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09/02/2015

La couleur du bistouri

Rédha Souilamas

La couleur du bistouri

docteur-islamophobie.pngDans Tu deviendras un Français accompli. Oracle (Tallandier 2011), l’historien, spécialiste de la Grèce antique, Saber Mansouri leva une partie du voile sur le fonctionnement et les présupposés de l’Université française, sur les faiblesses et les paresses de quelques professeurs qui ne cessent d’assigner leurs étudiants étrangers à résidence culturelle et nationale. Ici, c’est du côté de l’hôpital que le lecteur est convié.

L’hôpital public va mal et, au delà peut être, c’est la santé en France qui donne des signes d’inquiétude. L’une des réponses trouvées par le système, entendre les responsables politiques et les pontes du milieu, est de recourir à une main d’œuvre venue d’ailleurs : infirmier(e)s et médecins étrangers. Aujourd’hui, des pans entiers de la santé publique s’effondreraient sans la présence de médecins (et d’infirmières) étrangers. Ils sont indispensables dans les services d’urgence, en chirurgie, en anesthésie ou obstétrique. Pourtant, fortes de leurs diplômes acquis sous d’autres cieux, mais aussi, pour certaines, de diplômes français, fortes de leur compétences et parfois de leurs états de service, ces blouses blanches qui « ont un air de famille », entendre black et basané, sont maintenues dans un statut de seconde zone.  « En réalité nous sommes des travailleurs immigrés » écrit Rédha Souilamas

C’est eux qui font tourner la machine, mais… pas aux mêmes conditions que leurs collègues nationaux : sous payés, ils sont gratifiés des plus dures conditions et horaires de travail, des statuts de seconde zone, sans trop d’espoir de promotion sauf à se risquer sur les pentes d’un parcours pour combattant au mental d’acier. Il leur arrive même de devoir essuyer le mépris d’un milieu qui, au nom d’une notabilité d’un autre âge, n’est pas le dernier à abreuver la population entière de doctes et paternalistes conseils. Comme l’écrit Saïd Mohamed « après les vagues d’émigration de la tripe et du muscle, voici venue celle des neurones » (Le Soleil des fous, Paris-Méditerranée, 2001). Le bistouri remplacerait donc le marteau piqueur. C’est ce dont témoigne Rédha Souilamas, à la première personne, sur un ton neutre, dénué d’animosité mais où percent ici où là, quelques déceptions et un brin d’amertume.

Titulaire d’un doctorat de médecine de la faculté d’Alger, il arrive en France au mitan des années 80, pour se spécialiser en chirurgie. Commence alors le cursus, sinueux et pervers, réservé aux étrangers. Il lui faudra bien de l’abnégation et de la persévérance pour s’accrocher, passer les nombreux obstacles que le milieu médical et législatif (les professionnels de la santé sont nombreux au Parlement) dresse sur le chemin, se dégager des voies de garage et des espaces de relégation, se coltiner les remplacements, les contrats à durée déterminée, « subalternes » et « révocables » « puisque le renouvellement du contrat dépend du bon vouloir du prince. » Il devra aussi pousser des portes pour faire  valoir ses compétences, essuyer rebuffades et mépris de collègues, sûrs d’eux mêmes et dominateurs, jaloux de leur prestige national et de leur place lucrative. Comme dans les années 30, la profession protège -  au nom bien sûr de l’intérêt des malades - ses plates bandes : exit la concurrence ! Les médecins étrangers ou titulaires de diplômes étrangers ne peuvent exercer que dans leur hôpital d’affectation, exercer à l’extérieur s’apparenterait à un exercice illégal de la médecine. Et tant pis pour les déserts médicaux ou les ratés de la médecine ambulatoire. Ce que décrit Rédha Souilamas est une atmosphère où flotterait une « violence sourde, (…) un racisme larvé et visqueux ».

Comme ses camarades français, l’étudiant étranger doit, in fine et malgré quelques détours imposés, en passer par le même cursus et les mêmes formations, et pourtant : « nous sommes perçus différemment par les collègues, les patrons et, à un moindre degré, par les infirmières. Presque comme des enfants illégitimes ».

Il mettra bien plus longtemps que ses collègues français pour obtenir son inscription à l’ordre des médecins comme généraliste. Dix ans d’un cursus identique, d’une formation en tous points équivalente mais avec une quantité d’entraves bien spécifiques, d’embrouillaminis administratifs, de courses d’obstacles, de dévalorisations, de rebuffades méprisantes, de couleuvres avalées et d’assignation à résidence au sein d’un deuxième collège : le système vise à protéger les nantis et natif du cru, bien installés dans la place, des miséreux et autres étrangers qui ahanent et se perdent dans le labyrinthe universitaire, hospitalier et administratif. Tout cela est décrit par le menu. Rédha Souilamas, chirurgien généraliste devenu chirurgien spécialiste, se verra refuser, jusqu’au bout, le titre de professeur malgré un dossier idoine.

Dans ce récit-témoignage, l’auteur livre quelques éléments (et ressorts) psychologiques et émotionnels de cette longue marche d’un « enfant illégitime », ou qui se perçoit comme tel,  dans ce monde (in)hospitalier.

Il lui aura fallu beaucoup de travail, des aptitudes et prédispositions personnelles indiscutables pour accomplir ce parcours d’exception. Mais pas uniquement. « La chance de pouvoir exercer dans un hôpital parisien », le souci de « plaire » à l’autochtone, la volonté de « refouler le sentiment d’illégitimité » fournirent au postulant l’indispensable tonus, l’énergie de la résilience. « J’ai bien compris maintenant que les compétences professionnelles ne suffisent pas, qu’il faut montrer d’autres signes d’appartenances, qu’il faut « grenouiller » comme on dit »… Doit-il aller jusqu’à apprendre à jouer au golf ? Doit-il satisfaire aux obligations, entretenir ses réseaux et ses relations, céder à la mécanique sans âme et sans cœur de l’urbanité moderne, satisfaire l’exotisme de bon aloi de ses nouveaux concitoyens ? « Je prends conscience rapidement  du réflexe ridicule, propre à beaucoup de Maghrébins et d’Arabes, qui consiste à vouloir inviter des autochtones à manger du couscous et des loukoums en buvant du vin  du pays. Est-ce qu’ils nous invitent si facilement, eux, à partager un cassoulet arrosé d’un bon bordeaux ? » La réponse se devine aisément même s’il faudrait peut-être voir à changer de milieu… Il lui faudra bien perdre ces « premiers réflexes » et réserver sa sociabilité et sa générosité, comme le couscous de « l’illustre »  belle maman, à quelques happy few.

De même qu’il apprendra à se départir de sa naïveté méritocratique : « je croyais que le mérite s’appuie sur les compétences ». Pas besoin d’avoir lu l’éclairant Walter Benn Michaels (La Diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, 2009), pas besoin non plus avec Alain Badiou (Le Monde 5 mai 2012) de gloser sur le « racisme » des intellectuels, il lui aurait suffi de lire - ou de relire - le précieux Albert Cossery. Souilamas n’aurait pas été surpris alors de constater que les « suzerains » en place privilégient d’autres critères que le mérite pour « protéger le système qui leur destine les privilèges. Il ne fait plus aucun doute que l’origine des candidats est un facteur déterminant (…) ».Aujourd’hui, écrit Rédha Souilamas, « je me suis libéré de mon désir de reconnaissance. Les signes extérieurs de compétence et de légitimité ne m’intéressent plus. J’ai cessé de vouloir faire partie de cette cour qui prétend ignorer qu’elle sélectionne et hiérarchise ses membres selon l’origine ethnique ».

Rédha Souilamas est aujourd’hui diplômé du Collège français de chirurgie thoracique, chirurgien des hôpitaux de Paris. Il a participé à la réussite de la greffe pulmonaire, au développement de la première structure de chirurgie thoracique ambulatoire en France. Il coordonne un programme de transplantation pulmonaire pour la mucoviscidose, dirige un protocole de reconditionnement ex vivo de poumons pour pouvoir doubler le nombre de greffes pulmonaires, a contribué à mettre en place des structures multidisciplinaires, des journées scientifiques et des formations, publie articles scientifiques, donne cours et conférences, organise des partenariats internationaux notamment avec la Columbia University de New York. En 2008/2009, il fut le seul représentant français dans le comité scientifique international de la Société internationale de transplantation cardiaque et pulmonaire (ISHLT), « il s’agit-là d’une reconnaissance internationale par mes pairs, et hors Hexagone de surcroît »

Ce Français d’origine algérienne a donc mis ses compétences et son énergie au service de la santé publique française et contribué au rayonnement national au delà des frontières, notamment en Amérique du Nord ou en Asie. Et pourtant. Outre que tout n’alla pas de soi, la France républicaine et universaliste snoberait encore ce professionnel qui, pour son malheur hexagonal, naquit en dehors du pré carré national et hors du cercle des « héritiers » de la profession.

Ce n’est sans doute pas le signe du hasard que des propositions lui soient faites en provenance de l’étranger. En France, on riposte, encore et toujours, par de vagues « promesses » de nomination au grade convoité de professeur. Promesses versus propositions ! Souilamas n’utilise pas un trébuchet pour mesurer ses petits intérêts professionnels. Si aimer c’est d’abord aimer sans compter, la loyauté se moque que sur sa vieille et approximative balance, le plateau étranger pèse plus lourd que le plateau français. Il veut juste pouvoir servir au mieux la collectivité, hic et nunc. Il faudrait pour cela que le pays cesse de mégoter et de le prendre, lui et ceux de son espèce, pour un… imbécile. 

Ce petit livre en dit long sur l’état de la société française : corporatisme, xénophobie, discriminations, inégalités… asphyxient l’atmosphère, obscurcissent l’horizon, enrayent l’indispensable mécanique du collectif. Tant pis pour le tout à l’égo du coq tricolore : la France attire moins les neurones en migration que l’Amérique du Nord ou l’Australie. Quant à ceux qui y barbotent, ils pensent sérieusement à s’esbigner !

Comme tant de jeunes français fatigués par la reproduction des inégalités, comme tant d’autres talents, frustrés, ignorés ou discriminés, Rédha Souilamas, pourrait se laisser tenter ou consentir à s’envoler pour l’étranger. Alors qu’on assourdit l’électeur sur le poids de l’immigration en France, on en oublie - ou dissimule - que beaucoup dans le pays empruntent à nouveau les chemins de l’émigration et qu’il serait temps de revoir  les trop approximatifs compteurs du solde migratoire.  Il n’y a pas que la santé qui fout le camp.

Edition Naïve, 2012, 120 pages, 15 €

26/01/2015

Le collier de la colombe

Raja Alem

Le collier de la colombe

3595069601_d739006317.jpgLes romans saoudiens traduits en langue française ne sont pas si nombreux pour bouder son plaisir quand il est offert au lecteur de lire et d’élargir l’éventail des auteurs du cru disponibles à la lecture. Cela permet de se mieux familiariser avec les thèmes qui traversent cette littérature et de lever un voile sur une société qui, sauf à l’enfermer dans un carcan culturaliste et religieux, doit bien être travaillée par des dynamiques internes, convergentes ou contraires ; comme toute société humaine. Ainsi, est-il loisible de corriger ou d’affiner quelques images qui collent à ce royaume wahhabite sorti du désert, gardien (et marchand) du temple islamique, magnat du pétrole, allié des intérêts américains et dans le même temps pourvoyeurs de subsides à un vaste réseau d’associations et de groupuscules bien peu catholiques et même franchement islamistes. Avec l’inévitable question du statut de la femme, les thaub locales traînent d’autres casseroles : absence de libertés politiques, inégalités sociales, pudibonderie des mœurs, exploitation de la main d’œuvre immigrée ou encore mépris affiché par ces riches descendants du prophète pour le reste du monde arabe… C’est dire si les sujets de prévention sont nombreux, au point peut-être de formater le regard ou même de se détourner de ces gugusses enturbannés tout juste sortis de leur désert. Cela serait une erreur. Il faut lire les romanciers saoudiens pour s’en convaincre et saisir le pouls de cette partie du monde, qui aspire aussi, du moins à travers ses littérateurs, à élargir ses espaces de liberté, à se « ménager une possibilité de s’échapper en douce afin de vivre envers et contre tout » écrit Raja Alem.

Depuis Abdul Rahman Mounif jusqu’à Rajaa Alsanae en passant par Ahmed Abodehman, Badriayah al-Bishr ou Yousef al-Mohaimeed, ils décrivent (et dénoncent) les effets destructeurs et déstructurant de la modernité version baril de pétrole sur et dans la société saoudienne, mais, dans le même temps, restituent les dimensions poétiques, culturelles, identitaires, humaines aussi de ce pays, bien éloignées des hypocrisies d’une doctrine wahhabite décharnée et exclusive.

Raja Alem, qui inaugurait cette nouvelle collection des éditions Stock, est née en 1970 à La Mekke et est l’auteure d’une douzaine de romans, recueils de nouvelles et pièces de théâtre. Son premier roman, Khâtem, a été traduit en français par Luc Barbulesco (Actes Sud 2011).

Le Collier de la colombe (prix international du roman arabe, Arabic Booker Prize, 2011), traduit ici par Khaled Osman, est un livre protéiforme, fiévreux, jusqu’à l’incandescence parfois, tour à tour satirique, blasphématoire, drôle, tragique, énigmatique, érudit… Un livre qui multiplie les registres de la littérature et de la langue. Un livre-réceptacle où s’entrechoquent toutes les thématiques de la nouvelle littérature saoudienne. Le livre s’ouvre sur une impasse populaire et populeuse de La Mekke, sur le corps d’une femme qui « exhibait comme dans un tableau sa formidable nudité ». Morte, la mystérieuse femme gît au milieu d’Abourrous, l’autre personnage de ce roman, une ruelle où « des portes d’entrée entrouvertes sur le chagrin et des fenêtres barrées pour empêcher l’émergence de l’amour » n’en finissent pas de se suivre.

Levons d’entrée une ambiguïté : Le Collier de la colombe, titre qui renvoie au traité de l’amour et des amants du grand Ibn Hazm (994-1064), n’est pas un énième et racoleur roman sur la pauvre mais voluptueuse femme arabe. Raja Alem ne sert pas de cette soupe. Très vite elle embarque son lecteur, qui doit s’armer d’attention et de patience parfois,  dans un récit au long cours, labyrinthique, turgescent, gros de multiples références (littéraires, religieuses, urbanistiques…) ; de deux à trois dizaines de personnages ; jouant avec les codes narratifs, les temporalités et les lieux, l’auteure jongle avec les genres (policier, historique, épistolaire, sociologique, romantique…), décampe de La Mekke pour l’Andalousie, inscrit les mystères des temps présents dans d’énigmatiques aventures médiévales, passe de Skype à l’antique parchemin. Ce volumineux roman brasse aussi, avec brio, une ribambelle de thèmes : le patriarcat, la relégation des femmes, la négation des corps, les frustrations affectives et les fantasmes sexuels (épisode des mannequins ou de la signification du mariage dans un tel contexte), l’honneur – ce « carcan de fer qui paralyse les mentalités » -, les tribus qui sont autant de castes, la misère des uns qui buttent sur le luxe des autres… Mais la prouesse de Raja Alem réside dans la description d’une Mekke - sa ville - inconnue ici en Occident, une ville défigurée, transformée « dans son corps mais aussi dans son âme ». Elle réussit à ressusciter les lieux, la spiritualité, le passé, les légendes et les croyances, les fantômes et les mythes d’une ville qui, il y a peu, brillait pas sa diversité et son cosmopolitisme.  

Loin de ce tableau, les immigrés du moment (et leur progéniture), clandestins ou main d’œuvre corvéable à merci, sont omniprésents : « vendeurs précaires », commerçants, serveurs, larbins, surexploités. Ils multiplient les combines et les pots de vin pour espérer obtenir la nationalité saoudienne d’une Brigade de promotion de la vertu et de prévention du vice indifférente. Ces exilés sont parqués dans des centres de rétention en plein désert ou font des décharges leur royaume.

Les littératures arabes contemporaines (comme les « printemps »…) n’échappent pas à l’influence du net, de Skype, de la webcam et autres mails, non seulement comme outil littéraire mais aussi comme connexion et surtout présence nouvelle au monde. « L’univers est plein de lettres échangées dans le monde virtuel ; avec l’éclatement des frontières, des gens vivant aux quatre coins de la Terre peuvent s’engager désormais dans une quête d’amour éperdue, afin de mêler leurs rires et de se tenir compagnie… Mes mots font partie de ces essaims de voix désespérées à la recherche d’une issue » écrit Aïcha à son ami allemand, qui fut, le temps d’un séjour dans son pays, son amant. Cette inscription nouvelle dans un monde interconnecté, relié, l’auteure en explore aussi les difficultés, les différences et les « écarts » : « (…) Je ne sais pas si je trouverai les mots pour te l’expliquer, mais celle qui est venue jusqu’à toi n’était en aucun cas un individu, c’était une feuille vierge, rédigée à l’encre invisible par Abourrous. Et toi tu étais un éléphant piétinant cette feuille… ». C’est là, une autre dimension de ce roman puissant et troublant.

 

Traduit de l’arabe (Arabie Saoudite) par Khaled Osman, en collaboration avec Ola Mehanna, Stock 2012, collection La Cosmopolite noire, 764 pages, 24€

 

12/01/2015

39 rue de Berne

Max Lobe

39 rue de Berne

 

20121121_2776.jpgEntre deux invocations au soleil, l’oncle Démoney avec prévenu Dipita, son neveu : « mon fils, ne soit jamais comme ces hommes blancs qui pleurent comme des femmes ou qui font des mauvaises choses avec des hommes comme eux ». C’est dit ! Pourtant, des années plus tard, Dipita, se retrouve dans la prison de Champ-Dollon à Genève, pour avoir justement enfreint le double avertissement avunculaire. C’est de sa cellule qu’il consigne son histoire et celle de sa mère, Mbila, que le même Tonton avait expédiée en Europe via le réseau des Philanthropes-Bienfaiteurs, histoire que sa sœur « devienne quelqu’un » et expédie du « mbongo » (de l’argent) à sa famille restée au pays. Emigrer c’est aussi porter - et supporter - la charge d’une « grande mission ».

A 16 ans, Mbila se trouve piégée, contrainte de rembourser une dette qu’elle n’a pas contractée. Le réseau, en fait un réseau de « feyman » (d’escrocs), fait passer les futurs clandestins via un groupe de danse et de musique africaines. Voilà qui devrait donner du grain à moudre aux tenants d’une politique de délivrance des visas au compte-gouttes, quitte à assécher les échanges culturels et artistiques. Le parcours de Mbila est, dès lors, fléché et scellé : deux ans de prostitution pour rembourser, suivi d’un mariage blanc avec un « mariageur » pour obtenir des papiers, le tout agrémenté d’une participation obligée à un trafic de cocaïne !

Dipita qui, très jeune, devient l’ « associé » et le « chargé de communication » de sa prostitué de mère mais toujours, à ses yeux, « princesse bantoue », raconte tout : les passes et les visites interlopes, la rue de Berne où les tapineuses occupent le trottoir, les « kebaberies » aux viandes suspectes et les Maghrébins pompant des cigarettes comme d’autres aspirent de la Ventoline. Les membres de l’AFP, l’« Association des Filles des Pâquis », club très fermé des prostitués de la rue Berne et du quartier des Paquis, se retrouvent chez Mbila autour d’un verre ou d’un gros joint pour partager « leurs trucs de wolowoss-là » (prostitués). Il y a Bélen, la bolivienne, Maïmouna, la rwandaise, Tran-Hui, la thaïlandaise, Charlotte, la nigérienne et Mbila, la camerounaise…  C’est le comité central du tapinage globalisé et de l’esclavage moderne.

Dipita évolue au milieu de toutes ces « mères » (« au Cameroun celle qui élève un enfant est sa mère ») comme un poisson dans l’eau. L’univers pourrait être glauque, mais le récit est rarement grave, souvent drôle même : « On rit (…) parce que dans le rire se cache peut-être un peu d’espoir ».

Dipita, n’a pas écouté les conseils de tonton Démoney.  Garçon sensible, tantôt honteux, tantôt indigné, prompt à se dévaloriser, non seulement il pleurera mais fera « comme ça » - sous entendu comme les Blancs - avec le sculptural et blondinet William, lui-même fruit des amours tarifées d’une belle russe et d’un « mariageur ».

 

Les drames (ici très atténués) de la prostitution et les réseaux de traite ne constituent pas l’unique objet de ce premier roman de l’auteur né en 1986 à Douala et installé en Suisse depuis huit ans. 39 rue de Berne qui aborde la question de l’homosexualité (en immigration mais aussi dans les pays d’origine) est aussi un roman non pas seulement  social mais « global », tant les destinées individuelles sont de plus en plus connectées à la marche du monde et à cheval sur plusieurs pays. Pour prendre la mesure et les conséquences de l’Histoire et de relations - économique ou politique - toujours inégales, on va du Cameroun à la Suisse en passant par la France. Dans ces relations de domination, la veulerie et la cupidité des nouveaux dirigeants, partisans du « cumul des mangeoires », tiennent une part importante. Ainsi : « Tonton Démoney lui se battait contre le régime, mais pas seulement. Dans sa longue liste noire, il y avait beaucoup de trucs : et la dictature postcoloniale, et le parti unique, et l’injustice (…) » A quoi il ajoute : « les ennemis collatéraux : dévaluation du franc CFA, PPTE (Pays Pauvre et Très endetté), déficits budgétaires, FMI, Banque mondiale, foutaise, gâchis, malheur, corruption… » Quant au président Paul Biya, il se voit gratifier du titre de « Barbie de l’Élysée ». Voilà qui est clair, et la question migratoire ne peut être abordée ex nihilo ou par le seul prisme obsidional.

Max lobe utilise un ton distancé, mais administre, ici ou là, de fortes doses de sensualité (scène d’amour entre Dipita et William), d’humour (entre les filles de l’AFP ou en prison), d’introspection (homosexualité et culpabilité) ou des scènes impressionnantes (l’expulsion des paquets de cocaïne dans les toilettes d’un grand hôtel genevois par exemple). Max Lobe agrémente un style plutôt classique de quelques formules et mots du répertoire bassa, dont la répétition peut parfois laisser un arrière goût de procédé littéraire, vite emporté par la mélodie de la langue et les rebondissements du récit.

 

Edition Zoé, 2013, 189 pages

05/01/2015

Les Sauvages

Sabri Louatah

Les Sauvages

0.jpgLa France littéraire grouille de jeunes talents qui viennent redorer le blason des lettres nationales à tout le moins y mettre leur grain de sel, réinventer les genres, bousculer la langue et élargir les horizons.  Sans compter que questions horizons, si nos nouvelles plumes (Faïza Guène, Kamel Hajaji, Mabrouck Rachedi, Hafid Aggoune ou Kaoutar Harchi) semblent bien pâlottes dans la basse-cour des gallinacées tricolores, on sait mieux les apprécier au-delà des frontières nationales où elles font rayonner la culture française.

Sabri Louatah ! Voici un « garagnas» de Saint-Etienne, qui se permet un premier roman livré sous la forme d’un feuilleton qui sera décliné en quatre volumes. Le style, inspiré du rythme des séries américaines, est nerveux, crépitant, vivant et les intrigues se multiplient, bourgeonnent, s’entremêlent avec brio et maîtrise. Un premier roman original aussi, par la place qui tiennent l’humour, la dérision et même le rire. Ecriture feuilletonesque oblige, l’auteur laisse traîner sur le chemin quelques perles (des croix gammées sur le crâne d’un chibani, un juge Wagner qui pointe le bout de son nez, une certaine commandante Simonetti, des diplomates algériens, une ou deux histoires d’amour…) qui sont autant de rendez-vous donnés à son lecteur.

Sabri Louatah ! Voici un jeune écrivain du XXIe siècle hexagonal qui se la joue Balzac chez les « Berbérichons ». Et c’est réussi ! Ces « Berbérichons » sont autant l’illustration de cercles singuliers que le reflet de la France en mouvement. Le regard est tour à tour microscopique ou panoramique. Rien ne lui échappe ; du moindre détail croquignolesque de tel ou tel personnage ou situation à la sociologie électorale du pays. Ces « Berbérichons » à la mode Louatah, c’est la France qui bat au cœur d’une famille française d’origine kabyle et non l’histoire d’une famille d’origine immigrée dans la France du moment. On est à Saint-Etienne, au pied des terrils abandonnés et des barres de cités laissées à l’abandon. Sabri Louatah montre, double performance, ce que beaucoup ignore en France. Ne suppose même pas. Que ces Français d’origine algérienne brillent d’une diversité qui vaut son pesant de dynamite, tant les différences et les oppositions, les appartenances et les clichés traversent les groupes. Que ces immigrés et autres boutures d’immigrés sont des Français comme tout le monde, qu’ils constituent la France d’aujourd’hui et de demain et la galerie de personnages (pas moins de deux douzaines de personnages) attestent là encore de la diversité des parcours, des réussites et des échecs, des milieux sociaux et des modes de vies… loin des schémas réducteurs et des codes médiatico-politiques.

Côté écriture, Sabri Louatah sait manier les registres. Il est capable (avec tendresse) de faire parler aussi bien une vieille kabyle, qu’un immigré mal dégrossi, quelques jeunes de banlieues ou quelques bobos parisiens. Il fait entendre les accents stéphanois des plus jeunes qui trahissent bien qu’ils sont du cru, et la petite musique de la langue kabyle (passablement maltraitée ici par une transcription désastreuse).

Cette entrée en matière de ce qui est annoncé comme un quatuor s’ouvre en pleine festivités d’un mariage « mixte » (kabylo-oranais !) qui se tient la veille d’une élection présidentielle (encore) insolite. Elections plus vraie que nature, n’était, qu’au second tour, Nicolas Sarkozy affronte non pas François Hollande mais un certain Idder Chaouch, un métèque débarqué des djebels hier encore propriété nationale. Idder Chaouch, un « kholoto » à la tête de l’Etat français, un fils d’immigré pur jus, pas un resucée de l’histoire européenne, un rejeton d’indigène et, allez savoir ! peut-être même de fellouze. Du jamais vue ! De l’extraordinaire ! Et cela ne plait pas à tout le monde. Mais vraiment pas ! Dans la détestation, les nostalgiques de l’Algérie de papa rejoignent les militants de l’Aqmi, lesquels traitent le candidat de « chien de traître qui a renié l’islam et qui mérite la mort ». A côté, l’élection de Mitterrand en 1981 c’est de l’eau tiède et triste comparée à un thé à la menthe, parfumé et sucré, garni d’explosifs pignons.

Chaouch  indispose ; il est menacé de mort par quelques islamistes pur jus, aussi imperméables aux vertus du métissage qu’une rombière de la haute ! Plus élégante tout de même et moins explosive. Pourtant, « l’avenir c’est maintenant » dit le slogan du candidat. Mélange de Royal et d’Hollande ? Non ! Juste la volonté de réunir tout le monde dans un devenir commun. Bien entendu, les échos de cette présidentielle se font entendre parmi les convives.

Slim Nerrouche et Kenza Zerbi sont les mariés. Lui est kabyle. Elle oranaise. Autant dire que les familles se scrutent, se jaugent, se daubent même et à tire-larigot encore. Chez les Nerrouche, le raï c’est de « la musique de bougnouls » ! On préfère Aït Menguellet - plus classe tout de même. Le « classique des classiques » sur « la différence entre les Kabyles et les Arabes » est vite évacué par les plus jeunes qui ont compris, eux, que les uns et les autres ne sont « ni kabyles, ni arabes, mais français ! »

Plus d’une vingtaine de personnages évoluent ici, des grands oncles et grandes tantes, aux mères et leurs rejetons formant une tripotée de cousin et de cousines. Les pères sont les mystérieux absents, le trou noir de cette dynamique et bruyante smala. Ils sont partis ou tombés aux champs d’honneur d’un travail synonyme d’accidents ou de maladies mortelles ! Seul exception, Matthieu qui a épousé Rachida et qui a intérêt à filer droit.

Les étiquettes n’accrochent pas sur cette marmaille. Bien sûr, avec Krim c’est la banlieue et ses bandes qui s’offrent au lecteur. Mais il faut compter aussi dans le lot une hôtesse de l’air, un acteur pour série TV, un gérant de restaurants à Londres, une cantatrice sans oublier ce candidat à la présidentiel. Rien que du très normal. Du banal. Du commun. De l’indifférencié républicain. A l’exception près… du présidentiable.

Et côté sociologie, idem. Parfois jusqu’à l’inattendu. Ainsi, Slim, le marié, est un homosexuel caché qui risque de voir sa cérémonie gâchée par son petit copain Zoran, un travelo roumain qui rôde du côté de la salle des fêtes… Les Nerrouche couvent en leur sein quelques laïcards à la sauce républicaine, des athéistes en diable et des bouffeurs d’imams à la barbichette musquée à faire rougir un Emile Combes !  Et tout ce beau monde sait se montrer coquin ; sensible aux charmes d’un tel ou d’une telle à commencer par la belle cousine Kamelia, dont les seins, plantureux et suggestifs, affriolent Krim. Et si tonton Bouzid - élevé lui à « la sévère loi du nif » comme dirait Jean Amrouche - veille, Rabia la propre mère de Krim, n’échappe pas à quelques tentations. Le fiston reçoit un texto de « maman » qui ne lui était pas adressé et qui pourrait bien signifier que sa génitrice, respectable veuve de son père, s’envoie en l’air avec on ne sait quel zigoto ! Une catastrophe, un monde s’écroule et un volcan se réveille prêt à expulser toute la rage de l’honneur version méditerranéenne.

Krim campe ici le personnage central. Paumé des cités, éjecté de la mécanique sans imagination de l’orientation scolaire, échoué du Pôle emploi, il brinquebale sa frêle carcasse entre fumettes et désœuvrement, petits boulots et petites magouilles, et se trimbale – allez savoir pourquoi ! - un dangereux calibre. Krim est « un gamin, un petit rebeu comme il y en avait des millions et qui n’arrivait même pas à soutenir plus de dix secondes son propre regard dans le miroir de sa grand-mère ». Secrètement, le môme en pince pour une certaine Aurélie Wagner. Elle semble lui préférer Tristan. La logique (supposée) des transports amoureux et l’ordonnancement (bien réel) des classes sociales semblent respectés.

Tout au long de cette journée Krim est inondé d’étranges textos envoyés par son cousin Nazim qui le rappelle à ses obligations. Il doit être sur Paris le lendemain. Krim a mis le pied dans un engrenage qui le dépasse. Un complot aux dimensions nationales.

 

Flammarion, 2012,  208 pages, 19 euros

29/12/2014

Les Enfants de Jessica. Tome 2 – Jours de deuil

Luc Brunschwig et Laurent Hirn

Les Enfants de Jessica. Tome 2 – Jours de deuil

 

20121025202544_t2.jpgAu centre du récit, un mouvement de légitime défense, le mouvement Logan’s, organisé en milices. Soucieux de restaurer « le rêve » américain,  ses militants agressent les « migrants de l’intérieur » qui depuis six ans s’installent à New York, à commencer par les immigrés arabes et autres « parasites », histoire de les renvoyer chez eux, de les chasser notamment de ces « immeubles Ruppert » où ils logent, du nom de la secrétaire d’Etat aux affaires sociales du président démocrate Lou Mac Arthur. Jessica Ruppert incarne un tournant dans la politique économique et sociale étasunienne, l’expérimentation de mesures nouvelles qui ambitionnent rien moins que de remettre en question l’« American way of life » au nom de la justice sociale et des impératifs écologiques. Voilà de quoi accuser la présidence et de son administration de « communisme », d’en faire la cible de tous les mécontents : xénophobes de tous poils, banquiers, milieux politiques et même quelques parrains de la maffia. Cela fait beaucoup…

Ainsi, le projet de l’administration américaine n’est pas du goût de la finance internationale, de ceux qui tiennent les Etats par le poids de leurs dettes contractées. Les banques centrales chinoise, européenne et japonaise ne mettent pas de gants pour faire comprendre au président Mac Arthur qu’il vaudrait mieux pour lui abandonner ses velléités sociales, et fissa ! sinon gare : plus de crédits et remboursement immédiat des 1 057 000 000 000  dollars de dette ! Que vaut une secrétaire d’Etat intègre et soucieuse du bien être de ses concitoyens face à la finance mondiale  et à quelques autres officines interlopes ? Rien ! Peanuts ! Le coup de poignard viendra de ses propres amis et sénateurs démocrates…  

Dans le même temps, des attaques de trains d’immigrants provoquent des dizaines de morts et un certain Colin Strongstone est condamné à cinq ans de prison pour avoir lâché une meute de Pitbull affamés contre les locataires d’un immeuble Ruppert. Colin Strongstone, Afro-américain, brillantissime diplômé d’une école de commerce, se réclame de Logan et prétend  avoir défendu les intérêts de ses parents, dont les maigres économies, un immeuble à New York, ont fondu comme neige au soleil après l’installation à proximité d’un de ces « immeubles Ruppert » pour migrants. Ainsi le « rêve américain »  à la sauce libérale n’est pas uniquement une illusion de Blancs et de dominants, et ce geste pourrait préfigurer les contours d’une nouvelle guerre, celle que des pauvres mènent contre un peu plus pauvre que soi.

Sur cette toile de fonds, scénario et dessins croisent les sujets et les personnages - jusqu’à perdre parfois le lecteur - reviennent aussi sur une histoire commencée il y a dix ans avec Le Pouvoirs des Innocents (cinq albums), poursuivi avec le tome 1 des Enfants de Jessica (Le discours) et Car l’enfer est ici. On y retrouve Joshua Logan. Emprisonné, il clame son innocence et est malade d’être devenu, malgré lui, le symbole d’une cause qu’il réprouve. Il y a aussi Amy, la jeune orpheline, celle que Logan rencontra dans un hôpital psychiatrique. Elle fait le lien entre ce dernier, Jessica Ruppert sa mère adoptive et le jeune Salim, un enfant  d’origine syrienne dont la mère a été abattue dans sa boutique quelques années plus tôt et dont le père vient à son tour d’être assassiné.

Dans cette livraison, tandis que quelques politiciens et autres maffieux se frottent les mains, le temps de la contestation et de la mobilisation en faveur de Jessica Ruppert se met en place. A l’enterrement des dernières victimes du mouvement Logan’s, il est question d’une pétition et même d’une marche sur Washington.

Les planches de Laurent Hirn offre une riche variété, alternant gros plans et plans larges, couleurs - avec dominance des ocres, marrons et autres bleus - et noir et blanc, lumière et pénombre… Le coup de crayon est précis, classique, particulièrement expressif, dynamique, à l’unisson d’un scénario animé et excitant. Cette livraison comprend un cahier graphique de 12 pages, un « Making off » qui offre l’opportunité de saisir le travail et les méthodes des auteurs : l’importance du découpage ou l’utilisation de la 3D pour Hirn, les contraintes du scénario ou le travail sur la psychologie des personnages chez Brunschwig.

 

Futuropolis 2012, 64 pages, 13€

08:05 Publié dans BD, Immigration | Lien permanent | Commentaires (0)

22/12/2014

La liberté de vivre

Ha Jin

La liberté de vivre

 

Ha-Jin.jpgC’est une longue et minutieuse chronique que livre Ha Jin. Elle se dessine en minces chapitres qui sont autant d’épisodes de la vie du couple formé par Nan Wu et son épouse Pingping, immigrés aux Etats-Unis, avec leur fils Taotao. La narration, linéaire, colle au quotidien des Wu, au plus près de leur lutte pour « s’enraciner » ; par le travail bien sûr, par la scolarité de leur enfant aussi. C’est là une priorité, et les parents redoublent d’efforts pour qu’il n’intègre pas une classe réservée aux étrangers. Ha Jin décrit la rupture avec le pays d’origine, les distances maintenues avec les représentants de la communauté chinoise, le regard critique, amusé, sceptique, séduit aussi, sur la société américaine. La part des frustrations, les transformations, visibles et intimes.

En quelques années, Nan accomplira « le parcours qui prenait une vie entière à la plupart des immigrés ». Entre le « struggle for life » et le rêve américain, les Nan feront leur « trou » comme dit Marcel Detienne. Entre Boston, New York et enfin Atlanta, de petits boulots en petits boulots, d’emprunts en sacrifices, de capacités d’adaptation en illusions perdues, ils réussiront à ouvrir un petit restaurant (le Gold Wok) et à acheter une maison en Géorgie. Nan, l’ancien étudiant a du abandonner la science politique et une improbable carrière universitaire pour les fourneaux, ce qui laisse d’heureuses odeurs de cuisine s’exhaler de page en page.

Sans être un réfugié politique, Nan n’a pas voulu retourner en Chine après ses études. Très vite, il s’est efforcé de « se délester du bagage de la Chine pour voyager plus léger, (…) devenir un homme indépendant ». Nan largue les amarres, refuse de vivre dans le passé, de moisir dans sa communauté d’appartenance : « Il lui fallait trouver sa voie dans ce pays, vivre non pas tant en tant qu’expatrié ou exilé mais en tant qu’immigré ». Autrement dit devenir citoyen de cette société américaine où le racisme se manifeste ici ou là, où l’argent est un « dieu », cette société obsédée par « les deux S » : « le Soi et le Sexe », intraitable pour les faibles, les « losers », une société multiculturelle et multireligieuse où la diversité s’expose aussi sous la forme des conversions et des bricolages identitaires.

Nan assistera à des rencontres, des colloques sur la Chine, il côtoiera, toujours sur la réserve, quelques cercles communautaires malgré les recommandations de Pingping. Il n’est dupe de rien des comportements des uns et des autres, des intellectuels dissidents, des artistes et autre vulgum pecus chinois. Sans illusions, ilse tient à l’égard des officiels chinois, des associations relais et autres taupes. Intraitable, Nan n’est pas un homme de compromis et encore moins de compromissions. Et surtout, qu’on ne lui serve pas de vieilles lunes patriotiques : « La Chine n’est plus mon pays. Je lui crache dessus, à la Chine ! Elle traite ses citoyens comme des enfants crédules et les empêche constamment de grandir, de devenir des individus à part entière. Elle ne veut qu’une chose la soumission. Pour moi la loyauté ça marche dans les deux sens. La Chine m’a trahi, alors je refuse de rester plus longtemps son sujet. (…) Je me suis arraché la Chine du cœur. »

Pourtant aux JO d’Atlanta, il se montre attentif aux performances des athlètes chinois, « il comprit qu’il ne parvenait pas à se couper affectivement de tous ces gens ». Nan se situe au point de rencontre des deux pays, aussi, « pour voir clair dans ses émotions », il s’imagine la Chine comme étant  « sa mère » et les USA « sa bien aimée »: si un conflit devait survenir, il devra « les aider à se comprendre, sans pour autant espérer qu’elles partagent un jour les mêmes opinions ». C’est Camus chez les sino-américains.

Nan aime Pingping, mais sans passion. Bon père et bon mari, son cœur est tout entier à Beina, un amour platonique de jeunesse qui lui en fit voir de toutes les couleurs pourtant. Ainsi va la vie ! L’amour fantasmé est plus difficile à chasser de son esprit qu’un échec sans rappel ni retour. Entre les époux, l’ombre de Beina toujours s’insinue. Il recherche cette passion, convaincu qu’elle serait le moteur de sa force créatrice et poétique. Car gagner de l’argent n’intéresse pas Nan. Sa seule vraie passion est la poésie.

Tirailler entre ses responsabilités d’époux, de père et sa vocation, il doit apprendre à se débarrasser de ses « peurs » comme dit Faulkner, de ses doutes sur son travail. « Je ne dois pas vivre dans la passé, mais me concentrer sur le présent et sur l’avenir ». Après bien des hésitations, il décide d’écrire en anglais malgré les avis contraires et définitifs d’une rédactrice en chef d’une revue de poésie. Il évoque la xénophobie et oppose le fait que « la vitalité de l’anglais résulte en partie de sa capacité à absorber toutes sortes d’énergies étrangères. » Ces pages sur le cheminement créatif de Nan constituent aussi le sel de ce roman. Le livre  se referme sur quelques uns de ses poèmes.

Professeur à l’université de Boston, Ha Jin émaille  son texte de références à des poètes américains, à Faulkner et à Pasternak. La Liberté de vivre est son cinquième roman et le quatrième à être traduit en langue française (au Seuil) après La Longue Attente (2002), La Démence du sage (2004) et La Mare, (2004). La Liberté de vivre (paru en 2007 aux USA) est le premier récit de l’auteur à se situer hors de Chine et à plonger au cœur de l’immigration chinoise aux Etats-Unis.

 

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Perrin, Seuil, 2011, 669 pages, 24€

 

24/11/2014

Guerre. Et si ça nous arrivait ?

Janne Teller

Guerre. Et si ça nous arrivait ?

Foto-Janne-Teller.jpgAttention : âmes sensibles s’abstenir ! Les plus émotifs et imaginatifs parmi les jeunes lecteurs risquent de se faire des frayeurs en lisant le livre concocté par Janne Teller, danoise d’origine austro-allemande par sa famille. Chez les aînés – car ce livre peut, et doit être lu, par tous – il aidera les uns à réfléchir et les autres à vivre une expérience par procuration. Quand aux blasés, qu’ils continuent à ruminer dans leur coin !

De quoi s’agit-il ? Rien moins que d’imaginer devenir un réfugié, un exilé en mal de sécurité, en quête de mieux vivre et de chaleur humaine. Prenez une famille française, oui ! oui ! française. Persécutée dans son propre pays après la prise du pouvoir par quelques factions autoritaires et va-t’en-guerre. Par les temps qui courent la fiction, pour être improbable, n’est pas totalement farfelu… Nos héros, franchouillards de toujours et certains à jamais de leur liberté tricolore, se retrouvent pourtant le bec dans l’eau : obligés de se dépatouiller entre persécutions, mal vie et projets de fuite. Et là, il faut monnayer et subir le diktat des passeurs !

Janne Teller est impitoyable : non contente de mettre nos gamins sur le gril de la méchanceté humaine, voilà qu’elle oblige ces pauvres Français, parents et enfants, à devoir s’esbigner de l’autre côté de la Méditerranée. Aller trouver refuge chez les Arabes ! Un comble ! Vous imaginez ?! Les héritiers de Voltaire et d’Hugo, donneurs de leçons urbi et orbi aller quémander aux rejetons de Moubarek et autre El-Banna. Et pourquoi pas l’Algérie encore ! Ce monde serait cul par dessus tête. Sans compter qu’il faudra croupir quelques deux ans dans un camp de réfugiés en Egypte et manifester par la suite de claires intentions d’intégration. Brrr ! cela fait froid dans le dos, non ?

Ce livre est judicieusement proposé sous la forme d’un passeport, sésame hier de tous les voyages et de toutes les aventures humaines. Janne Teller y renverse les perspectives  et raconte l’exil vécu par un gamin de Copenhague (première édition danoise en 2004), de Berlin (40 000 exemplaires vendus en Allemagne) ou de Paris. Comprendre en étant capable de se mettre à la place de l’Autre, voilà le pari pédagogique de cette démarche qui invite à l’imagination et à l’empathie et qui s’ouvre par cette question-suggestion : « Et si, aujourd’hui, il y avait  la guerre en France… où irais-tu ? ». Tout ici est fiction, ou presque, car à l’heure de la crise, il faut bien constater que dans nombre de pays européens, les flux migratoires bougent : les Espagnols, les Italiens, les Portugais et même les Français sont de plus en plus nombreux à aller chercher ailleurs le droit de vivre dignement, au point de voir certains pays comme le Brésil froncer les sourcils.

Le talent de l’auteure, en distillant ici ou là quelques doses d’inquiétudes, est d’aider à réfléchir à l’état du monde, devenu un « village-planétaire », une « société-monde », où tout et tous sont interconnectés.

 

Illustrations de Jean-François Martin, traduit du danois par Laurence W.O.Larsen. Edition Les Grandes personnes, 2012, 64 pages, 7,90€. A partir de 12 ans

 

17/11/2014

Des chiffres et des litres

Rachid Santaki

Des chiffres et des litres

th.jpgRachid Santaki est né en 1973 à Saint-Ouen, a grandi à Saint-Denis, c’est sans doute ce qui lui a donné l’énergie nécessaire pour être à la fois entrepreneur, journaliste, scénariste et romancier. Il a signé La petite cité dans la prairie (Bords de l'eau, 2008), Les anges s'habillent en caillera (Moisson rouge, 2011) et  Flic Ou Caillera, chez Masque  en 2013. En 2014, il signe pas moins de quatre parutions : Putain D'amour (un recueil de textes au Livre De Poche), Business Dans La Cité  (Seuil), deux recueils de nouvelles : Gueule De Bois (Gallimard) et Triple XL (Folie d'encre).

Dans Des chiffres et des litres, la France est tout entière rivée à son téléviseur et aux prouesses de l’équipe de France de football, équipe black-blanc-beur qui en 1998 emportera le trophée mondial et l’adhésion nationale. Au même moment, celui qui aurait pu être le petit frère d’un des héros de la France footballistique (et au delà), Hachim, un jeune de Saint-Denis, intelligent et sensible, doué pour les études, apprenti journaliste, va se fourvoyer dans le commerce de drogue. Alors que le Stade de France brille de mille feux et d’autant de cocoricos, les cités alentours restent plongées dans le noir, le noir de l’indifférence et de l’abandon, le noir des trafics en tout genre, des bandes et d’un quotidien dominé par le rapport de force, la peur, l’agression ou l’évitement, des codes dures, inhumains qui obligent à plier ou à se casser.

Rachid Santaki ouvre son roman avec un cadavre au corps torturé, retrouvé dans un terrain vague. Il décortique alors l’organigramme du bitume et le cursus de la « bigrave » ou deal de shit, il montre les impasses de la violence et de la prison, les dérapages de la politique du chiffre-roi, les flic ripoux mais aussi l’histoire de l’immigration algérienne, marquée ici par le souvenir du 17 octobre 1961, qui plombe le quotidien des anciennes générations à commencer par celui de l’inspecteur Perrin dit « Papy » et de son pote Omar, le bistrotier.

Le roman est sombre comme peut l’être le quotidien de trop de jeunes parqués loin de la ville, sans perspective autre que celle des barres et des tours. Une ombre gagne et menace les cités, une ombre qui court entre des bâtiments fatigués, intimide dans les halls d’immeubles et souille les intérieurs, celui des familles, comme celle de Hachim, laissant une mère éplorée, un père déshonoré et une sœur révoltée. Il n’y a rien à attendre de cette chienlit! Qu’on se le dise.

Pourtant, Santaki pointe aussi, presque en creux, la vitalité de ceux qui refusent de s’apitoyer sur leur sort ou de se perdre à cause du désamour national. La résilience n’est pas qu’un concept pour auditeur de France Culture ! Elle s’expérimente quotidiennement dans cette ville, Saint Denis qui « baille une mauvaise haleine, s’étire et se lève. Je l’aime pas pour ses cités, mais pour son âme, ce qu’elle fait de nous, des débrouillards » dit Hachim. Sans tralalas ni trémolos, Santaki montre qu’on sait aussi se battre et que les « quartiers », comme autant de ruches, bourdonnent d’un dynamisme polymorphe nourri de sport (ici la boxe thaï), de réussite scolaire, de valeurs d’entraide, de créations et de subversions artistiques à la sauce poétique, langagière, rap, tags et autres. La langue utilisée par l’auteur en témoigne : mélange de classicisme et de vocabulaires de « téci », de métissages linguistiques aussi, qui emprunte aux parlers de l’immigration où domine l’arabe. Certes le lecteur risque de s’égarer entre les « achipe-achopé », « sclague » « teum-teum », « heb’s » et autres « gueush » (un lexique en fin de volume n’aurait pas été de trop), mais l’auteur maîtrise son affaire, son intrigue et ses personnages.

Ce que montre Santaki c’est que ces banlieues ne sont pas sur une autre planète, une étrangeté, un barnum extérieur au genre humain comme hier certains zoos. Elles sont au cœur du pays et du devenir collectif. Des beurs, des blacks et autres relégués de l’urbain dealent et se fourvoient, mais le système vit de ses consommateurs et usagers paisiblement installés de l’autre côté du périphérique où dans quelques propriétés bourgeoises. La nuit, les rêves de la plupart de ces mômes sont agités des mêmes images et des mêmes désirs que les autres jeunes. Rachid Santaki tend un miroir, celui de la France d’aujourd’hui. Pas sûr que son reflet soit reconnu. Regardez où étaient reléguées il y a peu les illusions de 1998 et d’une France Black-blanc-beur : dans un pain au chocolat !

 

Moissons rouges, 2012, 256 pages, 16,50€

 

 

27/10/2014

Allée 7, rangée 38

Sophie Schulze

Allée 7, rangée 38

 

portrait-Sophie-Schulze-2011-034.jpgDans ce premier roman que l’on pourrait qualifier d’hybride, Sophie Schulze raconte l’histoire de Walter, jeune allemand immigré en France au lendemain de la Première Guerre mondiale, en émaillant le récit de références et de citations d’Hannah Arendt, Husserl ou Robert Schumann, mêlant petite et grande histoire. Allée 7, rangée 38 tangue entre roman, reportage journalistique et essai (nombreuses et parfois longues citations pour un récit dégraissé).

L’Histoire, la grande, n’est pas tendre pour les existences et les histoires individuelles. Quand la machine à broyer entre en action, elle ne fait pas de détails ni de sentiments : Walter, jeune immigré allemand, arrive donc à Strasbourg en 1919. Il s’engage dans la Légion étrangère, histoire d’obtenir à la clef une naturalisation bien méritée. Il rencontre Alice, une Alsacienne du cru qui bravera l’autorité parentale pour s’en aller couler le parfait amour avec son étranger de mari. Mais voilà, occupation oblige, les tourtereaux ne sont pas bien vus dans un voisinage suintant le mépris cocardier et l’éternelle suspicion (on en sait encore quelque chose aujourd’hui). Dans les années 40, il ne faisait pas bon s’accoquiner avec un immigré allemand fût-il devenu Français mais toujours… d’origine allemande ; comme il ne fera pas bon, une décennie plus tard, pour une Française de partager l’amour d’un Algérien. On ne cesse de renvoyer l’Autre dans ses cordes, réelles ou fantasmées. Walter a beau être devenu français, être passé par la Légion où « personne » n’a cherché «  à connaître son passé » et où « son destin a fini par être commun »  avec celui de tous, pour ses nouveaux concitoyens, il reste un Français de papiers et un Allemand pur jus, un « boche »  comme d’autres sont renvoyés à leurs fatmas et à leur couscous.

L’Histoire convoque ses suspects, les enfermant dans les cordes, réelles ou fantasmées, d’une origine rédhibitoire et inconciliable. L’Histoire est en marche, et le couple puis la petite famille, s’épuise à en éviter les ornières et les chocs. La vie passe ; Walter et Alice progressent sur les chemins tortueux de l’exil, de l’intégration, des constructions identitaires, de l’amour ou de la haine des autres. Fragilité des existences et insignifiance des êtres bousculés par le froid engrenage des déraisons de l’Histoire. Après les errements d’Heidegger et le combat d’Hannah Arendt pour la vérité, les nations européennes vont apprendre à reconsidérer leurs frontières intérieures et renouer avec leur « parenté d’esprit ». En trois phrases on passe de Robert Schuman à Alice et d’Alice à l’auteur de Etre et Temps…On passe allègrement de ces pauvres hères aux considérations continentales, de la nuit de la guerre aux lumières de la construction européenne.

Un texte composite, brillant mais parfois déstabilisant, oscillant entre le roman, le reportage journalistique et l’essai. L’écriture, expurgée du superflu, est la grande originalité de ce premier roman où la littérature semble parfois à l’étroit entre le vertige des grandes idées et le prosaïque de la chronique.

 

Léo Scheer 2011, 93 pages, 15€

20/10/2014

Parle-moi un peu de Cuba

Jesus Diaz

Parle-moi un peu de Cuba

jesus 1 (Small).jpgIl y aurait deux façons pour un Cubain de débarquer aux USA. Il y a la voie royale, celle où les Gringos vous déroulent le tapis rouge avec permis de séjour et autorisation de travail à la clef, et l’autre, où l’accueil se fait plus suspicieux, du bout des lèvres, comme à regret. Le même pays fera alors attendre le même exilé cubain une bonne année pour daigner le gratifier d’un permis et d’autorisations diverses. Il faut faire ses preuves. Dans le premier cas, le Cubain, perché ou vautré sur une méchante embarcation ou un radeau de fortune a réussi à s’esbigner de son île, éviter les humeurs des requins et échapper aux caprices des vents et des courants du détroit de Floride, pour s’en aller poser un pied salvateur du côté de Key West. Dans l’autre cas, le bougre est passé par le Mexique, comme le vulgum pecus des migrants de sorte qu’il sera soumis au commun législatif.

Le dénommé Staline Martinez, le personnage central du roman de Jesus Diaz, peut se vanter, lui, d’avoir tâter des deux méthodes. Mais dans le mauvais ordre. Il raconte son histoire enfermé sur une terrasse de Miami, exposant sa peau aux brûlures du soleil et son corps aux rigueurs du jeun et de la déshydratation, histoire de faire croire aux autorités américaines qu’il est bien un balsero, un cubain sauvé des eaux, un Staline anadyomène qui entend bénéficier illico du statut de réfugié. Pourtant, quelques semaines plus tôt, avant son come back via la frontière mexicaine, il était bien arrivé aux Etats-Unis par la mer. Et les Yankies lui ouvraient alors grand les bras, il lui suffisait de le demander, de faire le show au micro du reporter dépêché par un des nombreux réseaux d’informations, de vanter à la caméra la liberté retrouvée et de médire du socialisme à la sauce castriste. Il n’en fit rien. Mieux - ou pire - il demanda à reprendre le premier vol pour la Havane. Incompréhensible pour un esprit cartésien, qui a biberonné à l’économie néolibérale et à l’anti communisme.

Staline Martinez, modeste dentiste de son état, anti héros par excellence, travaillé par la culpabilité, la crainte et l’indécision, déconsidéré par son entourage, demande pourtant à rentrer sur son île, pour y retrouver son quotidien terne, pauvre, fait de pénuries, retrouver Fredesvinda, sa bicyclette antédiluvienne, Pepe son ventilateur moribond et surtout Idalys, son épouse callipyge. L’enamouré croit qu’elle l’attend comme Pénélope son Ulysse - mais sur un mode mas caliente - quand Idalys a déjà délaissé Staline pour Jésus...

A son retour, les autorités font du bien nommé Staline Martinez un héros national qui se doit cette fois de vanter les mérites du « Lider Maximo » et de médire de « L’Oncle Sam »…« Les gens comme lui étaient condamnés à courir d’un côté à l’autre en se cognant la tête pour voir si par hasard ils arrivaient à sortir du labyrinthe ». Quant aux vertus des systèmes politiques, Stalina (la sœur) a sa petite théorie : « le socialisme (…) était un parc zoologique où les gens vivaient dans des cages, en attendant que les gardiens leur lancent leur pitance ; tandis que le capitalisme était une forêt vierge où il fallait chasser tous les jours ».

Staline, à demi nu, se retrouve donc perché, durant cinq jours, sur la terrasse du pavillon de son frère Lénine, alias Léo pour les Américains. Pendant que le corps de l’infortuné se détériore, empeste, se couvre de squames, son esprit se dégrade à mesure que les souvenirs se font plus pressants, plus douloureux. Staline revit son histoire : comment et pourquoi par deux fois il a réussi à rejoindre les Etats-Unis, son quotidien à Cuba partagé entre l’hôpital, sa sœur et sa mère, quelques connaissances et Idalys. Comment, pour pallier l’absence de droits, les Cubains s’adonnent à la débrouille et aux magouilles pour trouver le nécessaire ou quelques dollars quand les jinetera, prostituée occasionnelles, tapinent avec les touristes… Staline ranime sa jalousie, ses frustrations, ce mépris de soi qui tire son origine davantage d’un système et d’une organisation sociale que d’une défaillance individuelle. Etre né cubain serait alors comme une malédiction : « Ah, s’il pouvait transmettre un jour à quelqu’un l’exaspérante humiliation que signifiait être cubain à Cuba (…) » dit-il. Les Maghrébins - et les Algériens en particulier - ont un mot pour cela : la hogra ! D’ailleurs, une scène de Parle-moi un peu de Cuba en rappelle une autre tirée du Passé Simple du marocain Driss Chraïbi. Les deux auteurs font, en un acte sacrilège, « pisser » leurs personnages qui sur le royaume marocain qui sur l’île révolutionnaire.

La solitude et les souvenirs de Staline sont entrecoupés des visites de Miriam, la nièce de Christina, sa belle-sœur. « Parle-moi un peu de Cuba » lui demande Miriam, arrivée aux Etats-Unis âgée de deux ou trois ans et qui ne peut converser qu’en anglais avec Staline. Christina exprimera le même souhait, le même appel. Derrière ces demandes identiques, percent deux attentes différentes. Une quête de repères pour l’une, plongée dans une société où elle ressent l’hostilité des autres communautés à l’endroit des Cubains et demande à Staline « who am I ? ».  Quant à la boulimique Christina, il y entre une part de tristesse et de mal du pays. Christina est malheureuse et sans doute vit-elle son exil comme un déracinement. Parle-moi un peu de Cuba évoque la nostalgie et le sentiment de faute qui accompagne l’exilé, y compris chez Léo, le frère de Staline et l’époux de Christina qui fait tout pour que son fils Jeff « guérisse de Cuba ».

La dernière nuit approche. Lénine, alias Léo va déposer son frère aux large des côtes américaines sur un radeau. Quelques heures suffiront à Staline pour rejoindre la terre ferme. « Mardi 28 » sera un nouveau jour. Un page encore blanche, une page à noircir. Pour une fois « l’orgueil », fut-il « stupide » de Staline, pourrait bien y tenir la première place.

Il faut se méfier de ce roman et du style magistral de Jesus Diaz. Cette histoire est racontée avec force, densité, sur un mode plaisant, l’humour s’y baguenaude et même, au détour d’une page, une scène comique surgit. La distance avec les faits est trompeuse, comme un contre-pied. Cette narration, tenue de bout en bout, a sans doute à voir avec le « comique naturel (…) de tant de Cubains » : «  capables de rire du malheur dans lequel ils [vivent] ». 

Jesus Diaz est né en 1941 à Cuba, en exil à Madrid depuis 1992, il y meurt en 2002. Il est l’auteur de plusieurs romans dont quatre ont été traduits en français chez Métailié et deux autres chez Gallimard.

 

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Jean-Marie Saint-Lu, Métailié 2011, 237 page, 12 €