UA-64061973-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

27/05/2015

L’Invention de l’immigré

Hervé Le Bras

L’Invention de l’immigré

hervelebras.pngCertains prétendent réduire l’arrivée annuelle des immigrés à 10 000 gugusses et autres enamourés de Français(es), naturalisé(e)s ou pas. D’autres annoncent vouloir diviser par deux (pourquoi par deux ?) le nombre de ces entrées pour le ramener à quelques 90 000 par an. Il semble que l’immigration soit un sujet trop sérieux – parce que d’abord et avant tout une question humaine – et compliqué pour le laisser entre les mains des politiques et autres experts qui le rabaissent à la seule dimension statistique, elle-même ravalée à une vulgaire addition de bistro. En fait, derrière ces chiffres, grossiers et/ou fantaisistes, se cachent des mécanismes complexes et une histoire pour le coup quasi linéaire. Au fondement de ces chiffres rabâchés à longueur de temps et de tribune, qui agitent régulièrement l’inconscient collectif, il y eut (et il y a)  la fécondité puis la race ! C’est ce que montre Hervé Le Bras qui, dans L’Invention de l’immigré, interroge les notions d’ « immigrant », d’ « immigré », d’ « étranger », remonte leur généalogie, traque les idéologies (et oui !) qui ont présidé à leur genèse, jauge les outils statistiques (et politiques) au regard de leur pseudo neutralité scientifique… C’est finalement un coup de gueule que pousse le docte démographe contre… la démographie, ou plutôt le rôle prépondérant qu’elle tient aujourd’hui dans « cette simplification des idées sur la migration ». Un coup de gueule aussi contre une certaine « idéologie molle » qui depuis des décennies gangrène le débat, phagocyte l’entendement sur les questions migratoires et empêche la société d’aller de l’avant en distillant doutes et surtout craintes en matière d’immigration. « Ne craignez rien ! » dit le démographe il n’y a pas et il n’y aura pas d’invasion et l’immigration d’aujourd’hui n’a rien à voir avec l’immigration de papa.

1913, Paul Leroy-Beaulieu écrit : « si la race blanche et la civilisation occidentale ont pu prendre la prédominance dans le monde, c’est qu’elles ont produit régulièrement un excédent de population qui a pu se déverser sur l’Amérique et l’Océanie (…) ». Voilà qui aide à lever le voile sur quelques ressorts de la pensée hexagonale en matière de migrations : si, hier, on pensait conquérir le monde en y « déversant » notre surplus démographique, aujourd’hui, on craint l’invasion par une sorte d’inversion des fluides !  Cette citation permet de discerner plusieurs généalogies de pensée en matière migratoire : tout y est, ou presque, du lien entre émigration et colonialisme, entre démographie et puissance militaire, comme de la conception hydraulique des mouvements de populations…  Avec tout cela nos modernes concitoyens n’en ont pas fini. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les élites, politiques et mêmes scientifiques,  ont su graisser l’outillage rouillé du XIX siècle. En France cette conception colonialo-militaro-hydraulique des migrations s’est concrétisée politiquement par au moins deux axes : une politique nataliste (l’ « eugénique positive » pendant de l’ « eugénique négative » de l’idéologie nazie) et, en matière migratoire, une classification ethnique des étrangers, d’abord sur des bases politiques puis biologiques et enfin culturelles. Cette classification pseudo scientifique des peuples, cette géopolitique aussi de la place de la France dans le monde, organisée en « cercles concentriques », renferme toutes les sottises racistes, tuf caché et limon inavouable, qui inspirent «  encore la perception présente de l’immigration et de l’intégration » : les uns sont inassimilables, pervers, les autres des ennemis héréditaires ou des fainéants, inaptes aux travaux manuels… Voilà ce que Hervé Le Bras qualifie d’« idéologie molle ». « Ce qui est mou triomphe de ce qui est dur, ce qui est faible triomphe de ce qui est fort » enseigne Lao Tseu et pour le coup, il ne s’est pas trompé : si le dure de l’idéologie nazie a disparu de l’autre côté du Rhin, ici, le racisme mollasson des « cercles concentriques » perdure.

Mais aujourd’hui on solde ! On ne dissocie plus les peuples voisins des lointains, les ennemis (l’Allemagne et l’Angleterre) des amis, les Italiens ou les Espagnols des Nord Africains et autre « nègres », on se contente d’ « une dichotomie de plus en plus grossière : nous et les autres », d’une opposition bébête entre national et étranger, évacuant allègrement les données historiques, politiques, culturelles… pour ne céder qu’au vertige du chiffre.

L’Autre c’était, encore hier, l’étranger. C’est aujourd’hui l’immigré. Le vocable aurait été inventé de toute pièce. Suite au recensement de 1990 indiquant que la proportion et même le nombre total de résidant étrangers avait baissé (par rapport au recensement de 1982) on « inventa » le terme d’immigré avec pour définition « personne née étrangère à l’étranger », une façon de réexpédier fissa (et pour combien de générations parfois) le Français naturalisé à ses origines : « La manœuvre a atteint son but : entre 1982 et 1990, le nombre des immigrés avait augmenté légèrement, mais augmenté. » Allez oust ! Du balai ! Puisque les cercles concentriques ont laissé place à la ligne de démarcation, à la frontière, allez donc voir au delà du limes du national, au delà de l’entre soi des gamètes si l’herbe est aussi tendre ailleurs ! Car la « nocivité » du vocable, qui donc « fait fi de la naturalisation », va plus loin. De manière sournoise, plutôt que de rapprocher les naturalisés des Français de naissance, on a, selon Hervé Le Bras, « gonflé la partie étrangère en lui adjoignant les naturalisés, ce qui a creusé l’écart entre ces derniers et les Français ». Cette adjonction élargissait,  « le fossé (…) entre les Français de naissance et les immigrés ». Un immigré devenu français par naturalisation restera toujours un immigré et donc, renvoyé à sont « étrangeté » d’origine. D’ailleurs et entre autres coups de canifs, Hervé Le Bras brocarde la prétendue nécessité de lutter contre les discriminations par la recherche des origines : « En fait, une personne libre doit toujours regarder avec méfiance l’utilisation de la généalogie car elle en est prisonnière sans aucun moyen de la remodeler. » L’émancipation est aussi une émancipation des origines.

Pour en revenir aux chiffres, Hervé Le Bras rappelle que selon l’Insee entre 1980 et 2010, le solde migratoire était en moyenne de 65 000 par an soit un millième de la population totale de la France ! Les immigrés ne sont pas une menace par leur nombre. Mieux ils ont changé : plus diplômés, ils disposent de compétences et donc de possibilités d’adaptation variées, ils sont célibataires (exit le regroupement familial), et la naturalisation ne peut plus être une assimilation en ces temps où les formations s’améliorent, les communications sont facilités d’un bout à l’autre de la planète, où la maîtrise de plusieurs langues devient une exigence non seulement professionnelle mais aussi culturelle (lire Amin Maalouf). Les procès en loyauté, la tentation du contrôle de la double nationalité renvoient à un autre âge, dénotent une incapacité à saisir les nouvelles complexités en formation et les nouveaux espaces de liberté individuelle en émergence. « A la réalité de la convergence des comportements et des compétences des Français et des étrangers, on oppose la fiction d’étrangers de plus en plus différents des Français (…) L’invasion n’a pas eu lieu dans les faits, mais on l’a inscrite dans les têtes d’où il sera difficile de les déloger ».Il faudra bien se libérer de ce qui a présidé à cette « invention de l’immigré », admettre enfin que l’intégration (et l’immigration) à la papa ne marche plus, qu’il faut en finir avec la « fiction » de l’étranger, de la « différence » rédhibitoire et de la crainte de l’invasion.

 

L’Aube 2012, 149 pages, 13€

15/03/2015

La citation du jour

« Elle vient de loin Naïma. De très loin. Elle a 50 ans aujourd’hui. Et, Dieu merci, elle n’est pas devenue une bonne musulmane, comme tant d’autres en fin de carrière. Elle ne veut pas aller à La Mecque pour se laver de ses pêchés. Non. Non. Elle considère qu’avoir fait la prostituée durant toutes ces longues années, c’est largement suffisant pour qu’elle entre, à sa mort, au paradis. Elle a été meilleure musulmane que tant d’autres qui nous cassent les oreilles avec leur piété de façade. »

Abdellah Taïa, Un pays pour mourir, Seuil 2015

 

08/03/2015

La citation du jour

« - Comme j’aimerai que tu te rase la barbe et que ton visage soit lisse comme une prune…

Aussi irrité par ce qu’il venait d’entendre qu’émoustillé par ses caresses, Baqbouq objecta :

-       Si je me rase la barbe, tout le monde se moquera de moi au marché. Non, non, je ne veux pas faire ça !

Mais, attrapant sa main, la femme lui fit toucher son visage.

- Sens-tu comme ma peau est délicate ? Ne dirait-on pas un pétale de fleur ? Elle est si sensible qu’une petite brise l’éraflerait. Alors imagine ce que pourrait ta barbe en s’y frottant, quand tu m’embrasseras, me lècheras, me serreras contre toi… »

Hanan el-Cheikh, La Maison de Schéhérazade, Actes Sud/Sindbad, 2014

06/03/2015

La citation du jour

« - Regardez combien d’alliances j’ai dans cette bourse : quatre-vingt-dix-huit. Savez-vous d’où elles viennent ?

-       Non, nous l’ignorons, firent les deux rois.

-       Eh bien, ce sont celles des quatre-vingt-dix-huit hommes avec lesquels j’ai couché. Et voilà, maintenant ça fait cent ! Cent hommes qui m’ont prise à la barbe de ce djinn répugnant qui ronfle comme une scie à bois, croyant que je n’appartiens qu’à lui. Il me garde enfermée dans une caisse au fond de la mer ! Mais c’est un imbécile : il ne sait pas que lorsqu’une femme veut quelque chose, personne ne peut l’empêcher de l’obtenir, fût-elle emprisonnée au fond d’une mer déchainée et surveillée par un démon jaloux »

 

Hanan el-Cheikh, La Maison de Schéhérazade, Actes Sud/Sindbad 2014

02/03/2015

Les Forcenés

Abdel-Hafed Benotman

Les Forcenés

 

1280x720-XLw.jpgAbdel-Hafed Benotman s’est éteint vendredi 20 février. Né un 3 septembre 1960 à Paris l’écrivain Abdel-Hafed Benotman n’avait donc que 54 ans. L’ex-taulard, incarcéré pour la première fois à 16 ans,  plusieurs fois en cavale, militant anticarcéral, était auteur de polars et de nouvelles, poète, scénariste et dramaturge. En 1996, il est victime d'un double infarctus en prison et doit être opéré. Depuis Abdel-Hafed Benotman était en insuffisance cardiaque.

En 1992 paraît Les Forcenés (recueil de nouvelles Éd. Clô, réédité en 2000 chez Rivages/Noir. Éboueur sur échafaud, son roman autobiographique sort en 2003 (Rivages/Noir).  Puis viennent : Le Philotoon's: Correspondance entre l'auteur en prison et des amis de l'intérieur et de l'extérieur, Éd. L'insomniaque, 2006 ;  Les Poteaux de torture, second recueil de nouvelles, Éd. Rivages 2006 ;  Marche de nuit sans lune, roman, Éd. Rivages 2008 (qui serait en cours d'adaptation par Abdellatif Kéchiche) ; Garde à vie : roman jeunesse, Éd. Syros 2011 ;  Gonzo à gogo : de Ange Rebelli et Jack Maisonneuve, roman, Tabou 2012 ; Coco, Éd. Écorce 2012

A sa sortie, Les Forcenés fut à la fois une révélation et un choc. Révélation car l’auteur, truand, récidiviste, incarcéré depuis 1990 pour vol, y affirme un talent certain et déjà une puissante capacité d’évocation. Sans être un thème central des récits, l’univers de la prison, du détenu ou du délinquant est abordé de manière allusive ou humoristique dans trois des nouvelles (Les Dents blanches, Bénéfice et Les Bras cassés). Un choc parce que l’auteur plonge sa plume dans les entrailles, le tréfonds du tréfonds. Les siennes. Les nôtres. Celles de la société. Là où peu nombreux sont ceux qui osent s’aventurer, lui, y extirpe le plus noir, le plus crasse, le plus dangereux, l’incontrôlable, le démentiel, l’incongru : sexualité, violence, cruauté. Il ne prend pas de gants pour sa descente macabre, il y entraîne le lecteur presque malgré lui. Et ce n’est pas là la moindre de ses prouesses.

Inclassable et iconoclaste, Abel-Hafed Benotman est sans respect pour les canons de la bienséance et du bien-penser.

Le livre est dérangeant. La question lancinante hante le lecteur : pourquoi cette violence, ce déchaînement de violence insoutenable, ces phantasmes, ces délires sexuels, ces meurtres ? Pas de ceux proprement et cadotiquement distillés par la télévision à longueur de programme et de série américaine. Non ! des sordides, des bien sales. Des bestiaux. De l’abattoir qui sert à découper de la viande humaine (voir Le Bilboquet, Arc-en ciel ou la terrible nouvelle qui ferme le recueil, L’Amie des ombres).

Ce livre est d’autant plus désagréable que sa lecture ne laisse pas le lecteur indifférent. Pourquoi ne pas balayer les pensées, arrêter la réflexion par un « laissons tomber, il s’agit là des délires et des phantasmes d’un auteur bien peu fréquentable ». Pourtant on ne s’y résout pas. Mieux, on va jusqu’au bout, tenu en haleine autant par les qualités d’écriture de l’auteur que par l’extraordinaire et le mystère des histoires racontées.  Même si, et loin de là, on ne partage pas toutes les opinions émises, force est de reconnaître qu’il est par ailleurs relativement facile d’attirer le lecteur vers le beau, le bon, le juste, le convenu, le prêt à penser qui assure bonne conscience et réponse à tout. Plus difficile est de prendre la direction opposée, sans faux-semblants médiatiques ou autres et de mettre sous le nez propret de son lecteur les déjections de ses semblables.

Pourquoi ? Pourrait être la question à poser à cet auteur. Pour déranger ? L’écriture comme dérivative ? Pour pousser ses concitoyens à réfléchir en leur balançant en pleine face l’indicible des hommes et de leur société ? Voilà ce que semble faire Abel-Hafed Benotman et ne cachons pas que cela fait parfois mal.

Après avoir lu Les Forcenés, le lecteur a envie d’aller se laver, se purifier. À grandes eaux. D’aller se ressourcer. Se réconcilier vite avec l’univers et sa création. Avec soi-même.

Rivages/Noir, 180 pages, 2000

23/02/2015

Une enfant de Poto-Poto

Henri Lopes

Une enfant de Poto-Poto

 

Henri_lopes_bis.jpgVoici donc le Prix littéraire du Musée de l'immigration 2012 : Henri Lopez, auteur de huit romans et d’un recueil de nouvelles, écrivain confirmé et honoré, homme politique et ambassadeur du Congo en France. Il a coiffé sur la ligne d’arrivée quelques confrères, jeunes dans la carrière ou non, dont le prometteur Sabri Louatah mais aussi Ahmed Kalouaz, Chahdortt Djavann, Sophie Schulze, Carole Zalberg ou encore le tout aussi confirmé Boualem Sansal.

Une enfant de Poto-Poto est un roman sur le métissage et les identités brinquebalées entre héritage colonial et migrations modernes, un roman porté par une langue chatoyante, protéiforme, créolisée à la sauce lingala, frangolaise et française tant il est vrai que « malgré ce qu’en pensaient, pour des raisons différentes, d’un côté nos dirigeants, de l’autre les Français, nous étions un peu françaises, nous aussi, non ? », dixit Kimia la narratrice.  A croire que le « butin de guerre » des ci-devant colonisés ne se limite pas à la seule langue comme le disait l’Algérien Kateb Yacine mais aussi aux identités.

Pélagie et Kimia sont les deux protagonistes de ce récit. Des sœurs de sang malgré le fait qu’elles ne viennent pas de la même région du Congo. Mais voilà, au temps béni de l’apartheid colonial, les deux jeunes filles se sont retrouvées les deux seules Noires au lycée Savorgnan de Brazza, des « curiosités tenues à distance» par les autres élèves et les professeurs. De quoi forger une complicité et une amitié sororale et mêler, en une cérémonie sacrilège, leur sang de « lari » pour l’une et de « ndjem » pour l’autre.

Au lycée, Pélagie et Kimia croisent un bien étrange Moundélé (un Blanc). M. Franceschini, professeur de français de son état mais surtout un « débarqué » selon la doxa coloniale entendre un dangereux hurluberlu qui croit devoir respecter les « indigènes » et les placer sur un pied d’égalité avec les Blancs. Il faut dire que si Franceschini était blanc dehors, il était nègre dedans (voilà qui rappelle le livre de Toi Derricote, Noire, la couleur de ma peau blanche. Un voyage intérieur, Perrin 2000). Français par la peau, il était congolais à l’intérieur. Ce Moundélé à l’« âme nègre » était un bâtard, de père inconnu et de mère congolaise.  Un « Blanc manioc  – Moundélé Kwanga, en lingale – une allusion à l’insulte qu’on lançait aux sang-mêlé » qui, à l’heure de la « Dipenda » (l’Indépendance) exigeait l’excellence de ses élèves appelés à diriger le nouvel Etat. Une exigence cultivée jusqu’ à lui donner des cauchemars.

Pourtant, ce « Moundélé aux origines douteuses » n’aura pas davantage sa place dans le nouvel Etat que sous l’administration coloniale. Suspect, toujours suspect. Hier dangereux subversif indépendantiste, aujourd’hui soupçonné de nostalgies coloniales et de quelques complots impérialistes… Autre temps mais même rejet pour ce métis, « condamné par l’Histoire » comme l’écrivait déjà un autre « hybride culturel », l’Algérien Jean Amrouche.

L’amour est au centre de l’intrigue. Un amour à trois immergé dans un bain de rivalités, de demi mensonges et de connivences où barbotent les deux élèves et leur professeur : Pélagie deviendra l’épouse légitime, Kimia, le « deuxième bureau ». C’est un vaudeville pétri de jalousie, d’espionnage, de petits secrets, de rendez-vous cachés, de culpabilité, mais un vaudeville à la sauce zaïroise : « ambiancé » aux rythmes des rumbas, boléros, tangos, cha-cha-cha et autres torrides et dangereuses pachangas - au Congo, on danse même pour « exprimer sa tristesse » ! Un amour à trois mais… consenti, partagé, solidaire. Ce n’est pas là la seule différence entre Africaines et Européennes, entre le Congo et la France où, « au nom de Descartes les Mindélés écartent toute explication par le surnaturel. Pourtant… ».

Bien plus tard, après des études aux Etats-Unis, Kimia, devenue une romancière de renom, retrouve Franceschini. Les rendez-vous amoureux se répètent au gré des salons et des colloques en Amérique, en Europe ou en Afrique. Les retrouvailles, les échanges épistolaires, les méditations de Kimia influencée par Franceschini, son père en littérature, offrent d’instructives variations sur la littérature, le style et les registres de la langue utilisée, la réception des œuvres en Europe et le faible lectorat des pays d’origine, le statut de l’artiste partagé entre universalisme, entre-soi rassurant – ah ! le « cinéma calebasse » - et autre danse du ventre effectuée pour séduire les critiques et l’intelligentsia occidentales qui elles se doivent d’« être politiquement correct et [d’] avoir leur nègre génial ». Lopes jongle avec les références littéraires passant de Clément Marot à Jacques Stephen Alexis via Beaumarchais ou Césaire

Kimia devient le « pendant féminin » aux USA de Franceschini, son prof, amant et mentor, se permettant d’allègres coups de griffe à l’endroit du concept de « littérature postcoloniale » ou des théories du genre. Mieux : à cause de son français venu d’ailleurs, elle s’entend traitée de « moundélée » par un « taxieur » de Brazza, comme on dit du côté d’Alger.

Une enfant de Poto-Poto montre comment « le fleuve » de l’Indépendance a été « détourné » (pour reprendre le titre d’un roman de Rachid Mimouni) ; il dit le rayonnement culturel de la France d’alors -  « partir à la Sorbonne, comme Villon, Césaire et Senghor » - ; laisse entrevoir les pleurs de Kimia, le premier soir de son exil étatsunien, seule dans son lit ; les stéréotypes des Noirs américains sur l’Afrique. Il décrit la « métamorphose » culturelle de Kimia immigrée, l’illusion des racines et des origines : « aucune fonction algébrique, aucun programme d’ordinateur ne rend compte des destins » ; il célèbre le primat des « vivants [à qui] il fallait consacrer ses forces et ses ressources » sur les fausses « authenticités » et le pseudo « patrimoine identitaire ».

La démonstration est forte et vaut aussi bien pour le Nord que pour le Sud. Le métis, dit Kimia, « nous a appris à devenir des êtres humains. D’ici et d’ailleurs. » Au point que la notion même « dépérira. Dans quelques décennies, peut-être avant un siècle, il n’y aura plus de métis, mais des Français, des Congolais, des Sénégalais,  des Américains, blancs, noirs, bruns… Les « pur-sang » n’oseront plus se vanter de ce qui deviendra une tare ».

Le « butin de guerre », revisité par les « indigènes » d’hier, désarçonnait déjà les puristes du dico et de la syntaxe, avec Henri Lopes, il pourrait aussi affoler les gardiens de l’ordre identitaire. Ici et ailleurs.

 

Gallimard, Continents noirs, 2012, 265 pages,  17,50€

21/02/2015

La citation du jour

« La haine ! siffla le peintre en apportant à la fois thé et whisky. Nous la suçons avec le lait de nos mères exploitées !... Ils n’ont rien compris : ce n’est pas seulement le colonialisme l’origine de nos problèmes psychologiques, mais le ventre de nos femmes frustrées !... Fœtus, nous sommes déjà condamnés ! »

 

Assia Djebar, Femmes d’Alger dans leur appartement, Edition des Femmes, 1980

14/02/2015

La citation du jour

« Depuis dix ans au moins – par suite sans doute de mon propre silence, par à-coups, de femme arabe -, je ressens combien parler sur ce terrain devient (sauf pour les porte-parole et les « spécialistes ») d’une façon ou d’une autre une transgression.

Ne pas prétendre « parler pour », ou pire « parler sur », à peine parler près de, et si possible tout contre : première des solidarités à assumer pour les quelques femmes arabes qui obtiennent ou acquièrent la liberté de mouvement, du corps et de l’esprit. Et ne pas oublier que celles qu’on incarcère, de tous âges, de toutes conditions, ont des corps prisonniers, mais des âmes plus que jamais mouvantes. »

 

Assia Djebar, Femmes d’Alger dans leur appartement, Edition des Femmes, 1980

13/02/2015

La citation du jour

« Une fillette surgit : elle a deux ans et demi, peut-être trois. L’enfance serait-elle tunnel de songes, étincelant, là-bas, sur une scène de théâtre où tout se rejoue, mais pour toi seule à l’œil exorbité ? Ton enfance se prolonge pour quelle confidente d’un jour, pour quelle cousine de passage qui aurait vu éclater tes larmes en pleine rue, autrefois, ou des sanglots qui te déchirent encore ? »

Assia Djebar, Nulle part dans la maison de mon père, Albin Michel 2007

09/02/2015

La couleur du bistouri

Rédha Souilamas

La couleur du bistouri

docteur-islamophobie.pngDans Tu deviendras un Français accompli. Oracle (Tallandier 2011), l’historien, spécialiste de la Grèce antique, Saber Mansouri leva une partie du voile sur le fonctionnement et les présupposés de l’Université française, sur les faiblesses et les paresses de quelques professeurs qui ne cessent d’assigner leurs étudiants étrangers à résidence culturelle et nationale. Ici, c’est du côté de l’hôpital que le lecteur est convié.

L’hôpital public va mal et, au delà peut être, c’est la santé en France qui donne des signes d’inquiétude. L’une des réponses trouvées par le système, entendre les responsables politiques et les pontes du milieu, est de recourir à une main d’œuvre venue d’ailleurs : infirmier(e)s et médecins étrangers. Aujourd’hui, des pans entiers de la santé publique s’effondreraient sans la présence de médecins (et d’infirmières) étrangers. Ils sont indispensables dans les services d’urgence, en chirurgie, en anesthésie ou obstétrique. Pourtant, fortes de leurs diplômes acquis sous d’autres cieux, mais aussi, pour certaines, de diplômes français, fortes de leur compétences et parfois de leurs états de service, ces blouses blanches qui « ont un air de famille », entendre black et basané, sont maintenues dans un statut de seconde zone.  « En réalité nous sommes des travailleurs immigrés » écrit Rédha Souilamas

C’est eux qui font tourner la machine, mais… pas aux mêmes conditions que leurs collègues nationaux : sous payés, ils sont gratifiés des plus dures conditions et horaires de travail, des statuts de seconde zone, sans trop d’espoir de promotion sauf à se risquer sur les pentes d’un parcours pour combattant au mental d’acier. Il leur arrive même de devoir essuyer le mépris d’un milieu qui, au nom d’une notabilité d’un autre âge, n’est pas le dernier à abreuver la population entière de doctes et paternalistes conseils. Comme l’écrit Saïd Mohamed « après les vagues d’émigration de la tripe et du muscle, voici venue celle des neurones » (Le Soleil des fous, Paris-Méditerranée, 2001). Le bistouri remplacerait donc le marteau piqueur. C’est ce dont témoigne Rédha Souilamas, à la première personne, sur un ton neutre, dénué d’animosité mais où percent ici où là, quelques déceptions et un brin d’amertume.

Titulaire d’un doctorat de médecine de la faculté d’Alger, il arrive en France au mitan des années 80, pour se spécialiser en chirurgie. Commence alors le cursus, sinueux et pervers, réservé aux étrangers. Il lui faudra bien de l’abnégation et de la persévérance pour s’accrocher, passer les nombreux obstacles que le milieu médical et législatif (les professionnels de la santé sont nombreux au Parlement) dresse sur le chemin, se dégager des voies de garage et des espaces de relégation, se coltiner les remplacements, les contrats à durée déterminée, « subalternes » et « révocables » « puisque le renouvellement du contrat dépend du bon vouloir du prince. » Il devra aussi pousser des portes pour faire  valoir ses compétences, essuyer rebuffades et mépris de collègues, sûrs d’eux mêmes et dominateurs, jaloux de leur prestige national et de leur place lucrative. Comme dans les années 30, la profession protège -  au nom bien sûr de l’intérêt des malades - ses plates bandes : exit la concurrence ! Les médecins étrangers ou titulaires de diplômes étrangers ne peuvent exercer que dans leur hôpital d’affectation, exercer à l’extérieur s’apparenterait à un exercice illégal de la médecine. Et tant pis pour les déserts médicaux ou les ratés de la médecine ambulatoire. Ce que décrit Rédha Souilamas est une atmosphère où flotterait une « violence sourde, (…) un racisme larvé et visqueux ».

Comme ses camarades français, l’étudiant étranger doit, in fine et malgré quelques détours imposés, en passer par le même cursus et les mêmes formations, et pourtant : « nous sommes perçus différemment par les collègues, les patrons et, à un moindre degré, par les infirmières. Presque comme des enfants illégitimes ».

Il mettra bien plus longtemps que ses collègues français pour obtenir son inscription à l’ordre des médecins comme généraliste. Dix ans d’un cursus identique, d’une formation en tous points équivalente mais avec une quantité d’entraves bien spécifiques, d’embrouillaminis administratifs, de courses d’obstacles, de dévalorisations, de rebuffades méprisantes, de couleuvres avalées et d’assignation à résidence au sein d’un deuxième collège : le système vise à protéger les nantis et natif du cru, bien installés dans la place, des miséreux et autres étrangers qui ahanent et se perdent dans le labyrinthe universitaire, hospitalier et administratif. Tout cela est décrit par le menu. Rédha Souilamas, chirurgien généraliste devenu chirurgien spécialiste, se verra refuser, jusqu’au bout, le titre de professeur malgré un dossier idoine.

Dans ce récit-témoignage, l’auteur livre quelques éléments (et ressorts) psychologiques et émotionnels de cette longue marche d’un « enfant illégitime », ou qui se perçoit comme tel,  dans ce monde (in)hospitalier.

Il lui aura fallu beaucoup de travail, des aptitudes et prédispositions personnelles indiscutables pour accomplir ce parcours d’exception. Mais pas uniquement. « La chance de pouvoir exercer dans un hôpital parisien », le souci de « plaire » à l’autochtone, la volonté de « refouler le sentiment d’illégitimité » fournirent au postulant l’indispensable tonus, l’énergie de la résilience. « J’ai bien compris maintenant que les compétences professionnelles ne suffisent pas, qu’il faut montrer d’autres signes d’appartenances, qu’il faut « grenouiller » comme on dit »… Doit-il aller jusqu’à apprendre à jouer au golf ? Doit-il satisfaire aux obligations, entretenir ses réseaux et ses relations, céder à la mécanique sans âme et sans cœur de l’urbanité moderne, satisfaire l’exotisme de bon aloi de ses nouveaux concitoyens ? « Je prends conscience rapidement  du réflexe ridicule, propre à beaucoup de Maghrébins et d’Arabes, qui consiste à vouloir inviter des autochtones à manger du couscous et des loukoums en buvant du vin  du pays. Est-ce qu’ils nous invitent si facilement, eux, à partager un cassoulet arrosé d’un bon bordeaux ? » La réponse se devine aisément même s’il faudrait peut-être voir à changer de milieu… Il lui faudra bien perdre ces « premiers réflexes » et réserver sa sociabilité et sa générosité, comme le couscous de « l’illustre »  belle maman, à quelques happy few.

De même qu’il apprendra à se départir de sa naïveté méritocratique : « je croyais que le mérite s’appuie sur les compétences ». Pas besoin d’avoir lu l’éclairant Walter Benn Michaels (La Diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, 2009), pas besoin non plus avec Alain Badiou (Le Monde 5 mai 2012) de gloser sur le « racisme » des intellectuels, il lui aurait suffi de lire - ou de relire - le précieux Albert Cossery. Souilamas n’aurait pas été surpris alors de constater que les « suzerains » en place privilégient d’autres critères que le mérite pour « protéger le système qui leur destine les privilèges. Il ne fait plus aucun doute que l’origine des candidats est un facteur déterminant (…) ».Aujourd’hui, écrit Rédha Souilamas, « je me suis libéré de mon désir de reconnaissance. Les signes extérieurs de compétence et de légitimité ne m’intéressent plus. J’ai cessé de vouloir faire partie de cette cour qui prétend ignorer qu’elle sélectionne et hiérarchise ses membres selon l’origine ethnique ».

Rédha Souilamas est aujourd’hui diplômé du Collège français de chirurgie thoracique, chirurgien des hôpitaux de Paris. Il a participé à la réussite de la greffe pulmonaire, au développement de la première structure de chirurgie thoracique ambulatoire en France. Il coordonne un programme de transplantation pulmonaire pour la mucoviscidose, dirige un protocole de reconditionnement ex vivo de poumons pour pouvoir doubler le nombre de greffes pulmonaires, a contribué à mettre en place des structures multidisciplinaires, des journées scientifiques et des formations, publie articles scientifiques, donne cours et conférences, organise des partenariats internationaux notamment avec la Columbia University de New York. En 2008/2009, il fut le seul représentant français dans le comité scientifique international de la Société internationale de transplantation cardiaque et pulmonaire (ISHLT), « il s’agit-là d’une reconnaissance internationale par mes pairs, et hors Hexagone de surcroît »

Ce Français d’origine algérienne a donc mis ses compétences et son énergie au service de la santé publique française et contribué au rayonnement national au delà des frontières, notamment en Amérique du Nord ou en Asie. Et pourtant. Outre que tout n’alla pas de soi, la France républicaine et universaliste snoberait encore ce professionnel qui, pour son malheur hexagonal, naquit en dehors du pré carré national et hors du cercle des « héritiers » de la profession.

Ce n’est sans doute pas le signe du hasard que des propositions lui soient faites en provenance de l’étranger. En France, on riposte, encore et toujours, par de vagues « promesses » de nomination au grade convoité de professeur. Promesses versus propositions ! Souilamas n’utilise pas un trébuchet pour mesurer ses petits intérêts professionnels. Si aimer c’est d’abord aimer sans compter, la loyauté se moque que sur sa vieille et approximative balance, le plateau étranger pèse plus lourd que le plateau français. Il veut juste pouvoir servir au mieux la collectivité, hic et nunc. Il faudrait pour cela que le pays cesse de mégoter et de le prendre, lui et ceux de son espèce, pour un… imbécile. 

Ce petit livre en dit long sur l’état de la société française : corporatisme, xénophobie, discriminations, inégalités… asphyxient l’atmosphère, obscurcissent l’horizon, enrayent l’indispensable mécanique du collectif. Tant pis pour le tout à l’égo du coq tricolore : la France attire moins les neurones en migration que l’Amérique du Nord ou l’Australie. Quant à ceux qui y barbotent, ils pensent sérieusement à s’esbigner !

Comme tant de jeunes français fatigués par la reproduction des inégalités, comme tant d’autres talents, frustrés, ignorés ou discriminés, Rédha Souilamas, pourrait se laisser tenter ou consentir à s’envoler pour l’étranger. Alors qu’on assourdit l’électeur sur le poids de l’immigration en France, on en oublie - ou dissimule - que beaucoup dans le pays empruntent à nouveau les chemins de l’émigration et qu’il serait temps de revoir  les trop approximatifs compteurs du solde migratoire.  Il n’y a pas que la santé qui fout le camp.

Edition Naïve, 2012, 120 pages, 15 €