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15/10/2009

Le Rire orange

Leone Ross

Le Rire orange

 

sendimage.php.jpegDans un va-et-vient entre démence et mémoire, Leone Ross, romancière anglaise d’origine jamaïcaine, retisse les fils délicats et emberlificotées des émotions. De celles qui remontent loin dans l’enfance et dont on ne peut jamais tout à fait se débarrasser. C’est une plongée dans la folie et dans le sexe avec pour toile de fond le racisme anti-noir de la société américaine. Dans sa version la plus dramatique, celle des Etats du Sud dominés par le Ku Klux Klan, comme dans sa version plus « soft », new-yorkaise : « c’est pas qu’ici on soit pas raciste comme ailleurs mais ici on t’érotise ».

Tony, bisexuel aux pratiques frénétiques et désordonnées, violentes parfois, vit à New-York. Sa sexualité est affirmation de soi, concrétisation d’un pouvoir que l’homme, beau et séduisant, parvient à exercer sur ses partenaires. L’auteur pointe ici le lien entre le sexe et une certaine constitution psychique. La sexualité comme « sismographe de la subjectivité » pour parler comme Michel Foucault.

Tony a laissé tombé Marcus, son compagnon, et ses responsabilités professionnelles au sein de la revue littéraire qu’il anime.  Il se terre dans les couloirs souterrains du métro new-yorkais. L’homme perd pied, déraisonne. Il doit s’enfoncer de plus en plus bas, dans des labyrinthes de plus en plus noirs. Les souvenirs l’assaillent. Il est hanté par une femme, Agatha. Cette femme mystérieuse qui, des années plus tôt, l’a recueilli alors qu’il n’était qu’un enfant orphelin de père et dont la mère déjà avait sombré dans la folie. Un monologue sans ponctuation sert à rendre l’état mental de Tony qui ne parvient pas à se dire, à raconter son histoire. Enfant, il « était un garçon difficile à connaître. Dès qu’il laissait tomber une de ses couches protectrices, il en créait une autre, plus imperméable encore. »

Ses transes sont entrecoupée par le récit des événements survenus des années plus tôt. C’est une autre voix donc qui apprendra tout au lecteur : l’histoire de Tony, mais aussi celle de Mikey, un Blanc, comme lui orphelin et que son obésité transforme en souffre-douleur de trois jeunes brutes. Tony et Mikey, deux fois rassemblés comme victimes et comme exclus. C’est vers cet ami, le seul qu’il n’ait jamais eu, que se tourne aujourd’hui Tony : « je sens mon cerveau qui se décompose lentement qui s’étire je sens chaque nerf tendu comme une corde je sens les pores de ma peau comme des nids-de-poule sur une route pourquoi est-ce que je me bats contre elle je peux pas Seigneur sauve-moi je peux pas Mikey je me souviens de toi je me souviens de ton innocence et de ta paix sous toute cette guerre j’espère que ta femme t’aime qu’est-ce que t’as fait mon frère est-ce que t’as vu un psy est-ce que l’amour d’une femme bien t’a sauvé et t’a aidé à garder les souvenirs intacts à les mettre dans leur contexte t’as un enfant dis moi j’ai jamais fait ça non j’ai dit que je crois pas à l’enfance mon frère je crois pas à l’enfance »

Avec une parfaite maîtrise, Leone Ross rassemble les pièces qui forment le puzzle de ces deux existences. Elle reconstitue le poids qui, très tôt, trop tôt s’est abattue sur les frêles épaules de ces deux enfants. Comment gérer des émotions insupportables, des blessures qui refusent de se refermer, une mémoire toujours à vif, jamais apaisée ? Mikey, le Blanc s’en sortira mieux. Tony, lui, navigue aux confins de la folie, hanté par le fantôme d’Agatha : « moi j’ai supplié ma mère de me laisser entrer dans son univers pour l’aider j’ai voulu voir ces esprits et ce diable et leur dire de laisser ma mère tranquille et maintenant je les vois qui se moque de moi en se servant du visage d’Agatha... ».

Dans des circonstances dramatiques, Agatha a confié à Mikey et à Tony, son propre secret. Là encore le racisme et la violence de cette société américaine se mêlent au sexe et à un double tabou, celui de l’amour entre une Noire et un Blanc et celui de l’inceste. « Quand on dit ce qu’on a en soi, c’est comme si on vous enlevait une grosse pierre à porter » affirmait Agatha à ces deux fragiles auditeurs. Cette grosse pierre est venue alourdir encore le fardeau de Tony. À ses yeux, le poids de la culpabilité a transformé Agatha en un monstre.

L’histoire est sombre et terrifiante, un peu tarabiscotée tout de même (la scène finale sent l’artifice), mais en dépit des horreurs rapportés et les affres du délire de Tony, Le Rire orange n’entend pas tuer tout espoir. Ce n’est pas le moindre mérite de l’auteur que de réussir à maintenir le suspens jusqu’au bout, malgré une construction narrative qui fait fi de la chronologie et voyage entre l’aujourd’hui de la folie et l’hier de la mémoire.

 

Roman traduit de l’anglais par Pierre Furlan, Actes-Sud, 2001, 317 pages, 20 euros

 

 

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