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01/10/2009

Allah n’est pas obligé

Ahmadou Kourouma
Allah n’est pas obligé


images-1.jpgAprès En attendant le vote des bête sauvage, prix du Livre Inter 1999, l’écrivain ivoirien racontait ici la terrifiante histoire des enfants-soldats enrôlés, drogués, entraînés à tuer par des “ faiseurs de guerre ”. Ahmadou Kourouma n’invente rien. La presse a déjà relaté cette triste réalité. Il assemble des faits et des personnages bien réels, les met en perspective et leur donne une autre charge émotive.
Birahima, orphelin d’une dizaine d’années, part à la recherche d’une tante. Yacouba, un grigriman (féticheur) musulman, accompagne le garçon. Pendant trois ans, ils “ font pied la route ” (marchent) dans le “ bordel au carré ” d’un Libéria et d’une Sierra Léone en guerre. Pour vivre, l’un confectionne des fétiches, l’autre devient enfant-soldat. Le récit est à la première personne. La langue chatoyante d’ Ahmadou Kourouma est portée par Birahima qui, de l’intérieur et crûment, décrit la terrifiante transformation d’enfants en soldats sanguinaires qui ne se reconnaissent plus qu’une loi, celle des kalachnikovs. De bandes de bandits en groupes armés aux ambitions prétendument politiques, Ahmadou Kourouma offre au lecteur occidental une lecture claire et édifiante des guerres tribales qui ensanglantent cette partie du continent africain.
Ce que montre Ahmadou Kourouma n’est pas beau : des rites et croyances d’un autre âge, un syncrétisme religieux où animisme, fétichisme, catholicisme et islam s’entrechoquent, les guerres tribales et leur cortège de carnages et de viols, le cannibalisme. Il y a encore ces guerres civiles à répétition qui se nourrissent des ambitions de pouvoir et d’argent d’apprentis dictateurs mais vrais monstres, les systèmes politiques mafieux où la corruption locale trouve à l’étranger des relais complaisants et intéressés.
Ce que montre Ahmadou Kourouma n’est pas juste : des enfants transformés en tueurs, des enfants victimes envoyés à la boucherie comme Sarah, Sekou, Sosso ou “ capitaine Kik le malin ”..., des populations otages des fous sanguinaires que sont Taylor, Le Prince Johnson ou Samuel Doe, ou ce Foday Sankoh qui parce qu’il ne voulait pas d’élections démocratiques en Sierra Léone entreprit tout simplement d’amputer les mains - “ manches longues ” - ou les bras - “ manches courtes ” - des malheureux électeurs. Otages enfin d’intérêts financiers aux dimensions internationales, de vraies ingérences mais de fallacieuses raisons humanitaires.
Il ne fait pas bon vivre dans ces deux “ foutus pays d’Afrique ”, mais comme le dit Birahima : “ Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes les choses qu’il a créées ici-bas ”.
Pour raconter son histoire, l’enfant-soldat utilise quatre dictionnaires (le Larousse, le Petit Robert, l’Harper’s et l’Inventaire des particularités lexicales du français en Afrique noire). Il les utilise alternativement pour expliquer certains mots ou locutions tantôt aux toubabs (colons, blancs) ou aux “ nègres noirs afro-américains ” tantôt aux natives les “ nègres noirs africains ”. Ce procédé narratif permet à Ahmadou Kourouma de créer une indispensable distance, et même de distiller une bonne dose d’humour pour soutenir les horreurs présentes dans son récit. Il montre aussi comment l’Afrique s’approprie et enrichit une langue, le français. L’amateur se délectera du “ mouillage des barbes ” pour bakchich, de l ’” écolage ” pour frais de scolarité, de “ se ceinturer fort ” pour prendre les choses au sérieux ou encore des “ salutations kilométriques ”, et des “ prix cadeaux ”.
Le livre fut honoré du prix Renaudot et du Goncourt des lycéens. Son réalisme sans concession pourrait alimenter tous les clichés et conforter certaines images d’une Afrique engluée à jamais dans une tragique destinée. Mais Kourouma armé de ses quatre dictionnaires, a miné son texte. Pour tenir à distance la fausse bonne conscience de contrées pacifiées et policées, on aime à penser que par ce procédé, les anciennes puissances européennes n’ont pas seulement laissé des langues en Afrique. Mais aussi un peu de leur responsabilité.


Edition du Seuil, 2000, 233 pages


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