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11/10/2010

L’Arbre d’ébène

Fadéla Hebbadj

L’Arbre d’ébène

 

hebbadj.jpgUn squat, rue de la Chaussée d’Antin. Au 5, là où s’élevait dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et jusqu’en 1860 la maison de Louise d’Épinay, la protectrice de J.J.Rousseau. Dans son salon, elle recevait toutes les sommités intellectuelles de son temps, nationales et européennes. Mozart y fit un bref séjour. Plus tard et plus longuement, Chopin y résida avec quelques autres émigrés polonais. L’Hôtel d’Epinay n’existe plus. C’est un autre immeuble qui a vu le jour au niveau du 5 de la Chaussé d’Antin. L’esprit du lieu peut-être demeure encore…(1)

D’autres étrangers occupent aujourd’hui l’immeuble. Mama et son fils âgé de 10 ans s’y cachent. Mama a promis à Nasser qu’un jour ils auront un réfrigérateur, un grand lit et un homme, « l’arbre d’ébène » qui les protégera et s’occupera d’eux. Pour le moment, ils n’ont qu’un sac de couchage où ils réchauffent leurs solitudes. Mama s’absente souvent, partant pieds nus dans le froid de l’hiver. Alors ? Promesses ? Mensonges ? « Tu m’as menti, depuis ce voyage. Là-bas on était mieux, maintenant si tu meurs qui va s’occuper de moi ? » s’inquiète Nasser.

Là-bas c’était en Afrique. Fadéla Hebbadj raconte les horreurs de ce périple qui, du Mali à Paris, en passant par Marseille, conduira Mama et Nasser au quotidien des sans-papiers. C’est aussi par sa marge qu’une société se révèle à elle-même, en décentrant son regard. Fadéla Hebbadj à travers ses deux personnages, porte un regard sur la société française : les peurs qui s’y répandent, la méchanceté, le culte de l’argent, l’indifférence, la solitude, les fausses idoles…

« L’humanité [serait-elle] sortie du territoire français » ? Elle a déjà déserté ici certains ministères, certaines administrations et quelques cœurs, - de Blanc ou de Noir (voir l’épisode du « café plein de frères »). « Dans notre pays, on les accueille avec le respect et l’hospitalité, ils viennent avec le sourire et repartent avec de bons souvenirs, ici ils nous accueillent avec des matraques et nous font vivre des cauchemars comme des criminels… » dit Mama.

Pour autant, le livre montre aussi que la France sait rester humaine. A Marseille, Yvonne qui a recueilli les deux clandestins, apprend à lire et à écrire au gamin. Mario, le jeune paumé, « il était blanc, mais il aurait pu être mon grand frère, parce qu’il avait un esprit de Noir », aidera Nasser à retrouver sa mère hospitalisée. Andrée, la bouquiniste, refilera bien plus que des livres et des histoires au gamin.

A l’instar, de La Promesse de l’aube de Romain Gary, Fadéla Hebbadj écrit un livre sur une mère et son fils, le dévouement et même le sacrifice de l’une et l’amour de l’autre. Mais Nasser, malgré lui, s’aventure sur un autre chemin, le sien, celui de l’émancipation.  « Elle [Mama] était un poids pour ma solitude » finit-il pas ressentir. « Avant, j’aurais jamais pu dire une chose pareille. Mama, c’est ma mère, mais n’empêche que je supportais une solitude qui n’était pas la mienne. » L’exil est aussi une lente désagrégation. Facile de comprendre alors pourquoi Nasser voudrait « ne pas avoir franchi les portes de l’océan. Je me rends compte à présent combien leurs porte-monnaie sont sans valeur et combien la brousse est un abri contre les jeux gratuits des Blancs. »

 

1- Jacques Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris, éd. de Minuit, 1963.

 

Edition Buchet-Chastel, 2008, 172 pages, 14 €

Fadéla Hebbadj vient de faire paraître Les Ensorcelés aux éditions Buchet Chastel. Nous y reviendrons.

 

21/04/2010

L'Homme de la première phrase

Salah Guemriche

L'Homme de la première phrase

9782743606206.jpgAprès son roman historique sur la bataille de Poitiers, Un Amour de djihad, paru en 1995, Salah Guemriche revient à la littérature dans un genre bien différent : le roman policier. Le style, parfois ampoulé, ne manque toutefois pas d'un certain charme pour le lecteur qui accepte de se cramponner aux wagons d'érudition et de curiosité de l'auteur. Il faut dire que comparé au précédent ouvrage - mais autre temps, autre langue -, il s'est ici allégé, sans pour autant perdre de son intérêt. Il y a gagné en rapidité et sa plume sait se faire assassine. Ce qui ne manque pas de stimuler, et même de ravir.

Youssef, réfugié politique algérien, publie un premier roman, intitulé Le roman de la première phrase. Bien malgré lui, il se retrouve au centre d'une sombre machination où une frange de l'extrême droite française s'acoquine avec des islamistes purs et durs. Le mélange "crânes rasés, Têtes noires et Piqués-de-la-sourate" est explosif : intimidations, attentats, meurtres... Youssef aurait intérêt à se mettre au vert du côté de Castelnaudary, chez Madame Soulet, une amie restauratrice à Paris. Échappera-t-il pour autant à une fatwa qui le condamne, lui, l'auteur du Roman de la première phrase ? Rien n'est moins sûr...

Tout pourrait être bien ficelé. Relations amoureuses, énigmes savantes, rebondissements inattendus, violences et frayeurs garanties alimentent judicieusement l'intrigue. Et pourtant, le scénario paraît quelque peu artificiel, comme si, in fine, Salah Guemriche écrivait cette histoire d'abord et avant tout pour parler d'autre chose. De ce point de vue, plus qu'une énigme policière, L'homme de la première phrase est une plongée dans le "Paris algérien" des années quatre-vingt-dix, et l'occasion pour l'auteur de brocarder quelques personnalités médiatiques, le tout sur fond d'actualités algériennes. Sur ce registre, l'auteur - du moins Youssef - ne fait pas dans la dentelle et ne verse pas dans le lieu commun de la bonne conscience pour fustiger, "les intellos humanitaires associés, la tchi-tchi de l'exil ou les Rushdie du dimanche". Côté littéraire, Youssef n'est pas dupe : "Désolation ! Une littérature de désolation [...], voilà ce que la presse beni-ouioui attend de nous, sous prétexte que le pays se fissure. Et que la désolation appelle la compassion..." De même, Dalila, une avocate vitriolée par les islamistes, jette à la face d'un cercle d'intellectuels algériens ces mots impitoyables de lucidité et en partie injustes : "Ainsi vous allez pouvoir concocter de ces œuvres qui vont faire trembler les maquis intégristes ! Seulement vous avez intérêt à vous faire briefer par les réfugiés de la première vague. Demandez-leur donc comment ils ont fini, pour survivre, par se recycler dans des emplois de proximité. Bien sûr, il y a les exceptions, il y a nos VRP de l'exil... Mais puisque nous sommes là, entre nous, et non sur un plateau de télé, dites-moi honnêtement : combien de ceux qui ont fui la menace islamiste pourraient se targuer d'avoir représenté, eux, une quelconque menace pour la société des émirs ?"

Au centre des préoccupations de Salah Guemriche figurent l'exil et son cortège de petitesses mais aussi de grandeurs. Il n'abandonne pas non plus ce qui était au cœur d'Un amour de djihad : son credo humaniste. C'est d'ailleurs "à la mémoire d'un juste", Tahar Djaout, qu'il dédie ce livre. À ce propos, si Youssef est condamné par les islamistes, c'est pour la première phrase de son livre, "sa" première phrase : "Au commencement était le Verbe, et le Verbe s'est fait taire."

Edition Rivages, 2000, 198 pages, 7,95 €


19/04/2010

De l’exil. Zehra, une femme kabyle

Nadia Mohia

De l’exil. Zehra,  une femme kabyle

 

mohiaex.gifVoilà un livre qui ne paie  pas de mine, au vu de la couverture  et de la platitude du  titre retenu. Il faut pourtant  aller au-delà de cette impression.  L’auteur, psychanalyste et  anthropologue, offre ici un travail  original quant à sa forme et  stimulant intellectuellement.  De quoi s’agit-il ? Du récit, brut  et brutal, d’une vie. Celle de  Zehra, Kabyle immigrée en  France dont l’existence a été  confinée dans un réduit par un  mari alcoolique et violent.  Nacira, sa fille, est sa seule raison  de vivre. Zehra parle de  son quotidien mais aussi de son  enfance, de sa Kabylie, de sa  langue, de sa culture et bien sûr  de l’exil. Son récit est émaillé  de proverbes, de dictons, d’extraits  de chansons, quintessence  de la sagesse kabyle  confrontée à l’épreuve du déracinement  et à la nécessité de  donner un sens aux souffrances,  à un monde qui nous  échappe. Au sens des choses, à  leur pourquoi et à leur comment,  Zehra, comme sa mère  avant elle, livre une “réponse  franche, simple, indiscutable,  ni exaltante ni décevante ;  une réponse qui [a] l’étendue  d’une de ces révélations qui te  rappellent à l’humilité des  vérités majeures, qui t’obligent  à mesurer la vanité de  ton intelligence encline aux  explications alambiquées…”

Sur le discours de Zehra, Nadia  Mohia ne plaque pas de grille de  lecture sociologique ou ethnologique,  sorte de mode d’emploi  commode pour ouvrir toutes les  portes d’un réel élaboré en laboratoire,  préparé avec force  connaissances et épicé d’un  langage abscons. Elle ne se sert  pas de ces entretiens et de ce  témoignage pour confirmer des  hypothèses d’école (ou de chapelle)  trop vite érigées en  axiomes. La force de ce récit est  d’être irréductible à une seule  vérité ou interprétation. Avec  ses mots, dans sa langue, Zehra  dit la fragilité de toute condition  humaine mais aussi témoigne  de l’ineffable de cette condition  et, singulièrement, de celle  d’une femme immigrée.

L’autre originalité du livre est  d’imbriquer au texte de Zehra,  celui, personnel, de Nadia  Mohia. L’auteur entend ici  rompre avec “une certaine  arrogance coloniale” que serait  “la démarche objectiviste qui  consiste à s’exclure des interrogations  auxquelles on soumet  autrui”. Aussi, avec pudeur  et dans le cadre de quatre  “intermèdes” insérés dans les  dits de Zehra, témoigne-t-elle,  elle aussi, de son parcours, de  son propre exil. La démarche –  mais non la forme – rappelle les  premières pages du livre admirable  de sensibilité et d’intelligence  de Pierre Milza sur l’immigration  italienne( 1).  La relation à l’Autre est au  coeur de ce travail. Pour Nadia  Mohia, spécialiste entre autres  des phénomènes d’acculturation,  “l’expérience de deux  cultures, telle qu’elle est observée  dans la situation de l’exil,  n’est pas réductible aux  conflits culturels, trop souvent  ressassés […] ; c’est aussi la  pleine expérience d’individus  complets ; en conséquence de  quoi se profilerait une autre  approche anthropologique  sans doute plus intéressante  que celle qui continue de séparer  les sociétés et les cultures  à partir de critères discutables  et, de surcroît, peu  féconds”. L’exil ou l’immigration  “imposerait une dialectique  qui crée des liens à la  place de l’opposition”. Ainsi,  l’exilé n’abandonne pas sa  culture pour une autre qui  serait “plus moderne”. Il “s’invente” au jour le jour par ce  qu’il fait et dans sa relation à  autrui. Nadia Mohia insiste sur  “le mode d’être et de penser”,  c’est-à-dire sur “le fonctionnement  psychique, et plus particulièrement sur les rapports  à l’imaginaire qui fondent  véritablement toute culture”.

 

1- Pierre Milza, Voyage en Ritalie,  Payot, “Petite bibliothèque”,  Paris, 1995.

 

 

Édition Georg, Genève, 1999,  214 pages, 18,30€

07:54 Publié dans Essais, Kabylie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : immigration, exil, kabyle