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31/03/2010

Takfir sentinelle

Lakhdar Belaïd
Takfir sentinelle


Belaid-TakfirM.jpgAprès l'enthousiasmant Sérail Killers, le couple détonant formé par Khodja le journaliste et Bensalem le lieutenant de police est confronté à de dangereux intégristes, version islamistes. Ce livre n'a pas l'originalité du premier. Peut-être parce que la trame de l'intrigue s'inspire d'un fait réel : l'histoire du "gang de Roubaix". Roubaix, "la ville la plus musulmane de France", là où les filières internationales, basées au Pakistan, en Afghanistan ou ailleurs, financées par l'Arabie Saoudite et consorts ont tenté d'enrôler une jeunesse lasse de fournir des preuves d'intégration, mais qui s'est assez vite montrée inapte à respecter des règles morales contraignantes et les consignes drastiques d'une organisation clandestine. "Les seuls à nous avoir rejoints sont des petits jeunes. Des gars de tout juste vingt ans. Des délinquants pour certains. [...] Alors je me suis dit que c'était formidable ! Que ces ex-chapardeurs rachetaient leurs pêchés en s'engageant dans le jihad en défendant avec nous la zakat révolutionnaire auprès des autres fidèles. Stupide que j'étais ! Pour nous rejoindre, ces petites frappes ont réclamé un 'intéressement aux bénéfices' ! Résultat, je n'ai qu'une poignée d'hommes sous mes ordres dont un trio qu'il faut sans cesse garder à l'œil. Tu parles d'une guerre sainte !" L'écriture est nerveuse, vive, le vocabulaire bigarré et chatoyant mais, ici, sans volonté d'esbroufe. Les mots crépitent à longueur de dialogues, la tchatche vivifiante d'une génération qui déborde d'énergie envahit toutes les pages.
C'est de l'intérieur que Lakhdar Belaïd décrit ce groupe de jeunes combattants. À l'image de Christian, devenu Oualid par ressentiment, par une exaspération nourrie de l'injustice sociale ou de Laurent, dit Abou Hamza, certains se sont engagés dans un combat au nom de ce qu'ils croient être la cause de l'Islam. Takfir Sentinelle raconte la montée du terrorisme moral dans les quartiers, les menaces et le passage à l'action violente. Mêlant enquête journalistique (l'auteur est journaliste), investigation policière et récit romanesque, il reconstitue les filières des "stages de formation" au Pakistan ou en Afghanistan et autres "séjours humanitaires" en Bosnie. Lakhdar Belaïd montre comment les réseaux internationaux islamistes, l'histoire de l'Afghanistan des vingt dernières années et la mainmise pakistanaise opérée via les Talibans sont des clefs pour comprendre des événements survenus... en terre ch'timie !
Comme dans son premier livre, l'auteur n'est pas tendre avec les pratiques journalistiques qu'il attribue à ses confrères parisiens. Sa "phobie des journalistes de la capitale" est concentrée sur Raphaël Sentinelle, personnage louche et sans scrupule. Même attitude à l'égard des responsables politiques, ici campés par Monique Barby ci-devant ministre de la Ville et de la Solidarité et présidente de la communauté urbaine de Lille. Toutes ressemblances avec une personnalité existante n'étant sans doute pas le fruit du hasard, le livre raille les dérives et les impasses d'une politique spectacle et clientéliste, qui ne "voit que les caméras et les gros titres des journaux". Sur l'islam, nul manichéisme ou simplifications qui satisferaient les opinions déjà prêtes ou préparées. Khodja et sa femme sont eux-mêmes musulmans, on le savait déjà. Il y a aussi cet Ali Sbahi. Lui aussi est musulman, et pas partisan de la version light ! Prédicateur, ancien d'Afghanistan, ex organisateur de "stages" pour les futurs combattants de la foi, c'est pourtant lui qui permettra à nos deux enquêteurs de percer le mystère. L'homme est à mille lieux du mode de vie de Khodja ou de Bensalem, mais son intégrité morale est entière. Et puis, surtout et enfin, les dessous de l'enquête révéleront que sous couvert d'islam se cachent bien d'autres enjeux. Voilà qui rappelle que les guerres dites "saintes", croisades et autres djihad, servent trop souvent à masquer de bien autres et plus prosaïques intérêts.

Edition Gallimard, Série noire, 2002, 255 p., 8,50  €

30/09/2009

Sérail killers

Lakhdar Belaïd
Sérail killers


images.jpgLes lointains et douloureux échos de la guerre d’Algérie n’en finissent pas de résonner, d’agiter les esprits, de réveiller des consciences voire de vieux démons. L’actualité fourmille d’exemples à commencer par la multiplication des colloques, articles de presse et autres publications.
Dans ce premier roman, Sérail killers, le journaliste Lakhdar Belaïd laisse remonter à la surface un autre épisode dramatique de la guerre d’Algérie, celui qui a opposé nationalistes algériens et harkis. Le cadavre de Farid Hand-Lounis  repêché dans le canal de Roubaix et une vague de meurtres visant des Algériens font craindre le retour de cette guerre intestine. Pour l’heure, de vieux et méchants souvenirs affleurent qui tentent de donner sens à ces assassinats. Les deux lascars qui mènent l’enquête portent les stigmates de ce lointain conflit. Lakhdar, le journaliste, est le fils d’un nationaliste algérien, tendance messaliste. Bensalem, le flic, est le fils d’un harki... c’est dire si la relation entre ces deux copains de la communale peut parfois être explosive. Ensemble, ils découvriront l’existence d’un incroyable “ Plan X ” visant à réveiller et instrumentaliser de vieilles haines et des blessures toujours douloureuses.
Avec doigté et subtilité, Lakhdar Belaïd met en scène les fils de l’intrigue. La vivacité et la légèreté de son écriture rendent avec délectation l’oralité d’une langue où quelques mots arabes ponctuent, pimentent un français frondeur.
Les horreurs et les corps refroidis ne parviennent pas à enfermer dans leur remugle la fraîcheur du texte. La personnalité des deux enquêteurs y contribue pour beaucoup comme celle de Dalila, la femme de Lakhdar. Tous deux forment un couple symptomatique. Musulmans (surtout elle...), ils respectent le jeûne du mois de ramadan. Sans ostentation. Dans la simplicité, loin des gesticulations religieuses ou communautaires. Leur réussite professionnelle s’est construite dans l’anonymat. Sans rien devoir à personne. Sans rien devoir prouver. Il n’y a d’ailleurs rien à prouver. Les personnages de Lakhdar Belaïd montrent une réalité par trop occultée : celle d’hommes et de femmes, français d’origine étrangère et de confession musulmane (ou pas d’ailleurs...),  bien dans leur tête, complètement inscrits dans l’ici et le maintenant. Les couples s’aiment, se font l’amour, se chamaillent en toute candeur et la femme ne se voit pas reléguée dans un statut de mineur.
Un large pan de la société française est ici rapporté qui cloue le bec aux représentations fantasmées et aux discours de représentants autoproclamés d’une introuvable communauté.
La fraîcheur exhale aussi du ton. Lakhdar Belaïd, sans jamais se prendre au sérieux et sans en avoir l’air, balaie les dangereuses “ certitudes badigeonnées de bonne conscience ” et va loin dans la compréhension de sujets historiques ou d’actualités : la Guerre d’Algérie, la question harkie, les chausse-trapes réservées par les élus aux jeunes issus de l’immigration, les mœurs et les magouilles politiques, le quotidien des populations issues de l’immigration, les pratiques associatives, l’insupportable islam des convertis et le non moins insupportable islam des faux bigots mais vrais geôliers d’ “ épouses emballées sous toile cirée et embastillées à la maison ”....
Le lecteur s’amusera à tirer la morale de cette histoire. Avec l’auteur, il ne rechignera pas longtemps à se soulager d’un roboratif : “ nique les hypocrites ” à la face des tartuffes de tous poils - faux dévots musulmans, faux démocrates, algériens ou français, mais vrais magouilleurs, bonimenteurs de l’intégration et autres zappeurs idéologiques en mal de subventions. Ah, que ce livre fait du bien !

Collection Série noire, éd. Gallimard, 255 pages