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09/02/2015

La couleur du bistouri

Rédha Souilamas

La couleur du bistouri

docteur-islamophobie.pngDans Tu deviendras un Français accompli. Oracle (Tallandier 2011), l’historien, spécialiste de la Grèce antique, Saber Mansouri leva une partie du voile sur le fonctionnement et les présupposés de l’Université française, sur les faiblesses et les paresses de quelques professeurs qui ne cessent d’assigner leurs étudiants étrangers à résidence culturelle et nationale. Ici, c’est du côté de l’hôpital que le lecteur est convié.

L’hôpital public va mal et, au delà peut être, c’est la santé en France qui donne des signes d’inquiétude. L’une des réponses trouvées par le système, entendre les responsables politiques et les pontes du milieu, est de recourir à une main d’œuvre venue d’ailleurs : infirmier(e)s et médecins étrangers. Aujourd’hui, des pans entiers de la santé publique s’effondreraient sans la présence de médecins (et d’infirmières) étrangers. Ils sont indispensables dans les services d’urgence, en chirurgie, en anesthésie ou obstétrique. Pourtant, fortes de leurs diplômes acquis sous d’autres cieux, mais aussi, pour certaines, de diplômes français, fortes de leur compétences et parfois de leurs états de service, ces blouses blanches qui « ont un air de famille », entendre black et basané, sont maintenues dans un statut de seconde zone.  « En réalité nous sommes des travailleurs immigrés » écrit Rédha Souilamas

C’est eux qui font tourner la machine, mais… pas aux mêmes conditions que leurs collègues nationaux : sous payés, ils sont gratifiés des plus dures conditions et horaires de travail, des statuts de seconde zone, sans trop d’espoir de promotion sauf à se risquer sur les pentes d’un parcours pour combattant au mental d’acier. Il leur arrive même de devoir essuyer le mépris d’un milieu qui, au nom d’une notabilité d’un autre âge, n’est pas le dernier à abreuver la population entière de doctes et paternalistes conseils. Comme l’écrit Saïd Mohamed « après les vagues d’émigration de la tripe et du muscle, voici venue celle des neurones » (Le Soleil des fous, Paris-Méditerranée, 2001). Le bistouri remplacerait donc le marteau piqueur. C’est ce dont témoigne Rédha Souilamas, à la première personne, sur un ton neutre, dénué d’animosité mais où percent ici où là, quelques déceptions et un brin d’amertume.

Titulaire d’un doctorat de médecine de la faculté d’Alger, il arrive en France au mitan des années 80, pour se spécialiser en chirurgie. Commence alors le cursus, sinueux et pervers, réservé aux étrangers. Il lui faudra bien de l’abnégation et de la persévérance pour s’accrocher, passer les nombreux obstacles que le milieu médical et législatif (les professionnels de la santé sont nombreux au Parlement) dresse sur le chemin, se dégager des voies de garage et des espaces de relégation, se coltiner les remplacements, les contrats à durée déterminée, « subalternes » et « révocables » « puisque le renouvellement du contrat dépend du bon vouloir du prince. » Il devra aussi pousser des portes pour faire  valoir ses compétences, essuyer rebuffades et mépris de collègues, sûrs d’eux mêmes et dominateurs, jaloux de leur prestige national et de leur place lucrative. Comme dans les années 30, la profession protège -  au nom bien sûr de l’intérêt des malades - ses plates bandes : exit la concurrence ! Les médecins étrangers ou titulaires de diplômes étrangers ne peuvent exercer que dans leur hôpital d’affectation, exercer à l’extérieur s’apparenterait à un exercice illégal de la médecine. Et tant pis pour les déserts médicaux ou les ratés de la médecine ambulatoire. Ce que décrit Rédha Souilamas est une atmosphère où flotterait une « violence sourde, (…) un racisme larvé et visqueux ».

Comme ses camarades français, l’étudiant étranger doit, in fine et malgré quelques détours imposés, en passer par le même cursus et les mêmes formations, et pourtant : « nous sommes perçus différemment par les collègues, les patrons et, à un moindre degré, par les infirmières. Presque comme des enfants illégitimes ».

Il mettra bien plus longtemps que ses collègues français pour obtenir son inscription à l’ordre des médecins comme généraliste. Dix ans d’un cursus identique, d’une formation en tous points équivalente mais avec une quantité d’entraves bien spécifiques, d’embrouillaminis administratifs, de courses d’obstacles, de dévalorisations, de rebuffades méprisantes, de couleuvres avalées et d’assignation à résidence au sein d’un deuxième collège : le système vise à protéger les nantis et natif du cru, bien installés dans la place, des miséreux et autres étrangers qui ahanent et se perdent dans le labyrinthe universitaire, hospitalier et administratif. Tout cela est décrit par le menu. Rédha Souilamas, chirurgien généraliste devenu chirurgien spécialiste, se verra refuser, jusqu’au bout, le titre de professeur malgré un dossier idoine.

Dans ce récit-témoignage, l’auteur livre quelques éléments (et ressorts) psychologiques et émotionnels de cette longue marche d’un « enfant illégitime », ou qui se perçoit comme tel,  dans ce monde (in)hospitalier.

Il lui aura fallu beaucoup de travail, des aptitudes et prédispositions personnelles indiscutables pour accomplir ce parcours d’exception. Mais pas uniquement. « La chance de pouvoir exercer dans un hôpital parisien », le souci de « plaire » à l’autochtone, la volonté de « refouler le sentiment d’illégitimité » fournirent au postulant l’indispensable tonus, l’énergie de la résilience. « J’ai bien compris maintenant que les compétences professionnelles ne suffisent pas, qu’il faut montrer d’autres signes d’appartenances, qu’il faut « grenouiller » comme on dit »… Doit-il aller jusqu’à apprendre à jouer au golf ? Doit-il satisfaire aux obligations, entretenir ses réseaux et ses relations, céder à la mécanique sans âme et sans cœur de l’urbanité moderne, satisfaire l’exotisme de bon aloi de ses nouveaux concitoyens ? « Je prends conscience rapidement  du réflexe ridicule, propre à beaucoup de Maghrébins et d’Arabes, qui consiste à vouloir inviter des autochtones à manger du couscous et des loukoums en buvant du vin  du pays. Est-ce qu’ils nous invitent si facilement, eux, à partager un cassoulet arrosé d’un bon bordeaux ? » La réponse se devine aisément même s’il faudrait peut-être voir à changer de milieu… Il lui faudra bien perdre ces « premiers réflexes » et réserver sa sociabilité et sa générosité, comme le couscous de « l’illustre »  belle maman, à quelques happy few.

De même qu’il apprendra à se départir de sa naïveté méritocratique : « je croyais que le mérite s’appuie sur les compétences ». Pas besoin d’avoir lu l’éclairant Walter Benn Michaels (La Diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, 2009), pas besoin non plus avec Alain Badiou (Le Monde 5 mai 2012) de gloser sur le « racisme » des intellectuels, il lui aurait suffi de lire - ou de relire - le précieux Albert Cossery. Souilamas n’aurait pas été surpris alors de constater que les « suzerains » en place privilégient d’autres critères que le mérite pour « protéger le système qui leur destine les privilèges. Il ne fait plus aucun doute que l’origine des candidats est un facteur déterminant (…) ».Aujourd’hui, écrit Rédha Souilamas, « je me suis libéré de mon désir de reconnaissance. Les signes extérieurs de compétence et de légitimité ne m’intéressent plus. J’ai cessé de vouloir faire partie de cette cour qui prétend ignorer qu’elle sélectionne et hiérarchise ses membres selon l’origine ethnique ».

Rédha Souilamas est aujourd’hui diplômé du Collège français de chirurgie thoracique, chirurgien des hôpitaux de Paris. Il a participé à la réussite de la greffe pulmonaire, au développement de la première structure de chirurgie thoracique ambulatoire en France. Il coordonne un programme de transplantation pulmonaire pour la mucoviscidose, dirige un protocole de reconditionnement ex vivo de poumons pour pouvoir doubler le nombre de greffes pulmonaires, a contribué à mettre en place des structures multidisciplinaires, des journées scientifiques et des formations, publie articles scientifiques, donne cours et conférences, organise des partenariats internationaux notamment avec la Columbia University de New York. En 2008/2009, il fut le seul représentant français dans le comité scientifique international de la Société internationale de transplantation cardiaque et pulmonaire (ISHLT), « il s’agit-là d’une reconnaissance internationale par mes pairs, et hors Hexagone de surcroît »

Ce Français d’origine algérienne a donc mis ses compétences et son énergie au service de la santé publique française et contribué au rayonnement national au delà des frontières, notamment en Amérique du Nord ou en Asie. Et pourtant. Outre que tout n’alla pas de soi, la France républicaine et universaliste snoberait encore ce professionnel qui, pour son malheur hexagonal, naquit en dehors du pré carré national et hors du cercle des « héritiers » de la profession.

Ce n’est sans doute pas le signe du hasard que des propositions lui soient faites en provenance de l’étranger. En France, on riposte, encore et toujours, par de vagues « promesses » de nomination au grade convoité de professeur. Promesses versus propositions ! Souilamas n’utilise pas un trébuchet pour mesurer ses petits intérêts professionnels. Si aimer c’est d’abord aimer sans compter, la loyauté se moque que sur sa vieille et approximative balance, le plateau étranger pèse plus lourd que le plateau français. Il veut juste pouvoir servir au mieux la collectivité, hic et nunc. Il faudrait pour cela que le pays cesse de mégoter et de le prendre, lui et ceux de son espèce, pour un… imbécile. 

Ce petit livre en dit long sur l’état de la société française : corporatisme, xénophobie, discriminations, inégalités… asphyxient l’atmosphère, obscurcissent l’horizon, enrayent l’indispensable mécanique du collectif. Tant pis pour le tout à l’égo du coq tricolore : la France attire moins les neurones en migration que l’Amérique du Nord ou l’Australie. Quant à ceux qui y barbotent, ils pensent sérieusement à s’esbigner !

Comme tant de jeunes français fatigués par la reproduction des inégalités, comme tant d’autres talents, frustrés, ignorés ou discriminés, Rédha Souilamas, pourrait se laisser tenter ou consentir à s’envoler pour l’étranger. Alors qu’on assourdit l’électeur sur le poids de l’immigration en France, on en oublie - ou dissimule - que beaucoup dans le pays empruntent à nouveau les chemins de l’émigration et qu’il serait temps de revoir  les trop approximatifs compteurs du solde migratoire.  Il n’y a pas que la santé qui fout le camp.

Edition Naïve, 2012, 120 pages, 15 €

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