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28/07/2014

Le 89 arabe. Dialogue avec Edwy Plenel. Réflexions sur les révolutions en cours

Benjamin Stora

Le 89 arabe. Dialogue avec Edwy Plenel. Réflexions sur les révolutions en cours

 

stora_482208556.jpgFace à face l’historien et le journaliste. Le temps long et l’actualité. Ce sont deux regards sur le monde qui se déploient ici. D’un côté l’œil pétillant, perçant, curieux de l’homme d’information, de l’autre, le regard calme, attentif, presque introspectif de l’universitaire. Deux intelligences aussi, l’une plus théorique, 002903499.jpgcomparatiste, horizontale, fulgurante, volontaire presque audacieuse, l’autre, vissée au temps long de l’histoire, aux conditions humaines et sociales à l’œuvre, réaliste, pragmatique, à l’enthousiasme mesurée. Ces deux-là se connaissent. Ils furent des mêmes courants de pensée, ou proches. L’un et l’autre ont à voir avec cette partie du monde. Stora est un natif, qui n’a jamais vraiment quitté sa terre. Plenel, on le sait peut-être moins, a passé quelques années en Algérie. L’un et l’autre savent que rien de ce qui survient de l’autre côté de la Méditerranée ne doit laisser ici indifférent. Ce lien n’est pas intellectuel, il n’est même pas le fait de l’histoire, de la géographie ou de calculs économiques, il est d’abord organique, humain. C’est « le bal des gamètes » comme aurait dit Céline ! Le toubib de Meudon pouvait le déplorer. On peut s’en réjouir.

Fort justement, fort logiquement, ces réflexions et ces échanges sont placées sous le signe du « refus de l’indifférence », pour en finir avec les clichés mais aussi les suffisances et les mépris, les politiques de la peur (« tout plutôt que les islamistes ») et cette ignorance crasse et suspecte de ces sociétés née d’une diplomatie française, plus attentive aux Etats qu’aux peuples, née des accommodements du Nord avec les pires des régimes, née d’un rétrécissement du savoir dans l’espace public, née aussi de la guerre d’Algérie. L’un et l’autre, intellectuels de gauche, ne cachent pas leur étonnement devant la « prudence » de l’opposition de gauche, « la sidération de la gauche  française face au surgissement de cette nouvelle question d’Orient. »

Il faudrait interroger cet « aveuglement », ce peu d’empathie pour ces peuples pourtant si proches. L’introspection remonterait jusqu'à la nuit coloniale et laisserait affleurer aux consciences les inhibitions des contemporains face à l’évidence : la société française s’est, une fois de plus dans son histoire, diversifiée, transformée. Pour poser un regard « lucide » sur ces sociétés, il conviendrait aussi de changer « le logiciel de nos gouvernants » où « la peur, l’identité, la discrimination » tiennent lieu, en France, de politique.

Certes, « la faiblesse des relations tissées augurent mal de la suite » et pourtant, comme le répète Benjamin Stora, à travers les expériences familiales, individuelles, quotidiennes, banales etc., « la rencontre et le croisement de populations venant de différents horizons, crée une identité multiple, diverse, plurielle (…) ».

Pour emprunter une formule appliquée à l’immigration en France, l’histoire du monde arabe est aussi notre histoire. Peut-être en viendra t-on alors à se rendre compte que ces peuples dits « arabes » ne descendent pas d’une lointaine planète. Qu’ils sont constitués d’hommes et de femmes qui partagent, à leur manière et compte tenu de leur propre histoire, les mêmes aspirations. D’ailleurs, précise l’historien, ces sociétés changent : « on commence à entrer dans une autre société, celle des rapports personnels, des rapports individuel », « y compris en matière migratoire » ajoute t-il, où les projets relèvent aussi de l’individuel et non plus du seul collectif.

Pour Benjamin Stora : « Être sur une frontière imaginaire, au croisement de plusieurs mondes du Sud et du Nord, reste cependant un atout pour la connaissance comme pour l’action. Les bouleversements qui viennent du monde arabe nous obligent à réfléchir sur la coexistence égalitaire entre différentes histoires, à reconnaître des appartenances culturelles diverses dans le cadre d’une culture politique universelle, partagée. Et donc, à reprendre espoir pour l’avenir. » Ces entretiens ouvrent sur un nouvel imaginaire, celui qu’évoquait déjà en 2002 Edwy Plenel dans son indispensable La Découverte du monde (Stock et Gallimard, « Folio actuel », 2004)

Sur ce « 89 arabe », Plenel s’enthousiasme, Stora tempère. Tous deux s’accordent pour y voir la fin d’un cycle et le commencement d’un autre. L’éducation devra en être une priorité (il y a une vingtaine d’années déjà, l’Algérien Tahar Djaout ne disait pas autre chose), et la prise en compte de la pluralité, une nécessité. Education et diversité un programme urgentissime au sud de la Méditerranée. Un peu aussi au nord… C’est sans doute cela aussi l’« effet miroir » de ces révolutions.

 

Stock 2011, 173 pages, 16,50

 

 

 

30/06/2014

Un Sujet français

Ali Magoudi

 

Un Sujet français

 

 

11-a-un-sujet-francais-d-ali-magoudi-albin-michel.jpeg37 ans après la mort de son père, le chirurgien, psychanalyste et écrivain Ali Magoudi  décide d’en raconter la vie. Poussé par une lointaine et troublante exhortation paternelle qui veut qu’un jour son fils couche sur le papier l’histoire de son géniteur, il s’en va traquer les méandres du passé.

 

Mais voilà ! Papa Magoudi, comme bien des pères algériens de cette génération, n’était pas un bavard. Privés de parole dans l’espace public, ces migrants d’un autre temps étaient du genre taciturne à la maison. Quant à maman Magoudi, Eugenia Bronislawa, sa mémoire se révèlera à géométrie variable.

 

Ali Magoudi entreprend donc, une trentaine d’années après la mort de son père, d’en écrire la vie. Né du coté de Tiaret au bon temps de « l’Algérie de papa », Abdelkader Magoudi s’est exilé en France métropolitaine avant de se dépatouiller de l’occupation, de Vichy d’une Europe écrasée sous la botte nazie, puis, en Pologne, du communisme. Plus tard, il versera son obole aux caisses du FLN mais, comme d’autres Algériens, Boumediene le détournera définitivement de son pays. La vie d’Abdelkader Magoudi traverse donc le siècle.

 

Côté personnel, l’homme traine sa part d’heurs et de malheurs, sa part de mystères aussi. Ainsi, aurait-il été spolié par les siens de son héritage. Ainsi ignore-t-on quand et comment il arrive en France, quand et comment il rencontre Eugenia Bronislawa, la mère de l’auteur. Un doute plane tout au long du récit sur ses activités durant la Seconde Guerre mondiale, comme sur l’existence d’une première union et de premiers enfants. La famille, ébranlée par la venue au monde d’un enfant mort-né, est secouée par son alcoolisme, ses frasques, ses démêlés avec la justice ou ses crises de violence.

 

Avant d’entreprendre son enquête, Ali Magoudi ne possède que quelques bribes de cette histoire, quelques éléments enfermés dans une vieille boîte à chaussures. Pendant trois ans, il va courir les archives, confronter les dates et les faits, multiplier les hypothèses et les scénarii, se permettre quelques commentaires où l’autosatisfaction perce sous l’évocation de ses activités passées et présentes. L’enquête est fastidieuse et le compte rendu, cérébral en diable, circonstancié et pointilleux, alourdit souvent le récit qui parvient, malgré tout, à capter l’attention. Car, c’est à une véritable enquête qu’il est donné d’assister, une enquête où les pistes, les impasses et les rebondissements nourrissent l’intérêt du lecteur.

 

 

 

La question qui se pose est quel est l’intérêt pour le commun des lecteurs que cette vie reconstituée et restituée par son rejeton ? Deux pistes s’ouvrent, celle de la psychologie individuelle et celle de l’histoire collective. Un tel récit peut nous en apprendre sur nos sociétés comme il pourrait nous éclairer sur nous mêmes. La question est de savoir  quelle satisfaction, quel enseignement  l’on retire de ce cheminement sur un texte au fort dénivelé chronologique ?

 

L’auteur, « Rigoureux. Systématique. Ordonné » comme il se plait à se définir et à le répéter, décrit par le menu ses recherches, la consultation des archives de la police, des archives militaires, nationales, départementales, archives des hôpitaux de Paris, des écoles, d’entreprises privées… Un véritable vade-mecum du parfait petit généalogiste ou de l’enquêteur en micro-histoire.  Tout cela est long et fastidieux. Pour lui, mais aussi pour le lecteur. Comme sont déroutants le méli-mélo des dates, l’entassement des souvenirs et des trouvailles. Entre les détails pointilleux, les descriptions minutieuses, la reproduction de ses missives, quelques digressions intempestives ou autosatisfaites, les supputations et autres hypothèses servis à tire-larigot, on frise, plus d’une fois, le trop plein. On est loin de l’élégante efficacité d’Origines d’Amin Maalouf. 

 

Ali Magoudi est donc le fils d’une Polonaise catholique et d’un Algérien musulman. Il est ce que des Asiatiques de la diaspora qualifieraient d’une banane : jaune à l’extérieur, blanc à l’intérieur. Lui, a une gueule d’Arabe mais une âme de Polonais. Et ce n’est pas peu dire que de sa branche paternelle, à l’exception peut-être du couscous dominical, il ne connaît rien ou pas grand chose. Certes les propres ruptures du père n’ont jamais permis au gamin de s’approprier cette part d’héritage, comme les silences paternels n’aident pas à reconstituer son parcours et l’histoire familiale. Malgré son prénom et son patronyme, « le psychanalyste des présidents » n’a eu que peu ou pas de rapport avec la branche algérienne de sa famille et avec la culture et la langue paternelles. Ou si peu. Au point que, comme il l’écrit lui-même, il a chassé l’arabe qui est en lui. Les voies de l’identité son impénétrables et les dessous de la psyché peut-être plus encore.

 

Au bout de ces trois ans d’enquête qu’a appris le fiston ? D’abord, puisque tel est le titre du livre, lui qui considérait son père comme Français, découvre que papa Magoudi, aux yeux de son pays, la France, était un « Sujet français ». Ainsi Ali Magoudi s’aperçoit que les Algériens dans l’Algérie de papa n’avaient pas droit à la nationalité française mais pouvaient s’estimer heureux d’être reconnus pour des « sujets français ». « Français musulman » ? Oui ! « Français de droit commun » ? Non ! Ali Magoudi comprend donc que son père n’était, aux yeux de l’histoire et de la société française qu’un « Nord-Af » ! ». Un membre du deuxième collège tout juste bon à aller se faire tuer pour l’Empire du côté de Verdun ou de Monte Casino et la fermer. Dans la chaîne de la filiation, parler de « brisure générationnelle irréparable » relève sans doute de l’euphémisme.

 

 

 

Abdelkader Magoudi fut donc un « sujet français », né au temps heureux de l’apartheid colonial, immigré nord africain dans une métropole soupçonneuse, il a du combiner avec l’occupation allemande, Vichy, l’expansion nazie, le communisme en Pologne et même avec la décolonisation et bazarder le funeste et ascétique socialisme de Boumediene. Les « effacements de l’histoire » prospèrent. Des contemporains s’en satisfont, s’en accommodent, s’en dépatouillent. D’autres butent dessus, voient leurs horizons entravés, leur liberté compromise. Ces « effacements » ici sont nombreux : « la destruction des juifs de Plock », le martyr de Varsovie, la colonisation, la Brigade nord-africaine qui ficha tous les « Nord-Af » de 1925 à 1945 ou encore le télescopage de la rafle du Vel d’Hiv et de l’histoire personnelle du narrateur.

 

Ces quatre cents pages, fouillées, traversent un siècle riche en événements. Les fracas de l’Histoire se font entendre du Sud au Nord et d’Ouest en Est. Ils rythment le fil d’une vie d’un ci-devant indigène, immigré en France, marié avec une Polonaise catholique grâce et avec qui, il a gratifié son nouveau pays d’une belle et sagace progéniture. La vie d’un homme simple, sans gloire mais non sans mérite, dans le siècle. Une vie bien remplie, avec sa part d’ombre et de lumière. Une existence marquée par de nombreuses bifurcations, certaines rédhibitoires, qui en font sans doute le sel mais aussi la complexité. Legs à la fois inestimable et évanescent.

 

Ali Magoudi débusque quelques secrets de famille, lève des silences mais rien qui n’appartienne au paysage familial de tout à chacun. De ces trouvailles, Ali Magoudi explique, ex-post, comme disent les économistes, certains de ses comportements. Il retrouve les échos de l’histoire familiale dans l’histoire personnelle de chacun des enfants Magoudi. Il piste le cheminement des faits retrouvés dans l’âme des uns et des autres, comment ils se sont infiltrés pour en modeler les peurs  et les frustrations, les contours et les résistances. Cela ravira les détectives es psychologie, les aventuriers de la psyché, les Indiana Jones de l’âme.

 

Cette enquête offre aussi l’occasion d’ouvrir une réflexion sur le statut du silence : Jusqu’où les silences nous oppriment-ils et quand nous délivrent-ils ? Peut-on se libérer et libérer les siens du fatum familial sans devoir « grimper l’arbre du savoir », grimper parfois jusqu’au vertige. Midek, le frère aîné ne partage pas la passion introspective de son petit frère. Faut-il interroger son refoulement ou plutôt « les raisons profondes » qui animent l’auteur de ce livre et de cette quête insurmontable ? Car après avoir refermé le livre, on a parfois l’impression qu’il n’y a rien là qu’une vie banale. Peut-être est-ce la différence entre une intelligence et une sensibilité fines et un esprit frustre et superficiel… Pourtant, dans le maquis des hypothèses, l’auteur en arrive à dresser ce constat : « mon père a eu une vie sans aspérité particulière dans l’avant-guerre comme pendant la guerre. »

 

Ali Magoudi ne saura pas tout. Le passé ne livrera pas tout son mystère. Son père repose pour l’éternité avec ses silences et des pans entiers de son existence. Le vertige de la connaissance et du savoir chemine sur une ligne de crête, entre illusion et néant. A l’heure du tout communiquant, de la parole robotisée, les silences d’Abdelkader Magoudi – comme ceux de tant d’Algériens de cette génération – détonnent, surprennent, inquiètent.

 

D’ailleurs, on en apprend peut-être plus sur l’auteur que sur son père, « sujet français » de la France coloniale mais aussi sujet de cette enquête-étude, où parfois le père paraît par trop désincarné dans un texte captivant, ficelé en diable. Intellectuel aussi : on est loin des évocations paternelles de Magyd Cherfi, Mouloud Akkouche, Ahmed Kalouaz, Saïd Mohamed ou Nabil Louaar.

 

Une fois, Ali Magoudi imagine les paroles de son père : « Cesse de me regarder avec tes yeux d’enfant, la vie d’adulte n’est pas innocente. Cesse de me juger avec ton intelligence de docteur, insensible à la honte qui m’a tant fait boire. Si tu es qui tu es, tu me le dois, ne l’oublie jamais ! (…)  que me reproches-tu encore ? Ah, toujours mes silence ! Survivre, j’ai eu à survivre, chose incompréhensible pour toi qui n’a eu qu’à vivre. »

 

Reste une question : pourquoi cet Algérien qui comme bien des siens de sa génération et de celle qui a suivi s’est débrouillé avec abnégation, sans plaintes, dans le silence, pourquoi prédit-il que son rejeton finira par écrire son histoire ? Que cache cette exhortation sur le lien entre les deux hommes ? Que dit-elle du regard que pose le père sur son fils, du regard d’un Algérien sur ce fils devenu aussi un Autre ? De cela nul n’en saura jamais rien.

 

 

 

Albin Michel, 2011, 406 pages, 23€

 

 

 

 

 

09/06/2014

L’Art français de la guerre

Alexis Jenni

L’Art français de la guerre

 

alexis-jenni-le-goncourt-merite-d-un-grand-premier-roman_article_popin1.jpgPremier roman publié pour ce prof de SVT. Premier roman et Goncourt à la clef. Pour un coup gagnant, c’était un coup gagnant. Et toc ! donc pour ce pavé, dense, souvent percutant, parfois brutal, sans concessions, au style ondoyant dans lequel viennent s’enchâsser d’heureuses ritournelles. C’est un mille feuilles ou plutôt un plat de lasagnes que sert ici le cuistot devenu du jour au lendemain chef étoilé es littérature : il alterne les couches d’Histoire et les couches d’actualité. Le rouge sang d’une « guerre de vingt ans » - de la Libération aux guerres coloniales - imprègne le spongieux des pâtes d’une modernité pâlotte et souffreteuse.

Ce pavé, dense, souvent percutant, parfois brutal est sans concessions, les motifs y ondulent de phrase en phrase, de page en page. L’écriture est forte : expressivité des situations et des personnages, profondeur des émotions (l’attente, la peur, l’amour, la solitude, l’hostilité sourde ou à fleur de peau), justesse des dialogues, puissance des scènes qu’il s’agisse d’une embrouille dans une gargote vietnamienne, de la libération d’un village en 44, d’une fuite à travers la forêt du Tonkin, d’une séance de torture dans une célèbre villa d’Alger, d’un micro drame à l’intérieur d’une pharmacie prudemment cadenassée ou d’un fatal gueuleton de tripaillons dégotés chez un boucher chinois, de crêtes de coq chez un Africain et de têtes de mouton chez un Kabyle…. Sans oublier quelques pointes subtiles d’humour et de distance.

L’Art français de la guerre parle d’un temps qui intéresse, d’abord et avant tout, les moins de vingt ans et leur devenir immédiat et non les anciens combattants ou les nostalgiques de l’Algérie de papa. Car « la situation en France est plutôt tendue », « une étincelle et tout brûle ». C’est armé d’un implacable bistouri qu’Alexis Jenni incise au cœur du mal français. On a souvent fait de L’Art français de la guerre le livre des aventures coloniales et des mémoires victimaires - chacun à son petit cahier de devoir de mémoire  pour gagner son « droit à la violence légitime » et tout le monde meurt « à petit feu de ne plus vouloir vivre ensemble »… Il l’est.

Mais il est plus impérativement le livre de la société française contemporaine, tourneboulée par « la pourriture coloniale » et le cul-de-sac du « fantasme de la violence ». La « pacification » des temps moderne, dans les rues des centres-villes se fait au faciès, dans les banlieues, elle est collective… « (…) Nous ne voulons pas parler, nous voulons en découdre. Au pays de la douceur de vivre et de la conversation comme l’un des beaux-arts, nous ne voulons plus vivre ensemble. » Une fois de plus on exclut, on parque, on dresse des murs, on ghettoïse. Le sujet est là : l’art français de la guerre ne revient aux colonies que pour mieux approcher nos modernes banlieues et les méthodes de « maintien de l’ordre ».

Disons le crûment et rapidement : aux impasses de la force, hier dans les colonies, aujourd’hui dans les banlieues, Jenni préfère (et recommande) les promesses du désir.  On pourrait refourguer ici un vieux slogan : « Faites l’amour, pas la guerre ». «  Tout pourrait se régler par le sexe. Le sexe, en trois générations, flouterait les visages, emmêlerait les parentés, ne laisserait que la langue intacte, mais on préfère les armes. » Ou les voiles : « Si l’amour n’est pas possible entre nous, que reste-t-il ? L’autre voilé d’un sac noir privatise un peu de l’espace de la rue. (…) Avec celui qui ne laisse rien paraître, je ne peux avoir que des rapports raisonnables, et rien n’est plus erratique que la raison. Que nous reste-t-il, si nous ne pouvons nous désirer, au moins du regard ? La violence ? ». Pourtant et déjà, dans les jardins d’enfants, les gamins des cités « sont le ciment qui prolifère et répare de lui-même la maison commune toute fissurée. Ce n’est pas la bonne teinte. Et bien disons que l’on repeint la maison. (…) En quoi me ressemblent-ils, ces enfants noirs et bruns (...) ? En quoi me ressemblent-ils  ceux-là qui sont mon avenir à moi (…) ? En rien visiblement, mais nous avons bu au même lait de la langue. Nous sommes frères de langue (…) ».

La guerre  est racontée par un vieil homme, Victorien Salagnon professeur en peinture du narrateur. Ce dernier, « classe moyenne éduquée, volontairement aveugle aux différences », consigne par écrit les souvenirs et les propos de Salagnon et alternent ces propres réflexions et  la recension de son quotidien. Nous sommes à Lyon. Il vient de se faire licencier, il connaît les affres du chômage, du divorce et de la solitude. C’est par hasard qu’il est tombé sur Salagnon, l’ancien résistant rescapé du bourbier indochinois et du drame algérien. Une fois par semaine, le jeune homme s’en va rejoindre son aîné du côté de Voracieux-les-Bredins, « la porte de service de l’agglomération ».

Dans le pavillon « à la décoration affreuse », il croise Eurydice, l’épouse. Pour ne pas la perdre et vivre en paix, Salagnon ne doit pas se retourner sur leur passé commun. L’oubli est préférable à la mémoire.  Il y rencontre aussi Mariani, l’ancien compagnon d’armes, depuis les forêts du Vietnam jusqu’au djebel algérien en passant par une villa des hauteurs d’Alger où la gégène remplaçait la mitraillette. Mariani est un survivant, le seul, mais lui reste « obsédé par la race ».

Face à face, le vieil homme et ce narrateur anonyme. Face à face ? Non, plutôt côte à côte, car Salagnon à la différence de son pote Mariani - qui chaperonne de jeunes séides surexcités -  en a fini, lui, avec ce fantasme de la violence : basta de la race : « la race est un pet, l’air de la France étroite devient irrespirable », basta du « spectacle des pétomanes » ; basta de la « la ressemblance, confondue avec l’identité », de la force et de la trique comme méthode de pacification…« La force et la ressemblance sont deux idées stupides d’une incroyable rémanence ; on n’arrive pas à s’en défaire. ». La race, comme principe organisateur, l’alpha et l’oméga du maintien de l’ordre,  revient en force sous forme de ressemblances (confondues avec l’identité), de frontières, de classement ou encore de « voiles noires ». « Oh, ça recommence ! » (…) La pourriture coloniale nous infecte, elle nous ronge, elle revient à la surface. »

« Les guerres menées là-bas nous les menions ainsi et nous les avons perdues par la pratique de la colonne blindée (…) Nous avons brutalisé tout le monde ; nous en avons tué beaucoup ; et nous avons perdu les guerres. Toutes. Nous. » « (…)  L’art de la guerre de change pas ». Au fond, la torture « n’est pas le pire  que nous ayons fait dit Salagnon.  (…) Nous avons manqué à l’humanité. Nous l’avons séparée alors qu’elle n’a aucune raison de l’être. »

L’Art français de la guerre c’est le fantasme consommé et autodestructeur de la violence. Cette violence qui n’a jamais rien résolu, rien solutionné et qui n’a laissé derrière elle, après être passée comme un démon, qu’un monstrueux tas de regrets, de silences, d’amertumes, d’échecs, d’abandons, de ressentiments, de colères et de haines sur lequel croissent et se multiplient des mémoires agonistiques. « Si les guerres servent à fonder une identité, nous nous sommes vraiment ratés. Ces guerres que nous avons faites, elles ont détruit le plaisir d’être ensemble, et quand nous les racontons, maintenant, elles hâtent encore notre décomposition. Nous n’y comprenons rien. Il n’y a rien en elles dont nous puissions être fiers ; cela nous manque. Et ne rien dire ne permet pas de vivre. » Voilà qui rappelle Rue Darwin de Boualem Sansal ou Les Vieux fous de Mathieu Belezi.

Autour d’un thème qui court comme une ligne directrice du début à la fin de l’ouvrage gravitent, entre réflexions et observations, des passages sur des sujets divers et nombreux. En quelques lignes ou pages, Jenni trousse le tableau des violences sociales, la gestion inhumaine des ressources humaines dans l’entreprise au libéralisme débridée, l’obit rituel des hypermarchés où le consommateur célèbre sa propre mort, il verse quelques pincées d’ethnographie ou d’urbanisme et éparpille ses considérations sur l’art du dessin. Dans une ambiance empreinte de taoïsme, Alexis Jenni revisite Les Visiteurs du soir, Le Vieux fusil ou La Bataille d’Alger et relit le Conte du Graal, l’Iliade et l’Odyssée ou L’Etranger de Camus (avec quelle pertinence !). Enfin le romancier évoque « le seul pays » qui soit, la langue française, aujourd’hui et à nouveau empuantie « d’étrons »… « La France est l’usage du français. La langue est la nature où nous grandissons ; elle est le sang que l’on transmet et qui nous nourrit. Nous baignons dans la langue et quelqu’un à chier dedans. (…) Nous n’osons plus ouvrir la bouche de peur d’avaler un de ces étrons de verbe » qui dans le roman se nomment « identité », « race », « force », « Arabe », « indigène », « Algérien », « musulman », « frontières », «  conquête »  … Encore et toujours cette «  pourriture coloniale ».

Comme le fit, en son temps, De Gaulle, « le plus grand menteur de tous les temps », le  « romancier génial », il faut à la France une nouvelle fiction pour faire en sorte d’être « heureux de vivre ensemble ». « Il faut réécrire, maintenant, il faut agrandir le passé. A quoi bon remâcher quelques saisons des années quarante ? A quoi rime cette identité nationale catholique, cette identité de petites villes le dimanche ? A rien, plus rien, tout à disparu ; il faut agrandir. » L’Art français de la guerre c’est peut-être Renan réinventé, habillé aux couleurs d’un autre siècle, chargé d’héritages nouveaux et porteur de bifurcations nouvelles. « Qu’est-ce qu’être français ? Le désir de l’être, et la narration de ce désir en français ». Un désir qui ne craint pas l’ardeur des corps et des métissages. Sinon gare ! prévient Alexis Jenni. Qu’en sera-t-il des perspectives ici dessinées ? Les mots ont-ils encore un pouvoir à l’heure où les électorats croient justement devoir s’en remettre aux biscoteaux et aux classements des extrêmes droites ?

Gallimard 2011, 632 pages, 21€

Photo : Jean Philippe Ksiazek

02/06/2014

En pleine face

 

Abdelkader Railane

En pleine face

 

abdelkader-railane-n-a-pas-la-pretention-d-envoyer-un-message-aux-nouvelles-generations-de-l-immigration-il-veut-juste-rappeler-que-rien-n-est-joue-ou-gagne-d-avance-et-ce-qu-on-soit-blanc-black-ou-beur-photo-chris.jpgEn pleine face ou comment un agneau promis au sacrifice abrahamique en renversant notre héros encore en couche culotte transforma sa vie. Car le choc fut rude. Le nez du « tchiot » (nous sommes du côté de Douai) ne résista pas à la charge. Affublé à tout jamais d’un massif organe, marri et un temps frustré, Abdelréda décida, à l’âge où les boutons d’acmé pointent, que l’habit ferait bien le moine. Puisque un tendre agneau lui avait donné une gueule de dur à cuir, un tarin de boxeur et bien soit, Abdelréda tâtera de l’art pugilistique et basta des moqueries. Bien lui en prit.

C’est son histoire qu’il raconte ici, celle d’un môme de cité. Les négligences et les mauvaises transcriptions des mots de la langue arabe de la maison d’édition comme les maladresses de l’écriture ne doivent pas masquer l’intérêt de ce texte qui relève plus du témoignage que du roman. Abdelkader Railane écrit en toute franchise, il ne cache rien de ce que ces cités peuvent charrier en violences, barbaries, racisme, sexisme, frustrations sexuelles(1), homophobie, tartufferies islamistes, bêtises tous azimuts qui accablent les bons élèves, les tendres et autres romantiques… « Ce n’est pas simple de vivre dans une cité. Je dois dissimuler une partie de ma personnalité et ne montrer que celle qui convient à mon environnement. Tel un caméléon, je dois jongler avec mes différentes personnalités (…) » Abdelkader Railane écrit avec tendresse aussi et montre comment ce gamin des cités qui a biberonné à la haine de l’autre et notamment des « Gaulois » et autres « pur porc » fait, par les tripes et par le cœur, l’expérience d’une autre « lecture, différente de celle de la cité », de « ces mécréants de Français » jusqu’à y compris Monsieur Henno trop vite étiqueté « raciste ».  C’est une certaine doxa que fait tomber ici l’auteur, celle qui se nourrit d’un brin de parano, d’une dose de victimisation et d’une bonne rasade de rejet de l’autre.

Enfin Abdelkader Railane écrit avec sensibilité, notamment les pages consacrées à la figure paternelle. Celui que l’on surnomme le « Hadj » (sans avoir jamais fait le pèlerinage) est le père d’une belle couvée, pas moins de dix enfants. L’homme est droit, honnête, généreux. Courageux, indifférent à la pression sociale, il soutient l’émancipation de ses enfants, de ses filles en premier lieu. Il appartient à cette génération pour qui Madame la France n’est qu’une amante de passage. Un passage pour mieux revenir « au pays », riche de quelques économies et d’une maison sortie de la terre des ancêtres qui en a englouti aussi pas mal de ses économies d’ouvrier.

Abdelréda  a 14 ans et ses qualités de boxeur le font remarquer. Bon styliste, il a aussi du punch, ses coups font mal. De plus, il se découvre une rage intérieure. Pour être inquiétante, elle lui assure quelques succès. C’est le moment choisi par son père pour annoncer à la famille réunie autour du dominical couscous que le temps est enfin venu de plier bagages et de « rentrer » en Algérie. L’homme est venu en France pour trimer, il a trimé. Il est venu en France pour « faire » un peu d’argent, il a mis de côté un maigre pécule. Il est parti avec le rêve de revenir. Son rêve, il croit, au soir de sa vie, pouvoir le toucher du doigt. Mais voilà, ses gamins nourrissent d’autres rêves. Et pas seulement Abdelréda qui se rend compte que cette France, à qui il n’a eu de cesse de retourner son mépris, il y tient. « A peine ai-je au le temps de m’intégrer qu’on me désintègre. » Ses frères et sœurs, aînés, mariés et installés ne sont pas concernés par le projet paternel. Pourtant, pour eux aussi, voir les parents s’en retourner avec les plus jeunes seraient un crève-cœur. Alors un contrat est passé : si Abdelréda obtient le titre de champion de la région Nord, tous resteront « dans ce pays que j’aime ». « C’est bizarre on est constamment en train de critiquer ce pays, mais on refuse de le quitter ». Abdelkader Railane souligne les difficultés de bien des gamins emberlificotés dans les filets d’une double filiation, d’une double fidélité, tracassés par un dialogue intérieur incessant, parfois jusqu’au trouble, jusqu’au malaise. Ces gamins doivent inventer un autre rapport aux autres et au monde. La gestation est difficile, exigeante mais indispensable : « les transitions entre le temps passé avec ma communauté ethnique et religieuse et celui partagé avec ma communauté sociale et sportive sont très difficiles.  (…) Je dois faire preuve d’une profonde tolérance pour ne pas rejeter l’un ou l’autre de mes amis. Mais le vrai moi, où se situe-t-il ? (en fait, je ne sais pas, je suis dans la merde quoi !) » dit le gamin de 14 ans.  Cette histoire rappelle  à quel point il est urgent d’aider les plus jeunes à lever cette contradiction intime.

Abdelréda lui a choisi. Il va boxer pour pouvoir rester en France, soutenu par une cité entière, les profs et les élèves du collège, une ville et même une région. Soutenu aussi par… son père. « Mes parents ont réussi à s’installer dans un pays qu’ils ne connaissaient pas, avec des codes qu’ils ne maîtrisaient pas et une langue qui leur était inconnue. Non seulement, il s’y sont intégrés, mais ont élevé une famille de dix enfants, tous ont une activités, soit étudiante soit salariée. Je considère que l’hospitalité qui leur a été faite est justement payée de retour. Notre famille ne coûte pas à la France, elle rapporte. Le racisme que je subis est d’autant plus difficile à vivre quand on ne se sent redevable de rien. »

Le roman d’Abdelkader Railane défile en 12 rounds. Le destin d’Abdelréda se joue, lui, en trois reprises.

 

Edition Ex æquo, 2011, 167 pages, 16 €

 

05/05/2014

La quête infinie de l’autre rive. Epopée en trois chants

Sylvie Kandé

La quête infinie de l’autre rive. Epopée en trois chants

1-1309973248-Sylvie-Kande.jpgSylvie Kandé, franco-sénégalaise installée à New York publie ici son deuxième texte après Lagon, lagunes parut en 2000 chez le même éditeur et postfacé par Edouard Glissant soi-même. C’est à un genre oublié que s’est frottée la jeune auteure. L’épopée, le genre épique (« néo-épique » écrit-elle), celui des grandes gestes, des vastes mouvements, des idéaux et des sentiments qui vous étreignent et vous transportent. Pour cela, Sylvie Kandé n’était pas dépourvue d’atouts. Avant de traverser l’Atlantique, en 1987, pour l’autre continent, elle prit la peine de faire hypokhâgne et khâgne à Louis le Grand, une maîtrise de lettres classiques et un doctorat en histoire de l'Afrique. Voilà qui, avec la nécessaire dose de talent et d’inspiration, explique la réussite de l’entreprise. Car ce long poème, tout en rythme et invention langagière est une époustouflante  démonstration. Dans le lai de Kandé, l’océan occupe tout l’espace. Le lecteur d’ailleurs, pour peu qu’il accepte d’embarquer, est emporté par le souffle de l’auteure-Poséidon, bringuebalé par les flots marins, bousculé par le ressac, curieux de son devenir et craintif à l’idée de rejoindre les malheureux qui gisent au fond de la « Maudite Mangeuse d’âmes ».

Sylvie Kandé maîtrise ses sujets. Le rythme des mots et des vers, d’abord. La langue ensuite, tour à tour classique ou inventive, impétueuse souvent, et ne le cachons pas riche d’un vocabulaire à faire pâlir de honte le plus gros des dicos. Le récit aussi, constitué donc de trois chants, file d’un bout à l’autre de l’océan sans mollir. Enfin, Sylvie Kandé donne à réfléchir sur la marche du monde : si les hommes, tous les hommes, se déplacent par « goût de l’aventure, soif de connaissances [ou par] nécessités économiques », le rapport à l’Autre aurait (peut-être) été différent si le continent aujourd’hui américain avait été découvert, un siècle avant Christophe Colomb, par quelques Malinké intrépides et curieux. Et un soupçon de philosophie existentielle aux accents bouddhistes ne gâte rien à l’affaire : « Bonnes gens qui m’oyez et m’écoutez : / le voyage n’est pas meilleur pour être achevé / et j’estime que l’errance prévaut contre son pourquoi ».

Les deux premiers chants racontent les deux expéditions qui au début du XIVe siècle quittèrent les côtes de l’Empire du Mali (qui comprenait l’actuel Mali, le Sénégal, la Gambie, la Guinée, la Mauritanie et une partie de la Côte d’Ivoire) pour aller humer l’air de l’autre côté de l’horizon.

Autour des années 1310-1312, deux cents pirogues de marins et deux cents autres remplies d’or et de provisions s’aventurent donc sur l’océan pour en découvrir l’autre extrémité. Une seule revint de l’expédition funeste, et le capitaine rescapé de raconter au roi Aboubaker II ce qu’il en fut. L’empereur décide alors d’affréter pas moins de 2000 bateaux. Mille pour lui-même (car il décida d’en être !) et ses hommes et mille autres pour les provisions.

Comme « (…) en extravagances et noveltés / la matière de Mali abonde », la romancière et poète s’en va explorer une terra incognita de l’historienne : elle fait accoster les Malinké en vadrouille qui se heurtent, bien sûr, aux peuplades du cru. L’histoire ne retient rien de cette épopée malinké. Qu’advint-il d’Aboubaker II et de son expédition ? Nul ne le sait. Alors, Sylvie Kandé décide, elle, d’inventer, d’imaginer  une rencontre, bien singulière dans l’histoire de l’humanité et des migrations, entre les Indiens du cru et peut-être prétendants à une improbable autochtonie et ces étrangers surgis d’on ne sait où. Le Malinké et l’Indien se découvrent donc et se font face : « Au faîte du mont ce sont deux rois deux armées / qui s’entrejaugent et ne se trouvent pas dissemblables : / ce constat ne laisse pas d’étonner leur bel arroi martial / Rappelés à l’ordre et prêts à s’infliger toutes les misères / dont raffolent les hommes dès qu’ils s’imaginent hostiles / les voilà qui invectivent tambourinent et défilent ».

Mais si toute migration en ces siècles lointains exige le tribut du sang, ici, l’auteure imagine un tout autre dénouement. Si l’Afrique avait découvert l’Amérique, les choses auraient pris autre figure… « Pour que la guerre dans la cohue / ne se taille une rouge clairière /chaque camp fait appel à son truchement / et désigne enfin parmi ses soldats le plus galant ». Au point que la geste d’Aboubaker II se solderait par quelques épousailles entre l’Afrique et l’Amérique… L’histoire des hommes en aurait été chamboulée « et les grands fonds glauques probablement se dépeuplèrent des pour-être-enchaînés-et-flétris-avant-que-d’être-jetés-tristes-bestiaires-par-dessus-bord-au-bonheur-du-grand-squale ».

Mais il n’en fut rien. Des siècles plus tard, bien après la confiscation du monde par les Européens, après les traites négrières et les colonisations, à l’heure de nouvelles spoliations, d’autres Africains, sans doute les lointains héritiers d’Aboubaker II, embarquent eux aussi pour l’autre rive. Ici, ils sont soixante-dix sur « (…) un cayuco gâté /équipé vite fait de moteurs-façon / Une épave exhumée de la vase /pour les seuls besoins de la cause / et rafistolée sans rime ni raison ». Sur ses galères, Aboubaker II voulait découvrir l’Amérique, « nos » modernes harragas s’esbignent, eux, pour en sortir, de la galère : « Des ambitions tu en as mais pas de répondant : / ici personne n’achète tes quat ‘sous de rêves / Là-bas est mieux : tu jettes une graine / et en deux temps trois mouvements / Je te jure elle germe et lève / Et puis ramer pour ramer / Mieux vaut avoir une visée ». Logique, non ? Universellement humain, aussi

Mais avant d’accoster sur l’autre rive, il faut, on le sait, payer son écot à la mer. Depuis la curiosité de l’empereur malinké Aboubaker II au XIVe siècle jusqu’aux rêves des modernes harragas, La quête infinie de l’autre rive se paient chère et comptant ! A moins que proches des côtes, une patrouille surgisse : « Liberté sécurité et justice sont dans un bateau / Liberté et justice tombent à l’eau / Devinez devinez oh ce qui peut bien rester… ».

Cette épopée en trois chants en dit long sur la marche du monde, sur les rapports de domination et sur l’invention de nouvelles façons d’être à soi et aux autres. 

 

Gallimard, Continents noirs, 2011, 107 pages, 13,90€

 

28/04/2014

Les Trente glorieuses sont devant nous

Karine Berger et Valérie Rabault

Les Trente glorieuses sont devant nous

image_67688385.jpgKarine Berger et Valérie Rabault sont aujourd’hui députées socialistes. La première élue des Hautes Alpes la seconde du Tarn et Garonne et tout nouveau rapporteur général du budget à l'Assemblée. Toutes deux se trouvent aux avants postes de la fronde, à tout le moins des tentatives de bémol apportées par quelques députés socialistes au plan d’économies de 50 milliards défendu par le Premier ministre. Discussion et vote prévus  mardi 29 avril à l’Assemblée nationale. 

Il y a trois ans « nos » deux députés commettaient de concert un livre au titre prometteur et optimiste. Membres du Parti socialiste, elles n’étaient pas alors élues, mais directrice de la stratégie Etude et marketing du groupe international d’assurance Euler Hermes pour Karine Berger et spécialiste des risques de marché sur les produits dérivés chez BNP-Paribas pour Valérie Rabault .

Dans Les Trente glorieuses sont devant nous, ces deux femmes tranchent avec la sinistrose ambiante et le pessimisme responsable affiché en costume cravate. Elles montrent que ce qui a fait le succès de la France dans un passé récent c’est un modèle particulier de développement économique. Un modèle qui combine une intervention de l’Etat aux efforts et à la recherche de profit des entreprises privées, la « prise de risque économique » écrivent elles. Un modèle qui a su développer un système de protection et de solidarité sociales. Enfin un modèle ouvert sur les autres.  L’identité nationale ne se limite pas ici au seul système de protection sociale. Elles y ajoutent  le rôle de l’Etat (colbertisme et centralisation mais aussi éducation républicaine et laïque) et l’ouverture à l’Europe, au monde et… à l’immigration. L’immigration «  est l’une des pierres angulaires du succès économique, de 1945 à 1975. Elle constitue sans conteste un élément incontournable du « modèle français ».

En trois mots, il s’agit là du triptyque républicain : « liberté, égalité et fraternité ».

La liberté est ici la liberté d’entreprendre adossée à un Etat interventionniste, la prise de risque sera collective notamment dans le domaine onéreux de la recherche et du développement. Eh oui, après notamment les travaux de l’économiste coréen Ha Joon Chang, Karine Berger et Valérie Rabault renvoient les idéologues néolibéraux à leurs chères études et remobilisent l’Etat et ses commis pour la bonne marche de l’économie.

L’égalité revient à évoquer bien sûr le modèle social français. Elle exige pour demain de mieux répartir les fruits de la croissance promise. Quant au volet fraternité, pour Karine Berger et Valérie Rabault il s’agit à la fois de plus d’Europe et d’une ouverture au monde. « Si elle [la France] ne décide pas de s’ouvrir aux autres pour relancer le renouvellement de la population, elle sera condamnée à se voir mourir, à voir sa créativité estompée, son système de protection sociale démantelé et ses villes cloisonnées. »

Or, depuis une quinzaine d’années « la France a tourné le dos à son fameux modèle. (…) Elle a tranquillement intégré l’antienne selon laquelle ses pesanteurs bureaucratiques et étatiques seraient son principal handicap (…) ». « En plébiscitant la « rupture » depuis la fin des années 90, les Français ont opté pour la dislocation de leur équilibre politique, économique et social. »

C’est à ce modèle qu’il conviendrait de revenir pour s’assurer un futur fait de nouvelles « Trente glorieuses ». La croissance oui mais sans forligner ! Après deux chapitres d’éco-fiction sur le devenir de la France en 2040 partagé entre « conte noir » et scénario de prospérité, nos auteures entrent dans le vif du sujet. Elles insistent sur l’importance des « choix de politiques économiques adoptées » et rendent à l’Etat et à ses grands commis leurs fonctions de décision et leur capacité à influer sur le devenir national. En somme, des dirigeants responsables et intéressés au seul bien commun. De la crédibilité, de l’élan et de l’allant. La quadrature du cercle de l’électeur lambda.

Le projet « France européenne 2040 » développe cinq objectifs (une croissance de 2 à 3% par an, une hausse de la productivité, du mieux en matière d’emploi et de santé et le développement énergétique du pays). Les moyens, le « business plan » ou le « management »  comme l’écrivent les auteures, se déclinent en trois points : une vision collective mise en musique par la puissance publique ; une meilleure répartition du gâteau de la croissance et enfin, une ouverture à l’Europe et au monde. Il faut ici laisser de côté le chiffrage du programme et le débat sur les justifications, les finalités et les conséquences de la croissance. Le lecteur pourrait pourtant discuter le « lien étroit entre richesse économique et bonheur des sociétés ». L’optimisme et le volontarisme de ce livrene sont pas encore vendus. Pour convaincre le citoyen-électeur il faudra sans doute davantage qu’un programme. D’autant plus que nos auteures vantent les mérites de la croissance et plaident en faveur du développement du nucléaire, ce qui pourrait faire froncer quelques sourcils. Idem quant à l’action de la main visible de l’Etat (jusqu’où l’étendre ?) ou en matière éducative (l’utilitarisme ici prôné qui vise à favoriser certaines matières sur d’autres aurait de quoi inquiéter les descendants de Condorcet).

En revanche, pour ce qui est du rôle de l’immigration, les propositions des deux économistes ne surprendront pas. Du moins pas ceux qui, familiers de la littérature économique et des ouvrages d’experts montrent que la France – et l’Europe en général – devra recourir à l’immigration pour contribuer à la croissance future du pays, contribuer à résorber le déséquilibre entre actifs et inactifs et faire en sorte que le pays, sous le poids du vieillissement de sa population, ne se rabougrisse pas trop vite. Car si Sollers gratifia la France du qualificatif de « moisie », les perspectives démographiques pourraient lui adjoindre celui de « grabataire ».

Comme pour tant d’autres économistes et spécialistes de la question, l’affaire est entendue mais nos deux auteures l’expriment, elles, d’une bien étrange façon : « Pour remédier » auvieillissement et au manque de main d’œuvre « une solution sera de faire appel aux talents et à la « niaque » de populations plus jeunes hors de France. C’est le plan « fraternité » du modèle français. C’est bien évidemment la dimension la plus fragile, sans doute la plus contestable et de toute façon la plus aventureuse du business plan. Mais ne nous trompons pas : sans cette hypothèse, le modèle ne tourne pas, et le cercle vertueux de la prospérité, ne pourra pas s’enclencher. »

Ainsi dans leur scénario de croissance à 2 voir 3 % pour les trente prochaines années, le recours à l’immigration, et ce quels que soient les niveaux de qualification, est indispensable et pourtant, écrivent-elles, il s’agit de la « dimension » la plus « fragile », « contestable » et « aventureuse » du scénario. Le lecteur ignore pourquoi. Et pour enthousiasmer des troupes électorales qui trainent déjà la patte, il y a sans doute mieux. Certes l’immigration ne constitue qu’un volet d’un projet chiffré à 90 milliards d’euros sur trois ans (30 milliards pour l’Education, 21 pour les transport en commun et autant pour l’énergie, 15 milliards pour la santé et 3 milliards pour l’agriculture) et qui devra mobiliser non seulement les partenaires privés et sociaux mais aussi l’Etat, pour autant, quelques développements sur ce besoin d’immigration et ses effets escomptés n’auraient pas nuit pour convaincre le chaland. Par les temps qui courent, cela n’aurait pas été de trop…

Si après les élections présidentielles de 2012, un scénario de réduction des flux migratoires devait advenir, nos deux auteurs ne parieraient pas non plus un kopeck sur notre système de santé (pénurie de médecins, besoin de main d’œuvre dans les hôpitaux, etc.). La peur de l’autre et le repli sur soi auraient deux conséquences funestes pour le pays : se priver de l’apport de richesses et de créations venu d’ailleurs et voir son territoire abimé par le développement des « ghettos ». D’ailleurs, à partir d’une extrapolation américaine, elles estiment, toute chose égale par ailleurs selon la formule, à quelques 80 milliards d’euros le coût de la ghettoïsation en France. Les Français auront besoin demain de petits camarades venus d’ailleurs, mais alors, il faudra mettre le paquet en matière d’intégration et en premier lieu dans le domaine de l’éducation. Il faudra savoir ce que l’on veut et ne pas répéter certaines erreurs passées. Karine Berger et Valérie Rabault ont raison de prévenir leurs concitoyens.

Déjà, elles constatent que « la proportion d’étrangers dans la population active ne cesse de baisser depuis le début des années 2000, passant en 2007 de 6,2 % à 5,4 % quand tous les autres pays connaissent la tendance inverse Au royaume uni la proportion, cette année là est de 7,2 % contre 4 % en 2000, en Allemagne 9,4% contre 8,8%, en Espagne 9% contre 2,5% ». Partant d’une prévision de l’Insee selon qui d’ici à 2040, les plus de 60 ans constitueront un tiers de la population (une proportion multipliée par deux en 30 ans), nos auteures en arrivent à leur proposition. « Pour assurer un ratio population active sur la population totale à peu près stable dans les trente prochaines années, l’appel d’environ 10 millions de nouveaux arrivants sur le territoire français serait nécessaire ». 10 millions sur 30 ans revient à admettre sur le territoire national plus de 330 000  immigrés par an soit trois fois plus que le « solde migratoire net » de 2010.

Ces affirmations, à l’instar des développements sur l’Europe, la mondialisation ou la question éducative auraient mérité plus d’explications et plus de pédagogie. Tribalat par exemple a montré avec force qu’il fallait manier avec prudence la notion de « solde migratoire » lui préférant celui de « flux » des entrées d’étrangers. Idem en matière d’évaluation des besoin en immigrés. Sur ce plan, le démographe Hervé Le Bras avance d’autres données (136 000 nouveaux migrants d’ici à 2050 pour simplement maintenir le niveau actuel de la population active). En revanche en ce qui concerne le maintien du rapport actifs/inactifs, il faudrait, selon lui une immigration annuelle comprise, selon les estimations, entre 900 000 et 1,3 million de personnes d’ici à 2025. A ce niveau, il n’est pas dit que les pays du Sud puissent satisfaire à de tels besoins ou en aient seulement envie…

Tout cela pour dire que sur ce sujet il y a débat, les chiffres changent d’une prévision à l’autre, et la faisabilité de tel ou tel scénario varie en fonction de telle ou telle étude. Alors, sur ce sujet, pour convaincre une opinion publique plutôt réticente, il faudra davantage qu’une affirmation rapidement étayée et étonnamment qualifiée ici de « contestable », « fragile » et d’ « aventureuse ». Pour convaincre et taire les peurs et les démagogues, il faudra en faire un peu plus. Comme dirait Bourdieu inspiré par Spinoza : « il n’y a pas de force intrinsèque de l’idée vraie »… A peine installée dans ses nouvelles fonctions de rapporteur général du budget à l'Assemblée, Valérie Rabault, avec sa complice Karine Berger, travaillent à des scénarios alternatifs au plan d'économies présenté par Manuel Valls. Être dans le vrai ne suffira pas pour être entendues.

 

Edition Rue Fromentin 2011, 204 pages, 20€

24/03/2014

Au pays de mon ballon rouge

José Manuel Mateo Calderon et Javier Martinez Pedro

Au pays de mon ballon rouge

 

Calderon_Ballon.jpgAu pays de mon ballon rouge raconte l’histoire d’un petit mexicain qui doit abandonner son ballon, rouge, et son chien, pour émigrer, avec mère et sœur, de l’autre côté de la frontière, aux Etats-Unis. Rien de nouveau sous le soleil migratoire mais il est vrai aussi qu’il n’est pas vain de répéter ad libitum que : les migrants ne quittent pas leur terre pour le plaisir, que le voyage est loin d’être une sinécure, que le danger se cache derrière mille et un visages, qu’un mur de 1 100 kilomètres sépare les deux pays, et que, pour ceux qui ont pu échapper aux trafiquants ou aux chiens de la police, il faudra grimper bien haut sur de grands immeubles pour nettoyer les vitres et les enseignes lumineuses symboles d’une autre société et d’une modernité à vous filer le tournis et le bourdon.

L’originalité de ce beau livre tient aux illustrations. Il s’agit ici d’un codex inspiré des plus anciennes traditions aztèques ou mayas dessiné sur du papier amate, un papier fait de fibres de ficus, par Javier Martinez Pedro présenté par l’éditeur comme « l’un des plus grands spécialistes actuels au Mexique » du genre.

Cela donne des dessins naïfs, des planches denses, sans perspective mais riches où les scènes et les épisodes du quotidien s’entrelacent, se chevauchent pour le plaisir et l’intérêt des regards fureteurs.

Le format est à l’italienne, les textes en blanc sur fond noir ou rouge, le codex monochrome figure en vis-à-vis. Tout cela donne une maquette sobre et élégante.

Traditionnellement, les Amérindiens racontaient leur vie dans leurs codex. Aujourd’hui, des auteurs, des « artisans » couchent sur du papier amate le quotidien des leurs, la vie de leur village ou des scènes de la modernité. Les amates considèrent « le monde comme un tout ».  « Ces images, où tout est imbriqué, nous disent (…) qu’il nous faut penser notre vie et celle de la planète comme une seule et même histoire. » Tout un programme !

Pour aller plus loin le livre se referme sur quelques notes explicatives consacrées à l’immigration mexicaine et à l’art des codex. Le codex de l’album y figure aussi, en une seule et longue planche. Époustouflant.

 

Edition Rue du Monde, 2011, 17€

17/03/2014

Tu deviendras un Français accompli. Oracle

Saber Mansouri

Tu deviendras un Français accompli. Oracle

 

saber-mansouri.jpgSaber Mansouri, est un historien versé dans les études hellénistiques qui, à la sortie de cet « oracle », a déjà publié deux livres consacrés à Athènes (la Démocratie athénienne, une affaire d’oisifs ?, André Versaille, 2010 et Athènes vue pas ses métèques, Tallandier, 2011)  et, comme arabisant, un essai sur L’Islam confisqué. Manifeste pour un sujet libéré (Actes-Sud, 2010). Cela pour dire que ce disciple de Claude Mossé et de Pierre Vidal-Naquet, enseignant à l’Ecole pratique des hautes études n’est pas un dilettante. Ce quadra, appelé sans aucun doute à un brillant avenir au sein de l’intelligentsia universitaire et hexagonale est né en Tunisie. Il y a fait ses classes avant d’atterrir, en 1995, en France « le seul endroit au monde où l’abstrait prend définitivement sa revanche sur le concret » pour parfaire sa formation. Il a du « quitter les siens », les « trahir » dit-il pour tenir la promesse qu’il s’était faite.

Dans cet « oracle » par lui écrit, il se met en scène, lui le migrant, débarqué comme étudiant, un étudiant contraint aux veilles nocturnes dans des hôtels assoupis pour payer études, gîte et couvert. Ce thésard méritant évolue dans le maquis administratif et la bienveillance d’un autre âge de quelques doctes mandarins. L’oracle s’adresse à lui, le migrant « choisi », élu par la grâce du grand manitou qui croit pouvoir vous claquer la porte au nez ou, miséricordieux, vous introduire dans le vestibule de sa grande et belle demeure du Nord industrialisé et développé, démocratique et civilisé et tout le toutim. L’oracle, descendu d’on ne sait quel sommet,  prononcé par on ne sait quelle bouche, éclairé par on ne sait quelle expérience, quelle sagesse, délivre l’alpha et l’oméga pour devenir « un Français accompli », la nouvelle recrue d’une « intégration raffinée » entendre « républicain », « dreyfusard dépolitisé », « laïc » maudissant « Mai 68 », apologiste de la IIIe République mais impérativement muet sur la IVe, préférant Mauriac le « catholique, engagé et bon écrivain » au Sartre « qui a commencé la résistance à la Libération » (dixit Vidal-Naquet) et féministe - mais « entre le féminisme classique et le féminisme postmoderne et genré ». « Consensuel », il rejettera la loi sur « l’œuvre positive de la France outre mer » mais évitera de « culpabiliser » le pays. Lire Césaire ? Oui, Fanon ? Non ! Bien sûr pas de mariage blanc, etc., etc.

Sur plus d’une centaine de pages, Saber Mansouri s’en donne à cœur joie. Il y va de ses conseils, de ses constatations, de ses descriptions, tendres ou satiriques. Il manie, de bout en bout, l’humour et le détachement pour in fine évoquer des sujets sérieux : la présence de l’Autre dans le pré carré national, l’intégration, l’identité, les sempiternelles représentations, les heurs et malheurs, la grandeur et la petitesse de la société française, les temps présents et ceux plus lointains, une terrasse de café, un musée, une résidence universitaire, les mille et un prix des mille et une dépenses quotidiennes. C’est de la haute voltige, un jet continue et puissant qui épuise toute recension tant les sujets sont nombreux, les domaines vastes et la plume prolixe et vive.

Tout y passe, la télé, les one man show des comiques Noirs, la demande de naturalisation, l’UMP, le PS, le FN devenu « fréquentable », Sos racisme, Les Indigènes de la République et le Cran, la littérature (Céline,  Michaux, Hugo, Flaubert, Valéry, Gracq, Bossuet, Lautréamont, Mallarmé, Baudelaire et, dans un autre registre, Katherine Pancol ou Christine Angot). Il y a aussi Barrès, Lavisse ou la noble figure de l’historien Henri-Irénée Marrou. La France c’est aussi les « évidences » de ses éditorialistes, les soldes, l’islam réduit à une religion, amputé de sa part civilisationnelle, ses musulmans qui vont « à la mosquée mais pas au Palais-Bourbon », le voile (sur près de six pages !), le RMI et le RSA, les « bobos » qui aiment tellement les étrangers qu’ils ont « fini par occuper entièrement leurs quartiers ». Le pinard et la littérature qui font leur rentrée presque main dans la main, d’un côté le Beaujolais nouveau et de l’autre le Goncourt… Mansouri débite et débine à vitesse grand V.

Nouveauté : le ci-devant thésard devenu professeur du sérail lève le voile sur l’Université française, ses limites ou ses paresses. Pour paraphraser Marc Lièvremont après une certaine victoire du XV tricolore sur le XV de la Rose, « quel pied ! » de voir ainsi asticoter quelques sommités, plus habituées à donner des leçons qu’à en recevoir. Saber Mansouri se joue de ces professeurs qui ne cessent d’assigner leurs étudiants étrangers à résidence culturelle et nationale. Ainsi, un doctorant malien devra plancher sur « les techniques agricoles ou le développement durable » mais pas question de se pencher sur « la protection de la côte corse ou bretonne ». C’est niet ! Doctement niet ! Et Mansouri d’offrir quelques sujets de thèses ubuesques en guise d’illustration. Petit florilège non exhaustif : « « Maria Callas et Oum Kalthoum : une comparaison vocale », « L’influence du Nouveau roman sur la littérature saoudienne », « la fin de la IVe République en France et le départ de Ben Ali : éléments de comparaison » ou « La guerre d’Algérie dans l’édition française : 1940-2001 ».

Après avoir rappeler deux ou trois citations d’une académicienne, d’un philosophe omniprésent et omniscient, d’un président en exercice, il assène : « l’élite française s’écoute parler avec une satisfaction désarmante. Le racisme ordinaire, celui des sots, ne doit pas vous peiner : méfiez-vous toujours du racisme pudique, intelligent et paternaliste. » Après avoir dessillé les yeux de son lecteur, on peut interroger : quel regard porter sur le rôle assigné par la France à « ses » étudiants venues d’ailleurs ou à « ses » Français aux origines toujours convoquées, sur qui  « on compte » « pour redonner du galon à la politique africaine de la France » ? Ne sont-ils pas (aussi) confinés dans un rôle d’intermédiaire, de passerelle, de traducteur, de pion instrumentalisé, rentable, etc. ?  D’ailleurs, « avec les Arabes et les musulmans on parle volontiers de pétrole, de banlieues, de burqa… » explique l’auteur sur un  bon paragraphe, mais on ne parle pas de « l’aristotélisme, du platonisme, de la démocratie, (...) de gastronomie, de Glenn Gould (...) de la paix… »  égrène, sur deux pages cette fois, le même. Toujours ces maudites représentations d’un autre âge, un soupçon de colonialisme, un nuage de condescendance et peut-être pas mal de désintérêt. Aussi, quand la rue arabe manifeste et meurt pour les mêmes aspirations, les mêmes valeurs, on s’étonne, on snobe, on ragote : la démocratie Athénienne à Paris, Londres ou Madrid oui mais à Tunis, Le Caire ou Alger, vous rigolez !

Conseils aux immigrés « choisis » ? Certes ! Mais cet oracle renferme aussi quelques recommandations bien utiles à tous pour mieux « vivre ensemble ». Urbi et orbi.

 

Edition Tallandier 2011, 121 pages, 9,90€

10/03/2014

Ce qu’on peut lire dans l’air

Dinaw Mengestu

Ce qu’on peut lire dans l’air

 

mengestu3.jpgDinaw Mengestu, nouvelle figure de la littérature nord américaine revient en France avec un deuxième roman traduit par les éditions Albin Michel. En 2007 il reçu le Prix du meilleur premier roman étranger pour Les Belle choses que porte le ciel (Albin Michel, 2007). Aux USA, il fut distingué par le très sélect New Yorker comme l’un des vingt meilleurs écrivains américains de moins de 40 ans. Dinaw Mengestu est né en Ethiopie et débarqua aux Etats-Unis avec ses parents alors qu’il n’avait  que deux ans.

L’écrivain américain sait faire de la fiction avec le réel. Comme il sait rendre réel la fiction quitte à égarer son lecteur. Avec un remarquable sens de l’observation et du détail, Dinaw Mengestu saisit ce qui fait le quotidien de ces personnages pour dévoiler les ressorts secret des existences et les ambiguïtés de la société nord américaine. Ce qu’on peut lire dans l’air raconte le fonctionnement d’un centre pour réfugiés, les attentes et aspirations des demandeurs d’asile, l’attitude des autorités, les craintes de déclassement et l’obsession du statut social d’un couple de Noirs newyorkais de la classe moyenne, les non dits et les sous entendus entre Blancs et Noirs, l’histoire qui s’insinue dans les comportements et les mots des uns et des autres, le rapport à la ville de deux êtres sans racines ou encore le mythe exotico-bobo du « microcosme » métisse new-yorkais alors que « nos clients africains habitaient tous le Bronx, les Chinois une section de Queens à Brooklyn ; tout ce qu’on avait, c’étaient d’étroites et tortueuses enclaves férocement territoriales tassées les unes à côté des autres. »

Ce qu’on peut lire dans l’air démonte surtout l’insidieuse mécanique de la désagrégation des couples. L’univers romanesque de Mengestu n’est pas rose. Il est implacable, comme est implacable le cours des existences.

Ce qu’on peut lire dans l’air croise une double histoire de couple. La mariage de Jonas, le narrateur, avec Angela, et celui formé par ses parents, Yosef et Mariam, deux réfugiés éthiopiens. Dans le même mouvement qu’il décompose l’échec de son couple, Jonas remonte le temps. Il refait, une trentaine d’années après, le parcours emprunté par ses parents, une virée en voiture - une Monte Carlo rouge année 1971 - du côté de Nashville. L’histoire familiale, longtemps refoulé, a refait surface, avec dans l’air les lointains échos et les images d’incompréhension, de disputes et de violences. Mes parent « sont toujours restés des inconnus pour moi » dit Jonas jusqu’au jour où, apprenant la mort de son père, il redevient (ou se découvre) le dépositaire, l’héritier et peut-être le prisonnier de leur propre histoire.

Jonas raconte après avoir tout perdu, son épouse, son travail. Le masque derrière lequel il se cachait est tombé. De son père, il ne lui reste qu’une boite contenant ses ultimes effets personnels. Jonas refait le voyage que ses parents accomplirent alors que sa mère était enceinte. Direction Fort-Laconte, un fort oublié de la mémoire et de l’histoire nationale mais dont la visite, indispensable pour Yosef, constituait une étape sur la voie de l’assimilation. Les vestiges de Fort-Laconte émergent au milieu de ce récit comme une  double figure littéraire. La figure de l’effacement mémoriel d’un moment pourtant fondateur et d’un lieu où nait le mystère. Figure aussid’un besoin de protection, d’un refuge et en même temps de la vulnérabilité, car un jour ou l’autre, le fort, comme toute cuirasse, cédera à une « attaque », à des « coups » venus de l’extérieur. Que s’est-il passé durant cette journée entre le père et la mère du narrateur ? Jonas revisite ce lieu hanté avec pour seul viatique son lot de faits improbables et de fragiles souvenirs.

Angela et Jonas partagent des enfances traumatisées. Ce qui les avait rassemblés fut justement le même désir de construire autre chose : « jamais nous ne ferions comme ceux qui nous avaient mis au monde ». Mais voilà, après trois ans de mariage, le constat tombe : « on avait échoué sur toute la ligne, et c’était peut-être là que ce situait notre déception réciproque – en dépit de ce qu’on avait pu se promettre on s’apercevait qu’on avait à peine bougé par rapport à ceux qui nous avaient précédés. » Echappe-t-on à son passé ? En tout cas il ne suffit pas de le « railler » comme Angela ni de le dissimuler dans un « coin intime » comme Jonas, ce « coin » où il reléguait tout ce qui pouvait le « perturber ». Jonas se comportait « comme si rien ne s’était passé ». Très tôt, il s’était  « blindé, » avait fait en sorte de paraître « juste assez insignifiant pour me fondre dans le paysage et me faire rapidement oublier ». « Rien de mal ne peut vous arriver si on vous voit pas. C’était ma philosophie à l’époque. » Tout le contraire d’Angela.

Dans l’air ne flottent que légèreté, évanescence, immatériel, des fantômes, des souvenirs, le sillage d’une couleur, les échos d’une dispute… « Nous laissons des traces de notre passage partout où nous allons ». De ces traces se nourrissent les constructions-arrangements de la mémoire, les bricolages identitaires. « On s’imagine que notre personnalité est une entité solide, figée (…). En réalité, il n’y a rien de plus facile que de modifier l’image que l’on a de soi. » Il suffirait semble dire Jonas d’utiliser le pouvoir des mots. Comme quand il réécrit les dossiers des demandeurs d’asile, histoire de se mouler dans un récit qui renforce les certitudes de l’Occident sur lui-même et sur les autres, flatte son égo misérabiliste et charitable, sa compassion de robot pour une Afrique enfermée à jamais dans le noir de la misère et de la médiocrité. De même quand il décide de raconter à ses élèves la mort de son père, qu’il réinvente sa vie, sa fuite clandestine, son exil… Il semble même qu’il pète les plombs. Et pourtant ce n’est pas pour cela qu’il sera renvoyé. Au contraire, convoqué par le directeur, celui-ci loue l’effet pédagogique de ses paroles sur les élèves.

En matière d’immigration, d’asile, d’intégration, de relations entre les communautés, Mengestu bouscule bien des certitudes. Ses personnages ne sont pas enfermés dans une singularité ou un déterminisme culturel. Ce qui flotte dans l’air, léger comme un vol d’hirondelles ou sombre et inerte comme de gros nuages, donnent la matière à mille et un récits. Les mots, la littérature peuvent réinventer le réel, réécrire le passée. Pas certain pour autant qu’ils permettent de s’en libérer. L’imaginaire peut bien jouer au chat et à la souris avec le réel. La souris sait aussi se jouer des gros matous.

 

Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Michèle Albaret-Maatsch, Albin Michel, 370 pages , 22 €

 

24/02/2014

Un enfant de cœur

Said Mohamed

Un enfant de cœur

 

119_1942.JPGVoici donc le premier tome d’une longue série de livres où l’auteur raconte son périple de gamin puis d’homme, miraculé du quart monde et bourgeon improbable d’une rencontre, ou d’un télescopage, entre une Normande au caractère trempé et un berbère marocain, « esclave du boulot », dépassé par la marche du monde. La gouaille pour l’une, la bouteille pour l’autre. Entre, une flopée de marmots brinquebalants, « les pires sauvages de la planète », qui se raccrochent à la vie à la va-comme-je-te-pousse. Récit du délitement social, de la famille qui implose à force de combats perdus, des violences subies, des coups infligés à la mère entre deux crises de délirium tremens du père... Saïd Mohamed écrit sur un mode vachard, jamais plaintif, sans états d’âme. Ou presque. « Pleurer n’a jamais été une preuve de force » selon le paternel qui prévenait le pleurnichard d’un « je t’achève » définitif. Et oui, pour cette génération élevé à la vertical de l’honneur et de la pudeur (nif et harma), « un homme, ça ne pleure pas », (Faïza Guène, Fayard 2014)… et souffre en silence : « Quand on a pas de goût pour les gémissements, on se met en rond, on se tient tranquille et on attend que ça passe » (Albert Camus in Albert Camus - Louis Guilloux,  Correspondance 1945–1959, Gallimard, 2013). Pas de baratins donc, pas de simagrées et pas d’illusions sur ses semblables et la « civilisation » incarnée ici par une bourgeoise patronnesse ou quelques familles d’accueil davantage intéressées par les retombées financières que par le bien des marmots.

L’univers est de misère, de terre, de culs-terreux, de bouseux et de taiseux, de rebouteux et de sorcelleries, de mauvais vin, de linge lavé au lavoir, de goret égorgé une fois l’an dans la buanderie - on en vient à se demander pourquoi le mouton dans « sa » baignoire devrait rougir ? La campagne basse-normande de ce mitan de la décennie 60 n’a rien à voir avec les images bucoliques des modernes écolos.

Trois frangins, « le Petit », « le Grand » et le narrateur constituent la fratrie. Il faut ajouter une demi sœur à qui l’existence généreuse prépare quatre marmots qu’elle élèvera chez sa mère en HLM. Car au moment où s’ouvre le récit, le narrateur, du haut de ces neuf ans, voit sa mère abandonner le « cocon » familial, lui laissant au travers de la gorge cette « sale impression que la vie barrait de travers ». Commence alors le bal des pensionnats, la triste danse des exclus, la ronde des délinquants, des pupilles de la nation et autres « éclopés », trimbalés de foyers carcéraux en cupides familles d’accueil par les services sans âme et sans cœur de la DDAS. Les humiliations pénètrent « jusqu’au tréfonds du corps », les tortures et les journées passées dans un placard à balais font office de punitions, sans doute pédagogiques. Un matricule pour seule identité - le n° 36 - marque l’infamie et l’enfermement : « le monde était dehors, accroché à l’énorme trousseau de clefs qui tintinnabulait, suspendu à la hanche de Mlle D ». On est entre Hugo et Genet, quelques années après Michel del Castillo et juste avant Abdel Hafed Benothman : « Il paraît qu’il existe une étoile pour les gosses de l’Assistance publique. Elle doit être salement terne, ou clignoter pour lancer des signaux de détresse. Un chat qui traîne sa souris pendant des heures, la laissant agoniser par plaisir, n’est alors pas plus cruel que le hasard de l’existence. »

« Je n’avais de goût pour rien, écrit Saïd Mohamed, la nourriture, les cours, les jeux me laissaient indifférent. La nuit, je me réveillais en hurlant. Quand j’errais, somnambule, dans le dortoir éclairé par la veilleuse, le surveillant me reconduisait à mon lit par le bras, sans ménagement. » Il raconte les « potes » : Mollets-de-coq, Jean-Paul, l’Amiral, Sardine, Baudelaire, Fritz ou la Savate…, les évasions, le retour entre deux flics, la séparation d’avec les frangins, la solitude quand les autres pensionnaires s’en retournent dans leur famille. Ici, la confiance est un luxe, il vaut mieux et fissa apprendre « un axiome à ne jamais oublier : frapper très fort pour atteindre le moral de l’ennemi, taper sans se préoccuper des résultats. » Martial donc !

Derrière ces murs, on n’emmerde pas le monde avec ses histoires et son passé. « Chacun traînait son histoire sans en parler ni s’en plaindre aux autres. » Il faut vivre. Inventer une communauté des destins. Les pensionnats ou les prisons c’est kif kif.  Ou presque. Voilà une leçon que devrait méditer les apôtres du vivre ensemble. Tout le monde et chacun supportent ses bobos et trainent ses casseroles. Alors avançons ! Seuls celui qui a un caillou dans la godasse peut demander qu’on s’arrête… Voilà la meilleure définition du vivre ensemble. De quoi réveiller les mânes de Renan !

Le gamin a de la jugeote. De l’imagination, des rêves pleins la caboche. Il aime les livres : « je lisais. Je lisais et ne ressentais plus le temps mort sur mon dos. J’étais léger, débarrassé de la hantise de ces salles. Je réinventais le monde, ma vie. Tout était possible, on pouvait repartir de rien. Naufragé moi aussi, j’étais Robinson Crusoé. » « Je bâclais mes devoirs et consultais les gravures de L’Ile Mystérieuse,  du Tour du Monde en quatre-vingts jours… Le Petit Prince était devenu mon confident. Je vivais pour les livres. Par eux, je fuyais les lumières sordides. Je lisais. » Attiré par les livres, doué aussi pour le dessin et la peinture, il sera scolarisé dans une « vraie école » : « Mes deux trimestres avaient été satisfaisants. Le professeur de sciences naturelles m’avait témoigné sa sympathie. Mon retard n’était pas seulement dû à ma nonchalance rêveuse, mais aussi à l’inadaptation de l’institution qui n’avait pas prévu que ses pensionnaires puissent fréquenter les bancs du lycée. Les carrières que nous préparions dans ces murs débouchaient si souvent sur la prison que le fait de ne pas avoir envisagé de telles hypothèses était excusable. Malgré tout j’avais réussi, non pas à briller, mais à attirer une certaine compassion qui m’a servi de passe-muraille. » Mais voilà ! les bonnes notes lui valent de doux épithètes de ses camarades : « Lèche-bite ! Flanc-cul ! Faux-derche ! ». « Tous ces compliments me revenaient. La scolarité était une tare à leurs yeux. Eux allaient librement. Moi, chaque jour, j’essayais de me plier au règlement et, en y arrivant, j’avais l’impression de trahir, mais j’étais un des leurs ». Ce qui se joue ici, dans ce rapport à la connaissance, aux bifurcations induites par l’école, c’est la question de la trahison et de la fidélité aux siens. Le thème se retrouve chez des auteurs aussi différents qu’Albert Camus, Mouloud Feraoun, Annie Ernaux, Azouz Begag, Tassadit Imache, Fouad Laroui ou plus récemment Samira Sédira et Salima Senini, Fidélité au père, dont les rejetons ignoraient presque tout, et à qui le gamin apprendra à écrire son nom. « Ce sont les seuls instants de sérénité que j’ai gardés de cet homme. Lui aussi aurait voulu apprendre ce qu’on nous enseignait à l’école. Il était fier que je connaisse cela et désirait que j’étudie pour lui. (…) Il pleurait en regardant son nom écrit de ses propres mains. »

Quand le vieil homme s’en vient visiter ses rejetons, la loi lui interdit de les voir. Il repart, « un peu plus courbé » écrit simplement - mais avec quelle force ! - Saïd Mohamed. « Il nous avait apporté un carton rempli, une bouteille de soda, trois boîtes de gâteaux, un stylo quatre couleurs pour chacun, des exemplaires de Mickey, des oranges, des caramels mous, tout ce qu’on aimait… ». Les (rares) points de suspension sont, dans ce texte taillé à la machette, les seuls signes extérieurs d’émotion, d’amour…

La mère a échoué dans une cité. Elle fait les ménages tandis que « le Grand » est devenu le caïd du quartier. Elle n’a plus rien à dire à la maison, « elle affrontait une plus grande gueule qu’elle ». Quant au « Petit », il s’essayait déjà aux tripatouillages et aux embrouilles en tout genre, ce qui l’amenait à fréquenter, un peu plus que de raison, la flicaille peu amène.  « Elle bossait, s’esquintait pour des bons à rien. Il n’y avait que sur la frangine et sur moi qu’elle pouvait compter. Des misères, dans la vie, elle en avait vu, mais là, ça dépassait l’entendement. » Si Un enfant de cœur est le récit des réprouvés, du quart monde rural, de l’immigration, d’une jeunesse captive, il contient déjà en germe un thème appelé à se développer dans la production future de l’auteur : celui du monde ouvrier, qui ici se mobilise au cœur de la cité contre un projet immobilier et lutte, pied à pied, contre un ordre violent, hostile et méprisant.

 

IMG_9113bis.jpgUn enfant de cœur  se referme par une visite du fiston à son père revenu terminer ses jours dans son douar d’origine, perché sur les hauteurs berbères de Marrakech. « Je ne comprenais pas ce que j’étais venu faire dans ce coin du monde, un soir d’été » écrit Saïd Mohamed. Peut-être cherchait-il à contenir ces flots funestes qui régulièrement assaillaient une âme tourmentée :  « Je me suis engouffré dans un bar et j’ai commandé un café. Penché sur la table, je levais la cuiller. Lentement, une goutte s’en décrochait et allait se noyer dans le liquide noir. Je savais que j’étais pareil à cette goutte. S’il m’était donné d’apercevoir la lumière, mon destin était de retourner au fond de la tasse. » Sans doute était-il et plus simplement venu reconstituer une part de son histoire, (re)nouer quelques fils avec son géniteur, devenu abstème comme pour se décrasser d’une vie de charbon.

Le bonhomme, fier de présenter son fiston aux siens, demeure bienveillant, aimant, attentif. Au point de demander à son frère d’aller déniaiser son rejeton au bordel du coin. Découverte ! « J’étais désespéré. L’amour, ce n’était que cette gymnastique des glandes ! » Mais lui, trop longtemps sevré d’amour, qui a besoin de  caresses pour calmer sa « douleur de vivre », tombe amoureux de la première fille qui s’occupe de lui dans son premier lupanar et qui lui refile, en guise de sentiments, sa première chtouille…

Au village paternel, il partage le tajine, boit le thé, découvre que même à plusieurs milliers de kilomètres, les chibanis, ces vieux travailleurs de force qui ont donné une part de leur vie pour reconstruire la France, continuent de se dépatouiller avec les travers kafkaïens et l’injustice d’une République pourtant offerte en modèle : il leur faut encore quémander une retraite, légitime et amputée, pour faire valoir leurs maigres droits. Et pourtant : « Je t’ai laissé là-bas parce que, ici, il n’y a que les cailloux à sucer ! J’ai choisi pour toi. Sans moi tu feras ta vie (…) » dit le père à son fils.  « Alors je suis reparti, écrit Saïd Mohamed, puisqu’il ne voulait pas que je reste. Il pouvait être heureux, je lui ai dit que ce n’était pas dans mon intention de casser des cailloux. »  Un enfant de cœur est peut-être d’abord et avant tout le roman de la résilience.

 

Eddif-L’Arganier 1997 - Réédition : Non Lieu 2007, 160 pages, 15 €