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01/10/2013

Roms et Tsiganes

Jean-Pierre Liégeois

Roms et Tsiganes 

AVT_Jean-Pierre-Liegeois_9821.jpegAinsi les quelques 15 à 20 000 Roms Roumains et Bulgares qui se baguenaudent dans le pré carré national, qui survivent dans des campements insalubres, sont devenus l’objet de toutes les attentions sécuritaires. Voilà un petit livre bien utile pour dépasser les gros titres de la presse et les gros mots des responsables politiques, pour aussi mesurer le poids des préjugés qui traînent dans la tête de chacun. Jean-Pierre Liégeois est un spécialiste, auteur de dizaines de livres, rapports, conférences et autres articles sur le sujet. Fondateur en 1979 du Centre de recherches tsiganes de l’université Paris-Descartes, qu’il a dirigé jusqu’en 2003. C’est dire s’il est à son affaire ici. Le souci de l’exhaustivité bute sur les rigueurs de la collection : en un centaine de pages, le lecteur est gratifié d’une somme d’informations indispensables pour trouver son chemin dans le dédale d’un sujet aux ramifications multiples. Pourtant, il aurait peut-être accepté d’échanger quelques éclairages généraux et perspectives historiques pour saisir ce qui fait le quotidien de ces Roms et Tsiganes, objet aujourd’hui de toutes les attentions, bonnes ou mauvaises. Ce n’est là qu’un léger bémol à propos d’un livre dont les atouts sont nombreux, et pas seulement parce que les Roms sont au cœur de l’actualité française et européenne depuis bientôt une vingtaine d’années.

Jean-Pierre Liégeois livre tout ce qu’il faut savoir (ou presque) sur ces Roms et autres  Tsiganes. Une centaine de pages donc pour essayer de chasser de nos esprits ces préjugés qui font des Roms des voleurs, des délinquants, des adeptes de la sorcellerie et autre diablerie, des mendiants dont les grosses cylindrées - qui tractent de belles caravanes comme disaient il y a quelques années un autre ministre - inoculent le virus de la suspicion chez les bonnes gens.

Des préjugés aux persécutions, il n’y a qu’un pas, et l’histoire, de ce point de vue, ne fut pas mauvaise fille pour ces populations arrivées en Europe à la fin du XIIIe siècle. Les Roms furent enfermés, réduits en esclavage au XVIIIe siècle dans les principautés roumaines de Moldavie et de Wallachie, internés sous Vichy ou exterminés dans les camps nazis. Ce génocide coûta la vie à 500 000 d’entre eux et reste peu présent dans les mémoires ; mémoire rom exceptée… Expulsés, les Roms furent chassés au Moyen-âge comme des animaux, rejetés au fil des siècles. Il y a peu, c’est au nom de la « purification ethnique » qu’ils furent pourchassés en Ex-Yougoslavie et, par les temps qui courent, ils subissent des politiques d’exclusion globale et planifiée… A ces politiques d’élimination physique et/ou géographique, se substituèrent des politiques d’assimilation ou d’ « inclusion ». Mais l’auteur en montre les ambiguïtés : in fine, elles visent à faire disparaître des cultures classées comme déviantes, marginales et sources de troubles sociaux. Tout est bon pour rejeter l’autre… Voir sur ce point le roman de Marc Trillard, De sabres et de feu (Le Cherche midi 2006).

Jean-Pierre Liégeois remonte loin, en Inde, pour retrouver la trace de ces communautés dont les premières familles apparaissent en Europe à la fin du XIIIe siècle. Roms, Tsiganes, Gitans, Gypsis, Gens du Voyage, Bohémiens, Manouches… les appellations varient pour désigner des groupes qui, pour avoir des origines communes, n’en constituent pas moins des communautés diverses, différentes, appartenant à une « mosaïque », un « kaléidoscope » où les parties, solidaires en tant que membres d’un tout, n’en affirment pas moins pour autant leur spécificité. Le terme « Rom » acquit sa légitimité en 1971, à l’issue du premier congrès mondial des Roms. Il marque l’émergence sur la scène politique de ces groupes diversifiés et trouve son origine dans la langue tsigane, le romani, elle-même dérivée du sanskrit. Aujourd’hui le terme « rom », de plus en plus souvent employé, marque l’émergence sur la scène politique de ces groupes diversifiés. Si le mot ne recouvre pas l’ensemble des groupes, les Roms d’Europe de l’Est et d’Europe Centrale constituent les groupes majoritaires. Intérêt politique, intérêt démographique, l’autre critère permettant d’expliquer cet engouement tient au fait que « rom » est une dénomination de l’intérieur (endomynie) à la différence des autres désignations, souvent chargées en préjugés, données de l’extérieur (exomynie).

Avec des estimations variant de 8 à 12 millions, les Roms forment aujourd’hui la plus importante minorité d’Europe. On en compterait entre 1,8 millions et 2,4 millions en Roumanie, entre 1 et 2,5 millions en Turquie et entre 450 000 à 900 000 en Russie. En France, on estime cette population comprise entre 300 000 et 400 00 personnes. La grande majorité est de nationalité française. En 1812, les hommes, les femmes et les enfants tsiganes furent fichés dans un carnet anthropométrique obligatoire. Ces fiches serviront utilement à  la police de Vichy. La loi de 1969, toujours en vigueur, aménagea, plus qu’elle ne supprima, la loi de 1812 : les carnets de circulation se substituant aux carnets anthropométriques. Elle oblige par ailleurs les tsiganes à une présence d’au moins trois ans dans une commune pour être rattaché à une liste électorale et jouir du droit de vote…  Le droit commun impose seulement six mois aux autres Français. C’est dans les années 70 que l’administration française créa le néologisme « Gens du voyage » bien plus réducteur et bien moins poétique que « les fils du vent » de la fin du XIXe siècle.

Jean-Pierre Liégeois s’efforce de dégager les spécificités culturelles tsiganes du folklore et de l’exotisme dans lesquels, non sans ambiguïtés, on voudrait les maintenir. Quant aux approches paternalistes ou technocratiques, elles tendent, elles, à gommer la culture des Roms pour réduire leur mode de vie à un problème social ou une déviance. Langue, organisation sociale, système de valeurs, règles de solidarité… sur tous ces points, l’auteur s’applique à fournir quelques repères.  De ce point de vue, la mobilité n’est pas nécessairement consubstantielle à la culture rom : elle est une forme d’adaptation car « ce sont les persécutions dont les Tsiganes sont l’objet qui les amènent à fuir ». Sait-on d‘ailleurs qu’en moyenne, 80% environ des Roms européens sont sédentarisés ?  Des raisons sociales et économiques peuvent aussi présider à cette mobilité qui permet alors de travailler, de rencontrer d’autres groupes, d’établir des liens (mariages, échanges, informations…), d’entretenir aussi sa spécificité par rapport aux groupes croisés. « Si le nomadisme n’est ni le produit ni le producteur  de la culture tsigane, il apparaît que les deux sont liés, notamment parce que les communautés tsiganes, par choix ou par obligations, ont toujours du prendre en compte la mobilité dans leur style de vie. »

Les Roms sont les minorités les plus discriminées d’Europe. Réduire, comme on le fait souvent en France, la question rom à un problème migratoire c’est omettre ces discriminations voir les violences dont ils sont victimes dans les pays de départ (en Roumanie notamment). Les Roms, comme citoyens européens, ont le droit de circuler à l’intérieur de l’espace Schengen. Ils le font. Mais comme ils ne disposent pas du droit à l’emploi, ils sont, comme en France ou en Italie, renvoyer chez eux, manu militari ou avec leur consentement. Renvoyés parfois au casse-pipe. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, ces expulsés sauront emprunter les routes que les ont conduits en France ou ailleurs. Pourtant, la lutte contre les discriminations et pour le respect des droits des minorités roms constitue un des critères à respecter pour les pays candidats à l’adhésion à l’Union européenne. Une condition que l’on s’arrange pour remplir avant d’entrer et avec laquelle on prend quelques libertés une fois la porte refermée derrière soi…

Autre ambiguïté que dénonce Jean-Pierre Liégeois : les politiques menées vis-à-vis des Roms. Après les phases d’ « expulsion », de « réclusion », d’ « inclusion », pour Jean-Pierre Liégeois nous serions entrés depuis quelques années dans une phase d’ « indécision ».  Ce moment d’incertitude n’est en rien le prélude à une « innovation » en matière de politique : qu’il s’agisse de la prise en compte des caractéristiques culturelles des Roms, de la question de leur citoyenneté ou de l’accès à l’éducation, rien ne permet d’entrevoir des innovations contribuant à lutter contre les discriminations et ce, malgré les recommandations de nombres d’organismes et associations européens. Les derniers événements pourraient même laisser à penser qu’une « réactivation du rejet » des Roms et autres Gens du voyages se profile, réduisant à zéro toutes les avancées observées ces dernières années.

Pourtant, au cœur de ce formidable projet de construction d’un espace européen, ouvert aux différences, aux minorités et aux mobilités, à l’heure aussi de la mondialisation, de l’émergence des identités « rhizomes » et du questionnement des identités « racines »,  les Roms seraient porteurs d’un savoir et d’une expérience uniques qui pourrait servir à leurs contemporains parfois déboussolés. Pour l’auteur, « l’analyse de la société tsigane est une analyse de la permanence à travers l’éphémère ». Renversant les perspectives, Jean-Pierre Liégeois avance que dans « le mouvement de circulation mondiale » les Roms, « mobiles et minoritaires »  auraient une « longueur d’avance » qui pourrait profiter à tous. Une façon de décentrer le regard et d’aérer quelques esprits encrassés par des préjugés identitaires d’un autre temps. Il faut le souhaiter. 

 

La Découverte 2009, 125 pages, 9,50€

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