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10/12/2017

Barbès Café. L’immigration algérienne racontée en chansons

Mustapha Harzoune, Samia Messaoudi, Barbès Café. L’immigration algérienne racontée en chansons

 

ILLUSTRATION BC COUV.jpgAu lendemain de la Première Guerre mondiale, les cafés de l’exil algérien vont se multiplier dans l’hexagone. Les années 20 sont prospères et la métropole réclame de la force de travail. Ça tombe bien, la colonisation, qui génère bien plus de misère que de civilisation, pousse ses enfants à venir chercher ailleurs le pain qui manque.

Les bistros du populo version algérienne épouse alors la tradition du café parisien : lieu de convivialité, mélange du public et du privé, espace de loisirs et de travail, de l’entre soi et de rencontres. C’est l’ailleurs (breton, belge, arménien ou algérien) qui se pelotonne pour s’ouvrir à l’ici.

C’est dans un de ces cafés que Méziane Azaïche, avec le soutien de l’historienne Naïma Yahi, a décidé de créer le spectacle du Barbès Café où l’histoire de l’immigration algérienne se raconte dans et par l’extraordinaire patrimoine musical laissé en héritage par plusieurs générations d’artistes. Chanteurs, musiciens, poètes ont essaimé paroles et musiques dans les bistros algériens de France et de Navarre. Patrimoine insolite, par trop ignoré, bien méconnu, insuffisamment restitué et injustement inemployé – tant sur le plan culturel que pour l’éducation des plus jeunes et la connaissance de tous et de chacun. Pourtant, le café, lqahwa ou kawa des immigrés algériens, prolonge cette longue tradition française qui, depuis le XVIIIe siècle, fait de ce lieu un acteur de premier plan de la vie culturelle et sociale du pays.

Sur la scène du Barbès Café, les dialogues entre Lucette, la patronne (Annie Papin) et Mouloud, le client (Salah Gaoua), les chansons, interprétées par Samira Brahmia, Hafid Djemaï et Salah Gaoua, adaptées aux goûts et aux oreilles du jour par Nasredine Dalil, comme les vidéos colligées et montées par Aziz Smati, le tout mis en scène par Géraldine Bénichou, racontent cette part algérienne de la France contemporaine mais, surtout, restituent l’esprit d’un lieu, l’esprit d’un patrimoine artistique exceptionnel, l’esprit d’hommes et de femmes par trop anonymes.

Le Barbès Café ne cache rien des souffrances et des injustices endurées. Mieux : spectacle historique, patrimonial, il montre, dans un jeu de miroir entre hier et aujourd’hui, comment les pires échos du passé continuent de résonner de nos jours. Oui ! « Voilà voilà que ça recommence » chante Rachid Taha. Encore ! Encore et toujours ! Et avec, ce sentiment détestable, ce malaise qui empêche de vivre. Cette autre insécurité dont se désintéressent les programmes électoraux.

ILLUSTRATION BC COMPTOIR.jpgMais l’inimitié ou l’inhospitalité des hommes, l’hostilité des lois et des institutions n’ont pas eu raison de l’humanité et de la verticalité de l’immigration algérienne. Mieux, «Il faut imaginer Sisyphe heureux » comme dit Camus ! Face à la dureté des temps, la plus grande victoire de cette histoire reste son plus prometteur enseignement. Victoire que ces rencontres et ces amitiés du populo à l’atelier, sur les chantiers ou sur le zinc. Victoire que ces amours transfrontières – encore et toujours subversives – comme celui de Lucette et de Mouloud. Victoire que ces mélanges où les hommes et les femmes, les cultures, les langues, les expressions artistiques, etc. s’entrelacent pour dessiner les contours de mondes insoupçonnés. Victoire que cette disponibilité à décentrer le regard et se rendre disponible à l’Autre. Toutes ces victoires sur l’adversité ont transformé le visage de la France aussi sûrement qu’elles ont transformés le visage des Algériens de France. Se réapproprier cet esprit de fraternité et de création, c’est se détourner des apprentis sorciers du ressentiment, de la colère, de la haine de l’autre qui conduisent à la haine de soi et au chaos.

Voilà sans doute pourquoi le Barbès Café est devenu pour beaucoup un spectacle «thérapeutique», résiliant. Voilà comment Méziane Azaïche et son équipe rejoignent la cohorte trop invisible et dispersée des bâtisseurs du futur, celles et ceux qui s’efforcent de transmettre au plus jeunes l’indispensable viatique de l’échange et du don, pour vivre. Et vivre mieux.

ILLUSTRATION BC SCENE GROUPE.jpg

C’est cette histoire que raconte ce livre. À partir d’un lieu, les cafés de l’immigration (chapitre 1). À partir d’un spectacle, le Barbès Café, sa genèse et ce qu’il a fini par représenter pour l’équipe et pour le public (chapitre 2). À partir aussi d’une sélection de chansons et de quelques repères biographiques d’artistes, hommes ET femmes (chapitre 3). Kateb Yacine aimait à citer Hölderlin pour qui « le poète est au cœur du monde », comme ces artistes, chanteurs et chanteuses ; de sorte que leurs textes comme leur vie racontent si bien ce que charriaient de poésie, de force, d’abnégation et de renouveau ces hommes et ces femmes transplantés.

Le livre se referme sur le possible (et l’urgence) d’une autre pédagogie (chapitre 4). Cette pédagogie du Barbès Café, dessine les contours d’un autre rapport à l’histoire et à la transmission, aide à se mouvoir – à s’émouvoir – dans le méli-mélo des «ressources» culturelles et des fidélités. Une pédagogie qui rappelle et souligne la dignité des générations d’hier et qui, dans le même mouvement, ouvre les plus jeunes à la construction d’un futur qui soit un futur de partage, plutôt que de déchirements. Un peu plus festif aussi. « Vous êtes tous invités sur la piste, c’est la danse de demain quelque peu utopiste / mais cette époque a besoin d’espoir, soyons un peu rêveur, faut y croire pour le voir » chante Grand Corps Malade. Alors, musique !

© Hocine Kemmache pour les deux photos du spectacle et Rodrigo Parada pour l'illustration  de la couverture.

Au Nom de la Mémoire, 2017, 144 pages,  15 euros

01/12/2014

L’Etranger

Albert Camus, José Muñoz

L’Etranger

 

EtrangerPla.gifSi 2013 annonçait le centenaire de la naissance d’Albert Camus, 2012 marquait le cinquantenaire de sa disparition et le soixante-dixième anniversaire de la parution du roman l’Etranger. Les éditions Gallimard et Futuropolis se sont associées à cette occasion pour en offrir une édition originale, un beau livre selon la formule consacrée,  qui présente deux originalités : le grand format d’abord et un nouveau découpage du célèbre roman et surtout les dessins de l’Argentin José Muñoz qui accompagnent le texte de l’enfant de Belcourt.

Les dessins sont en noir et blanc, jouant des contrastes, des vides et des pleins, du délié et de l’épais, de l’ombre et de la lumière où le blanc, dominant, traduit cette « saturation solaire » selon la formule de Michel Onfray. Les portraits sont taillés à la serpe et les paysages, ceux de la campagne, de la plage ou de la ville, se déploient plus amples et délicats. Chez Muñoz, Meursault a les traits de Camus.

Avec un coup de crayon économe, minimaliste, José Muñoz parvient à une formidable expressivité. Il faut admirer ses compositions d’un Meursault préparant son frichti ou se baignant avec Marie, l’ombre d’un arbre et le vent que l’on imagine caresser un feuillage à proximité d’un marabout gorgé de soleil.

On a souvent reproché à Camus l’absence de l’ « Arabe » dans ses romans. De l’autre côté de la Méditerranée notamment, le blâme persiste. Ici l’Arabe, l’indigène, l’Algérien est omniprésent : on le croise, dans les rues, sur le pas des portes, à travers la vitre d’un autocar et bien sûr cette plage où retentiront ces « quatre coups brefs » frappés « sur la porte du malheur ». Et oui, si l’Algérie de papa pouvait s’adonner avec plus ou moins de subtilité à l’art de la ségrégation voir de l’apartheid, au point de pouvoir faire disparaître l’Arabe des romans, il était impossible de le gommer des champs de vision. Comme Alexis Jenni fait dire à un de ses personnages : « Camus, qui s’y connaissait, donne l’image parfaite de l’Arabe : il est toujours là dans le décor, sans rien dire.  Quoi que l’on fasse on tombe dessus, il est là et finira pas gêner ; il obsède comme une nuée de phosphènes dont on ne se débarrasse pas, il trouble la vision ; on finit par tirer. On est finalement condamner parce qu’on ne se repent pas, on chassait les phosphènes d’un geste de la main, mais l’opprobre général est un soulagement. On a fait ce que chacun désirait, et il faut payer maintenant, mais cela a été fait. La violence de la situation est telle qu’il faut des sacrifices humains réguliers pour apaiser la tension qui sinon nous détruirait tous. » (L’Art français de la guerre, Gallimard, 2011).

José Muñoz a choisi de donner une illustration sobre, jamais envahissante. La performance tient au fait que, se coulant, presque respectueusement, dans l’œuvre de Camus, elle est, dans le même mouvement, (re)création.

 

Gallimard et Futoropolis 2012, 144 pages, 22€