passé, notre passé est le fils du présent. Et l'avenir sera le moissonneur de nos bâtardises".


Éd. Grasset 2004, 487 pages, 21,50 euros