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27/01/2014

Double bonheur

Stéphane Fière

Double bonheur

stephane_fiere.jpgComme aurait dit le Général, ce livre a une apparence : les aventures d’un traducteur du consulat de France en poste à Shanghai. Il a une réalité : les dérèglements identitaires d’un jeune homme, un émule, ambitieux et… amoureux.

Partir en poste pour trois ans au consulat de Shanghai comme traducteur officiel, voilà qui doit faire rêver plus d’un apprenti sinologue en mal de voyage. C’est ainsi que le jeune François Lizeaux débarque dans la capitale économique de la Chine communiste. « Sa volonté d’in-té-gra-tion » est telle, que, d’emblée, il décide de changer d’identité, de se faire appeler Li Fanshe, et de larguer les amarres avec son pays et son passé. François Lizeaux alias M. Li, plus royaliste que le roi, se veut plus chinois que le premier pékin venu ! et l’expérience (la roublardise) venue il se montre, in petto, un tantinet méprisant pour ses collègues du consulat et autres immigrés (euh ! pardon ! « expatriés ») français venus « faire fortune en Chine » : le nouvel Eldorado des Occidentaux aux dents longues. A lire Fière, si le slogan « la Chine tu l’aimes ou tu la quittes » avait cours sous les remparts de la Grande muraille, quelques charters dégorgeant de Pébéas ou pba (Petits Blancs Arrogants) décolleraient fissa.

Sur plus de 350 pages, François Lizeaux raconte, par le menu, le quotidien de sa profession, la vie d’un expatrié français en terre chinoise, ses heurs et malheurs, le réel et les apparences. Une vie professionnelle de larbin surexploité, mécanique et répétitive, agrémentée de week-ends tout aussi monotones : multiplication des rencontres d’un soir, tarifées ou non, galipettes extraconjugales et autre câlineries asiatiques mais toujours sans lendemain, au grand désespoir et courroux de certaines, ouvertes à un mariage potentiellement lucratif. Le vide à Shanghai !

Le jeune français  meurtri par son enfance et son passé hexagonal, va se donner, corps et âme, à son nouveau pays et barbotter dans le monde des apparences. François Lizeaux est donc traducteur. La parabole du traducteur était déjà présente dans Les Bains de Kiraly de Jean Mattern (Sabine Wespieser, 2008). Ici, l’auteur tisse un fil qui relie « l’enfant décoratif qui ne participe pas » à cet homme devenu traducteur, « simple outil » « à ranger après utilisation » comme si, explique le narrateur, « je n’existais plus, puisque de ma bouche s’échappaient des mots qui n’étaient jamais les miens, puisque personne ne me voyait, ne devait me voir, et qu’il n’était même pas imaginable que je puisse avoir une personnalité. »

La posture de Lizeaux s’apparente à  « celle du vaincu d’avance – j’étais comme le crapaud qui voulait goûter la chair du cygne, qui rêve de l’impossible et se meurt de frustration. » Comme on dit du côté de la Kabylie, « personne n’a jamais parlé de lui, il a souillé la fontaine de ses excréments ». Moins scatologique, François Lizeaux va outrepasser son rôle et sa fonction : de traducteur, il se fait interprète, « passeur » : « le vrai pouvoir était-là : comprendre ce qui est inintelligible aux uns comme aux autres. (…) sans moi rien ne se faisait, rien n’avançait ; derrière mon effacement, j’étais en fait au centre de tout » . Ces interprétations étant toujours favorables aux Chinois, il se voyait gratifié de quelques enveloppes au rouge propitiatoire et généreusement garnies.

Double bonheur offre une plongée dans la Chine contemporaine de première main.  Le lecteur pérégrine entre boîtes de nuits, cabarets et autres quartiers branchés pour « expats » assoiffés de plaisirs exotiques et la gargote de la Mère Zhao. Il se familiarise avec l’art de truander partout et n’importe qui autant qu’avec celui de fluidifier (et rentabiliser ) ses relations et réseaux ; ici sans cartes de visite vous n’êtes rien. Il brinquebale entre mensonges et respect des apparences, entre frénésie moderne et attentions à son qi, entre une Chine d’hier et d’aujourd’hui largement fantasmée et une réalité bien plus complexe et plurielle… « Dans la société nouvelle, entre les injonctions contradictoires, entre l’amour et les convenances, entre l’argent et les cinq vertus, comment choisir ? »

François Lizeaux en déséquilibre dans une société chamboulée, va basculer et tomber, par amour, du côté chinois. La douce, la belle, l’exquise, la fine, l’amoureuse et si chinoise An Lili. Journaliste dans le milieu de la mode, elle a de quoi séduire, transporter les cœurs et tourner les têtes « il me manquait quelqu’un pour apprendre à voir » dit François,  « j’ai trouvé ma voix ».

C’est la renaissance. Une nouvelle identité. Abandonnées la France et ses origines. Notre homme est désormais « libre. Délesté ». Le couple convole et le ménage, entre deux assauts amoureux et autant d’auspices taoïstes et de maîtres es Feng shui, se transforme en une machine de guerre obsédée par son cash-flow. Lizeaux se met à faire des extras pour des hommes d’affaires. Il va même espionner pour le compte des Chinois. La cagnotte du ménage grossit, grossit…

Le livre de Stéphane Fière est d’une étonnante puissance. Maîtrisé de bout en bout. Malgré la répétition des journées de labeur (et parfois des nuits) entrecoupées d’imprévus professionnels et de contretemps existentiels, il retient son lecteur. L’auteur offre non pas un double mais un triple ou un quadruple bonheur en variant les registres, en allongeant les phrases ou au contraire en accélérant le tempo. Ces fulgurances du texte permettent d’éviter les répétions, de prendre ses distances avec les faits rapportés, de suggérer quelques humour ou ironie, de marquer une posture de désinvolture, voir un moment de tension, d’inquiétude ou quelques sous entendus… Ce travail sur le rythme s’enrichit d’un vocabulaire abondant et de citations, de paroles, de références culturelles et culinaires chinoises.

« Comprendre son environnement et s’y adapter [constitueraient] les premiers pas vers la félicité ». Dans le jeu de miroir du multiculturalisme globalisé, dans l’entrelacs des relations exotico-béates entre Chine et Occident, Stéphane Fière semble mettre un peu d’ordre et briser quelques illusions. Retour vers le réel !

 

Edition Métaillé, 2011, 355 pages, 18€

 

 

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