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24/10/2009

Le périple de Baldassare

Amin Maalouf
Le périple de Baldassar
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308_maalouf_baldassare.jpgAprès son roboratif essai invitant à repenser la notion d’identité (Les identités meurtrières), Amin Maalouf renouait ici avec le roman historique. La documentation est riche et abondante. Le texte, précis et élégant, offre une peinture minutieuse des cités, des communautés humaines du pourtour méditerranéen et du Nord de l’Europe dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Les dialogues brillent d’érudition et sont toujours exposés avec simplicité. L’auteur raconte les pérégrinations de Baldassare Embriacio, parti en 1665 sur les routes de l’Empire ottoman puis d’Europe. L’homme est un riche négociant en curiosités à Gibelet. Sa famille, d’origine génoise, est installée au Levant depuis les Croisades. Il est accompagné de ses deux neveux et d’un serviteur. Martha, abandonnée par son mari depuis des années, se joint au groupe pour vérifier auprès des hautes autorités de la Sublime Porte si son mari est mort. Baldassare recherche un livre exceptionnel : Le centième nom, d’Al Mazandarani. Dans le Coran, quatre-vingt-dix-neuf noms servent à désigner Dieu. Selon une tradition, il en existerait un centième, “un nom suprême qu’il suffirait de prononcer pour écarter n’importe quel danger, pour obtenir du Ciel n’importe quelle faveur”. Ce nom figurerait dans le livre d’Al Mazandarani. L’urgence de la quête est avivée par les prédictions qui, venues des quatre coins du monde, se bousculent jusque dans la boutique renommée du “brave et bedonnant” bibliophile : la fin du monde est imminente, 1666 sera l’année de l’Apocalypse. La rumeur enfle, la crainte monte et les signes se multiplient. D’abord incrédule, Baldassare ne cache pas que “dans ce combat qui oppose en [lui] la raison à la déraison, cette dernière a marqué des points”.
Le voilà en route pour Constantinople, sur les pas du chevalier de Marmontel, l’émissaire du roi de France à qui il a dû céder le livre prodigieux que venait de lui remettre un vieux musulman. Baldassare tient le journal de ce périple. Il noircira trois carnets. L’écriture est arabe, la langue italienne et le système de notation personnel, le tout sera perdu. Cette quête mènera Baldassare jusqu’en Europe. Expulsé par les autorités ottomanes de Smyrne sur un brigantin qui sert à la contrebande de mastic, il débarque à Gênes, la terre de ses ancêtres. De là, il gagne Londres via Tanger, Lisbonne et Amsterdam, où il sera retenu comme captif. Il est dans la capitale anglaise pendant le terrible incendie qui ravage la ville. Enfin en possession du livre, le catholique qu’il est doit fuir les persécutions qui s’abattent sur les papistes.
Baldassare traverse un monde agité par les prédictions, les superstitions et les fanatismes. Chrétiens, juifs ou musulmans, la crainte n’épargne aucune communauté. Mais sa “sagesse profane” trouve à se ressourcer auprès d’hommes et de femmes avec qui il partage une “connivence d’esprit qu’aucune religion ne peut faire naître, et qu’aucune ne peut anéantir”. Il y a Bess qui, dans les dédales de Londres, le sauvera des flammes et de la vindicte de ses coreligionnaires. Il y a encore Maïmoun Toleitli, un bijoutier juif d’Alep originaire de Tolède, un prince persan d’Ispahan, un vieux bourgeois portugais installé à Tanger, et même un Vénitien, ce qui pour un Génois n’est pas rien !
À Maïmoun, son complice en raison, il lit un soir des vers du poète Abou-l-Ala, devenu aveugle à l’âge de quatre ans :

Les gens voudraient qu’un imam se lève
Et prenne la parole devant une foule muette
Illusion trompeuse ; il n’y a pas d’autre imam que la raison
Elle seule nous guide de jour comme de nuit”
.

Et Baldassare de consigner : “Un chrétien et un juif conduits sur le chemin du doute par un poète musulman aveugle ?” Un temps, l’amour détournera Baldassare de sa quête sacrée. Le jeu délicieux avec Martha réveillera chez ce quadragénaire veuf des sentiments profonds et tendres. “Il y a des bras de femmes qui sont des lieux d’exil, et d’autres qui sont la terre natale”. C’est pourtant dans les bras de Bess que cet homme, né étranger en Orient, apaisera “sa détresse originelle”. Le livre n’offre pas de grandes démonstrations. D’ailleurs le récit du Périple de Baldassare se suffit à lui-même. L’écriture, remarquablement maîtrisée, permet de conserver intacts, de bout en bout, le plaisir et l’intérêt du lecteur. Pourtant, par touches successives, par signes en soi anodins mais qui, additionnés les uns aux autres, finissent par faire sens, Amin Maalouf introduit le lecteur dans l’univers de la tolérance et de la fraternité. “Lorsque la foi devient haineuse bénis soient ceux qui doutent”, dit Maïmoun à Baldassare.
La route quelquefois s’agrémente de fables, comme le sommeil s’agrémente de songes, il faut savoir ouvrir les yeux à l’arrivée”. Au matin du 1er janvier 1667, Baldassare résume ses pérégrinations d’une phrase : “Je n’ai fait qu’aller de Gibelet à Gênes par un détour.” Il peut maintenant se réjouir et jouir de la vie. “Il se peut que le Ciel ne nous ait rien promis. Ni le meilleur ni le pire. Il se peut que le Ciel ne vive qu’au rythme de nos propres promesses”. La fenêtre grande ouverte, il se laisse envahir par le soleil et les bruits de la ville.

Editions Grasset, 2000, 490 pages & LGF - Livre de Poche, 2002, 506 pages

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