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25/01/2010

30 minutes à Harlem

Jean Hubert Gailliot
30 minutes à Harlem


images.jpgJean Hubert Gailliot, romancier et co-fondateur en 1987 des éditions Tristram sise à Auch dans le Gers donne ici, plutôt qu’un livre, un long reportage sur le Harlem nouveau ou, pour être dans l’ambiance, le New Harlem. Trois tendances émergent du ci-devant ghetto de la communauté noire new-yorkaise symbole de la relégation et fleuron d’une culture, notamment musicale, cent pour cent black.
Une mixité amoureuse d’un nouveau genre voit défiler nonchalamment et avec une aisance toute juvénile dans la 125e rue de jeunes blacks au bras de lolitas asiatiques peroxydées. Ces amours intercommunautaires du troisième millénaire nées avec la pub « united colors of Benetton » ouvrent les portes à une nouvelle (et problématique) mixité, à de nouveaux brassages et bouscule, non sans crânerie, la plus pure tradition harlémite. Mais, tandis qu’Harlem s’asiatise (par les cœurs mais aussi par les investissements chinois, nippons et sud-coréens), « personne ne semble s’inquiéter de la quasi-disparition des adolescentes noires dans le quartier ». Pour Meredith, mère de deux jeunes filles adeptes de traitements et d’opérations en tout genre pour ressembler à des Blanches ou à des Asiatiques, il s’agit là d’une mode, une mode pernicieuse : « vous vous rendez compte, aujourd’hui la consommation investit même les domaines de l’amour et de la foi ! Au cours des dernières années, les progrès du matérialisme ont causé ici plus de ravages dans les mentalités que l’héroïne et le crack en un demi-siècle ! ». Face à ses deux ingénues qui ne voient dans ces nouveaux comportements qu’une habile esthétique pour attirer l’attention des garçons, Meredith tonne : « se blanchir (…) cela revient, ni plus ni moins, à effacer trois siècles et demi d’esclavage (…) effacer, par la même occasion, la mauvaise conscience de ceux pour qui la couleur de notre peau devrait agir comme un rejet quotidien des injustices dont les Noirs continuent d’être les victimes ».
Avec ces unions nouvelles, des expériences musicales originales ou… incongrues (selon les points de vue) sont apparues : Harlem la black, sanctuaire de la musique noire, s’ouvre à des influences extrêmes orientales, impensables il y a encore quelques années, portées par de nouveaux groupes tels Wu-tang Clan, Tcheng-Ho Projets ou par feu Samouraï Sam, ex-« philosophe des rues ». Selon un certain Boombasstic, ingénieur du son de son état, « l’Asie par elle-même n’avait pas de musique à nous offrir, elle avait mieux que ça : sa curiosité (…) ». Pour lui, les jeunes Blacks de Harlem n’entendent pas perdre leur identité, ils refusent simplement de reproduire à l’infini une musique et des effets qu’il estime éculés.
Last but not least : le quartier, sous l’effet de la promotion immobilière et culturelle, se transforme en un vaste lupanar de la consommation, délogeant peu à peu les anciens habitants et interdisant à leurs rejetons aux amours singulières et désargentées d’y loger. Tout commence au début de l’ultime décennie du siècle dernier quand Disney Company et Cineplex Odéon s’associent pour créer à Harlem un vaste complexe de divertissement, un méga centre commercial. C’est sur l’évocation d’un Harlem incandescent et immatériel, noyé sous les lumières intemporelles des néons et autres spots, assourdi par une bande-son continue et hétérogène que se referme le livre. Ici, le jour et la nuit n’existent plus, le temps est aboli, table rase est en permanence faite du passé, l’avenir n’est plus radieux mais béance et « tyrannie du nouveau », de la vitesse, du zapping sonore et visuel au service d’un seul culte : celui de la consommation. L’auteur reprend ici le papier quelque peu « allumé » d’une journaliste londonienne entrée dans ce nouveau temple de la consommation corps et âmes, l’esprit vide et le cerveau non seulement lavé mais passablement essoré.
Dans cet Harlem bringuebalé, où les boussoles identitaires s’affolent, certains se tournent déjà vers les « léopards », les enfants nés de ces unions afro-asiatiques, dans l’espoir de trouver un sens aux bouleversements du vieux quartier. Wait and see donc : l’avenir dira si Harlem invente « une connexion neuve entre les styles, les cultures et les communautés » ou si elle n’est que le laboratoire d’un énième avatar de la marchandisation du monde, des esprits et… des cœurs.


Editions de L’Olivier, 2004, 59 pages, 8 €


31/12/2009

Voyage à Istanbul, la ville où l’Europe et l’Asie s’étreignent

Daniel Rondeau
Voyage à Istanbul, la ville où l’Europe et l’Asie s’étreignent


bosphore2003.jpgCommencé il y a plus de quinze ans, Daniel Rondeau terminait ici son périple méditerranéen dans la ville où l’Europe et l’Asie s’étreignent. Souvent, le livre prend les allures d’un guide touristique. Certes, l’écriture est autre, élégante et spirituelle, mais le récit n’échappe pas à de longues descriptions architecturales et détours historiques construits sur une vaste érudition livresque. En forçant le trait, certaines pages laissent l’impression que, pour visiter Istanbul, il suffirait de rester confiné chez soi, avec force atlas et autres manuels.

Les déambulations de l’écrivain conduisent au quartier tzigane de Solukule (“un coupe-gorge” pour les Stambouliotes) qui est en train de perdre son âme : l’argent (et le touriste) partout est roi et n’a que faire ici aussi des traditions ! Elles ressuscitent le quartier juif de Balat, se perdent à Fatih, “le quartier où l'Islam abonde”, visitent la patricienne Galatasaray opposée à la populaire Fenerbahçe, dévoilent Byzance et Constantinople. Mais ces longues et savantes promenades débouchent sur un triste constat : Istanbul, que les Stambouliotes pur sucre finissent par ne plus reconnaître tant les “envahisseurs” - entendre les paysans venus d’Anatolie - en ont modifié la physionomie, n’est plus. La ville-monde, la ville cosmopolite se transforme en une énième “mégapole-mondialisée”. Les Stambouliotes pleurent “leur patrie perdue”, ce “reflet idéal du globe, servi chaque jour à domicile. Peuples, costumes, coutumes, religions, toujours mêlés, jusque dans la fureur, pour former une entité qui les dépassait. Sous les murailles existait une civilisation”.

Les croisières du samedi soir ne peuvent faire oublier que le Bosphore aussi se meurt. À ce propos, s’il fallait une bonne raison pour intégrer la Turquie à la communauté européenne, Daniel Rondeau en donne au moins une : le Bosphore justement, menacé par la pollution, les méthaniers et le tourisme. Tandis que le poisson s’esbigne, les pêcheurs préfèrent le rapport plus lucratif des bateaux promenades. C’est Bruxelles et ses réglementations parfois si insupportables qui sauvera le Bosphore ! dixit Yucel, un vieux pêcheur en passe lui aussi de raccrocher ses filets.

Nil Editions, 2002, 265 pages, 18 €

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19/08/2009

Fenêtres sur Manhattan

Antonio Munoz Molina

Fenêtres sur Manhattan

 

giacometti.jpgL’écrivain espagnol raconte ici ses séjours à New York, une ville parcourue à pied, muni d’un calepin et de quoi y noter ses impressions, fixer des lieux, des personnages, des événements, relever telle ou telle bizarrerie, telle ou telle particularité culturelle ou comportementale de ses habitants. L’occasion aussi pour ce romancier de donner libre cours à son humanisme, à une curiosité insatiable et un sens de l’observation et du détail époustouflant servi par une érudition tous azimuts. De sorte que grâce à un texte précis, souvent vivant et chaleureux, le lecteur, avec son guide, parcourt Manhattan, le Manhattan des lendemains du 11 septembre 2001. Antonio Munoz Molina note tout, sillonne rues et quartiers, visite monuments ou lieux désolés, brosse le tableau d’échantillons humains d’une misère inhumaine vautrés sous l’indifférente « splendeur mystérieuse et dorée qui s’écoule des fenêtres des infiniment riches ». « J’aime tant les grandes fenêtres de Manhattan » écrit l’écrivain espagnol, ces fenêtres larges et sans rideaux à travers lesquelles il n’a de cesse d’observer la ville et ses habitants.

Il évoque aussi bien la littérature nord américaine, les librairies de Manhattan que les concerts donnés au City Opera, au Carnegie Hall - sauvé de la destruction grâce à Isaac Stern -, ou à Harlem, au St. Nick’s club où rodent encore les fantômes de Charlie Parker, de John Coltrane, de Sonny Rollins et de tous ces musiciens noirs qui, après avoir joué dans des orchestres de danse, empruntaient la fameuse ligne A et montaient à Harlem pour y jouer jusqu’à l’aube et « s’affronter » dans les « cutting contests », ces duels que se livraient les musiciens de jazz.

S’il ne fallait retenir qu’un seul aspect de ces riches pérégrinations new-yorkaises, c’est bien sûr les pages consacrées à l’immigration à New York et le statut de cet Andalou, cultivé, sensible, timide et parfois même timoré au cœur de la grande mégalopole de la côte Est. Dans ce captivant et formidable maelström d’humanité, Antonio Munoz Molina montre ce qui culturellement rapproche et ce qui éloigne ces Occidentaux d’Amérique du Nord de leurs cousins européens et, en l’occurrence, de ce citoyen d’une lointaine péninsule ibérique ignorée ou méconnue de ce côté-ci de l’Atlantique…

 

Le roboratif petit-déjeuner new-yorkais n’est pas de trop pour suivre, dans cette ville de lève-tôt, l’infatigable marcheur dont les pas traversent « la fourmilière chinoise de Canal Street » et, plus au sud, au débouché de Mulberry Street, « la partie la plus secrète de Chinatown ». Au nord de Canal Street, les banderoles chinoises laissent place aux drapeaux italiens. Ici commence Little Italy. Un dimanche c’est du côté du Bronx qu’une autre Petite Italie « accueillante et populeuse » est visitée en compagnie de Mark, prof dans un lycée, qui a acheté la sauce tomate, le basilic, la mozzarella et les pâtes fraîches. Du côté de Broadway et d’Amsterdam Avenue, où les émigrés juifs se sont installés, Antonio Munoz Molina évoque Isaac Bashevis Singer et Saul Bellow. Ici, à la fin des années trente, Julius et d’Ethel Rosenberg quêtaient des dons pour les enfants de républicains espagnols.

À propos des étudiants inscrits à son séminaire donné à l’institut Cervantès, le professeur note : « chaque étudiant porte aussi en lui son exil personnel, son histoire de fuite et de voyage vers New York, capitale de tant de déracinements (…). En d’autres temps, les étudiants étaient surtout des Juifs et des Italiens ; maintenant il y a beaucoup d’Asiatiques, beaucoup d’hispano-Américains. » Ses étudiants se prénomment Daniel, Angela, Lina, Ramon et viennent pour la plupart d’El Barrio ou de « Bananaland » cette partie de Harlem où l’on n’entend parler qu’espagnol.

photo_about_oldman.jpgDans le Lower East Side, sur Orchard Street, un ancien immeuble de rapport ou tenement a été transformé en musée de la vie des immigrants les plus pauvres. Moins célèbre que le musée de l’immigration d’Ellis Island, Tenement Museum retrace le quotidien des immigrants juifs et italiens de la fin du XIXe et du début du XXe. Évoquant le célèbre roman LOr de la terre promise d’Henry Roth, le visiteur note que, dans ces maisons de rapport « la densité de population dépassait celle de Calcutta et le taux de mortalité infantile était semblable à celui des villes du Moyen Âge. » Nul voyeurisme ou misérabilisme ici mais la mise à nu des éternelles injustices et inégalités des sociétés humaines. Eternelles et bien actuelles, comme le rappellent ces infatigables militants qui se battent pour celles et ceux qui survivent, hic et nunc,  dans des squats délabrés, des immeubles crasseux aux peintures à la céruse meurtrière, dans des hôtels sordides où le feu menace, voire sous des tentes à même le bitume des trottoirs des grandes et riches villes. Rien de nouveau sous le soleil noir de la migration !

Misère de l’exil à New York mais aussi exil de la misère : une plaque sur la maison où Bela Bartok a habité jusqu’à sa mort dans la 57è rue (près de Carnegie Hall) offre l’occasion à l’auteur espagnol, frère de tant d’autres émigrants partis, il y a bien longtemps, d’Andalousie, de Murcie ou d’Estramadure, de citer ces mots écrit par le compositeur qui a fui par « dégoût et par dignité » le fanatisme qui empestait son pays. Il ne s’agissait pas de « survivre » parce que « faire le saut dans l’inconnu, hors de ce qu’on connaît que trop, est insupportable ».

 

Avec l’aimée, ils redeviennent touristes, au service de leurs deux fistons, qui, sur les trottoirs ou dans n’importe quel wagon de métro prennent « conscience de la diversité possible des visages et des langues, des origines, des couleurs de peau et même du vêtement et des gestes des gens qui peuvent vivre sans frictions ni discordes dans un espace très étroit (…). » « New York est une ville traversée de frontières » où Antonio Munoz Molina « ressent un étourdissement de voyages et de mondes divers, comme si, sur la distance de quelques rues et en quelques minutes, j’avais sauté d’un continent à l’autre (…) ».

Éloge de la diversité donc.  Éloge aussi de la migration quand, de cette marche, entamée depuis la nuit des temps, inscrite « dans l’ADN de l’espèce comme un héritage des lointains primates qui se dressèrent pour la première fois », naît « le sentiment de faire partie d’un tronc commun de l’humanité ». Symbolique à cet égard est la sculpture des marcheurs d’Alberto Giacometti exposée au MoMA, une sculpture qui date du temps où sur les routes de l’Europe défilaient les colonnes de déportés, de fuyards, de réfugiés, d’exilés. Éternelles migrations de l’espèce au point qu’aujourd’hui déjà des savants (fous ?) imaginent une autre migration : celle qui devrait conduire l’espèce sur une autre planète…



Traduit de l’espagnol par Philippe Bataillon, Seuil, 2005, 348 pages, 22 €

 

 

 

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17/07/2009

Le Fil rouge portugais

Jean-Pierre Péroncel-Hugoz

Le Fil rouge portugais, Voyages à travers les continents


Hidalgo.jpgExisterait-il une façon portugaise d’enlacer le monde ? À suivre l’ancien correspondant du Monde en Afrique du Nord et au Proche-Orient puis grand reporter-voyageur pour le compte du même quotidien, le lecteur est enclin à le penser.

Depuis son impertinent et visionnaire « Radeau de Mahomet » paru en 1983 jusqu’à son roboratif et prophylactique « Villes du Sud » (réédité chez Payot en 2001), ce bourlingueur, adepte averti de Paul Morand, ne cesse de promener sur le monde et ses furies son regard gourmand et tranquille pour ensuite, d’une plume alerte et toujours intransigeante, offrir des récits chatoyants, brillants d’intelligence, souvent insupportables à ceux qui, dans les palais, les salons ou les temples, s’érigent en maîtres de la doxa.

On le retrouve ici avec un égal bonheur dans ses pérégrinations lusitanes qui, depuis le « pudique » mais « fier » Portugal en passant par Ceuta (première conquête outremer des Portugais en 1415), l’Afrique noire puis l’Océan Indien et l’Asie ont mené sa grande carcasse au sommet dégarni jusqu’au géant brésilien.

Selon un adage du siècle dernier « les Français apprirent le droit aux indigènes de leurs colonies, les Anglo-Saxons la comptabilité, les Portugais se contentant de les associer à leurs débauches... ». Aussi, au détour d’un séjour à Macao, Péroncel-Hugoz rappelle qu’« ici comme en Afrique et en Amérique, nos sages Portugais pratiquèrent, évidemment, « l’intégration raciale voluptueuse » reprenant l’expression à son confrère Jean de la Guerivière.

Le « remarquable » est que les métissages issus de cette présence portugaise dans le monde ont « réussis car harmonieusement absorbé par la nation-souche et, [sans avoir] créé, Dieu merci, de nouvelles catégories avec vocation à se sentir discriminées », ont maintenu « les talents initiaux de cette ethnie travailleuse et hauturière, de ce Portugal minuscule mais cosmocrator. Après la dilatation universelle, ajoute l’auteur, il fallait bien une stabilisation, sinon jusqu’où serait-on allé ? ». Pour Péroncel-Hugoz, « les Portugais sont tout ce qu’on voudra sauf une nation-pute. C’est ce que j’ai préféré, et de loin, chez eux, dans un univers où la putasserie gagne à peu près partout ».

Mais enfin à cela il convient d’ajouter l’énorme brassage de la botanique mondiale - remue-ménage « quasi universel sur lequel d’immenses contrées vivent encore, ainsi l’Afrique noire dont le manioc brésilien devint l’aliment de base » - et surtout la diffusion pérenne et orbicole de la langue de Miguel Torga « le plus puissant écrivain lusophone du XXè siècle » dont on retrouve la marque jusque dans le vocabulaire... nippon. La lusophonie représenterait aujourd’hui un « ensemble pluri-continental » fort de près de 250 millions de locuteurs.

 

Ed.Bartillat, 2002, 282 pages, 24 euros

 

 

 

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