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10/11/2014

Là, avait dit Bahi

Sylvain Prudhomme

Là, avait dit Bahi

526x297-pJn.jpgUne longue phrase, sans points. Comme si l’histoire ici racontée n’avait pas cessé de se poursuivre, de progresser dans les méandres d’une ponctuation toujours provisoire, jamais définitive, renouvelée, jusqu’au point d’interrogation final. La phrase pourrait commencer au temps lointain de la colonisation et de la guerre et se poursuivre jusque cinquante ans après, sur les deux rives presque voisines de la Méditerranée. Sylvain Prudhomme évoque la Guerre d’Algérie, la colonisation et ses lendemains, en France et en Algérie, avec beaucoup de finesse, de force et d’audace. Avec originalité aussi. Il y a l’Histoire et il y a la vie des hommes, aussi misérable ou modeste soit-elle. L’histoire ne retient que le rapport du maître à l’esclave. Un rapport de domination qui doit se terminer par la mort de l’un des deux. Ici, au temps de la colonisation, Bahi est au service de Malusci, le petit « indigène » et le grand colon : et bien ces deux là ne s’entretueront pas ! Ils s’aimeront tout au contraire et Malusci échappera plus d’une fois à la mort ! Trois fois miraculé au moins ! Malusci avait peut-être la baraka ! « Le cul borné de nouilles », il bénéficiait aussi de la  protection de quelques « amis ». A l’heure où autour de lui les autres Pieds Noirs partent, où les autres fermes de colons brûlent, le petit Bahi tentera bien de prévenir Malusci, de le mettre en garde contre son « aveuglement », son « insouciance, en vain. Brutal et touchant à la fois, « rien ne me fera partir disait-il en me donnant une bourrade comme un père aurait dit à son fils, jamais je ne t’abandonnerai ». Jusqu’au jour où, plus personne ne pourra plus le protéger ; ni Bahi, ni son père, son oncle, le cousin Mohamed ou Kacem, l’un de ses ouvriers préférés. Il n’aura alors plus le choix : il devra partir ou mourir. Des années après, Malusci restait « exempt de reproches et de rancune » au village, chez les Algériens, ce qui n’était pas forcément le cas des autres colons.

Le narrateur de ce récit est le petit fils de Malusci. Il a décidé, après avoir lu deux lettres échangées entre son grand-père et un certain Bahi, de partir en Algérie, pour y retrouver l’auteur algérien de la réponse. Ils sont ensemble, à bord d’un vieux camion fidèle. Ils sillonnent les routes de l’Oranie. Le passé refait surface dans une Algérie tout juste sortie d’une autre folie meurtrière où Bahi échappa lui-même à la mort.

Ils visitent les lieux chargés de mémoire, les champs traversés de fantômes, la plage de Terga ou La Fontaine-aux-gazelles près d’Arzew, la ferme qui tombe en ruine… Ah ! ce Bahi ! Quel magnifique personnage. Un vieux bonhomme de soixante dix ans à la philosophie paisible, hédoniste, libre de toute attache matérielle, libéré de toute colère, de tout ressentiment, de tout désir ou convoitise. Un être solaire, « dispensateur» de bonheur. Il s’est marié deux fois et deux fois il est père et chef de famille. Pourtant c’est par une troisième femme, une femme mariée, qu’il est « irradié » par l’amour ». Bahi n’est jamais plus heureux qu’au volant de son camion, son « bon vieux porte bonheur » avec lequel, dès l’aube, il sillonne les routes autour de Témouchent et Oran.

Après cinquante sept ans de travail sans prendre une seule journée de repos, il décide de s’accorder un jour de congé, pour le petit fils de Malusci, pour l’amener à Oran, lui faire découvrir d’autres lieux, d’autres souvenirs. Il délaisse son antique camion à la stupeur de femmes, enfants et amis !

Cinquante ans après, l’ancien ouvrier, le presque fils, manifeste encore une sorte de fidélité à son ancien patron. Il tire fierté par exemple d’avoir toujours entretenu et tenu en état de marche le vieil Hanomag, le tracteur du colon Malusci.

Pendant ce temps, Malusci, vieillard « rabougri », retranché dans ses souvenirs et sa villa de Bandol, « emmuré dans sa tristesse », observe la mer à travers la baie vitrée, le regard et l’entendement embrumés par le prêchi-prêcha colonialiste.

Pourtant, cinquante après la fin de la guerre, Malusci écrit à Bahi. L’émotion déborde. Si il y a une chose qui appartient à cette génération, c’est bien la force de cette émotion. Et cela restera leur à jamais. 

 

Gallimard, L’Arbalète, 2012, 208 pages, 19,50€

 

03/11/2014

La Guerre d’Algérie vue par les Algériens.

Renaud de Rochebrune, Benjamin Stora

La Guerre d’Algérie vue par les Algériens. 1.Le Temps des armes (Des origines à la bataille d’Alger)

 

001182386.jpgIl y aurait-il un art algérien de la guerre, pour paraphraser le remarquable L’Art français de la guerre (Gallimard 2011) signé Alexis Jenni ? Une façon bien à soi de régler les conflits et les problèmes et surtout - tout l’intérêt du livre de Jenni est là - de s’ingénier, de se fourvoyer, des années après que les armes se soient tues, à creuser le même, le tragique et fatal sillon de la force et de la violence. De cette terrible Guerre d’Algérie, déclenchée  il y a tout juste soixante ans cette année, sont nées bien des mémoires, des controverses, des interrogations et autant de regrets. Si, selon la formule de Baltasar Gracián, « faire comprendre est bien meilleur que faire souvenir », le rôle et la fonction de l’historien sont essentiels.  Pour peu qu’on lui fiche la paix et singulièrement que les politiques évitent de lui donner des leçons, de lui tenir la jambe et accessoirement le crayon, l’historien peut aider chacun à forger les outils indispensables pour non pas se souvenir, mais comprendre, pour non pas choisir entre le paradis ou l’enfer, mais mieux distinguer l’un de l’autre et en mesurer les enchevêtrements. « Les Algériens en général, cultivent un rapport singulier à leur histoire. C’est à la fois leur paradis et leur enfer » écrit en préface Mohamed Harbi.

En France, la recherche historique progresse entre les écueils des conflits mémoriels, les vacarmes législatifs, les silences officiels et autres éructations révisionnistes et nostalgiques vociférées à contre courant de la marche du temps et des hommes. En Algérie, il faudrait que « le métier d’historien, encore balbutiant, cesse d’être soumis à surveillance comme le prône la Constitution ». L’un des enjeux de ce livre est là : en finir avec l’instrumentalisation - idéologique, nationaliste ou mémorielle - dénoncée ici par le préfacier, grognard de l’indépendance algérienne et de historiographie franco-algérienne.

 

Si le livre ne renouvelle par la recherche et les savoirs sur l’histoire de la guerre d’Algérie, il offre l’occasion de la remettre en perspective, non pas depuis 1954 mais depuis l’irruption de l’armada française sur la terre algérienne jusqu’en 1957, année où se termine ce premier tome. Nos deux auteurs montrent que l’opposition algérienne à la conquête, puis au colonialisme et enfin la revendication d’indépendance, n’a jamais cessé. C’est peut-être le premier enseignement de ce livre : la présence étrangère sur cette terre fut toujours perçue, de manière plus ou moins tranchante, comme illégitime.

Nos deux historiens sont partis en reportage au-delà des lignes, dans les chambres d’appartements modestes où une poignée d’hommes, souvent inexpérimentés, improvisent, « avec les moyens du bord »,  - plus qu’ils ne décident - l’avenir de l’Algérie et de la France. On les retrouve dans les maquis de Kabylie, des Aurès ou du Constantinois où les quelques centaines de maquisards, sans armes et déguenillés, deviendront quelques milliers qui donneront du fil à retordre à l’une des plus puissantes armées du monde. Ils sont aussi dans les caches de la Casbah avec le commandant Azzedine pour comprendre, expliquer, comment et pourquoi est prise la décision de  s’attaquer aux civils.

 

Les dates qui rythment ce récit ne sont pas choisies au hasard. L’attaque en 1949 de la poste d’Oran, le 1er novembre 1954, le 20 août 1955 et l’insurrection dans le Constantinois, août 1956 et le Congrès de la Soummam et enfin la bataille d’Alger en 1957. Du point de vue algérien, ce sont des moment clefs, des dates charnières. Le hold-up de la poste d’Oran survient deux ans après la création de l’OS (Organisation spéciale) qui montre l’existence d’un groupe d’indépendantistes algériens partisans de la lutte armée. « La nuit de la Toussaint » de 1954 sonne l’heure du passage à l’acte : les hommes qui créent le FLN rompent avec les tergiversations d’hier et décident d’écrire une nouvelle page. Août 1955, Zighout Youcef, le commandant de la wilaya 2 (Constantinois) décide de frapper fort et d’engager la population. Plus que l’insurrection, les représailles de l’armée et des milices creuseront un fossé entre les communautés. Pour les auteurs, le déclenchement de la révolution date de ce 20 août 1955. Au Congrès de la Soummam, où sont repensés les liens entre les membres du FLN de l’extérieur et ceux de l’intérieur, la question du rapport entre politique et militaire, Abane Ramdane offre à l’Algérie les premières lignes programmatiques et organisationnelles de la révolution. Exit ici les références à la religion… Tout cela, sur fond de course au leadership, ne plaira pas à tous, à commencer à Ben Bella, affublé, en France, depuis le début, d’un chapeau bien trop large pour lui. Enfin, la fameuse bataille d’Alger se solde par la « victoire » des paras, mais politiquement, diplomatiquement, sur le plan de l’organisation, le FLN  s’est renforcé, même s’il est à la veille de nouveaux conflits internes.

Lorsque l’on parle de cette guerre, on n’évoque pas la même histoire, en France et en Algérie. Et la liste est longue des ignorances réciproques et parfois partagées.

 

« L’art français de la guerre »

historien-Benjamin-Stora.jpgAinsi, connaît-on en France les horreurs commises en Algérie au nom de la mission civilisatrice par les troupes de Bugeaud ? Sait-on combien de morts sont à mettre au crédit de ce que les Algériens appelèrent la « syphilisation » ? Entre les années 1830 et 1870, il y eut entre un et trois millions de morts selon les sources,  soit entre un tiers  et les deux tiers de la population globale, suivant là encore des estimations.

Sait-on que ces « indigènes » s’opposèrent continuellement au régime colonial et militèrent, les armes à la main puis politiquement pour que les choses changent. En vain. Toujours en vain…

Sait-on que « la tradition des tripatouillages électoraux » dont on se gausse aujourd’hui quand il sont pratiqués de l’autre côté de la Méditerranées fut inaugurée, mise en place et développée par la France en Algérie ?

Sait-on en France que des Algériens avaient pris le maquis dès 1945 ? Que la torture était pratiquée bien avant la bataille d’Alger ? Que des Algériens ont été liquidés, à Paris, bien avant le 17 octobre 1961 ?

Sait-on aussi que la première revendication officielle d’indépendance remonte à 1927 ?

Sait-on la responsabilité des « civils européens » et de quelques officiels dans le déclenchement des émeutes du 8 mai 1945[i] ? On peut ignorer le nombre de victimes algériennes de la « répression » - de 15 000 à 35 000 morts selon les historiens, 45 000 pour le FLN – mais sait-on que cela se fit au prix de sauvageries, de bombardements aveugles, de villages passés à la mitrailleuse, de « charniers remplis à ras bord », de corps brûlés dans des fours à chaux, et tout cela, avec pour toile de fond, un peuple en liesse qui fêtait la victoire sur la barbarie nazie !? Les Algériens ont-ils tort d’évoquer ici la qualification de « crimes contre l’humanité » ?

Sait-on que la guerre d’Algérie aurait pu commencer dès 1949 ? Sait-on que les consignes données aux militants du 1er novembre 1954 interdisaient l’usage de la violence contre les civils européens (voir page 97 les circonstances rapportées sur la mort des époux Monnerot) ?

Qui connaît en France Ahmed Zahana ? La place que tiendra son exécution, guillotiné le 19 juin 1956, dans le déclenchement de la bataille d’Alger ? Quid d’Abane Ramdane ? De Ben M’hidi (assassiné sur ordre par le commandant Aussaresses[ii] )?

Sait-on que la première bombe à Alger qui vise aveuglément des civils innocents explosa rue de Thèbes en aout 1956 et est l’œuvre des ultras de l’Algérie française ? Que les auteurs étaient connus et qu’ils n’ont jamais été inquiétés ? Se doute-t-on, ici, que le « contre-terrorisme » a pu précéder les « terroristes » ? Qui connaît en France celui qui seul incarna l’honneur de son pays aux heures sombres où les soldats de la République torturaient : Paul Teitgen[iii] ?

Sait-on la part de l’intransigeance des ultras, les responsabilités des autorités dans l’inéluctabilité de la lutte armée ; et des monstruosités ? Se doute-t-on, en France, à quel point les responsables français, de la métropole et plus encore ceux d’Alger, ne comprirent rien à cette lutte algérienne, la renvoyant à un panarabisme piloté depuis le Caire ou à l’avant poste du communisme international ?

Sait on en France que dans l’Algérie de papa « à peine 15% des hommes et 6% des femmes parlent plus ou moins bien le français » ?  Qu’il existait des « camps d’hébergement » que les Algériens appelaient « camps de concentration », que des villages entiers étaient « nettoyés », vidés de leurs populations[iv] ?

Se placer du côté algérien c’est déjà, en ces années 1945-1957, montrer la disproportion des méthodes utilisées, l’aveuglement et la surdité politiques, les horreurs infligées aux populations au nom de la « responsabilité collective » et la torture érigée en système d’un régime colonial devenu insurrectionnel, bafouant et défiant l’Etat de droit [v].

 

« Le paradis et l’enfer »

Mais cette « guerre d’Algérie vue pas les Algériens » révèlera ou rappellera au lecteur d’autres faits d’importance : sait-on, en Algérie cette fois, que le nationalisme algérien fut pluriel ? Qu’il fut traversé par moult conflits opposant réformistes et indépendantistes ; politiques et partisans de l’action armée, politiques et militaires ? Que ces oppositions se réglèrent souvent dans une « atmosphère de méfiance et de règlements de comptes » ? Il y eut certes le FLN, mais quid du MNA de Messali Hadj ? Quid des voix démocrates ? Quid des alternatives pluriculturelle et laïque portées aussi par des militants indépendantistes ? De ce point de vue, ce livre pointe aussi les absences et les amnésies de l’histoire officielle, algérienne cette fois.

C’est par la violence que les Algériens règleront leurs désaccords, et très tôt, avant même la création du FLN, (voir par exemple la crise dite  « berbériste » de 1949). Qu’en est-il alors de la violence exercée contre le peuple, contre les mous, les pacifistes et ceux qui ne partageaient pas la ligne dictée par le FLN ? Quelle place le peuple algérien tenait-il pour les cadres du FLN ? N’était-il qu’un simple pion que l’on pouvait exposer au moindre risque, voir sacrifier (en août 55 dans le nord-constantinois, ou en octobre 61 à Paris ) ? Que sait-on en Algérie des massacres de Ioun-Dagen (Bejaïa) en 1956 et de Melouza en 1957 ? Comment, entre étonnement, réserve, indifférence, hostilité, peur, adhésion, évolua l’attitude des populations algériennes ? Quid de la responsabilité de Zighout Youcef dans l’usage de la violence contre les civils ? Des règlements de compte ordonnés par Abane Ramdane contre les militants algériens du MNA ? Se doute-t-on en Algérie du service que les Français ont rendu en organisant, le 22 octobre 1956, le premier détournement d’avion de l’histoire, évitant ainsi au mouvement nationaliste sa première guerre des chefs ?

 

Alexis Jenni repère dans la façon dont la société française se penche sur ses problèmes, un lourd héritage belliciste et, disons-le, suicidaire. De Rochebrune et Stora en pointant, côté algérien, les bifurcations de l’histoire, les choix retenus, les rivalités de personnes, de pouvoir, d’orientation, le parti pris de la violence, l’instrumentalisation sacrificielle du peuple, les mystères qui entourent encore certaines dates et certains événements, montrent que la société algérienne a sans doute aussi hérité d’un art particulier de faire la guerre. L’histoire rejoint ici la littérature dans le processus d’édification démocratique. Et ce par delà les frontières.

Sans doute ce ne sont ni les mêmes dates, ni les mêmes personnalités que l’histoire des deux pays retient. Ce ne sont pas non plus les mêmes causes qui sont associées à tel ou tel effet. En montrant où et en quoi la guerre d’Algérie ne recouvre pas, en France et en Algérie, les mêmes vérités, ce livre contribue à comprendre les différences de focale pour, peut-être, demain, contribuer au projet d’un manuel d’histoire franco-algérien, commun aux élèves des deux pays.

 

Préface de Mohammed Harbi. Edition Denoël, 2011, 446 pages, 23,50€

 



[i] Voir le livre de Jean Pierre Peyroulou, Guelma, 1945. Une subversion française dans l’Algérie coloniale. Préface de Marc Olivier Baruch, éd. La Découverte, 2009

[ii] Lire le roman de Jérôme Ferrari, Où j’ai laissé mon âme, Actes Sud 2010

[iii] Lire, une fois de plus, les pages fortes que lui consacre Alexis Jenni, dans L’Art français de la guerre, Gallimard, 2011

[iv] Voir Sylvie Thénault, Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale. Camps, internements, assignations à résidence, éd. Odile Jacob, 2012

[v] Il faut lire là aussi le livre de Claire Mauss-Copeaux intitulé Algérie, 20 août 1955. Insurrection, répression, massacres, éd. Payot 2011.

29/09/2014

Rue Darwin

Boualem Sansal

Rue Darwin

 

ng1675503.jpgRue Darwin interpelle davantage l’Algérie que la société française. Du moins, pourrait-on le croire. Car, à bien lire, les questions migratoires et mémorielles, comme la question du lien entre les deux pays parcourent aussi le roman de Sansal. Ce texte allégorique,  évoque l’histoire récente et troublée, la quête des origines, la mémoire ("Il n’y a pas d’oubli sans une vraie mémoire des choses") et les identités. Ici, elles « ne s’additionnent pas, elles se dominent. Et se détruisent »

Le récit, où fiction et histoire personnelle s’entrelacent, s’ouvre dans un hôpital parisien où Karima invite son fils Yazid, le narrateur, à retourner du côté de l’enfance, dans la rue Darwin justement, sise à Belcourt, quartier populaire d’Alger. Il y dénichera quelques secrets de famille. Le rejeton n’ignore pas qu’« il n’est vraiment pas bon de vivre avec ses propres secrets, il faut les percer ou mourir ».

Pour ne pas « mourir », Yazid remonte le fil d’une existence incroyable : faite d’adoption, d’enlèvement et de mère substituée.  L’origine ramène le lecteur dans un bordel avant de plonger dans le Alger de 1957. Massu, Bigeard et Aussarèsse ne rigolaient pas à l’époque, et les Algériens encore moins. « Le temps de déterrer les morts et de les regarder en face était bien arrivé… ». Comme le temps de faire sauter le verrou « de la barrière mentale ». S’ouvre alors le récit de la vie de Yazid sur fond d’histoire algérienne, une vie faite de plusieurs vies mais dont il ne connaît que des bribes, des bribes qui se bousculent, se repoussent,  se rejettent et se détruisent les unes les autres.

Dans le bled algérien, du côté de Bordj Dakir, Yazid fut secrètement adopté par Djéda, la grande dame qui a fait prospérer les petites et louches affaires du clan des Kadri en Algérie, au Maroc mais aussi dans la France du Maréchal. Le rejeton devient son petit-fils, le fils déclaré devant la loi et les hommes de Karima l’épouse de Kader, le fils de Djéda. L’héritier putatif, celui à qui échoira, un jour, les rênes de l’entreprise familiale.

Mais voilà, très tôt, Yazid apprend par la jeune Faïza  - « Toujours, Faïza aura été pour moi celle par qui la vérité arrive » - qu’il n’est pas le fils de son père, ni de sa mère… il est, comme tous les gamins du lieu, un pupille, un moutard de La Citadelle, « la plus grande maison de tolérance de France et de Navarre ».

Une femme, Ferroudja, organisera son évasion pour remettre le petit à Karima, chassée du côté d’Alger à la mort de son mari. A huit ans, Yazid débarque dans la capitale en août 1957, en pleine Bataille d’Alger. La double histoire, la double vie s’amorce alors, la double amputation aussi. « J’ai dû me demander qui j’étais, d’où je venais, et quel mauvais sort m’attendait. Quelles autres questions ? J’étais l’enfant du néant et de la tromperie, je devais me sentir bien seul et triste. Et écrasé par la honte, comme je l’ai été tout au long de ma vie. ». Yazid a fait l’amnésique : « En refusant ma vérité, en niant une partie de moi sans accepter clairement l’autre, je me suis enfermé dans l’ambiguïté, j’ai fini par n’être rien, un être trouble et inconsistant sans avenir parce que sans passé et coupé de son présent. » « Je refusais la vérité, elle ressemblait tellement à un  mensonge. Il est temps alors que le mensonge redevienne la vérité. »

C’est ce puzzle existentiel que Karima demande à son fils de reconstituer. Pourtant, toute sa vie, il s’est appliqué justement à ne pas en restituer l’ensemble. Il faut dire que l’exhortation maternelle va conduire Yazid à manipuler de la dynamite. Une dynamite nourriede trahison, de reniement, de mensonge, de honte etdu «  regret violent de ne pas avoir vécu  la vie qui aurait dû être la mienne ». Tout cela fut « irréconciliable. C’était une famille ou l’autre (…) deux mondes que tout séparait, et la vérité qui pouvait les réconcilier en moi était inaccessible (…). Jusqu’à la fin je resterais au milieu du gué. La dernière qui pouvait me sauver, maman, se mourrait à l’hôpital. »

L’histoire collective n’est jamais loin des pérégrinations individuelles. L’Algérie est là, dans la verve torrentielle de Sansal qui emporte tout sur son passage, désacralise l’histoire et déboulonne les tartuffes. Dans ce roman où les femmes occupent la première place, il montre avec une efficacité de gâchette professionnelle que la société algérienne, après avoir été colonisée, a été, depuis l’indépendance - « le début d’un vaste malheur » écrit-il -   militarisée, emprisonnée, martyrisée, boumédiènisée, paupérisée, bureaucratisée, fatiguée, trabendisée, sinisée, islamisée, alzheimerisée, embobinée, pigeonnée, mystifiée, arabisée, moudjahidinisée… A la clef, Yazid, qui n’est pas au bout de ses surprises, se demande : « je n’ignore pas seulement mes origines, qui est mon père et qui est ma mère, qui sont mes frères et mes sœurs, mais aussi quel monde est ma terre et quel véritable histoire a nourri  mon esprit. »

De ce coté ci de la Méditerranée, Rue Darwin devrait aussi interpeller. Notamment en revisitant le passé, la guerre d’Algérie, et surtout offrir l’occasion de s’interroger sur ce qu’il en est advenu depuis. Sansal écrit que la question n’est pas de savoir si la France et l’Algérie «  se détestent, ça ne compte pas, ils font bien des affaires ensemble, mais les deux ont failli à l’honneur, dans la guerre comme dans la paix, et la honte est une gangrène, elle ne guérit pas, se propage, si bien qu’il faut couper toujours plus haut et qu’un jour nous serons forcés de trancher à la gorge pour nous guérir du pêché originel. »  Et d’ajouter : « aucune réconciliation, aucune repentance, aucun traité, n’y changerait rien, la finalité des guerres n’est pas de chialer en se frappant la poitrine et de se répandre en procès au pied du totem, mais de construire une paix meilleure pour tous et de la vivre ensemble. » Voilà ! Il ne reste plus qu’à demander le programme ! C’est du côté d’Alexis Jenni dans L’Art français de la guerre que le lecteur le trouvera.

Dans cet hôpital parisien, la diaspora algérienne se retrouve autour de la figure maternelle et peut être nationale. Alitée, mal en point, mourante. La fratrie mondialisée de Yazid est réunie. Il y a là Karim (le Marseillais), Nazim (l’homme d’affaires parisien), Souad (l’universitaire américaine,) et Mounia (consultante en communication au Canada). Seul manque Hédi, le cadet. Enfant de « la Matrice », entendre l’école algérienne, il serait occupé au Waziristân, à rêver d’un monde aux couleurs plus verdoyantes, un vert taché de rouge..

 

Gallimard 2011, 255 pages, 17,50€

18/08/2014

1935-2005, L’hôpital Avicenne : une histoire sans frontière

1935-2005, L’hôpital Avicenne : une histoire sans frontière

 

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En 2005, le « Franco » fêtait ses soixante-dix ans. Inauguré le 22 mars 1935, l’hôpital Franco-musulman de Bobigny devenu en 1978 l’hôpital Avicenne ne se targue pas seulement d’un passé. Une exposition et un livre retraçant l’histoire du lieu montrait aussi que cet hôpital longtemps « excentré et excentrique » a un présent et revendique un avenir. « Étroitement lié à l’histoire de la colonisation et de l’immigration », l’actuel Centre hospitalier universitaire d’Avicenne pourrait bien, in situ, servir de laboratoire à un vivre ensemble dans un contexte pluriculturel. L’expérience vaut pour le monde hospitalier, mais aussi pour l’ensemble de la société devenue elle aussi plurielle et en quête d’un équilibre entre unité et diversité, d’une harmonie entre le tout et ses parties.

Dans cet « îlot cosmopolite » où « plus de quatre-vingts langues ou dialectes sont parlés » la population d’origine étrangère représente, suivant les services, 50 % à 80 % des malades. Ainsi, l’hôpital serait à l’image de cette « extraordinaire diversité culturelle », née des migrations et de la mixité sociale caractéristique de « son bassin de vie ». Des locuteurs des différents crus assurent la traduction entre médecins et patients de pas moins de vingt-trois langues et, pour améliorer les premiers contacts et l’accueil, un lexique multilingue est même en préparation. C’est dire la spécificité du lieu et l’attention que l’on veut y accorder aux patients.

À lire, Avicenne, une histoire sans frontière, qui mêle témoignages et approches scientifiques, textes et photos, il y aurait bien un « esprit Avicenne » marqué par une cohésion du personnel médical (infirmières et médecins) et une solidarité entre les patients et leurs soignants. Les dernières manifestations publiques de cette cohésion et de cette solidarité remonteraient aux grèves de 1988 et 1998 car, au cœur de cet « esprit d’Avicenne » se nichent le ferment de la révolte et le refus de l’injustice. Révolte d’abord contre les préjugés et l’ignorance à l’égard de l’Autre, l’indigène, le musulman, l’immigré, révolte ensuite contre la mise à l’écart et le mépris qui colle à l’établissement. Car, si aujourd’hui Avicenne peut se vanter d’une histoire - somme toute et compte tenu du bilan présenté - exemplaire, à sa création, l’hôpital Franco-musulman baignait dans les remugles et les ambiguïtés paternalistes de l’idéologie coloniale.

Quand la France républicaine et civilisatrice veut remercier « ses » soldats de l’Empire venus verser leur sang en 14-18 pour la défense de l’hexagonale patrie, elle n’ouvre pas des établissements scolaires et ne cherche nullement à favoriser des réformes dans les colonies. Non, elle relègue « ses indigènes » au seul espace de la religion, leur fait l’aumône d’une mosquée, LA mosquée de Paris et décide de les soigner… à l’écart dans « un hôpital réservé », « un hôpital d’exclus ». Bien sûr, la France sait mettre la forme. L’architecture néomauresque tranche avec l’ennuyeux et terne style des bâtiments construits au même moment (voir l’hôpital Beaujon). L’heureux métissage de l’architecture marocaine (la porte de l’hôpital est inspirée de la porte al Mansour al’Alj à Meknès) et européennes n’altèrent en rien les exigences de fonctionnalités et de modernités médicales de l’époque.

Pourtant, malgré la doucereuse phraséologie officielle, l’hôpital Franco-musulman devait bien être un lieu de relégation et de contrôle, rattaché non pas à l’administration de l’Assistance publique mais aux services de … police.

C’est en 1925 que le SSPINA, le Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains, est créé à l’initiative de Pierre Godin. L’ancien administrateur colonial et élu du Conseil municipal de Paris cherche à encadrer et contrôler les populations nord-africaines de la région parisienne, dans le cadre d’un dispositif où services administratifs, sociaux et sanitaires sont regroupés. Ainsi, au « Franco » on soigne certes, mais avant les soins il y a le flicage…

Cette assignation à résidence médicale n’est pas du goût de tous. Dès l’inauguration, le maire de Bobigny boude les festivités. Les travailleurs Nord-africains eux-mêmes rechigneront, et certains nationalistes algériens ne se priveront pas de quelques déclarations hostiles. Il faudra tout de même attendre 1945 pour, officiellement, tirer le bilan de l’échec d’« une politique ségrégationniste en matière de santé » et couper le lien entre l’hôpital et la préfecture de Police de Paris. Désormais l’hôpital sera rattaché aux services de l’administration départementale.

Hôpital réservé aux seuls immigrés musulmans, « le Franco » était aussi un hôpital isolé. Les témoignages rassemblés rappellent « le p’tit car du soir » qui conduisait le personnel aux portes de Pantin ou de la Villette. Pour atteindre cet « hôpital du bout du monde », une seule solution « par tous les temps, s’armer de courage et marcher d’un pas décidé ». Hôpital pas comme les autres, méprisé comme « musulman », issu d’une administration départementale, excentré et isolé dans une lointaine banlieue, rouge qui plus est, le « Franco » est l’« oublié », le « parent pauvre de l’AP-HP », son intégration dans la grande famille de l’AP est difficile, problématique, entachée d’a priori. D’où ce sentiment d’exclusion exprimé par des membres du personnel. En 1962, il est enfin rattaché à l’Assistance publique et en 2003, Avicenne fait partie du Groupement hospitalier universitaire Nord. « La marge s’est réduite, c’est désormais « intégré » qu’Avicenne doit penser son avenir et s’éloigner, dans la réalité comme dans ses états d‘âme, des exclusions des débuts ».

Comme toujours en histoire, il y a le mouvement des idées, il y a le mécanisme des structures et il y a, pour contrarier tout cela, mettre un peu d’huile dans les rouages, l’action des hommes. Au Franco-Musulman quelques personnalités émergent d’un terreau riche en humanité : en 1942, le docteur Ali Sakka, profitant des ressources de l’hôpital, s’applique à discréditer les préjugés de l’institution. Il montre que les souffrances des tuberculeux musulmans sont dues aux bas salaires et à leurs conditions de logement et non à une supposée prédisposition raciale, comme Godin et d’autres l’affirment. La même année, le docteur Ahmed Hadj Somia facilite l’ouverture de l’hôpital aux Balbyliniens. Il faut aussi dire l’abnégation et le dévouement d’Abdelhafid Ben Mohamed, dit Haffa, le premier gardien de l’hôpital pour faire du couscous du vendredi une institution. Lucien Israël a été cancérologue à Avicenne de 1976 à 1995. Dès son arrivée et subrepticement, il ouvre un service de cancérologie malgré l’hostilité de l’Assistance publique. Résultat en matière de cancérologie, Avicenne grâce au service de L.Israël a, durant ces années décisives, donné « le signal ».

Par leurs actions, contrariant les plans échafaudés par d’autres, ces hommes et ces femmes d’Avicenne ont fait reculer l’ignorance, soigner les malades et former des générations de médecins.

Aujourd’hui le travail et les innovations se poursuivent : ouverture d’une consultation en ethnopsychiatrie (passons ici sur les débats soulevés par cette discipline), présence de femmes médiatrices, de femmes « nourricières », qui, en préparant pour les malades des plats « du pays », aident à ce que la nourriture retrouve ses « dimensions thérapeutiques, culturelles et psychologiques », participation au projet européen « Migrant Friendly Hospital » pour « la prise en compte des spécificités socioculturelles des patients migrants dans les pratiques des soins » etc.

Mais l’indispensable lutte contre la méconnaissance de l’Autre n’élude pas une question malheureusement absente de cette évocation : comment encourager un vivre ensemble harmonieux sans tomber dans un exotisme différentialiste aussi réducteur et méprisant que le paternalisme des origines ? Olivier Bouchaud, animateur du groupe de réflexion sur la prise en charge des migrants rassure en indiquant qu’à Avicenne la philosophie générale est de ne « pas figer les soignants sur les différences ou les spécificités culturelles mais à l’inverse, en développant la réflexion sur l’altérité, de mieux faire prendre conscience que les différences ne sont qu’apparentes et que l’Homme est fondamentalement universel »

 

Assistance publique-Hôpitaux de Paris, 2005, 160 pages, 18 euros

 

 

04/08/2014

La Géopolitique et le géographe. Entretiens avec Pascal Lorot

Yves Lacoste

La Géopolitique et le géographe. Entretiens avec Pascal Lorot

 

la_geographie_des_conflits_yves_lacoste.jpgC’est un long et riche entretien que donnent ici Yves Lacoste, géographe, historien, célèbre figure de proue de la géopolitique française et fondateur en 1976 de la revue Hérodote et Pascal Lorot, président de l’institut Choiseul et directeur des revues Géoéconomie et Sécurité globale. Riche parce que les discussions portent aussi bien sur la vie d’Yves Lacoste depuis l’origine quercynoise de la famille, les amis, ses lectures jusqu’au Maroc natal et les nombreux pays visités, pays d’études ou de résidence, en passant par les domaines de recherche de l’universitaire et les controverses qui ont émaillé plus de cinquante ans de vie intellectuelle hexagonale, de la question coloniale au récent débat sur l’identité et la nation.

Yves Lacoste se livre à un vaste tour d’horizon de sa discipline qu’il arrime à la géographie et à l’histoire, en présente la genèse (on y croise Friedrich Ratzel, Vidal de La Blache, Élisée Reclus ou Ibn Khaldoun), la méthode (qui emprunte à la théorie des ensembles, au jeu des intersections et à l’étude des représentations, tant individuelles que collectives). La géopolitique étant définie comme  « toute rivalité de pouvoir sur des territoires, y compris ceux de petites dimensions » l’analyse peut aller de l’infiniment petit (les colonies israéliennes en Cisjordanie par exemple) à l’infiniment grand, les luttes et conflits planétaires avec la grande question du moment, selon Yves Lacoste : « l’extension du mouvement révolutionnaire islamiste ».

Les migrations n’échappent pas à l’auteur de La Question postcoloniale (Fayard 2010) : « L’immigration ne devient un problème géopolitique qu’à partir du  moment où il y a rivalité de pouvoir sur des territoires : c’est ce qui se produit aujourd’hui en France, du fait de la concentration, dans les « grands ensembles » d’habitat collectif construits en banlieue, d’une grande partie des descendants d’immigrés algériens venus paradoxalement en France au lendemain de la guerre d’Algérie (…) » explique t-il.

Si Yves Lacoste relie les banlieues et les émeutes de 2005 à « la question postcoloniale » - ce n’est qu’une question explique t-il, une question qui n’appelle pas de réponse - ce n’est pas pour faire un parallèle entre des situations si diverses et des temps si lointains qu’ils sont irréductibles les uns aux autres. Non ! S’appuyant entre autres sur les réponses à un questionnaire de l’association ACLFEU, conseillée par le chercheur Jérémie Robine, distribué aux habitants de « 500 à 600 grands ensembles » de France, le lien qu’il établie entre « question postcoloniale » et malaise des banlieues, s’enracine ailleurs, dans l’ignorance d’une histoire et l’absence de transmission. Pour Yves Lacoste : le « mal-être », le « malaise » des jeunes est né d’une interrogation, terrible, profonde, déstabilisante : pourquoi sont-ils nés ici, en France ? Pourquoi ont-ils vu le jour dans le pays des anciens colonialistes ? La réponse que propose ce spécialiste de l’histoire nord africaine et notamment algérienne n’est pas celle, on s’en doute, de certaines associations, « indigènes » autoproclamés et pétroleuses de la république. Ces jeunes des banlieues, et surtout les jeunes issus de l’immigration algérienne ignoreraient l’histoire familiale, et les raisons qui ont conduit leurs parents et/ou grands parents à rester ou à venir en France au lendemain de l’indépendance. L’originalité de l’analyse – qui se limite aux seuls descendants d’Algériens, quid alors des autres migrations ?  – est de faire de l’immigration algérienne, non pas, ou pas seulement, une immigration économique mais aussi (surtout ?) une immigration politique. Il faut alors se plonger dans l’histoire, collective du mouvement national et les histoires individuelles, des pères et des mères. L’explication est alors plurielle : il faut remonter à la guerre fratricide du FLN et du MNA ; au conflit en Algérie qui, au lendemain même de l’indépendance, opposa le maquis kabyle à l’armée de l’extérieur de Boumediene et Ben Bella ; au rôle central de la Kabylie dans le mouvement national et dans la lutte pour l’indépendance et, après 1962, à son excommunication de la vulgate nationaliste. Il faut enfin, toujours selon Yves Lacoste, évoquer les bataillons de migrants algériens qui, dans le silence, ont fuit « un pouvoir totalitaire ».

Si les Algériens sont restés dans ces « grands ensembles », qui n’étaient nullement des ghettos à l’origine précise-t-il, c’est parce qu’à la différence de leurs voisins portugais, rentrés massivement au pays à la chute de Salazar, eux, ne rentrèrent pas… Certes, tout cela n’élude pas les questions économiques, sociales, ou les rapports entre jeunes et police, mais offre à l’analyse un autre espace de compréhension. D’ailleurs, l’auteur kabylophile, comme son épouse Camille, spécialiste de la Kabylie, vante les mérites de l’immigration kabyle, sont rôle d’ « exemples » et d’ « entraineurs » pour d’autres jeunes, issus ou non de l’immigration.

Banlieues, grands ensembles, islam, migrations… une illustration parfaire de la méthode appliquée par Yves Lacoste : l’« articulation des différents niveaux d’analyse spatiale » pour faire sens, éclairer et surtout agir. On est loin ici des méthodes psychologisantes et des discours idéologiques : tout est concret, presque pratique, dégraissé au possible, prêt pour l’action.

 

Edition Choiseul, 2010, 270 pages, 20 €

 

 

 

28/07/2014

Le 89 arabe. Dialogue avec Edwy Plenel. Réflexions sur les révolutions en cours

Benjamin Stora

Le 89 arabe. Dialogue avec Edwy Plenel. Réflexions sur les révolutions en cours

 

stora_482208556.jpgFace à face l’historien et le journaliste. Le temps long et l’actualité. Ce sont deux regards sur le monde qui se déploient ici. D’un côté l’œil pétillant, perçant, curieux de l’homme d’information, de l’autre, le regard calme, attentif, presque introspectif de l’universitaire. Deux intelligences aussi, l’une plus théorique, 002903499.jpgcomparatiste, horizontale, fulgurante, volontaire presque audacieuse, l’autre, vissée au temps long de l’histoire, aux conditions humaines et sociales à l’œuvre, réaliste, pragmatique, à l’enthousiasme mesurée. Ces deux-là se connaissent. Ils furent des mêmes courants de pensée, ou proches. L’un et l’autre ont à voir avec cette partie du monde. Stora est un natif, qui n’a jamais vraiment quitté sa terre. Plenel, on le sait peut-être moins, a passé quelques années en Algérie. L’un et l’autre savent que rien de ce qui survient de l’autre côté de la Méditerranée ne doit laisser ici indifférent. Ce lien n’est pas intellectuel, il n’est même pas le fait de l’histoire, de la géographie ou de calculs économiques, il est d’abord organique, humain. C’est « le bal des gamètes » comme aurait dit Céline ! Le toubib de Meudon pouvait le déplorer. On peut s’en réjouir.

Fort justement, fort logiquement, ces réflexions et ces échanges sont placées sous le signe du « refus de l’indifférence », pour en finir avec les clichés mais aussi les suffisances et les mépris, les politiques de la peur (« tout plutôt que les islamistes ») et cette ignorance crasse et suspecte de ces sociétés née d’une diplomatie française, plus attentive aux Etats qu’aux peuples, née des accommodements du Nord avec les pires des régimes, née d’un rétrécissement du savoir dans l’espace public, née aussi de la guerre d’Algérie. L’un et l’autre, intellectuels de gauche, ne cachent pas leur étonnement devant la « prudence » de l’opposition de gauche, « la sidération de la gauche  française face au surgissement de cette nouvelle question d’Orient. »

Il faudrait interroger cet « aveuglement », ce peu d’empathie pour ces peuples pourtant si proches. L’introspection remonterait jusqu'à la nuit coloniale et laisserait affleurer aux consciences les inhibitions des contemporains face à l’évidence : la société française s’est, une fois de plus dans son histoire, diversifiée, transformée. Pour poser un regard « lucide » sur ces sociétés, il conviendrait aussi de changer « le logiciel de nos gouvernants » où « la peur, l’identité, la discrimination » tiennent lieu, en France, de politique.

Certes, « la faiblesse des relations tissées augurent mal de la suite » et pourtant, comme le répète Benjamin Stora, à travers les expériences familiales, individuelles, quotidiennes, banales etc., « la rencontre et le croisement de populations venant de différents horizons, crée une identité multiple, diverse, plurielle (…) ».

Pour emprunter une formule appliquée à l’immigration en France, l’histoire du monde arabe est aussi notre histoire. Peut-être en viendra t-on alors à se rendre compte que ces peuples dits « arabes » ne descendent pas d’une lointaine planète. Qu’ils sont constitués d’hommes et de femmes qui partagent, à leur manière et compte tenu de leur propre histoire, les mêmes aspirations. D’ailleurs, précise l’historien, ces sociétés changent : « on commence à entrer dans une autre société, celle des rapports personnels, des rapports individuel », « y compris en matière migratoire » ajoute t-il, où les projets relèvent aussi de l’individuel et non plus du seul collectif.

Pour Benjamin Stora : « Être sur une frontière imaginaire, au croisement de plusieurs mondes du Sud et du Nord, reste cependant un atout pour la connaissance comme pour l’action. Les bouleversements qui viennent du monde arabe nous obligent à réfléchir sur la coexistence égalitaire entre différentes histoires, à reconnaître des appartenances culturelles diverses dans le cadre d’une culture politique universelle, partagée. Et donc, à reprendre espoir pour l’avenir. » Ces entretiens ouvrent sur un nouvel imaginaire, celui qu’évoquait déjà en 2002 Edwy Plenel dans son indispensable La Découverte du monde (Stock et Gallimard, « Folio actuel », 2004)

Sur ce « 89 arabe », Plenel s’enthousiasme, Stora tempère. Tous deux s’accordent pour y voir la fin d’un cycle et le commencement d’un autre. L’éducation devra en être une priorité (il y a une vingtaine d’années déjà, l’Algérien Tahar Djaout ne disait pas autre chose), et la prise en compte de la pluralité, une nécessité. Education et diversité un programme urgentissime au sud de la Méditerranée. Un peu aussi au nord… C’est sans doute cela aussi l’« effet miroir » de ces révolutions.

 

Stock 2011, 173 pages, 16,50

 

 

 

09/06/2014

L’Art français de la guerre

Alexis Jenni

L’Art français de la guerre

 

alexis-jenni-le-goncourt-merite-d-un-grand-premier-roman_article_popin1.jpgPremier roman publié pour ce prof de SVT. Premier roman et Goncourt à la clef. Pour un coup gagnant, c’était un coup gagnant. Et toc ! donc pour ce pavé, dense, souvent percutant, parfois brutal, sans concessions, au style ondoyant dans lequel viennent s’enchâsser d’heureuses ritournelles. C’est un mille feuilles ou plutôt un plat de lasagnes que sert ici le cuistot devenu du jour au lendemain chef étoilé es littérature : il alterne les couches d’Histoire et les couches d’actualité. Le rouge sang d’une « guerre de vingt ans » - de la Libération aux guerres coloniales - imprègne le spongieux des pâtes d’une modernité pâlotte et souffreteuse.

Ce pavé, dense, souvent percutant, parfois brutal est sans concessions, les motifs y ondulent de phrase en phrase, de page en page. L’écriture est forte : expressivité des situations et des personnages, profondeur des émotions (l’attente, la peur, l’amour, la solitude, l’hostilité sourde ou à fleur de peau), justesse des dialogues, puissance des scènes qu’il s’agisse d’une embrouille dans une gargote vietnamienne, de la libération d’un village en 44, d’une fuite à travers la forêt du Tonkin, d’une séance de torture dans une célèbre villa d’Alger, d’un micro drame à l’intérieur d’une pharmacie prudemment cadenassée ou d’un fatal gueuleton de tripaillons dégotés chez un boucher chinois, de crêtes de coq chez un Africain et de têtes de mouton chez un Kabyle…. Sans oublier quelques pointes subtiles d’humour et de distance.

L’Art français de la guerre parle d’un temps qui intéresse, d’abord et avant tout, les moins de vingt ans et leur devenir immédiat et non les anciens combattants ou les nostalgiques de l’Algérie de papa. Car « la situation en France est plutôt tendue », « une étincelle et tout brûle ». C’est armé d’un implacable bistouri qu’Alexis Jenni incise au cœur du mal français. On a souvent fait de L’Art français de la guerre le livre des aventures coloniales et des mémoires victimaires - chacun à son petit cahier de devoir de mémoire  pour gagner son « droit à la violence légitime » et tout le monde meurt « à petit feu de ne plus vouloir vivre ensemble »… Il l’est.

Mais il est plus impérativement le livre de la société française contemporaine, tourneboulée par « la pourriture coloniale » et le cul-de-sac du « fantasme de la violence ». La « pacification » des temps moderne, dans les rues des centres-villes se fait au faciès, dans les banlieues, elle est collective… « (…) Nous ne voulons pas parler, nous voulons en découdre. Au pays de la douceur de vivre et de la conversation comme l’un des beaux-arts, nous ne voulons plus vivre ensemble. » Une fois de plus on exclut, on parque, on dresse des murs, on ghettoïse. Le sujet est là : l’art français de la guerre ne revient aux colonies que pour mieux approcher nos modernes banlieues et les méthodes de « maintien de l’ordre ».

Disons le crûment et rapidement : aux impasses de la force, hier dans les colonies, aujourd’hui dans les banlieues, Jenni préfère (et recommande) les promesses du désir.  On pourrait refourguer ici un vieux slogan : « Faites l’amour, pas la guerre ». «  Tout pourrait se régler par le sexe. Le sexe, en trois générations, flouterait les visages, emmêlerait les parentés, ne laisserait que la langue intacte, mais on préfère les armes. » Ou les voiles : « Si l’amour n’est pas possible entre nous, que reste-t-il ? L’autre voilé d’un sac noir privatise un peu de l’espace de la rue. (…) Avec celui qui ne laisse rien paraître, je ne peux avoir que des rapports raisonnables, et rien n’est plus erratique que la raison. Que nous reste-t-il, si nous ne pouvons nous désirer, au moins du regard ? La violence ? ». Pourtant et déjà, dans les jardins d’enfants, les gamins des cités « sont le ciment qui prolifère et répare de lui-même la maison commune toute fissurée. Ce n’est pas la bonne teinte. Et bien disons que l’on repeint la maison. (…) En quoi me ressemblent-ils, ces enfants noirs et bruns (...) ? En quoi me ressemblent-ils  ceux-là qui sont mon avenir à moi (…) ? En rien visiblement, mais nous avons bu au même lait de la langue. Nous sommes frères de langue (…) ».

La guerre  est racontée par un vieil homme, Victorien Salagnon professeur en peinture du narrateur. Ce dernier, « classe moyenne éduquée, volontairement aveugle aux différences », consigne par écrit les souvenirs et les propos de Salagnon et alternent ces propres réflexions et  la recension de son quotidien. Nous sommes à Lyon. Il vient de se faire licencier, il connaît les affres du chômage, du divorce et de la solitude. C’est par hasard qu’il est tombé sur Salagnon, l’ancien résistant rescapé du bourbier indochinois et du drame algérien. Une fois par semaine, le jeune homme s’en va rejoindre son aîné du côté de Voracieux-les-Bredins, « la porte de service de l’agglomération ».

Dans le pavillon « à la décoration affreuse », il croise Eurydice, l’épouse. Pour ne pas la perdre et vivre en paix, Salagnon ne doit pas se retourner sur leur passé commun. L’oubli est préférable à la mémoire.  Il y rencontre aussi Mariani, l’ancien compagnon d’armes, depuis les forêts du Vietnam jusqu’au djebel algérien en passant par une villa des hauteurs d’Alger où la gégène remplaçait la mitraillette. Mariani est un survivant, le seul, mais lui reste « obsédé par la race ».

Face à face, le vieil homme et ce narrateur anonyme. Face à face ? Non, plutôt côte à côte, car Salagnon à la différence de son pote Mariani - qui chaperonne de jeunes séides surexcités -  en a fini, lui, avec ce fantasme de la violence : basta de la race : « la race est un pet, l’air de la France étroite devient irrespirable », basta du « spectacle des pétomanes » ; basta de la « la ressemblance, confondue avec l’identité », de la force et de la trique comme méthode de pacification…« La force et la ressemblance sont deux idées stupides d’une incroyable rémanence ; on n’arrive pas à s’en défaire. ». La race, comme principe organisateur, l’alpha et l’oméga du maintien de l’ordre,  revient en force sous forme de ressemblances (confondues avec l’identité), de frontières, de classement ou encore de « voiles noires ». « Oh, ça recommence ! » (…) La pourriture coloniale nous infecte, elle nous ronge, elle revient à la surface. »

« Les guerres menées là-bas nous les menions ainsi et nous les avons perdues par la pratique de la colonne blindée (…) Nous avons brutalisé tout le monde ; nous en avons tué beaucoup ; et nous avons perdu les guerres. Toutes. Nous. » « (…)  L’art de la guerre de change pas ». Au fond, la torture « n’est pas le pire  que nous ayons fait dit Salagnon.  (…) Nous avons manqué à l’humanité. Nous l’avons séparée alors qu’elle n’a aucune raison de l’être. »

L’Art français de la guerre c’est le fantasme consommé et autodestructeur de la violence. Cette violence qui n’a jamais rien résolu, rien solutionné et qui n’a laissé derrière elle, après être passée comme un démon, qu’un monstrueux tas de regrets, de silences, d’amertumes, d’échecs, d’abandons, de ressentiments, de colères et de haines sur lequel croissent et se multiplient des mémoires agonistiques. « Si les guerres servent à fonder une identité, nous nous sommes vraiment ratés. Ces guerres que nous avons faites, elles ont détruit le plaisir d’être ensemble, et quand nous les racontons, maintenant, elles hâtent encore notre décomposition. Nous n’y comprenons rien. Il n’y a rien en elles dont nous puissions être fiers ; cela nous manque. Et ne rien dire ne permet pas de vivre. » Voilà qui rappelle Rue Darwin de Boualem Sansal ou Les Vieux fous de Mathieu Belezi.

Autour d’un thème qui court comme une ligne directrice du début à la fin de l’ouvrage gravitent, entre réflexions et observations, des passages sur des sujets divers et nombreux. En quelques lignes ou pages, Jenni trousse le tableau des violences sociales, la gestion inhumaine des ressources humaines dans l’entreprise au libéralisme débridée, l’obit rituel des hypermarchés où le consommateur célèbre sa propre mort, il verse quelques pincées d’ethnographie ou d’urbanisme et éparpille ses considérations sur l’art du dessin. Dans une ambiance empreinte de taoïsme, Alexis Jenni revisite Les Visiteurs du soir, Le Vieux fusil ou La Bataille d’Alger et relit le Conte du Graal, l’Iliade et l’Odyssée ou L’Etranger de Camus (avec quelle pertinence !). Enfin le romancier évoque « le seul pays » qui soit, la langue française, aujourd’hui et à nouveau empuantie « d’étrons »… « La France est l’usage du français. La langue est la nature où nous grandissons ; elle est le sang que l’on transmet et qui nous nourrit. Nous baignons dans la langue et quelqu’un à chier dedans. (…) Nous n’osons plus ouvrir la bouche de peur d’avaler un de ces étrons de verbe » qui dans le roman se nomment « identité », « race », « force », « Arabe », « indigène », « Algérien », « musulman », « frontières », «  conquête »  … Encore et toujours cette «  pourriture coloniale ».

Comme le fit, en son temps, De Gaulle, « le plus grand menteur de tous les temps », le  « romancier génial », il faut à la France une nouvelle fiction pour faire en sorte d’être « heureux de vivre ensemble ». « Il faut réécrire, maintenant, il faut agrandir le passé. A quoi bon remâcher quelques saisons des années quarante ? A quoi rime cette identité nationale catholique, cette identité de petites villes le dimanche ? A rien, plus rien, tout à disparu ; il faut agrandir. » L’Art français de la guerre c’est peut-être Renan réinventé, habillé aux couleurs d’un autre siècle, chargé d’héritages nouveaux et porteur de bifurcations nouvelles. « Qu’est-ce qu’être français ? Le désir de l’être, et la narration de ce désir en français ». Un désir qui ne craint pas l’ardeur des corps et des métissages. Sinon gare ! prévient Alexis Jenni. Qu’en sera-t-il des perspectives ici dessinées ? Les mots ont-ils encore un pouvoir à l’heure où les électorats croient justement devoir s’en remettre aux biscoteaux et aux classements des extrêmes droites ?

Gallimard 2011, 632 pages, 21€

Photo : Jean Philippe Ksiazek

14/04/2014

Les Vieux fous

Mathieu Belezi

Les Vieux fous

 

interview_Mathieu_BELEZI.jpgParu un an avant les célébrations du cinquantième anniversaire de l’indépendance algérienne, Les Vieux fous de Mathieu Belezi expédiait une charge lourde, puissante et efficace contre ce que fut la colonisation.

Dans une langue inspirée, forte, riche, portée par un souffle continu, l’auteur de C’était notre terre (Albin Michel, 2008), livre un roman étonnant, détonnant, définitif, univoque, pas tant sur la colonisation – on pourrait en décliner bien d’autres aspects - que sur l’âme coloniale, l’esprit de la présence française en Algérie, son principe et son essence. Tout le fond de commerce du parfait petit colon est inventorié. « L’impitoyable volonté du colon » plastronne ici, défile jusqu’à l’écœurement. Des bouffées délirantes de violence coloniale se répandent de page en page. Face au trop plein, il ne reste que la nausée ou l’acceptation froide d’une démonstration implacable et de haute volée littéraire.

L’incarnation du viol d’une terre et d’un peuple se nomme Albert Vandel, alias Bobby caïd, Bobby baroud, Bobby la baraka. Albert Vandel c’est 132 ans de colonisation exhibés en 140 kilos de graisse coloniale enfermée dans un « ventre coffre-fort ». Albert Vandel est un glouton, un  ogre, un vorace insatiable, un cannibale qui se gorge de tout ce que porte cette terre. Un assassin aussi. Cruel, sanguinaire, tortionnaire, pétainiste, il se repaît de ratons et de juifs. Richissime, il s’est approprié, par le vol, le pays et ses hommes, l’Algérie est sa « cassette fabuleuse ». Il y fait la pluie et le beau temps et les ronds de cuir de la métropole, les ministres et même le président Doumergue viennent béqueter dans ses mimines, grassouillettes et terribles. Ce titan ne dort que quelques heures. Priapique, il enfourche à qui mieux mieux fatmas et légitimes, il glougloute à la bouteille, crucifie l’Afrique jusque dans ses assiettes. Thaumaturge et chasseur de lion, c’est à coup de trique qu’il entend arrêter le « temps barbare » africain pour le tic-tac de la civilisation blanche et moderniste. Avec cet Albert Vandel, Mathieu Belezi a inventé un personnage hors norme pour une histoire unique.

Le lecteur assiste aux derniers jours de l’Algérie française. Vandel s’est retranché avec de ci-devant satrapes de l’ordre colonial dans son bordj près d’Alger. Les Vieux fous, au nombre de onze, sont devenus des marionnettes cacochymes, fatiguées, diminuées, mal en point. Tout ce triste monde se retranche au sous sol de la villa, dans un dortoir improvisé. Pour les protéger, quinze légionnaires déserteurs surveillent la propriété et les environs et, à l’occasion, se font un ou deux bougnoules. La villa regorge d’armes et de munitions ; à table on ne sert plus que du rata. Fini le menu Napoléon III des temps heureux du Centenaire. « Je peux vous le dire ils ne m’auront pas » éructe pourtant Vandel. Mais voilà ! l’Algérie de papa se limite dorénavant au bordj Saint-Léon. Ses kilos de graisse, Vandel les déplace sur un fauteuil roulant de paralytique. C’est Ouhria, l’ultime maitresse du pachyderme qui le pousse, le coiffe et tout le toutim. Lui, raconte, encore et toujours, l’histoire de ce pays, sa geste vaine et grandiose. Elle ne demande qu’à dormir : « foutez moi la paix, monsieur Albert, je dors. »

Belezi, en quelques 400 pages, brosse l’histoire de la colonisation, depuis la conquête au nom d’une drôle de république « qui croyait aux races supérieures et aux races inférieures » jusqu’à l’exode en passant par la révolte de Mokrani, le Centenaire de présence française ou les manifestations de mai 45. L’Algérie a été violentée jusque dans ses entrailles les plus profondes, jusque dans son âme la plus sensible. La bête monstrueuse débarquée du côté de Sidi Ferruch, un certain jour de juin 1830 court encore, ici ou là.

« C’est une histoire si révoltante que plus personne ne veut en entendre parler » écrit Mathieu Belezi. Oui ! Comme en écho, Boualem Sansal dans Darwin(1) prévient : « Ce n’était pas la guerre qui se déroulait à Alger (…). On ne combattait pas, on assassinait tout bonnement (…). On dira ce qu’on voudra, on se gargarisera de mots, mais les bombes dans les cafés et la gégène dans les caves, ça n’est vraiment pas la guerre. Il n’y a pas de promesse de paix dans ces merdiers, sinon celle des charniers, et la preuve en est que jamais la paix n’a montré le bout de son nez par ici et jamais les relations entre les deux pays n’ont été sereines. Ce n’est pas qu’ils se détestent, ça ne compte pas, ils font bien des affaires ensemble, mais les deux ont failli à l’honneur, dans la guerre comme dans la paix, et la honte est une gangrène, elle ne guérit pas, se propage, si bien qu’il faut couper toujours plus haut et qu’un jour nous serons forcés de trancher à la gorge pour nous guérir du pêché originel. » Les Vieux fous de Mathieu Belezi devrait y aider.

1- Gallimard, 2011

 

Flammarion, 2011, 431 pages, 22 €

 

 

 

02/09/2013

Amours et aventures de Sindbad le Marin

Salim Bachi

Amours et aventures de Sindbad le Marin

 

AVT_Salim-Bachi_8792.jpegMais la France n’est plus rien, c’est pourquoi on la cherche partout… une vieille idée disparue, enfouie sous une carpette par une femme de ménage, une musulmane en burqa, par exemple, ou alors un Africain polygame, une racaille de banlieue, un Carthaginois en exil.” Et toc ! Car il ne faudrait pas réduire ce livre à l’enchantement d’une prose élégante et vigoureuse ou à l’ingéniosité d’un récit qui mêle les temps et les genres littéraires. Salim Bachi a aussi écrit un roman vachard et misonéiste. Celui d’un exilé impuissant face au spectacle du monde : “Je n’échappais pas aux drames de l’homme sans attaches, allant de port en port, ballotté par son désir, exilé du perpétuel exil.”

Ecrivain algérien de 42 ans, débarqué en France en 1997 pour des études de lettres à la Sorbonne, ci-devant pensionnaire de l’Académie de France (Villa Médicis) à Rome, Salim Bachi aime les contes, les récits antiques et la mythologie. Il en use pour brasser les genres et les temps et éclairer la lanterne de ses contemporains. Ainsi, après Homère dans Le Chien d’Ulysse (son premier roman paru chez le même éditeur) ou La Kahéna qui donnait le titre de son deuxième roman, le voici à fricoter du côté des 1001 nuits, de la légende des 7 dormants et de Carthage. Et là, Salim Bachi s’en donne à cœur joie, sautant allègrement du XXIe siècle au VIIIe siècle, passant de la Bagdad d’Haroun el Rachid à la Florence, Rome ou la Sicile du « Golem », filant de « Carthago » (Alger) de « Chafouin 1er » à Paris, capitale de la « république de Kaposi », « président d’opérette » et « matamore ».

Il enjambe les siècles et les espaces aussi lestement que son héros bécote les donzelles ; brunes, blondes ou rousses, ad libitum. Sindbad, singulier harraga des temps modernes, campe la réplique de son « double oriental ». Assoiffé de voyage et d’amour, il raconte ses tribulations d’exilé sur le continent européen et ses consolations dans les bras et entre les jambes de femmes aimantes. « Combien d’émigrants avaient subi un terrible sort pour avoir lutiné la fille d’un autochtone ? ». Trop sans doute, mais qu’importe ! Sindbad aimera et sans compter encore : Vitalia, la Calabraise ; Giovanna, la Romaine ; Béatrice piquée de Stendhal ; Jeanne et Pauline, les écrivaines ; Liza la réceptionniste de Messine ; Caline la « fine goélette » de la Sorbonne ; Mazarine l’effrénée philosophe ; Crinoline, femme fontaine ; Zoé rencontrée devant L’Origine du monde ou Thamara avec qui il visitera Damas et Alep. Le tour de force de Salim Bachi est de décrire à chaque fois des scènes d’amour différentes et de renouveler, pour chacune, les images et les émotions.

En terres d’exil, Sindbad croise Robinson. Son double intermittent, un Sénégalais facétieux. Avec ces deux gaillards défilent, parfois en des dialogues à se tordre, les heures sombres et lumineuses de l’immigration, les frilosités de l’altérité, le cirque des identités, les peurs occidentales ou les obscènes bondieuseries. “Ce n’était pas commode pour moi ni pour Robinson de se voir traiter de potentats en devenir : nous avions fui la tyrannie d’Ubu, le Grand Inquisiteur et le Mollah Capital. C’était triste d’être balancé dans le même sac en Seine, avec les agitateurs du voile, les dévorateurs du Coran, les septembristes d’Oussama… Mais c’était cela, l’Occident, une capacité infinie de faire des généralisations.”

Sindbad et Robinson découpent de larges tranches de la vie et du quotidien de l’immigration : le pourquoi des exils, (« l’enfer des indépendances ratées »), les dangers de la traversée (« Carthago était prodigue en marins désespérés »), la servitude imposée au clandestin, les représentations et les peurs de l’islam qui suintent de quelques esprits occidentaux et de bulles pontificales, l’envahissante religiosité (« Peux t-on croire en la foi qui s’affiche ? »), l’histoire, celle du 17 octobre 1961, les ambivalences de la relation à l’autre ou la « bêtise » des temps modernes…

Salim Bachi dépoussière le genre, l’universalise. Il ouvre ses fenêtres sur le monde et invite les plus beaux esprits. La figure de Leonardo Sciascia traverse le récit, accompagnée ici ou là par Rainer Maria Rilke, Apollinaire, Héloise et Abélard, Dante, al Maari ou Al Mutanabbi, Aimé Césaire plutôt que Senghor mais aussi Caravage, Raphaël, Fra Angelico, Ingres ou Picasso. Cela est fait sans afféterie, décochant même quelques salves assassines et misonéistes contre les touristes, internet (« c’est cela l’avenir démocratique : une grande palabre au coin du Net »), les critiques (« les vertus cardinales d’un bons critiques : l’hypocrisie et la bienveillance »), les bobos, la Villa Médicis ou la « créolité et autres niaiseries »…

Salim Bachi mêle, emberlificote les contes, les références culturelles, le présent et le passé au point parfois de rendre perplexe son trop méticuleux lecteur. L’écrivain aime à jouer avec la langue. Chaque roman semble être l’occasion d’une écriture nouvelle. Ici, Salim Bachi déploie un style élégant, racé, léger, primesautier. Parfois, la phrase vagabonde, acrobatique mais toujours tenue et vigoureuse. Vacharde, elle peut aussi provoquer amusements et rires quand elle porte les dialogues entre Sindbad et Robinson ou se joue du « français des écoles » du pauvre Hérode

Tout cela est déjà loin, quand Sindbad fait la connaissance de Personne et de son terrible chien. L’étrange vieillard est sorti du néant, d’un conte, d’une sourate du Coran, sorti du tréfonds des âges. Le vieillard, témoin de toutes les violences infligées par l’Histoire à un peuple et à sa terre, est accompagné d’un chien menaçant. Sindbad, citoyen contemporain d’un pays de malheur a t-il rendez-vous avec son destin ? Celui de la légende des 7 dormants par sa grand-mère racontée ? A moins qu’il ne s’agisse d’un de ces secrets dont regorge « Carthago »…

Gallimard, 2010, 271 pages, 17,90 €

01/01/2013

2013, sous le signe de Mouloud Feraoun

2013, sous le signe de Mouloud Feraoun

 

Pour placer cette nouvelle année sous les meilleurs auspices, il faut évoquer ici le centenaire d’une naissance. Il aurait pu être question de Ricœur, Trenet, Jacqueline de Romilly, Aimé Césaire ou Camus, tous nés en 1913.  C’est à Mouloud Feraoun que seront consacrées les premières lignes de cette année qui, il faut le souhaiter, rendra justice, ici mais aussi en Algérie, à  l’homme et à son œuvre, exemplaires. Très bonne année à toutes et à tous.

arton2383.jpg« Jamais il ne pactisa avec les conquérants, ni ne s’inclina devant ses valets auxquels il réserva tout son mépris. En revanche il ne méprisait pas le roumi. Il admirait ses réalisations et sa science. » Cette évocation du poète kabyle Si Mohend Ou m’Hend[i] semble pouvoir s’appliquer à Mouloud Feraoun. Il est né le 8 mars 1913 en Grande Kabylie. A sept ans, il entre à l’école de Taourirt-Moussa, à deux kilomètres de Tizi-Hibel, son village. Une bourse scolaire lui permet de suivre ses études au collège de Tizi-Ouzou, avant d’être admis en 1932 à l’Ecole Normale de Bouzaréah à Alger, où il rencontre celui qui deviendra l’un de ses plus chers amis, Emmanuel Roblès. Instituteur, puis directeur d’école en Kabylie, il est nommé en octobre 1960 inspecteur des centres sociaux crées cinq ans plus tôt par Germaine Tillion[ii]. Ces centres réunissaient des « Européens et des musulmans prêts à envisager un avenir ensemble, un avenir où aucune communauté ne serait subjuguée par l’autre ».  Pour avoir été un libéral, un humaniste – un partisan des droits de l’homme pour parler moderne -, fermé à tout extrémisme (« je lui dois de m’avoir appris la patience et l’absence totale de passion » dira de lui le bouillonnant Driss Chraïbi[iii]), pour avoir crû au rapprochement des deux communautés dans une Algérie libre, Mouloud Feraoun fût assassiné le 15 mars 1962 par un commando de l’OAS.

C’est à cet homme que la frange la plus dure des partisans désespérés du maintien de la France en Algérie donna la mort. Pas un de ces écrivains qui se servaient de leur plume comme d’autres d’un fusil. Et pourtant, cette figure tragique, dut aussi essuyer, de son vivant comme après sa mort, les foudres des siens, des critiques sévères et des polémiques parfois haineuses : « faux monnayeur »,  « pense-petit du village », « raté »… ou « romancier blédard », « timoré et silencieux ». Et l’Algérie indépendante ne retiendra de lui, que son Fils du pauvre, sa dénonciation du colonialisme, un peu moins l’auteur du Journal, l’homme et le penseur jaloux de sa liberté maniant l’arme de la critique sans jamais céder à  la critique des armes.

Avec Mouloud Feraoun, la culture kabyle entre dans l’univers romanesque. Tout en s’appliquant à dépeindre avec la précision de l’ethnologue ces villages haut perchés de la montagne kabyle, Mouloud Feraoun, ouvre (et offre) son peuple et sa culture à l’universel. « Je crois que c’est surtout ce désir de faire connaître notre réalité qui m’a poussé à écrire[iv] ». Cette « réalité », Mouloud Feraoun va la disséquer : description minutieuse du village, de sa population, ses habitations, l’organisation sociale, l’intérieur des maisons, la séparation des tâche entre hommes et femmes, les traditions et la sagesse kabyle ou l’émigration en métropole. Mouloud Feraoun ne rapporte pas froidement, à l’écart ou en surplomb, de l’extérieur. Celui dont l’esprit et l’intelligence furent aussi façonnés par l’institution scolaire française, aime son pays, sa culture et les siens. Dans La Terre et le sang, il écrit à propos de « sa » terre : « Nous en sortons et nous y retournons (…). Elle aime ses enfants. Quand ils l’oublient trop, elle les rappelle (…). Cette terre aime et paie en secret. Elle reconnaît tout de suite les siens ; ceux qui sont faits pour elle et pour qui elle est faite. Ce n’est pas seulement les mains blanches qu’elle repousse, ni les paresseux, ni les chétifs, mais toutes les mains mercenaires qui veulent la forcer sans l’aimer (…). Sa beauté, il faut la découvrir et pour cela il faut l’aimer ».

Mouloud Feraoun l’algérien, le kabyle,  le non-violent dérange. On voudrait en faire un cul terreux tout juste descendu de sa montagne, un pense petit égaré dans un vaste monde qui emprunterait les grandes avenues d’une histoire téléologique. Pourtant, les thèmes qu’il aborde sont aussi universels que l’amour, l’injustice, la misère, la soif de connaissances et de découvertes…  Il sont aussi étonnement prospectifs et modernes : l’union de deux cultures différentes, parfois opposées, le mariage mixte ou la question de l’immigration ou de l’universel. Comme Roblès et Camus, pour les Français d’Algérie, il « veut expliquer les Kabyles et montrer qu’ils ressemblent à tout le monde ». C’est précisément en privilégiant l’étude systématique et précise de la Kabylie et de ses populations, ces laissés pour compte de la colonisation, que Mouloud Feraoun fait de la littérature kabyle, de la littérature algérienne, une littérature universelle.

Ce « ressort qui produit l’élan »

Mouloud Feraoun reste constamment préoccupé par la situation misérable dans laquelle le colonialisme plonge les siens. Avant la condamnation explicite de ce système dans son Journal, les descriptions et les témoignages qu’il rapporte tout au long de ses écrits, sonnent comme autant de dénonciations. Dénonciations sans passion, loin des cris et de la fureur, parfois si aisés et gratifiants. Témoin de la misère, il écrit dans Le Fils du pauvre : « la viande est une denrée très rare dans nos foyers. Ou plutôt non ! Le couscous est la seule nourriture des gens de chez nous. On ne peut en effet compter ni la louche de pois chiches ou de fèves qu’on met dans la marmite avec un rien de graisse et trois litres d’eau pour faire le bouillon, ni la cuillère d’huile qu’on ajoute à chaque repas, ni la poignée de figues qu’on grignote de temps en temps dans les intervalles. A part cela, on a la faculté de se verdir les gencives avec toutes les herbes mangeables que l’on rencontre aux champs. »

Dans La Terre et le sang, mais surtout dans Les Chemins qui montent, Mouloud Feraoun expose les raisons de l’émigration et dresse un tableau de la condition d’émigré en France métropolitaine : «  Le chancre s’installe dans les parties les plus basses, les plus secrètes, les plus seules. Il n’aime pas qu’on le voit mais il fuit les cadavres. La Kabylie est un cadavre rongé jusqu’au cartilage. Plus qu’un cadavre : un squelette. Il faut bien que nous la fuyions. » Plus incisif : «  Chez nous il ne reste rien pour nous. Alors à notre tour nous allons chez eux. Mais ce n’est ni pour occuper des places ni pour nous enrichir, simplement pour arracher un morceau de pain ; le gagner, le mendier ou le voler (…). C’est cela le marché des dupes. Notre pays n’est pas plus pauvre qu’un autre, mais à qui est-il, notre pays ? Pas à ceux qui y crèvent de faim tout de même ».

L’émigré en France ? « On se méfie de toi, on te méprise, on t’humilie, on est injuste à ton égard ». Déjà Mouloud Feraoun ne se contente pas de dénoncer, il prévient. Parlant du « ressort qui produit l’élan », il écrit : «  oui ! nous l’avons ce ressort, nous nous inclinons mais nous sentons qu’il existe. Et le jour qu’il se détendra, la force qu’il aura emmagasinée pourra étonner les gens. »

Auteur kabyle, fidèle témoin d’une culture, des conditions de vie et de travail des Algériens, fellahs ou émigrés, Mouloud Feraoun fut aussi le témoin de son temps. Celui de la guerre d’Algérie.

L’homme dans la tourmente

Homme d’aucun parti, il tente de rapprocher les deux communautés déchirées.

Homme d’aucun extrémisme, il condamne le mal, d’où qu’il vienne, des rangs de l’armée française ou de ceux de l’ALN.

Homme du peuple, il traduit les silences des siens qui, avant de s’engager sur le chemin de l’indépendance, marquent le pas. Hésitent. Doutent. Chuchotent. L’itinéraire personnel de l’écrivain rejoint celui des Algériens. Mouloud Feraoun n’a jamais été un « révolutionnaire ». L’Histoire lui donne -  peut-être -  tort, mais à l’heure où seul le langage des armes devenait audible, devait-il exciter les passions ? Cette guerre a été rythmée par une succession de déchirements qui tous, petit à petit, ont élargi le fossé qui déjà séparait les communautés. Beaucoup, y compris dans les rangs des premiers révolutionnaires algériens, ne souhaitaient pas, d’envisageaient même pas, les atrocités qui allaient diviser Français d’Algérie et Algériens. Ils étaient encore nombreux ceux qui, à la fin de la guerre, voulaient éviter le départ des Français.

Les horreurs et les injustices de cette guerre ont rythmé la pensée de Mouloud Feraoun comme elles ont rythmé l’engagement des Algériens. Mais pour cet homme, élevé dans la dure tradition du « nif », pour cet homme d’honneur résolument attaché aux droits de l’espèce humaine, la nécessité de la victoire ne devait pas coïncider avec de nouvelles injustices.

A l’heure où résonnent les cris d’« Algérie française » auxquels s’opposent ceux d’« Algérie algérienne », il était bien dangereux que de vouloir et de travailler au rapprochement des communautés. La menace était partout. Et l’OAS qui a assassiné Mouloud Feraoun l’avait prévenu : « Ami Feraoun, as-tu écrit ton « apologie de la rébellion » ?  Tu devrais te presser car ton ami X et toi même êtes bien près du grand saut ! Prépare ton drap, Feraoun. Résistance algérienne[v] ».

mouloud-feraoun-1.jpg« Timoré », « lâche », Feraoun ? A la différence d’autres, il n’a jamais aboyé. Il réfléchissait. Dans La Terre et le sang,  il écrit cette phrase éclairante sur une pensée libre : « Tout jugement définitif sur la vie des gens est figé comme un axiome. Or la vie est à l’opposé de l’immobilité. Il faut donc, pour rester dans le vrai, présenter des cas particuliers, des faits précis. Mais le même cas change souvent d’aspect et les faits se succèdent  sans jamais se ressembler. » La pensée de Mouloud Feraoun est complexe parce qu’en perpétuel mouvement. Un mouvement rythmé par le temps mais aussi par les lieux et les situations. Son attachement aux « cas particuliers », aux « faits précis »  conduit Mouloud Feraoun à exposer des jugements ou des avis qui pourraient être en apparence contradictoires, mais qui, fidèles à la diversité du monde, ne sont que tentatives de traduire cette « branloire permanente » (Montaigne)  qu’est la vie constamment traversée, travaillée par des phénomènes qui ont pour nom : mouvement, évolution, impermanence, transformation, devenir, création… Si Mouloud Feraoun dérange, c’est qu’il n’est pas possible de l’enfermer dans un système ou de lui coller une étiquette.

Quand tout espoir devient illusion, Mouloud Feraoun ne se contente plus de dénoncer, il condamne et rejoint les partisans de l’indépendance : « ce dont vous pouvez être convaincus, c’est que par ma culture je suis aussi français que vous, mais n’espérez pas autre chose. Ce serait irrévérencieux. Je ne peux renier votre culture mais n’attendez pas que je renonce à moi-même, que j’admette votre supériorité, votre racisme, votre colère, votre haine. Vos mensonges. Un siècle de mensonge. » Plus loin, il écrit, toujours dans son Journal : « (…) je souhaite à mon peuple, à mon pays, tout le bonheur dont on l’a privé, toute la gloire qu’il est capable de conquérir, lorsque j’aurai été témoin de son épanouissement, de sa joie et de son orgueil, je pourrai mépriser mon patriotisme comme je méprise les autre patriotisme. » Mais, tandis que la voix de Camus s’éteint, Mouloud Feraoun qui n’a pas eu à choisir entre sa mère et la justice, prévient : « j’ai pu lire d’un bout à l’autre le numéro spécial du Moudjahid. (…) Il y a dans ces trente pages beaucoup de foi et de désintéressement, mais aussi beaucoup de démagogie, de prétention, un peu de naïveté et d’inquiétude. Si c’est la crème du FLN, je ne ma fais pas d’illusions, ils tireront les marrons du feu pour quelques gros bourgeois, quelques politiciens tapis mystérieusement dans leur courageux mutisme et qui  attendent l’heure de la curée. »

Courage et rectitude morale

A l’heure où nombre d’écrivains algériens vont faire la révolution loin du sol  algérien – parfois contraints par les autorités coloniales -, Mouloud Feraoun, lui, décide de rester. Il est sans doute le seul écrivain de renom présent sur le sol national après 1958. Avec insistance, ses deux amis, Emmanuel Roblès et Albert Camus, l’invitent à quitter son pays. Pourtant, en dépit de propositions de travail à Paris, Mouloud Feraoun refuse de partir : «  Pourquoi partir ? Pour sauver ma peau ? Ce serait une lâcheté. Ce monde souffre et ma place est ici parmi les gens qui souffrent. » Un autre signe de ce courage et de cette honnêteté morale est fourni par la décision de faire publier – contre l’avis de ses proches et de son éditeur même – en 1961, l’année où les passions se déchainent, son Journal, miroir des souffrances de tout un peuple : « ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts, pourraient dire des choses et des choses. J’ai voulu timidement en dire un peu à leur place ». Parce qu’il reflète, sans partialité, les horreurs de cette guerre, le Journal de Mouloud Feraoun est dangereux, et pourtant voici ce qu’il écrit : « si la chose est bonne littérairement, utile humainement, les risques je m’en fous[vi] ».

Mouloud Feraoun a été sa vie durant et dans les pires moments de l’Histoire,  fidèle à lui-même, à ses engagements comme à son œuvre, à son sens de l’honneur, du devoir, de la justice, libre de tout carcan idéologique et indépendant de tout pouvoir. Eternel « gêneur », il est celui qui, aujourd’hui encore, empêche de penser en rond. Ses certitudes comme ses doutes, sa vie comme son œuvre, font de cet homme exceptionnel ce qu’il y a de plus élevée dans la conscience du peuple algérien. Dans la conscience de l’humanité.



[i] Les poèmes de Si Mohand, Paris, Les éditions de Minuit, 1960, 111p.

[ii] Voici ce que Germaine Tillion disait de l’écrivain kabyle au lendemain de son assassinat dans un article publié par le journal Le Monde : « Mouloud Feraoun était un écrivain de grande race, un homme fier et modeste à la fois, mais quand je pense à lui, le premier mot qui me vient aux lèvres, c’est le mot : bonté… Cet honnête homme, cet homme bon, cet homme qui n’avait jamais fait de tort à quiconque, qui avait dévoué sa vie au bien public ».

[iii] Driss Chraïbi a dit : « Mouloud Feraoun a été de très loin le meilleur écrivain d'entre nous. Il ne faisait pas de la "littérature", il faisait de la réalité, avec un style dépouillé, simple, comme lui, avec une foi ardente capable de décaper les cœurs rouillés »

[iv] Cité par Jean Dejeux, Littérature maghrébine de langue française, éditions Naaman, Québec, 1978, p.118

[v] Mouloud Feraoun, Lettre à ses amis, Seuil, 1969.

[vi] Ibid.


L’ensemble de l’œuvre de Mouloud Feraoun est disponible aux éditions du Seuil :

Le Fils du pauvre, Menrad instituteur kabyle, Le Puy, Cahiers du nouvel humanisme, 1950, 206 p. Réédition Point-roman, Le Seuil, 1982.

La Terre et le sang, Paris, Seuil, 1953, 256 p.

Jours de Kabylie, Alger, Baconnier, 1954, 141 p. Réédition, Le Seuil, 1968

Les chemins qui montent, Paris, Seuil, 1957, 222p.

Les poèmes de Si Mohand, Paris, Les éditions de Minuit, 1960, 111p.

Journal 1955-1962, Paris, Seuil, 1962, 349 p.

Lettres à ses amis, Paris, Seuil, 1969, 205p.

L'anniversaire, Paris, Seuil, 1972, 143p.

La cité des roses, Alger, Yamcom, 2007, 172p.