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18/01/2018

Frédéric Boyer Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?

Frédéric Boyer

Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?

711x400_frederic-boyer.jpgCe Quelle terreur en nous ne veut pas finir ? a été publié après les attentats de janvier 2015, avant que la photo du petit Aylan ne fasse le tour de la planète, avant l’arrivée de réfugiés et l’érection sur le sol européen de barrières de barbelé et de murs, avant les attentats du 13 novembre. Et depuis, de drame en drame, de tragédie en tragédie, d’urgence en urgence, la lecture de ce « petit livre » comme dit son auteur, devient, jour après jour, cruciale, vitale. Car il s’agit de contenir cette terreur en nous qui, sondage après sondage, semble se répandre et avec elle ces idées de fermeture et de protection, de forteresse à défendre, de passé à protéger, d’identité menacée et malheureuse, de mémoire figée ; la crainte du grand remplacement. Une terreur contagieuse, qui se nourrie de fantasmes, de peurs irraisonnées, disproportionnées. Une terreur qui conduit à la résurgence des idéologies de division, de classement, aux « relents tristes de la vieille souveraineté » qui s’autorise le droit de vie et de mort, le bannissement, la production de bouc émissaires et le retour de la race. Le tout emballé dans une pseudo morale – car il en faut une  - imprégnée de certitudes républicaines ou civilisationnelles, du « tout n’est pas possible » ou pire du « mieux faut rester chez vous, mieux faut rester vous mêmes et vous nous remercierez ».

Cette terreur repose sur une illusion : l’illusion de la permanence, de l’immortalité, des civilisations, des cultures et peut-être des hommes. Croire à l’imprescriptibilité des idéologies, des religions, des romans nationaux. Il suffirait de fermer la porte, de rester entre soi pour se protéger, se pérenniser quand l’histoire enseigne le contraire : il n’y a de pérennité que dans le mouvement, le changement, la plasticité, la réinvention, l’échange, la « bâtardise » (Amin Maalouf), dans le questionnement de l’accueil et de sa nécessité, dans l’hospitalité et la présence de l’autre, dans l’horizon et l’espoir d’une autre histoire. « Est ce que nous ne serions pas plus fort en nous agrandissant ? » demande Frédéric Boyer qui rappelle L’art français de la guerre d’Alexis Jenni.

Il faut risquer notre intégrité, notre histoire commune « sous peine de ne pas préserver notre propre humanité ». Aujourd’hui, plus encore qu’hier, il faut « accepter d’être liés par obligation de tous envers tous (Dostoïevski) » L’exigence éthique rejoint l’effectivité d’un monde devenu, par quelque bout qu’on le prenne, interdépendant.

C’est de morale dont Frédéric Boyer nous entretient. La vraie, celle qui « ne tranche pas », qui « répare », celle qui tente de renouer les fils. A ceux qui l’accusent, lui et ses semblables, de « bons sentiments », d’« angélique bêtise », il répond que « ce qui demande le plus de courage » est justement de « ne pas rester entre soi ». Comme Pennac, Laabi ou Belaskri[1], avec Saint Augustin et son « amour de l’amour » - « peut-on aimer son frère sans aimer l’amour ? » - il assume crânement ses engagements moraux, et cela est tout sauf facile ! Tout sauf angélique ! Rappelant le Jean Amrouche des Chants Berbères de Kabylie (1938), Frédéric Boyer écrit : « Je prends le parti de l’innocence, justement, humblement, je prends le parti de ne rien comprendre, de ne rien savoir, et qui est souvent la seule force de l’enfance, qui est souvent la seule ressource nous menant à l’innocence, la seule voie éthique. (…) Savoir d’instinct, savoir sans le comprendre que la seule force, la seule valeur, la seule dignité, c’est de ne pas comprendre si comprendre nous fait renoncer à l’amour de l’autre. Voilà ce qui fonde, voilà ce qui fait la légitimité d’une existence. »

P.O.L. 2015,103 pages, 9€

 

A lire ici l’entretien que Frédéric Boyer a donné au JDD le 1er novembre 2015

 

[1] Voir Eux, c’est nous, L’instinct, le cœur et la raison de Daniel Pennac, Les éditeurs jeunesse avec les réfugiés, 2015 ; le poème J’atteste de Abdellatif Laabi ou Yahia Belaskri, Les Fils du Jour, Vents d’ailleurs 2014.

 

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