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08/08/2014

La citation du jour

« Quand elle était revenue avec les enfants, la maison était vide. Le soir, Ali n’était toujours pas rentré. Elle avait fini par les coucher. Quelle heure pouvait-il être ? À trois heures, elle avait regardé le réveil. Puis elle avait dû s’assoupir.

Maintenant il était là, debout au milieu du grenier, chancelant. Il devait être ivre. Il disait qu’il savait que ses enfants ne parleraient jamais sa langue, il pourrait bien encore trimer comme une bête à l’usine, comme il avait trimé dans les mines avec son père, son père mort depuis longtemps, usé avant l’âge par l’exil et la misère…

Puis il avait marché vers le lit des enfants. Thierry réveillé depuis qu’Ali avait poussé la porte, avait retenu sa respiration. Il avait soulevé Lil endormie. Il l’avait serrée contre lui.  « laisse-la donc dormir », avait dit la mère. Il n’y avait rien eu à faire, il s’était installé sur la chaise et était resté ainsi toute la nuit, la petite dans les bras.

Au matin, Huguette s’était levée et avait ouvert la lucarne. Malgré le brouillard qui montait des eaux, on pouvait voir le pont de Bezons. Elle lui avait pris Lil des bras et l’avait recouchée. « Oui », avait-il encore dit, et la ligne injectée de ses yeux s’était posée sur le ventre d’Huguette puis s’en était détournée « oui – j’en suis sûr – plus tard, tes enfants ne traverseront même pas la mer. »

Épuisé, il s’était laissé tomber sur le lit tout habillé. »

 

Tassadit Imache, Une fille sans histoire, Calmann-Levy 1989

02/01/2012

Des nouvelles de Kora

Tassadit Imache

Des nouvelles de Kora


9782742782598.jpgDepuis son premier roman paru en 1989, Une fille sans histoire, Tassadit Imache traque, justement, ces « histoires » qui hantent le tréfonds de nos existences, souvent banales et absurdes. Elle n’a de cesse de remuer la vase de ces histoires de famille où pataugent des secrets, réels ou imaginaires, des incompréhensions, des blessures insoupçonnées, des ruptures et des bifurcations… Il est ici question de tout cela mais aussi de mémoire, d’identité, d’exil, d’enfants « bâtards » nés d’un couple franco-algérien, en pleine guerre d’Algérie, du rapport à l’Autre et du regard de l’Autre, avec pour toile de fonds, la grande histoire, celle de la France coloniale, de l’immigration, des banlieues, des relégations et autres représentations sociales et culturelles… 

Le style comme la structure du récit sont sans complaisance et sans exhibition. Tassadit Imache ne fait pas la danse du ventre ! Si « le monde est plein de bouches mortes qui continuent à parler », ici chaque mot est pesé, chaque phrase charrie sens et image. L‘écriture, précise et cinématographique, décrit les doutes, les impasses, les dédoublements, les pertes d’identité, la quête de sens, la folie de Michelle, une taiseuse aux yeux pers, une taciturne qui ne sait pas danser la danse de la « mécanique sociale ». Cette fille d’un couple franco-algérien, née pendant la guerre d’Algérie, a été placée à l’âge de cinq ans dans un centre pour gamins dirigé par La Reine, une femme qui « n’use pas de ces mots qui sucrent la bouche de ceux qui les prononcentLa Reine consignait sur des cahiers d’écolier l’histoire de chacun de ses pensionnaires. Mais voilà ! « On avait le droit d’emporter son histoire ! Mais vous m’avez laissée sortir seule dans ma vie. Je me suis perdue dehors (…) ». De ce temps, lointain et si actuel, Michelle soupçonne sa mère de lui cacher un secret.
Chaque jeudi, depuis dix ans, elle déjeune avec Robert, l’ami philosophe, dans un resto chinois du quartier de Belleville à Paris. Robert fit d’abord la connaissance de la mère de Michelle. Elle soutenait alors la lutte des Sans Papiers de Saint-Bernard. D’après sa fille, elle aurait toujours préféré « la compagnie des autres à celle de sa famille ». Michelle dresse une passerelle entre son enfance et celle de Robert : lui l’orphelin juif et elle d’une lignée de bâtards, l’âme travaillée par le sentiment d’abandon et le corps sentant toujours « l’odeur de la peur ».

Michelle est écrivain. Elle travaille à un roman où Kora, « la femme au beurre rance », le personnage principal est, comme elle, une «  de ces bâtardes prêtes à vivre étouffés jusqu’à leur mort, les restes des leurs coincés dans la gorge pour survivre. » Kora-Michelle ; Michelle-Kora ; récit d’un dédoublement, d’un saut dans les mystères de l’enfance, d’une chute brutale et profonde, qui conduira Michelle à un long séjour dans un établissement psychiatrique et à ce lien d’ « enchantement » avec le Dr. P.
La structure labyrinthique Des nouvelles de Kora illustre la place de l’expérimentation, du tâtonnement, du droit à l’erreur et aux retours en arrière, du primat de l’émotion sur la raison raisonnante, du mouvement et du devenir sur la fixité et la reproduction des identités, de l’invention de nos vies sur les assignations à résidence familiale, généalogique,  sociale ou culturelle. « Sans eux, les grands absents, serais-je devenue moi ? » Non, bien sûr, mais Michelle doit-elle pour autant restée prisonnière ? « Vivre c’est fabriquer de l’oubli et du mensonge » lui confie sa mère. « Dans la vie, il y a des mystères qui doivent rester mystérieux. » Ce livre sombre et difficile laisse échapper un rayon de lumière : « encourager à la vie peut ne pas être une entreprise vaine, n’est-ce pas ? Il faut que ma Kora parle enfin avec les gens ou elle coulera avec ses coups de dents, ses coups de griffes, au fond du fleuve ! ».


Editions Actes Sud, 2009, 132 pages, 16€

06/04/2010

Presque un frère

Tassadit Imache
Presque un frère. Conte du temps présent


Imache Tassadit 2.jpgLe monde de Tassadit Imache est un monde sans concession, âpre. Son parti pris est évident : décrire les laissés pour-compte. Marginalisés culturellement ou socialement, ses personnages subissent relégation et exclusion. Avant même de venir au monde, ils héritent des tares d'une famille, des dysfonctionnements d'une société, des ratés de l'Histoire. Dans Presque un frère, Tassadit Imache enfonce le clou, travaille la plaie avec une précision de chirurgien, appuie là où cela fait mal, quitte à choquer. Les "Terrains" vont-ils définitivement se détacher de la ville ? L'espace délimité, circonscrit, est le territoire des jeunes regroupés au sein du "Troupeau" et du "bétail affolé par le manque d'air, l'isolement". La description des lieux et des personnages est abrupte. Le sordide règne. Pas de pleurnicherie ni de volonté d'émouvoir pourtant. Le texte est brut, brutal et dur. Le récit n'est jamais factice. Il est construit sur un mode polyphonique, sa structure est éclatée. Ici, le gris domine, dilue les perspectives et étouffe les existences. Le brouillard est partout, jusque dans les têtes. Le banal quotidien d'une cité : les boîtes aux lettres cassées, les jeunes et leurs molosses aux crocs dissuasifs, les voitures volées ou endommagées, l'urine pestilentielle des chiens et la saleté qui obligent par endroits à se boucher le nez, le chômage, l'alcool et les trafics divers...
Pour se donner bonne conscience, les "Autres", dépensent de temps à autre de l'argent ou dépêchent quelques universitaires "spécialistes" aux "Terrains". Mais les gens des cités ne sont pas dupes : "S'ils croient là-haut, dans les bureaux, que c'est en envoyant un type frapper à nos portes pour noircir gratuitement des cases sous notre nez, que nous, les z'anonymes, nous aurons un jour l'envie de repayer les impôts."
Bruno, le nouveau responsable de la sécurité du supermarché, est étranger aux "Terrains". Abandonné par son père, le "bâtard" a été placé chez les jésuites entre six ans et dix-huit ans, de sorte que pour lui, sa mère est une étrangère. Bruno attend "celle qui le ressuscitera". Serait-ce Sabrina, la nouvelle employée du supermarché ? Voire. Tant de choses séparent le mystérieux garçon, lesté d'un lourd secret, de Sabrina. Sur la carte de la vie, ils ne sont pas du même côté. Elle est une enfant des "Terrains". Famille nombreuse et déstructurée. Mère française, père algérien : c'est une "cinquante- cinquante". Comme Pascal, dont le père, M. Berkani ("noir", en kabyle) et la mère, Mme Blanchard, finissent leur vie dans les cris et l'agression. L'union des contraires, les couples mixtes finissent mal dans cet univers. Il y a aussi E'dy, dont le prénom, connu seulement de Sabrina et de Pascal, est en fait "Lumière de la religion", Nourredine. C'est le copain d'enfance, celui avec qui l'on partage quelques codes culturels. Le premier amour aussi. La crudité des descriptions chez Tassadit Imache opère tous azimuts : la misère des isolés, la détresse psychologique des plus faibles, la bonne conscience des agents du système. Elle ne prend pas de gants pour accuser, via Sabrina - dont l'autre nom est Zoubida -, le racisme d'une partie de la société : "Comment expliquer ça à mes frères : vos sœurs les font bander et leur percent le cœur. [...] Mais vous les garçons, ils vous laisseront toujours dehors ou ils vous feront enfermer. Ils regrettent que nos pères n'aient pas eu que des filles."
Avec E'dy, le presque frère, Sabrina veut quitter les "Terrains". Une obsession qui hante nombre de personnages du récit : partir au plus vite, foutre le camp en essayant de ne pas se retourner. Mais pour E'dy, la rupture est déjà entamée : "Aujourd'hui je suis comme un étranger pour vous", confie-t-il à sa mère. La structure polyphonique du récit va crescendo. La peur monte. Un drame s'annonce tandis que les préparatifs des départs-ruptures s'accélèrent. Les craintes croissent à mesure que les effectifs policiers augmentent. L'air devient irrespirable, étouffant. Quand éclatent "les événements", c'est une armée d'hommes en armes qui déboule. "Il y a la guerre. [...] Nous voilà sur le point d'être tout à fait détachés de vous", dit Hélène, la mère de Sabrina. Excessive, Tassadit Imache ? Ce livre est sorti quelques cinq ans avant les « émeutes » en banlieue. Excessivement intransigeante ? Peut-être. Mais ici réside la liberté de création. Et, derrière ce monde où la colère et la rage sont contenues, couve aussi l'espoir.

Actes Sud, 2000, 147 pages, 15,09 €

24/07/2009

Je veux rentrer

Tassadit Imache

Je veux rentrer

 

IMACHE.jpgTassadit Imache a publié en 1989 son premier récit autobiographique, Une Fille sans histoire (éd.Calmann-Lévy) et en 1995 Le Dromadaire de Bonaparte (éd.Actes Sud). Avec Je veux rentrer, elle signe un troisième roman où percent les mêmes quêtes sur les origines et interrogations identitaires.

Sara, pour rendre service à une amie accepte, le temps d'un week-end à la mer, d'accompagner  Stella et son demi-frère Renaud, deux orphelins de la Ddass placés chez une nourrice. Une tante qui s'est fait connaître par un coup de fil à Monique, la nourrice, a organisé le rendez-vous et accepté de prendre en charge les enfants à leur arrivée. Mais le rendez-vous va s'avérer « bidon ». Personne à la gare. Personne non plus à l'hôtel où pourtant... les réservations sont confirmées.

Le mystère ne serait pas entier si, au cours de ce séjour Sara ne rencontrait un certain Marc Aubin,  avec qui, le soir même,  elle fera l'amour. Ce n'est d’ailleurs pas la première fois qu'elle fait l'amour avec un inconnu. Ce Marc Aubin, « homme providentiel » ou « accompagnateur » prendra en charge le séjour de Sara et des deux enfants. Il les ramènera même à Paris dans sa Jaguar d'un gris pâle. Pourquoi tant de sollicitude s’interroge la jeune femme?

Mais « en vérité qui tient à connaître le fin fond des histoires de famille? » demande Tassadit Imache. Qui se souci de Patricia Loiseau, la mère de ces deux enfants ?  Et pourquoi ce week-end apparemment si anodin dans l'existence de Sara provoquera t-il sur elle des effets profonds et perturbants?

Pourquoi d’ailleurs se fait-elle appelé Sara quand son vrai nom est Patricia Chenier ? Et quelle place tient cette « histoire belle et secrète » avec Pierre, l’homme du lundi, qu’elle ne visite que ce jour, toujours vêtue de la même robe, celle de leur première rencontre?

Pourquoi après avoir passé deux ans sans voir sa mère, décide t-elle, sur un coup de tête, de lui rendre visite. Sa mère qui a eut trois enfants avec un « bicot » et qui s’empresse de convier à sa fille au cours de cette visite aussi brève qu’inopinée : « Il vous aimait. C'est pas parce qu'il ne disait rien qu'il ne vous aimait pas. Votre père ».

Ces histoires de famille ne sont pas faciles à porter. « On n'est jamais tranquille dans la vie, toujours on est suivi ». « On est sur une pente, faute de marches. A se voir sur la mauvaise pente - comme disent les profs du collège - qui vous entraîne loin de vous même, sans qu'on puisse distinguer vos traces de celles des autres, ceux-là même qui vous poussent sont ceux qui vous ont précédés, père et mère, et derrière eux, les leurs encore les vôtres donc ».

« Qu'est ce qu'on garde et qu'est ce qu'on jette » se demande Sara en découpant le poireau pour la soupe, cette soupe que lui préparait sa mère...

Comme souvent dans ses livres, Tassadit Imache interroge le passé, cherche à le saisir, d'autant plus déterminant qu'il est souterrain, d'autant plus implacable qu'il est lointain, d'autant plus présent qu'il est emprunt de ruptures, de déchirures, de non-dits et de silence, d'absence.

Je Veux rentrer est un livre sombre. L'univers est celui de la banlieue et  des drames familiaux que connaît bien l'auteur, qui, comme Sara dans le roman, travaille dans un service d'aide sociale. Mais davantage qu’un texte sur l’exclusion sociale qui sévit aux portes des grandes villes, Je Veux rentrer est une interrogation intime, profonde et toujours aussi pudique chez Tassadit Imache.

Les existences à la trajectoire heurtée, brisée, suscitent de nombreuses interrogations auxquelles il n’est pas toujours aisé de fournir des réponses satisfaisantes. Trouver un sens, remettre de l’ordre, redresser cette trajectoire dont l’origine se perd dans un immense trou noir n’est pas à la portée de tous et, comme l’écrit Tassadit Imache, de ces histoires, « certain ne rentrent jamais, perdus à eux-mêmes et au monde ».

 

Ed. Actes Sud, 1999, 140 pages.