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06/01/2014

Harare Nord

 

Brian Chikwava

Harare Nord

 

Brian-Chikwava1.jpgEt si, au Sud comme au Nord, les bringuebalements du monde débouchaient dans une impasse, sans autre issue que la folie ou la mort ? Quid aussi du mythe de l’Eldorado qui flatte tant l’ego des « insiders » ? Ne commencerait-il pas à prendre du plomb dans l’aile ? Du plomb tiré en salves régulières de mots acérés par quelques écrivains visionnaires. A l’instar de ce Brian Chikwava. Londonien, originaire du Zimbabwe, lauréat en 2004 du Caine Prize pour un recueil de nouvelles, il signe avec Harare Nord son premier roman. Ecrit en anglais, il vient confirmer le dynamisme des écrivains africains, qu’ils soient pérégrins ou non.

C’est d’ailleurs la langue de l’auteur qui, en premier lieu, attire l’attention. Par quelques tournures et formules, Brian Chikwava s’ingénie à rendre l’oralité de ses personnages qui baragouinent un anglais d’immigrés, à la syntaxe malhabile et approximative, aux formes métissées, aux phrases dégraissé mais efficaces. Un Broken (ou Fractured) English, un mauvais anglais, littéralement une langue « cassée », un peu à l’image des personnages de ce livre sombre et ironique, construit sur le mode d’un douloureux mais irrémédiable taraudage concentrique.

Harare Nord est le pendant septentrional d’Harare, la capitale du Zimbabwe. Pour s’extraire du bourbier zambabwéen, le héros sans nom du roman débarque à Londres. Il tient un journal dans lequel il consigne, non sans humour, le récit de sa condition et le regard qu’il porte sur son nouvel environnement, social et humain..

D’entrée, Paul et Sekaï, ses cousins, se montrent hostiles. La solidarité communautaire a ses limites et les « blédards » deviennent vite des importuns. D’ailleurs, les obstacles que les autorités britanniques (ou françaises…) s’échinent à placer sur le chemin des quémandeurs de visa arrangent bien les « Zimbabwéens de Harare Nord »,  ceux qualifiés ici d’« Africains renégats ».

Mieux vaut se débrouiller seul et rejoindre Shingi, l’ami d’enfance, qui partage un squat avec deux autres types (Aleck et Farayi) et Tsitisune, une jeune fille déjà lesté d’un bébé. « Je peux sniff sniff leurs vies d’indigènes-là accroupis sous leur plafond bas et humide comme des voleurs qui viennent d’être pris ».

Brian Chikwava raconte la vie de ce clandestin zimbabwéen échoué dans le Brixton londonien et interlope des déclassés, des marginaux et autres SDF, des « ratés de la vie » et des migrants surexploités, tous relégués « dans des trous-là ». Le récit file sans rebondissements, nullement plat pour autant, mais en pente, une pente qui s’enfonce inexorablement. L’horizon se rétrécie et le ciel s’assombrie au-dessus des têtes. Un rat devient le double hostile du narrateur.

Pourtant « notre » sans-papiers ne tenait pas à faire de vieux os à Londres (encore un argument en faveur de la libre circulation…) : « je veux juste me trouver un bon boulot très vite, travailler comme une bête, économiser un tas d’argent et hop, je repars chez moi. » Le gars veut gagner 5000 dollars américains et retourner fissa au pays régler ses petites et louches affaires. « Je suis étendu sur mon lit à écouter et à porter mon passé comme si c’était une robe très moulante ; je veux que personne tire dessus ». Il ne tient pas à être rattrapé par ce passé et encore moins par un ou deux énergumènes de son ancienne milice à qui il doit de l’argent.

Après Samba pour la France de Delphine Coulin (Seuil, 2011), on retrouve ici les thèmes, classiques, associés à la clandestinité : l’invention d’une autre identité, la dépossession de soi, la question lancinante et vitale des papiers (lire aussi sur le sujet Klaus Mann), la surexploitation salariale, les employeurs véreux et tutti quanti. C’est pas en devenant un « BBC » entendre un « Brosseur de culs Britanniques », de ceux « qui s’occupent de vieillards qui font popo dans leurs pantalons toutes les heures » qu’il pourra mettre un peu d’argent de côté.

Résultat, la perspective de rassembler les 5 000 dollars se rétrécie.  Et pendant ce temps, les prétentions de ceux restés au pays croissent : de l’argent toujours plus d’argent, des cadeaux toujours plus de cadeaux, des exigences, toujours plus d’exigences… « Harare Nord c’est une grosse arnaque ».

Alors toutes les combines et toutes les manigances sont bonnes pour faire entrer de l’argent, améliorer le quotidien et atteindre l’objectif fixé. Chikwava ne fait pas de ce sans papiers un héros sympathique, une victime émouvante, un être à qui le lecteur puisse s’identifier. Il en est de même d’ailleurs de la plupart des autres personnages, défigurés par l’avarice, l’avidité, la jalousie ou emberlificotés dans leur soucis ou leurs mentalités… Tout fout le camp ! D’Harare à Harare Nord, de la périphérie au centre, du particulier à l’universel,  le monde écrase et broie les uns et les autres. Il est peut-être temps de changer de monde.

 

Edition Zoé, 2011, 267 pages, 20€

 

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