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09/08/2014

La citation du jour

« Au fil des ans, j’ai vu aussi comment les femmes et les hommes de ces pays, à force de manque de libertés, de répression, de prohibition de l’amour, ont fini par renoncer au bonheur pour faire de la catastrophe une religion et de la religion une catastrophe. L’islam de la transe que j’ai connu enfant est devenu  aujourd’hui un simple propédeutique de la mort.

Mais ce constat amer n’est pas une abdication. Au contraire, aujourd’hui, et plus que jamais, je me dis qu’écrire c’est pouvoir chatouiller à mort Dieu et les Livres pour rire enfin de la tristesse de ses terres et de ses hommes. »

Mohamed Kacimi, L’Orient après l’amour, Actes Sud, 2008

29/09/2010

L’Orient après l’amour

Mohamed Kacimi

L’Orient après l’amour

 

kacimiweb2.jpgL’Orient après l’amour c’est, après une nuit arrosée de promesses et d’arak, un réveil avec une gueule de bois à vous taper la tête contre les murs ! « Notre utopie est derrière nous. Nous étions tellement convaincus de vivre rive gauche que nous n’avons rien vu venir » écrit Mohamed Kacimi.  Et oui, ce jeune quinquagénaire parle d’un temps où, à un concert de Léo Ferré à Sidi Ferruch, aux « ni Dieu ni Maître » de l’artiste, le public répondait par « la Rabi-ou-la Nabi » « Ni Dieu ni Prophète ». « C’était en 1975. » Un temps que les moins de vingt ans…

Qu’importe ! il reste à vider quelques verres avec Kacimi. Et le lecteur, même abstème, en redemande. Ne serait-ce que pour la vivacité et l’impertinence de sa langue pétrie d’un humanisme aux accents soufis et de cet humour qui depuis le lointain Mouchoir jusqu’à La Confession d’Abraham traverse l’œuvre du poète et romancier né du côté d’El Hamel en Algérie.

Sur les rayons de la bibliothèque, Kacimi voisine avec Kateb Yacine, et comme aurait dit « l’Ancien », ce livre « vaut son pesant de poudre ». M.Kacimi manipule de la dynamite. Libertés, religions, femmes…tout y passe et sans faux-semblants. Souvent même avec courage. M. Kacimi raconte sa jeunesse algérienne et ses pérégrinations dans le monde arabe, de Djeddah  à Fès en passant par Sanaa, Beyrouth, Jérusalem, Le Caire ou Alger.  Il ne tergiverse pas : « Ce monde arabo-musulman est un vaste Goulag, sans Zinoviev ni Soljenitsyne, où Dieu qui est grand a pris la place du Petit Père des peuples. » Partout, il décrit un islam oppressant et oppressif, vindicatif et arrogant, négatif et castrateur, amnésique et sans culture. Des sociétés sans liberté et surtout des femmes, affublées de voiles de toutes formes, et soumises au joug du premier foutriquet venu mais que Dieu, dans sa miséricorde, a fait mâle. Ces violences sont racontées avec distance et élégance. En dramaturge, il met en scène cet « orient complexe » via des petits entretiens incisifs et suggestifs et le tableau des situations typiques autant que des événements insolites.

Le co-auteur d’Arabe vous avez dit arabe est bien placé pour déconstruire la vision que ses concitoyens ont de l’islam et du monde arabe. Pour autant, il privilégie l’image que renvoient aujourd’hui les musulmans. Rien à voir avec l’islam de papa ! Justement,  à propos de son père : « Je l’ai entendu un soir, à une fête à la gare du Nord, dire à une amie parisienne qui lui précisait que, eu égard à sa présence, elle se refusait à servir du vin à ses invités :

- Mademoiselle, si ma présence restreint votre liberté, je préfère prendre congé.

Il était alors inspecteur général des affaires religieuses. »

Pas étonnant alors qu’en France il fasse partie de ceux qui refusent de tomber dans le panneau : qu’il s’agisse de l’affaire des caricatures ou du voile, il ne mâche pas ses mots et ses démonstrations pour ce qui n’est rien d’autre qu’un « signe d’avilissement », un « instrument d’aliénation ».

Mais, quand en 2005, il voit « ressortir une loi de la guerre d’Algérie pour pacifier la banlieue », il fulmine et pose un méchant regard sur l’intégration. Il sert alors une autre version de la France « moisie » : « ce pays a trop écrit, trop vécu, trop rêvé, trop guerroyé, trop inventé, trop pillé, trop travaillé. C’est le temps du troisième âge et il faudra s’y faire. »

Cela est peut-être excessif, mais cela vient d’une voix qui jamais n’a crié avec les loups. Kacimi qui a placé en exergue une citation de rabbi Nahman - « Plus les temps seront durs, plus notre rire sera fort » - semble comme impuissant et désarçonné : « que ferons-nous demain, nous, citoyens de culture musulmane ayant fui nos pays d’origine en raison de la dictature du religieux, de l’absence de démocratie, et qui avons choisi la France comme terre d’accueil ou comme patrie, que ferons-nous quand nos filles à l’école publique se feront traiter de putes et traîner dans les caves  parce qu’elles n’auront pas porté de voile, et que nos garçons se feront traiter de mécréants car ils n’auront pas respecté le ramadan dans les cantines ? Ne pas céder sur l’affaire du voile, c’est rendre un immense service à l’islam, lui apprendre qu’il n’est pas la religion unique mais une parmi les autres et que la France ou l’Europe ne sont pas des terres de conquête mais des territoires de partage. » Kacimi n’a pas envie de devoir écrire demain :  La France après l’amour !

 

Editions Actes Sud, 2008, 205 pages, 19 €

01/12/2009

La Confession d’Abraham

Mohamed Kacimi
La Confession d’Abraham


768px-Michelangelo_Caravaggio_022.jpgAlors que les musulmans viennent de fêter l’Aïd el Kebir et que Abdelwahab Meddeb en appelait, dans les Matins de France Culture, vendredi 27 novembre 2009, à délaisser le sacrifice de millions de pauvres (et innocents) montons pour un « sacrifice symbolique », revenons sur un livre jubilatoire, encore et toujours de bon aloi. Mohamed Kacimi revisite l’histoire d’Abraham et de sa femme Sarah dans un texte insolent et drôle dont le ton rappelle Le Mouchoir, son premier roman paru en 1987 chez l’Harmattan. Respectant le texte biblique, du moins dans l’enchaînement des principaux événements qui marquent la vie du patriarche, l’auteur s’amuse à lui donner une résonnance moderne. A mettre en parallèle notre actualité avec l’histoire de ce couple vénéré par les trois religions du Livre. Ce comique de situation ne faiblit jamais et donne lieu à des scènes et des échanges hilarants. L’impertinence parcourt toutes les pages. Elle est souvent le fait de Sarah. Avertie par un Abraham essouflé que Dieu exige leur fils en sacrifice, Sarah s’écrit : « mais qu’est-ce qu’il nous veut à la fin, ton bon Dieu ? Cela fait des siècles maintenant qu’il s’acharne sur la famille. Pour une malheureuse pomme, il expulse du Paradis les pauvres Adam et Eve, comme des sans-papiers. (...) Il fout la zizanie dans la langue parce que Monsieur ne supporte pas la vue d’un HLM à Babel. (...) Il rase sous nos yeux deux villes pour un orgasme qu’il juge mal placé. Il met quarante ans avant de me donner un enfant et maintenant qu’il est là, il veut en faire un barbecue ». S’ensuivent des menaces qui ont dû faire revenir le tout puissant sur sa décision...
Entre la chronique historique ou religieuse et ce travail du romancier, s’insèrent en italique, des missives imaginaires écrites par quelques contemporains à l’attention d’Abraham. Elles sont l’oeuvre d’inconnus, comme Sélim de Gaza en quête pour lui mais aussi pour Yasser Arafat de « la recette des harosets »; des habitants de Bassora qui disent combien « leurs grands-parents » ont bien fait de quitter l’Irak, « sinon les Américains vous auraient fait mourir de faim » ; de Gardiens de la Thora qui s’adressent à Abraham pas cette formule : « à notre grand-père à nous tout seuls » ou encore de Nadia, une petite fille d’Alger qui demande « si Idith est morte pour avoir voulu voir de près la violence de Dieu, est-il possible de la considérer comme l’ancêtre des journalistes algériens ? »... Ces lettres sont aussi expédiées par quelques personnalités célèbres comme Michel Rocard, Jacques Lacan, André Chouraqui véxé et même énervé qu’Abraham lise la Thora dans une autre traduction que la sienne...
Le sacrifice, qui était déjà au centre de son roman Le Jour dernier, est aussi l’acmé de cette pièce. La dernière lettre reçue par Abraham dit : « qu’est-ce que c’était beau l’Euphrate avant que le ciel ne t’adresse la parole ». Encore une fois c’est une femme qui écrit ces mots, Sarah, l’amour d’Abraham.

(Récit-Théâtre), éd. Gallimard, 2 000, 83 pages, 69F, 10,52 €

Illustration : Caravage, L’ange intervient pour stopper le sacrifice d’Isaac