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20/10/2014

Parle-moi un peu de Cuba

Jesus Diaz

Parle-moi un peu de Cuba

jesus 1 (Small).jpgIl y aurait deux façons pour un Cubain de débarquer aux USA. Il y a la voie royale, celle où les Gringos vous déroulent le tapis rouge avec permis de séjour et autorisation de travail à la clef, et l’autre, où l’accueil se fait plus suspicieux, du bout des lèvres, comme à regret. Le même pays fera alors attendre le même exilé cubain une bonne année pour daigner le gratifier d’un permis et d’autorisations diverses. Il faut faire ses preuves. Dans le premier cas, le Cubain, perché ou vautré sur une méchante embarcation ou un radeau de fortune a réussi à s’esbigner de son île, éviter les humeurs des requins et échapper aux caprices des vents et des courants du détroit de Floride, pour s’en aller poser un pied salvateur du côté de Key West. Dans l’autre cas, le bougre est passé par le Mexique, comme le vulgum pecus des migrants de sorte qu’il sera soumis au commun législatif.

Le dénommé Staline Martinez, le personnage central du roman de Jesus Diaz, peut se vanter, lui, d’avoir tâter des deux méthodes. Mais dans le mauvais ordre. Il raconte son histoire enfermé sur une terrasse de Miami, exposant sa peau aux brûlures du soleil et son corps aux rigueurs du jeun et de la déshydratation, histoire de faire croire aux autorités américaines qu’il est bien un balsero, un cubain sauvé des eaux, un Staline anadyomène qui entend bénéficier illico du statut de réfugié. Pourtant, quelques semaines plus tôt, avant son come back via la frontière mexicaine, il était bien arrivé aux Etats-Unis par la mer. Et les Yankies lui ouvraient alors grand les bras, il lui suffisait de le demander, de faire le show au micro du reporter dépêché par un des nombreux réseaux d’informations, de vanter à la caméra la liberté retrouvée et de médire du socialisme à la sauce castriste. Il n’en fit rien. Mieux - ou pire - il demanda à reprendre le premier vol pour la Havane. Incompréhensible pour un esprit cartésien, qui a biberonné à l’économie néolibérale et à l’anti communisme.

Staline Martinez, modeste dentiste de son état, anti héros par excellence, travaillé par la culpabilité, la crainte et l’indécision, déconsidéré par son entourage, demande pourtant à rentrer sur son île, pour y retrouver son quotidien terne, pauvre, fait de pénuries, retrouver Fredesvinda, sa bicyclette antédiluvienne, Pepe son ventilateur moribond et surtout Idalys, son épouse callipyge. L’enamouré croit qu’elle l’attend comme Pénélope son Ulysse - mais sur un mode mas caliente - quand Idalys a déjà délaissé Staline pour Jésus...

A son retour, les autorités font du bien nommé Staline Martinez un héros national qui se doit cette fois de vanter les mérites du « Lider Maximo » et de médire de « L’Oncle Sam »…« Les gens comme lui étaient condamnés à courir d’un côté à l’autre en se cognant la tête pour voir si par hasard ils arrivaient à sortir du labyrinthe ». Quant aux vertus des systèmes politiques, Stalina (la sœur) a sa petite théorie : « le socialisme (…) était un parc zoologique où les gens vivaient dans des cages, en attendant que les gardiens leur lancent leur pitance ; tandis que le capitalisme était une forêt vierge où il fallait chasser tous les jours ».

Staline, à demi nu, se retrouve donc perché, durant cinq jours, sur la terrasse du pavillon de son frère Lénine, alias Léo pour les Américains. Pendant que le corps de l’infortuné se détériore, empeste, se couvre de squames, son esprit se dégrade à mesure que les souvenirs se font plus pressants, plus douloureux. Staline revit son histoire : comment et pourquoi par deux fois il a réussi à rejoindre les Etats-Unis, son quotidien à Cuba partagé entre l’hôpital, sa sœur et sa mère, quelques connaissances et Idalys. Comment, pour pallier l’absence de droits, les Cubains s’adonnent à la débrouille et aux magouilles pour trouver le nécessaire ou quelques dollars quand les jinetera, prostituée occasionnelles, tapinent avec les touristes… Staline ranime sa jalousie, ses frustrations, ce mépris de soi qui tire son origine davantage d’un système et d’une organisation sociale que d’une défaillance individuelle. Etre né cubain serait alors comme une malédiction : « Ah, s’il pouvait transmettre un jour à quelqu’un l’exaspérante humiliation que signifiait être cubain à Cuba (…) » dit-il. Les Maghrébins - et les Algériens en particulier - ont un mot pour cela : la hogra ! D’ailleurs, une scène de Parle-moi un peu de Cuba en rappelle une autre tirée du Passé Simple du marocain Driss Chraïbi. Les deux auteurs font, en un acte sacrilège, « pisser » leurs personnages qui sur le royaume marocain qui sur l’île révolutionnaire.

La solitude et les souvenirs de Staline sont entrecoupés des visites de Miriam, la nièce de Christina, sa belle-sœur. « Parle-moi un peu de Cuba » lui demande Miriam, arrivée aux Etats-Unis âgée de deux ou trois ans et qui ne peut converser qu’en anglais avec Staline. Christina exprimera le même souhait, le même appel. Derrière ces demandes identiques, percent deux attentes différentes. Une quête de repères pour l’une, plongée dans une société où elle ressent l’hostilité des autres communautés à l’endroit des Cubains et demande à Staline « who am I ? ».  Quant à la boulimique Christina, il y entre une part de tristesse et de mal du pays. Christina est malheureuse et sans doute vit-elle son exil comme un déracinement. Parle-moi un peu de Cuba évoque la nostalgie et le sentiment de faute qui accompagne l’exilé, y compris chez Léo, le frère de Staline et l’époux de Christina qui fait tout pour que son fils Jeff « guérisse de Cuba ».

La dernière nuit approche. Lénine, alias Léo va déposer son frère aux large des côtes américaines sur un radeau. Quelques heures suffiront à Staline pour rejoindre la terre ferme. « Mardi 28 » sera un nouveau jour. Un page encore blanche, une page à noircir. Pour une fois « l’orgueil », fut-il « stupide » de Staline, pourrait bien y tenir la première place.

Il faut se méfier de ce roman et du style magistral de Jesus Diaz. Cette histoire est racontée avec force, densité, sur un mode plaisant, l’humour s’y baguenaude et même, au détour d’une page, une scène comique surgit. La distance avec les faits est trompeuse, comme un contre-pied. Cette narration, tenue de bout en bout, a sans doute à voir avec le « comique naturel (…) de tant de Cubains » : «  capables de rire du malheur dans lequel ils [vivent] ». 

Jesus Diaz est né en 1941 à Cuba, en exil à Madrid depuis 1992, il y meurt en 2002. Il est l’auteur de plusieurs romans dont quatre ont été traduits en français chez Métailié et deux autres chez Gallimard.

 

Traduit de l’espagnol (Cuba) par Jean-Marie Saint-Lu, Métailié 2011, 237 page, 12 €

06/10/2014

Vingt Sonnets à Marie Stuart

Joseph Brodsky

Vingt Sonnets à Marie Stuart

 

Joseph-Brodsky.jpgComme l’indique André Markowicz dans sa postface, ces Vingt sonnets à Marie Stuart écrit par le prix Nobel (1987) en hommage à la reine écossaise sont nés d’une « absurdité » : deux ans après son expulsion d’Urss, en 1974 donc, Joseph Brodsky « se retrouve à Paris, au jardin du Luxembourg, en arrêt devant la statue de Marie Stuart. Comment le « kleine nacht moukjik » qu’il n’a jamais cessé d’être, puisqu’il est russe, a-t-il pu se retrouver là, et elle, Marie Stuart, qu’a-t-elle fait au bon Dieu pour finir en statue au Luxembourg ? – Les Vingt sonnets à Marie Stuart sont nés de cette absurdité ». Il faut ajouter que la royale figure, incarnée à l’écran notamment par l’actrice Zarah Leander, rappelle au poète quelques amours d’antan.

Avant d’évoquer quelques thèmes et figures poétiques du recueil, un mot sur une originalité éditoriale : cette édition quadrilingue offre aux lecteurs – et plus encore aux lecteur polyglotte – un jeu de miroir entre texte russe original et trois traductions : la traduction anglaise de Peter France revue par Joseph Brodsky soi-même, la traduction de Claude Ernoult, publiée aux éditions Gallimard, et celle d’André Markowicz. Fascinante initiative d’un livre imprimé tête-bêche qui voit le lecteur passer d’une traduction à l’autre, comparer les langues, s’arrêter sur les images et les émotions nées des mots et des rythmes propres à chacun. Les pulsations et les reliefs de ce recueil permettent de sentir, ressentir l’indispensable fonction du traducteur : comment à partir d’une langue autre, inventée, à partir d’une œuvre réinventée, originale, remonter à la source originelle, dans son fond mais aussi dans sa forme. Car pour André Markowicz, célèbre traducteur entre autres de Dostoïevski, les jeux avec les sonorités, la restitution des intonations, les transpositions des références (ici des russes aux françaises) sont mobilisés pour respecter, au plus près, la forme, « non pour s’écarter du sens mais, au contraire, pour le servir, parce que le texte est un tout organique, et qu’il n’y a aucun moyen de séparer la forme et le fond ». Fidélité d’autant plus recherchée que le choix du sonnet par Joseph Brodsky peut être reçu comme un hommage à ceux écrits par la reine décapitée mais aussi parce que le sonnet, « est pas excellence la forme de l’Europe ». Comme l’écrit l’éditeur, « le texte que le lecteur a sous les yeux est un vin miraculeux ». Autrement dit, « le vin de la traduction [n’est pas]  un vin coupé d'eau ».

Ces Vingt Sonnets à Marie Stuart parlent d’amour bien sûr. Ils évoquent aussi Paris, un Paris au passé et aux usages revisités par un exilé épris de liberté et de culture, et dont les bifurcations existentielles conduisent à s’interroger sur la marche de l’Histoire, sur l’Art et sur la mémoire. La prose, ramassée, populaire, gouailleuse, enivrée ou inquiète, ironique ou lyrique, mélancolique ou clairvoyante,  riche en fulgurances, sonorités et images, passe du clin d’œil au coup de gueule, du moqueur sourire à la franche rigolade, du sombre au tragique.

 

Extraits

« Je vous ai rencontrée, et, selon la romance / qui redonne la vie à un cœur trop usé, /j’ai retrouvé mon souffle avec plus de puissance. » (Traduction Claude Ernoult)

« Que vis-je ? Vous, et, vision divine, / vous qui ressuscitâtes le passé / en l’âme éteinte, je vous ai tressé / ce qui me reste d’une joie pouchkine, / et mes sornettes rustres, bien mesquines / bruissent pour votre buste et taille fine. » Traduction André Markowicz

***

« Et toi, Mary, « Ça va ? – Ça va. Sankion. », / cernée par tes copines de caillou, / tu trônes chez les capétiens imberbes. » (T. AM)

***

« L’Ecosse eût fait un digne matelas / pour nos amours, je t’eûs montrée aux Slaves, / Glasgow se fût, étrave sur étrave, / vue russifiée en veux-tu en voilà. / Pour nous ensemble eût résonné le glas. / « La hache – en toc… » - Bourreau, tu es bien brave. » (T. AM)

***

« La plaine. Le clairon. Deux hommes. Le fracas / du combat. – « Qui es-tu ? – Qui es-tu donc toi-même ? »/ - « Qui suis-je ? » - « oui, qui es-tu ? » - « Un protestant, mon gars. » / - « Moi catholique. » - « Ah ! Vlan ! Avale ton baptême ! »  (T. CR)

« La plaine. La trompette. Nuit d’effroi. / Entrent deux hommes. «  Toi, t’es quoi ? » - Clique- / tis des épées. – « En garde, catholique, / moi, je suis protestant ! » - « Or, gare à toi ! ». / Ensuite on en ramasse les reliques - / et les corbeaux croissant, croa-croa. »  (T. AM)

***

« Béliers qui tremblent qu’on leur ratiboise / leurs toisons d’or ne paissent pas en paix. / Les Écossais soumirent à leur toise / ta mort. Ainsi leurs bâtons se rompaient ; / - « Ben, ils lui ont coupé la tête… » - « Eh bè… / Paris leur fera bien payer l’ardoise… » / - « Paris ? Pour une tête ?... » - Rire épais. / «  C’est pour plus bas qu’ils chercheraient des noises. » / - « Mais pas un mec, quand même, et en tenue / légère… » « Y’a pas de quoi jeter l’opprobre. » / -«  ce que je pense était presque tout nu… » / -« Peut-être qu’elle avait pas d’autre robe… » / - « C’est mieux en Moscovie, ils ont la mode / de l’unisexe – ni vu ni connu. » (T. AM)

« - « Hélas, hélas, on lui a coupé la tête ! » / - « De Paris la colère est à craindre, dit-on. » / - « Mais qui donc à Paris d’une tête s’inquiète, / « C’était trop haut de fendre au-dessous du menton. »  (T.CR)

***

« Pour qui, Mary, t’aura fait ses adieux, / à toi – pas à n’importe qui – qu’importe / le pain sans sel et l’odeur de cloportes / des escaliers d’exil ? Tu auras mieux / senti que moi la joie d’être à la porte. / Si j’ai fauté, ne fais pas tes gros yeux. / Ma langue, comme un rat, en langue morte / cherche un semblant de vie à qui mieux-mieux. / Adieu, idole aux délices attraits. / on peut s’aimer de loin, sans doute, fût-ce / par-delà même les meilleurs barreaux / (l’éternité et l’océan, le vrai /de vrai – je pense à la censure russe / qui rend un luxe l’œuvre du bourreau).  » (T. AM)

 

Version originale russe, version anglaise de Peter France et de l’auteur, traductions françaises de Claude Ernoult (1987) et d’André Markowicz (2013). Postface d’André Markowicz, Les doigts dans la prose 2014, 192 pages, 18 €

08:08 Publié dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0)

05/10/2014

La citation du jour

« L’impression née de ce premier voyage ne m’a jamais quittée : par la suite, je me suis toujours demandé si mon père, enfant réfugié, parent pauvre, étudiant étranger, travailleur expatrié, touriste en son propre pays, s’était jamais senti à sa place quelque part. »

Minh Tran Huy, Voyageur malgré lui, Flammarion 2014

 

04/10/2014

La citation du jour

« Je me suis souviens que quand vous êtes nées, toi et ta sœur, je me suis juré de vous donner tout ce à quoi je n’avais pas eu droit. Une vie douce, paisible, confortable, que nul fantôme, nul remords, ne viendrait hanter ; une existence sans ombres ni tourments, pareille à une page vierge. Vous n’auriez rien à faire d’autre que d’écrire votre histoire, sans devoir souffrir d’aucun poids, d’aucune entrave. Mes chaines n’étaient ni ne seraient jamais les vôtres. »

 

Minh Tran Huy, Voyageur malgré lui, Flammarion 2014

 

 

03/10/2014

La citation du jour

« Presque malgré nous, nous commencions de nous établir en ces lieux où nous n’avions pensé que passer. Nous commencions de construire une existence, et même de la prolonger : ta sœur a vu le jour peu après l’arrivée de ta grand-mère chez nous et trois ans après, tu es née. »

Minh Tran Huy, Voyageur malgré lui, Flammarion, 2014

29/09/2014

Rue Darwin

Boualem Sansal

Rue Darwin

 

ng1675503.jpgRue Darwin interpelle davantage l’Algérie que la société française. Du moins, pourrait-on le croire. Car, à bien lire, les questions migratoires et mémorielles, comme la question du lien entre les deux pays parcourent aussi le roman de Sansal. Ce texte allégorique,  évoque l’histoire récente et troublée, la quête des origines, la mémoire ("Il n’y a pas d’oubli sans une vraie mémoire des choses") et les identités. Ici, elles « ne s’additionnent pas, elles se dominent. Et se détruisent »

Le récit, où fiction et histoire personnelle s’entrelacent, s’ouvre dans un hôpital parisien où Karima invite son fils Yazid, le narrateur, à retourner du côté de l’enfance, dans la rue Darwin justement, sise à Belcourt, quartier populaire d’Alger. Il y dénichera quelques secrets de famille. Le rejeton n’ignore pas qu’« il n’est vraiment pas bon de vivre avec ses propres secrets, il faut les percer ou mourir ».

Pour ne pas « mourir », Yazid remonte le fil d’une existence incroyable : faite d’adoption, d’enlèvement et de mère substituée.  L’origine ramène le lecteur dans un bordel avant de plonger dans le Alger de 1957. Massu, Bigeard et Aussarèsse ne rigolaient pas à l’époque, et les Algériens encore moins. « Le temps de déterrer les morts et de les regarder en face était bien arrivé… ». Comme le temps de faire sauter le verrou « de la barrière mentale ». S’ouvre alors le récit de la vie de Yazid sur fond d’histoire algérienne, une vie faite de plusieurs vies mais dont il ne connaît que des bribes, des bribes qui se bousculent, se repoussent,  se rejettent et se détruisent les unes les autres.

Dans le bled algérien, du côté de Bordj Dakir, Yazid fut secrètement adopté par Djéda, la grande dame qui a fait prospérer les petites et louches affaires du clan des Kadri en Algérie, au Maroc mais aussi dans la France du Maréchal. Le rejeton devient son petit-fils, le fils déclaré devant la loi et les hommes de Karima l’épouse de Kader, le fils de Djéda. L’héritier putatif, celui à qui échoira, un jour, les rênes de l’entreprise familiale.

Mais voilà, très tôt, Yazid apprend par la jeune Faïza  - « Toujours, Faïza aura été pour moi celle par qui la vérité arrive » - qu’il n’est pas le fils de son père, ni de sa mère… il est, comme tous les gamins du lieu, un pupille, un moutard de La Citadelle, « la plus grande maison de tolérance de France et de Navarre ».

Une femme, Ferroudja, organisera son évasion pour remettre le petit à Karima, chassée du côté d’Alger à la mort de son mari. A huit ans, Yazid débarque dans la capitale en août 1957, en pleine Bataille d’Alger. La double histoire, la double vie s’amorce alors, la double amputation aussi. « J’ai dû me demander qui j’étais, d’où je venais, et quel mauvais sort m’attendait. Quelles autres questions ? J’étais l’enfant du néant et de la tromperie, je devais me sentir bien seul et triste. Et écrasé par la honte, comme je l’ai été tout au long de ma vie. ». Yazid a fait l’amnésique : « En refusant ma vérité, en niant une partie de moi sans accepter clairement l’autre, je me suis enfermé dans l’ambiguïté, j’ai fini par n’être rien, un être trouble et inconsistant sans avenir parce que sans passé et coupé de son présent. » « Je refusais la vérité, elle ressemblait tellement à un  mensonge. Il est temps alors que le mensonge redevienne la vérité. »

C’est ce puzzle existentiel que Karima demande à son fils de reconstituer. Pourtant, toute sa vie, il s’est appliqué justement à ne pas en restituer l’ensemble. Il faut dire que l’exhortation maternelle va conduire Yazid à manipuler de la dynamite. Une dynamite nourriede trahison, de reniement, de mensonge, de honte etdu «  regret violent de ne pas avoir vécu  la vie qui aurait dû être la mienne ». Tout cela fut « irréconciliable. C’était une famille ou l’autre (…) deux mondes que tout séparait, et la vérité qui pouvait les réconcilier en moi était inaccessible (…). Jusqu’à la fin je resterais au milieu du gué. La dernière qui pouvait me sauver, maman, se mourrait à l’hôpital. »

L’histoire collective n’est jamais loin des pérégrinations individuelles. L’Algérie est là, dans la verve torrentielle de Sansal qui emporte tout sur son passage, désacralise l’histoire et déboulonne les tartuffes. Dans ce roman où les femmes occupent la première place, il montre avec une efficacité de gâchette professionnelle que la société algérienne, après avoir été colonisée, a été, depuis l’indépendance - « le début d’un vaste malheur » écrit-il -   militarisée, emprisonnée, martyrisée, boumédiènisée, paupérisée, bureaucratisée, fatiguée, trabendisée, sinisée, islamisée, alzheimerisée, embobinée, pigeonnée, mystifiée, arabisée, moudjahidinisée… A la clef, Yazid, qui n’est pas au bout de ses surprises, se demande : « je n’ignore pas seulement mes origines, qui est mon père et qui est ma mère, qui sont mes frères et mes sœurs, mais aussi quel monde est ma terre et quel véritable histoire a nourri  mon esprit. »

De ce coté ci de la Méditerranée, Rue Darwin devrait aussi interpeller. Notamment en revisitant le passé, la guerre d’Algérie, et surtout offrir l’occasion de s’interroger sur ce qu’il en est advenu depuis. Sansal écrit que la question n’est pas de savoir si la France et l’Algérie «  se détestent, ça ne compte pas, ils font bien des affaires ensemble, mais les deux ont failli à l’honneur, dans la guerre comme dans la paix, et la honte est une gangrène, elle ne guérit pas, se propage, si bien qu’il faut couper toujours plus haut et qu’un jour nous serons forcés de trancher à la gorge pour nous guérir du pêché originel. »  Et d’ajouter : « aucune réconciliation, aucune repentance, aucun traité, n’y changerait rien, la finalité des guerres n’est pas de chialer en se frappant la poitrine et de se répandre en procès au pied du totem, mais de construire une paix meilleure pour tous et de la vivre ensemble. » Voilà ! Il ne reste plus qu’à demander le programme ! C’est du côté d’Alexis Jenni dans L’Art français de la guerre que le lecteur le trouvera.

Dans cet hôpital parisien, la diaspora algérienne se retrouve autour de la figure maternelle et peut être nationale. Alitée, mal en point, mourante. La fratrie mondialisée de Yazid est réunie. Il y a là Karim (le Marseillais), Nazim (l’homme d’affaires parisien), Souad (l’universitaire américaine,) et Mounia (consultante en communication au Canada). Seul manque Hédi, le cadet. Enfant de « la Matrice », entendre l’école algérienne, il serait occupé au Waziristân, à rêver d’un monde aux couleurs plus verdoyantes, un vert taché de rouge..

 

Gallimard 2011, 255 pages, 17,50€

16/09/2014

Les Etudes postcoloniales, un carnaval académique

Jean-François Bayart

Les Etudes postcoloniales, un carnaval académique

photobayart-collegefrance2012-1.jpgDirecteur de recherche au CNRS, auteur de L'Etat en Afrique (Fayard 1979), de L’Illusion identitaire (Fayard, 1996), de  La Politique du ventre (Fayard, 2006), de L’Islam républicain. Ankara, Téhéran, Dakar (Albin Michel, 2010), Jean-François Bayart se livre ici à une descente (argumentée) en flèche, une critique tous azimuts des études postcoloniales en France. Ce courant en vogue dans l’Hexagone depuis les années 90 voit « dans la "situation coloniale" et dans sa reproduction l’origine et la cause des rapports sociaux contemporains, qu’ils soient de classe, de genre ou d’appartenance communautaire, tant dans les anciennes colonies que dans les anciennes métropoles » selon la définition de l’auteur.

Après en avoir dégagé la filiation anglo-saxonne et rappelé les conditions sociales et politiques de son émergence (globalisation et migrations internationales), Jean-François Bayart en montre la diversité, l’extrême « hétérogénéité ». Au détour de deux pages, il reconnaît aux études postcoloniales au moins deux intérêts : celui de ne pas se dessaisir du fait colonial et, reprenant une formule, celui de « sauver l’Histoire de la nation », autrement dit permettre de décentrer le regard sur l’histoire nationale. Un intérêt très vite relativisé par le fait que ces thèmes, et d’autres encore, sont déjà présents chez bien des auteurs qui ont su, eux, éviter certains « pièges » dans lesquels seraient tombés les maîtres es études postcoloniales.

Jean-François Bayart s’amuse des postures de dénonciation et/ou de victimisation adoptées par les apôtres des études postcoloniales. A ce propos, s’appuyant sur nombre d’exemples, il démontre que la France ne s’est nullement détournée de son histoire coloniale et encore moins des expressions nouvelles (musique, cinéma, littérature…)  nées d’une sensibilité postcoloniale. Il multiplie les références indiquant, malgré ce que disent les avocats des études postcoloniales,  que les universités n’ont pas snobé les travaux sur la période coloniale et ses retombés. Il montre aussi ce que lesdites études postcoloniales doivent aux travaux des Foucault, Sartre, Fanon et autre Bourdieu. Pire, pour Jean-François Bayart, ces études « sont contestables et conduisent l’étude du fait colonial ou postcolonial dans des impasses, au risque d’une vraie régression scientifique par rapport aux acquis de ces trente dernières années ». Ces dénonciations, faciles et impératives, cacheraient mal, toujours selon l’auteur, la recherche d’une « rente d’éminence », la mise en place d’une « stratégie de niche » par les promoteurs desdites études.

Au centre de sa critique, Jean-François Bayart dénonce les dérives culturalistes des études postcoloniales : le primat de la problématique culturaliste sur tout autre considération dans la lutte contre les inégalités sociales ; le primat accordé à l’étude des « discours » et des « représentations », négligeant ainsi l’études des « pratiques ». Le résultat conduit les études postcoloniales à s’enfermer dans « le concept catastrophique d’ « identité » et à réifier la condition postcoloniale. Tout cela se traduit, en France du moins, par une ethnicisation de la question sociale et politique des banlieues et à privilégier la question du racisme sur, par exemple, la vieille notion de lutte de classes.

Jean-François Bayart attribue ces « dérives » à une double « dé-historisation » : du fait colonial d’abord, du passage - des continuités ou discontinuités - du moment colonial à la situation postcoloniale, ensuite. Ce que l’auteur nomme d’une formule savante la « concaténation du moment colonial au moment postcolonial ». Autrement dit, la « reproduction mécanique, univoque et surdéterminante du colonial ». Mais voilà, pour l’auteur, les études postcoloniales ne disent rien  « par le truchement de l’ "histoire effective" [...], des conditions de l’éventuelle transmission de cet héritage ». Cette mystérieuse « concaténation » a au moins le mérite de ravir quelques « Indigènes de la républiques », tout heureux de s’affubler de ce qu’ils croient être le masque de leurs aînés et de participer au défoulement de ce « carnaval académique » ici dénoncé et où sont reproduites,  singées, les situations de dominations coloniales et « en particulier [les] catégories identitaires nées de celles-ci ». Plus grave peut-être, en matière de recherches et de réflexion, les études postcoloniales appauvriraient la pensée en refusant, par exemple, de replacer l’étude de l’empire colonial dans la catégorie générique des empires ; en se détournant de l’étude du passage de l’empire à l’Etat-Nation ; en négligeant l’autonomie du social par rapport au politique ou en sous estimant « l’historicité propre » des sociétés africaines et asiatiques et ce malgré la domination coloniale ou plutôt les dominations coloniales – car la diversité des situations, des durées, ici aussi, importent. « Le fait colonial » est pluriel.

Citant de nombreuses études et recherches pluridisciplinaires, françaises mais aussi étrangères, s’appuyant sur une imposante bibliographie (pas moins de vingt-cinq pages), Jean-François Bayart invite le lecteur à prendre en considération la formidable (et stimulante) complexification du regard posé sur ces questions par les travaux menés « dans la discrétion de l’université et des laboratoires de recherche ».

 

Edition Karthala, 2010, 126 pages

(Photo Mathieu Andrieux)

 

 

08:25 Publié dans Essais | Lien permanent | Commentaires (0)

08/09/2014

Salam Ouessant

Azouz Begag

Salam Ouessant

 

photo+travaill%C3%A9e+3.jpgPeut-on écrire qu’il y a des romans d’anciens combattants comme, au temps déjà lointain des « cheveux longs et des idées courtes », la jeunesse acnéique de France se montrait imperméable aux antiennes des anciens qui s’en allaient répétant, ad libitum, ce que fut leur 20 ans héroïque dans le bruit et la fureur des hommes ? Cela est sans doute un peu sévère, mais les premières pages du nouveau roman d’Azouz Begag font penser à d’autres, déjà lues et moult fois encore. Car enfin le livre annonce une semaine de vacances d’un père avec ses filles, une semaine pour se rabibocher et se rassurer après un divorce difficile qui a vu les gamines sembler se détacher de leur géniteur, et lui faire payer sa décision de quitter leur mère. Les filles auraient préféré l’Algérie ensoleillée et chaleureuse des origines quand le père décida, au seul et vague souvenir d’un ami d’enfance, natif du cru mais exilé à Lyon, de louer une maison sur l’île froide et pluvieuse d’Ouessant. Et du coup, pendant que la parentèle traverse le bras de mer qui sépare l’ile du continent, pendant que notre trio s’apprête à débarquer sur cette île exotique, le narrateur, évoque sa jeunesse, l’école et le racisme de ses petits camarades, il se souvient d’un autre temps, celui des voyages d’immigrés entre la France et l’Algérie, en bateau, en famille, aux valises surchargées… On embarque aujourd’hui pour Ouessant et on se retrouve dans les années 60 sur le Ville-de-Marseille ou le Ville-d’Alger en partance pour le bled. Ah ! le bled ! L’épée de Damoclès. La question toujours sans réponse. Le vis-à-vis incontournable, l’évocation de l’autre pays, le pendant à qui il faut, d’une manière ou d’une autre, rendre des comptes, comme s’excuser de lui avoir préféré Madame la France, et pire, un « cul-de-sac » à la majesté de Tipasa, le kouign-amann au khobs eddar (la galette kabyle) de la grand-mère. Voilà pour l’aspect « ancien combattant » de ce roman écrit par un auteur qui, pour avoir les pieds bien ancrés dans le réel, conserve cet « esprit d’enfance » qui toujours ramène vers ce big bang des origines où brille l’astre paternel.

In situ et en compagnie de deux adorables fillettes, le présent et l’avenir en somme,  Azouz Begag parle du divorce – quand on ne s’aime plus, le courage de le dire –, de l’amour d’un père pour ses filles qui boudent celui qui a écroulé leur monde, trahi leurs illusions. Ce père qui est aussi un homme : « un père et un homme, c’est différent » voudrait-il faire comprendre à ses enfants. D’ailleurs une belle rousse le lui rappelle jusque dans cette semaine de villégiature marine du bout du monde. L’homme est travaillé par des désirs, inavouables, indicibles ; ses gendarmettes de filles surveillent leur papa. Elles sont sur le qui-vive, vigies intraitables, boudeuses et exigeantes, tourmentée par « le mal de mère ». Elles ont besoin d’être rassurées. Elles aussi. Papa va tout faire pour amadouer ses petites. Il implorera tous les dieux pour que cesse la pluie. Il se transformera en GO, redoublera les invitations à se régaler de glaces et autres tentations, multipliera les activités. Il louera trois bicyclettes chez les Le Bihan. Drôle de type d’ailleurs que ce Le Bihan ! Il n’a pas plus l’air Breton qu’une pastèque dans un champs d’artichauts et son regard trahi une absence, un trou béant, un ailleurs qui n’a plus sa place ici. Poignants seront les ultimes échanges entre le narrateur et cet homme taciturne qui passe entre les pages comme un étranger sur son île.

C’est alors que s’affirme l’objet de ce roman : l’exil, le manque, le regard des autres qui vous déshabille et croient vous mettre à nue – le sempiternel « de quel pays êtes-vous ? » - alors qu’il ne font que vous perdre des écrans radar ; la France chevillée à l’Algérie et l’Algérie à la France, formant un vaste espace d’hybridation pour des générations d’hommes et de femmes, pour le meilleur et pour le pire.  Mais il faut rentrer. Les fillettes ne veulent pas rater le bateau. Les enfants n’aiment pas qu’un vent mauvais bouscule leur quotidien. La vie est intransigeante.

Azouz Begag écrit avec légèreté, avec ici ou là un zeste de poésie ; deux doigts d’humour, une larme de tendresse. Le gone de Lyon distille quelques mots de son pays, il joue et se joue des formules, abuse des métaphores. Enfin ça, ce sont ses filles qui le disent.

 

Albin Michel 2012, 182 pages, 15,77€

30/08/2014

La citation du jour

« J’appelle exil l’ouverture à l’Autre, le besoin de se renouveler et de se remettre en question. Les certitudes sont autant de prisons. »

Driss Chraïbi, Le Monde à côté, Denoël 2001

 

29/08/2014

La citation du jour

« C’est magnifique de pouvoir se défaire des chaînes de l’identité qui nous mènent à la ruine. Et moi qui suis-je ? Qui es-tu. Qui sont-ils ? Ce sont des questions inutiles et stupides. »

Amara Lakhous, Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio, Actes Sud 2007