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09/01/2012

Nedjma et Guillaume

Renia Aouadène

Nedjma et Guillaume

Rania.jpgMarseillaise, enseignante en lycée professionnel dans les quartiers nord de la cité phocéenne, Renia Aouadène  signe ici son premier roman après un recueil de nouvelles et une pièce de théâtre parus chez le même éditeur.
L’écriture sent sa salle de classe et le texte n’est pas exempt de passages surprenants ou de maladresses comme ce tout premier échange entre Nedjma et Guillaume : « je viens d’un pays où les mosquées se multiplient de jour en jour comme si elle pouvait se substituer au pain qui manque tant à mon peuple ! ». Bien, en guise d’entrée en matière, il faut désirer aller plus avant…
Pourtant, le personnage de Nedjma prend forme. Nedjma est une Algérienne en vacances à Marseille. Dans une église, elle rencontre Guillaume, le prête du lieu. Elle, la musulmane y est entrée pour un moment de paix, lui, le prêtre, troublé, se surprend à quelques regards et élans nouveaux.
Au creux de ce premier récit, se glisse une autre histoire, une autre femme : Djanina appartient à autre génération, celle de la guerre d’indépendance. Jeune, elle s’était engagée dans la lutte armée. Ces pages, souvent dithyrambiques et pompeuses, notamment pour la figure de Messali Hadj, sont sans originalité. Mais ici se niche, dans le secret d’une histoire familiale, le lien qui unit Nedjma et Guillaume : en prison, Djanina rencontra un médecin originaire des Cévennes avec qui elle eut un enfant. Ce fils d’un Roumi et d’une Algérienne vivra, élevé par la famille de Djanina. « Cet enfant (…) sera la preuve, la trace que notre amour fut un temps possible (…) » dit Djanina. Comme un lointain écho, Nedjma lui répond : « Si les Algériens pouvaient ! Il n’y a pas de peuple en ce monde qui soit issu d’un mélange aussi multiple. De nombreux conquérants ont traversé cette terre, certains sont restés, d’autres sont repartis mais nous avons intégré au fil des siècles toutes ces cultures. Nous sommes un et multiple. »
L’histoire entremêlée de la France et de l’Algérie continue de s’écrire, incarnée par les liens que tissent, petit à petit, Nedjma et Guillaume. Entre eux il est d’abord question de discussions théologiques, du sort des femmes en terre d’islam - « parler avec les hommes tel est le problème dans les pays musulmans » - du retour obligé sur le mythe andalou et de l’Algérie de Bouteflika qui a « permis aux chiens de retourner dans leur niche pour y couler des jours heureux, avec la bénédiction des maîtres… telle est ma terre, nous n’en sortirons jamais ! » dit Nedjma.
Bien trop démonstratif par endroits, l’intérêt du livre tient dans ce lien qui s’esquisse, les doutes et cette force souterraine qui poussent Nedjma et Guillaume irrésistiblement l’un vers l’autre, bousculant les tabous et bravant les interdits.
Marsa est une maison d’édition spécialisée dans la littérature algérienne. Depuis bientôt seize ans, elle a publié bien des auteurs, jeunes dans la carrière ou confirmés. Elle édite également la revue Algérie Littérature Action.

Edition Marsa, 2009, 92 pages, 13€
Edition Marsa : 103, bd MacDonald 75019 Paris, www.algerie-litterature.com, marsa@free.fr

02/01/2012

Des nouvelles de Kora

Tassadit Imache

Des nouvelles de Kora


9782742782598.jpgDepuis son premier roman paru en 1989, Une fille sans histoire, Tassadit Imache traque, justement, ces « histoires » qui hantent le tréfonds de nos existences, souvent banales et absurdes. Elle n’a de cesse de remuer la vase de ces histoires de famille où pataugent des secrets, réels ou imaginaires, des incompréhensions, des blessures insoupçonnées, des ruptures et des bifurcations… Il est ici question de tout cela mais aussi de mémoire, d’identité, d’exil, d’enfants « bâtards » nés d’un couple franco-algérien, en pleine guerre d’Algérie, du rapport à l’Autre et du regard de l’Autre, avec pour toile de fonds, la grande histoire, celle de la France coloniale, de l’immigration, des banlieues, des relégations et autres représentations sociales et culturelles… 

Le style comme la structure du récit sont sans complaisance et sans exhibition. Tassadit Imache ne fait pas la danse du ventre ! Si « le monde est plein de bouches mortes qui continuent à parler », ici chaque mot est pesé, chaque phrase charrie sens et image. L‘écriture, précise et cinématographique, décrit les doutes, les impasses, les dédoublements, les pertes d’identité, la quête de sens, la folie de Michelle, une taiseuse aux yeux pers, une taciturne qui ne sait pas danser la danse de la « mécanique sociale ». Cette fille d’un couple franco-algérien, née pendant la guerre d’Algérie, a été placée à l’âge de cinq ans dans un centre pour gamins dirigé par La Reine, une femme qui « n’use pas de ces mots qui sucrent la bouche de ceux qui les prononcentLa Reine consignait sur des cahiers d’écolier l’histoire de chacun de ses pensionnaires. Mais voilà ! « On avait le droit d’emporter son histoire ! Mais vous m’avez laissée sortir seule dans ma vie. Je me suis perdue dehors (…) ». De ce temps, lointain et si actuel, Michelle soupçonne sa mère de lui cacher un secret.
Chaque jeudi, depuis dix ans, elle déjeune avec Robert, l’ami philosophe, dans un resto chinois du quartier de Belleville à Paris. Robert fit d’abord la connaissance de la mère de Michelle. Elle soutenait alors la lutte des Sans Papiers de Saint-Bernard. D’après sa fille, elle aurait toujours préféré « la compagnie des autres à celle de sa famille ». Michelle dresse une passerelle entre son enfance et celle de Robert : lui l’orphelin juif et elle d’une lignée de bâtards, l’âme travaillée par le sentiment d’abandon et le corps sentant toujours « l’odeur de la peur ».

Michelle est écrivain. Elle travaille à un roman où Kora, « la femme au beurre rance », le personnage principal est, comme elle, une «  de ces bâtardes prêtes à vivre étouffés jusqu’à leur mort, les restes des leurs coincés dans la gorge pour survivre. » Kora-Michelle ; Michelle-Kora ; récit d’un dédoublement, d’un saut dans les mystères de l’enfance, d’une chute brutale et profonde, qui conduira Michelle à un long séjour dans un établissement psychiatrique et à ce lien d’ « enchantement » avec le Dr. P.
La structure labyrinthique Des nouvelles de Kora illustre la place de l’expérimentation, du tâtonnement, du droit à l’erreur et aux retours en arrière, du primat de l’émotion sur la raison raisonnante, du mouvement et du devenir sur la fixité et la reproduction des identités, de l’invention de nos vies sur les assignations à résidence familiale, généalogique,  sociale ou culturelle. « Sans eux, les grands absents, serais-je devenue moi ? » Non, bien sûr, mais Michelle doit-elle pour autant restée prisonnière ? « Vivre c’est fabriquer de l’oubli et du mensonge » lui confie sa mère. « Dans la vie, il y a des mystères qui doivent rester mystérieux. » Ce livre sombre et difficile laisse échapper un rayon de lumière : « encourager à la vie peut ne pas être une entreprise vaine, n’est-ce pas ? Il faut que ma Kora parle enfin avec les gens ou elle coulera avec ses coups de dents, ses coups de griffes, au fond du fleuve ! ».


Editions Actes Sud, 2009, 132 pages, 16€

11/12/2011

Je rêve d’une autre vie

Youcef M. D.
Je rêve d’une autre vie (moi, le clandestin de l’écriture)

je-reve-d-une-autre-vie-moi-le-clandestin-de-l-ecrit.10300567-67494794.jpgPeu nous chaut de savoir qui se cache derrière les initiales de l’auteur. D’ailleurs, Youcef M. D. lui-même le demande dans l’incipit : “Merci de me juger sur ce que j’écris et non pas sur ce que je suis.” Dont acte, n’en déplaise à une critique par trop complaisante pour ce genre de “document humain” – comme on dit aujourd’hui – à prétention littéraire. Ce texte sent l’artifice à plein nez. Aucun ingrédient d’un exotisme “beurlieusard” n’est oublié : verlan, mots arabes, drogue, tournante, cutting, vols, arnaques, sexualité et violence des Arabes, islamistes dans les cités… Cela n’est ni juste ni faux en soi, mais le procédé – l’amalgame – ne prend pas. Le tout sonne faux, mais tout cela ne serait finalement qu’anecdotique et ne mériterait pas notre attention si le texte ne véhiculait sa dose de misérabilisme et de stéréotypes sur les immigrés, l’intégration en France, les banlieues, l’islam et les Arabes ! Confronté à une (auto ?) dévalorisation sans borne, alliée à une ignorance de l’Histoire et des valeurs portées par la civilisation arabo-musulmane, le doute gagne vite le lecteur sur des propos affligeants et fétides aux relents paternalistes, voire racistes. Pourtant l’auteur se donne du mal pour tirer l’oreille du lecteur distrait qui – sombre idiot ! – ne se rendrait pas compte qu’il tient entre les mains un texte marqué du sceau de l’originalité et à tout le moins de l’authenticité : “Flaubert immense écrivain. Total respect. Et toi Youcef, tu es un voleur de phrases. N’culé ! Pourquoi tu ne volerais pas Flaubert complètement ? Il est mort de toute façon. Non, continue d’écrire comme ta génération. Fais du M. D. Ça va paraître chelou, mais c’est pas grave. C’est juste le fossé qui s’est creusé. Fais pas attention à la querelle des anciens.” “Chelou”, oui, mais sans doute pas par la pseudo-modernité du texte… Ce qu’il convient de repérer comme une marque de juvénilité ou d’authenticité réside peut-être dans ces répétitions et reprises de fins de phrases : “À la Sotomayor, je vole sur la barrière, je. Le tourniquet n’a pas le temps de me voir passer. Pas le temps. En apesanteur je suis, je.” Ou encore : “Le métro m’a déposé à Châtelet. Aux Halles, avec mon cartable, j’avais l’air d’un étudiant. J’avais l’air. J’avais.” Voilà sans doute ce qu’il faut appeler avoir du style, se créer une originalité à bon compte dans l’écriture, une espèce de tic, de gimmick comme disent les musiciens. Autre truc, usé jusqu’à la corde, ce procédé qui consiste à placer le complément avant le sujet et le verbe : “Pas mal elle est. Déjà loin je suis.” Ou bien : “Homme, je suis. Très puissant, je me sens.”

Le texte en est chargé, surchargé. Et que viennent faire ces incises moralisatrices, proprettes et bien pensantes, souvent nunuches, qui tranchent avec le ton faussement agressif – révolté est plus dans l’air du temps – mais franchement grossier du texte ? Petit florilège : “‘Ouais mon frère, on essaie de survivre. Bonne chance brother !’, me dit-il, en faisant le clown avec Kader et Mous – les deux keums ont les yeux céfondés, défoncés (mais on sait bien que derrière le masque de clown, il y a souvent un homme qui pleure ! )” [sic]. Ou : “Enculé que je pense. Nique’mouk, nique ta mère avec ta schnouff ! Exister, c’est poursuivre une lutte désespérée, je pense” [re-sic]. Parlant du cutting : “Faut-il vraiment voir son sang couler pour se sentir en vie ?” Et enfin, acmé de la pensée sociologico-philosophique : “Nous sommes tous le bougnoule de quelqu’un.” Comme finalement ce texte, dans son genre, regorge de ressources, il fait aussi dans la niaiserie : “‘Mais qui êtes-vous donc ?’, s’inquiète-t-elle. Je suis un ange écorché par la vie et ravagé par l’humour.” Il faut oser, non ? Surtout à la première rencontre ! Autre audace : “Quand la vraie meuf croise sa vie, un homme se met à bander autrement. […] Bandage total respect.” Et comme l’auteur – dont on n’a vraiment pas envie de connaître l’identité – n’est pas à une imbécillité près : “Si l’Algérie avait eu de l’humour, elle ne serait pas indépendante.

L’Arabe, pour des raisons que l’on a du mal à situer sur le plan culturel, social ou… génétique est, cela va de soi, un misogyne de la pire espèce, un “keum au patrimoine culturel néant” dont notre auteur a du mal à comprendre comment il a réussi à s’acoquiner avec une représentante de l’Éducation nationale française : “L’Arabe avec une prof. Putain le tableau.” On se demande sur quelle planète vit Youcef M. D., à moins qu’il ait fait une consommation démesurée des livres de Houellebecq, de Fallaci, écouté par trop la pensée subtile et orientée d’Alain Finkielkraut ou faite sienne la relecture du Coran de Daniel Sibony… Tout cela semble participer d’un dessèchement de la pensée et d’un retour en arrière qui n’augurent rien de bon. Et comme il est de bon ton de décrier l’école et la réussite scolaire, Youcef M. D. y va aussi de son couplet “authentique” : “Ce que nous les jeunes nous savons, c’est qu’à notre époque à nous, nous tournons en rond, alors vous comprenez ? Homère et Balzac, c’est pas vraiment notre blème. On kif pas trop.” Voilà ! Laissons la culture aux autres et confortons les Beurs et autres exclus dans leur ignorance et leur abrutissement. Comme est loin le temps du Gone du Chaâba

Quant à cette histoire de Youcef le sans-papiers qui, pour les beaux yeux d’une prof de français, se mettrait à raconter sa vie, on n’y croit guère ! Vous en connaissez beaucoup de sans-papiers qui, pour aller visiter la belle famille, s’attifent d’un costume Armani, d’une chemise Hugo Boss et se passent une montre Cartier autour du poignet ? Sans épiloguer sur les erreurs tantôt étranges (l’origine de Gibraltar serait Djebel Thar, “la montagne de Thar”…), anodines (un marabout qui exerce place Clichy… métro Brochant) ou surprenantes (il fait de Montaigne le contemporain de saint Augustin), il en est une qui donne à réfléchir.

Pinocchio.jpg

Page trente-quatre, le lecteur apprend que la mère de Youcef, pauvre femme battue par son Arabe de mari, est… française ! Ce qui juridiquement ferait de son rejeton non pas un sans papiers, mais bien un Français par filiation en vertu de l’application du droit du sang ! Non, vraiment, tout sonne faux, mais… dangereusement faux !

Au diable Vauvert, 2002, 280 p., 14 €

15/09/2011

17 Octobre 1961

17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent

17 Octobre JPEG.jpgIl y a cinquante ans, des Algériens et des Algériennes défilèrent dans les rues d’un Paris gris et pluvieux. Ce soir là, le mardi 17 octobre 1961, endimanchés et confiants, ils marchaient pour protester contre le couvre-feu qui leur était imposé par la préfecture de police dirigée alors par un certain Maurice Papon. Obéissant aux consignes musclées des militants du FLN, le peuple algérien de Paris manifestait. La police française, surchauffée par le climat de guerre qui régnait depuis des mois dans la capitale, assurée d’être « couvert » par sa hiérarchie, attendait, impatiente d’en découdre. Sur les ponts, aux sortir des bouches de métro, aux carrefours, les souricières étaient dressées contre l’inoffensive proie. Selon les sources, le nombre des victimes varie de trente à cinquante (Jean Paul Brunet) à plus de trois cents morts (Jean-Luc Einaudi). L'Etat, lui, par son silence, continue à nier des faits clairement établis et empêche, sous couvert de raison d’Etat, de faire toute la lumière sur cette incroyable et meurtrière répression.

Dans le cadre du cinquantième anniversaire de cette manifestation du 17 octobre 1961, l’association Au nom de la mémoire a pris l’initiative de publier ce livre rassemblant les contributions de 17 écrivains, hommes et femmes, français et algériens, lointains "héritiers" sans testament et porteurs de mémoire. 17 écrivains pour exprimer les résonances, plurielles et ambivalentes, du 17 octobre 1961.
Les mots sont portés ici par des forces protectrices et affectueuses, tantôt fiévreuses, tantôt intimes, poétiques ou nostalgiques. Sans jamais se vautrer dans l’invective vide des robots ou le bréviaire désuet du parfait petit soldat, cette littérature exigeante restitue le quotidien banal et tragique, d’hommes et de femmes ordinaires, brinquebalés par l’Histoire et victimes oubliées de la République ; des deux républiques : ici, un écolier enamouré, là, une petite algérienne de mère française, un policier supporter de l’équipe de football de Reims ou un médecin généraliste en mal de confessions…
Dans ces textes, les hasards des calendriers personnels télescopent les dates et, au 17 octobre 1961 répondent, comme en miroir, la mort d’Henri Michaux, l’annonce du prix Nobel décerné à Albert Camus, l’été 42 ou les « Dégage ! » scandés par d’autres manifestants.
Un déjeuner de famille ou des objets anodins du quotidien -  des chaussures, un violon, des lettres d’immigrés… - ouvrent sur un monde, une société. Des vies.
La ville, ses lumières et ses immeubles, ses rues et ses trottoirs mouillés, souillés de rouge sang,  défilent au gré des souvenirs et des déambulations : la Seine, omniprésente, le canal Saint-Martin, les ponts, celui de Bezons ou de Neuilly. Le pont Saint-Michel aussi. Le Rex… L’habitacle providentiel d’un taxi ou le fantôme de l’île Seguin, l’usine Renault à Boulogne-Billancourt.

La manifestation du 17 octobre 1961 est à l’origine de la création d’Au nom de la mémoire. Ses promoteurs et animateurs, Mehdi Lallaoui et Samia Messaoudi, sont les enfants de manifestants du 17 octobre 1961. Depuis plus de trente ans, ils s'attachent à la promotion citoyenne des mémoires immigrées mais aussi coloniales, urbaines ou ouvrières. Dans le grand barnum mémoriel, l’association donne à entendre une autre petite musique. En se situant dans le champ du savoir et non dans celui de l'imprécation, elle souhaite participer aux nécessaires évolutions et débats de la société française, contribuer à construire la citoyenneté de demain et lutter contre les discriminations et autres préjugés du moment.

Ces 17 textes, nouvelles ou poèmes, différents et complémentaires, forment un kaléidoscope précieux et lumineux de cette soirée d’automne où des immigrés algériens s’enfonçaient dans la nuit parisienne. 17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent invite aussi à réfléchir sur le sens de ce silence d’Etat, ses effets sur les plus jeunes, sur le vivre ensemble et, à la veille d’un autre cinquantenaire, sur les relations franco-algériennes.
17 octobre 1961, 17 écrivains se souviennent où quand la littérature permet de désenclaver les esprits, les cœurs et les pays.



Édition Au Nom de la mémoire, 2011, 18 €.

08/08/2011

L’Arbre d’ébène

Fadéla Hebbadj
L’Arbre d’ébène

fadela-hebbadi-1.jpgCe premier roman de Fadéla Hebbadj plonge le lecteur au cœur du quotidien de deux sans papiers, Mama et son fils Nasser. Le thème prend de plus en plus de place dans la littérature française, depuis sans doute un des premiers livres qui ait abordé le sujet à partir des côtes marocaines (1). Faut-il croire, comme le dit un des personnages de ce roman, que cela serait parce que « l’humanité est sortie du territoire français » ? Cela reste à voir, car si l’humanité déserte ici certains ministères ou administrations et même quelques cœurs, le livre montre aussi que la France sait rester humaine.
L’histoire tout d’abord. Après l’enfer d’un périple qui, du Mali au Maroc via le Sénégal a été rythmé par des drames, des trahisons, des viols - jusque sur le cayuco, la pirogue -, Mama et son fils Nasser débarquent à Marseille. D’autres dangers guettent le gamin âgé de six ans alors et sa mère malade : la peur de la police, les squats et les foyers, l’hostilité et le rejet des uns mais aussi la solidarité et la générosité d’autres…  Pourtant confie Nasser : « je voudrais ne pas avoir franchi les portes de l’océan. Je me rends compte à présent combien leurs porte-monnaie sont sans valeur et combien la brousse est un abri contre les jeux gratuits des Blancs. »
C’est tout cela que raconte Fadéla Hebbadj dont la dédicace, « à vava » c’est à dire « à papa » laisse subodorer quelques origines kabyles. Le thème choisi le serait donc par solidarité, une prise de conscience du sort réservé à des hommes, des femmes et maintenant des enfants qui ne cherchent qu’à vivre. En un mot il ne s’agit pas d’un témoignage.
C’est peut-être ce qui fait l’originalité du roman : l’histoire du dévouement d’une mère pour son fils : « Nasser est mon fils, et il a ses lectures. Il m’a suivie en enfer, je tiens à lui trouver une place ailleurs que chez nous. Il faut qu’il rencontre le monde loin des nôtres… ». En retour, il y a l’amour d’un fils pour sa mère. L’Arbre d’ébène s’inspire de Romain Gary, celui de La Promesse de l’aube notamment : « moi j’ai la chance d’avoir une mère comme celle de mon livre ». Car le gamin dévore les livres que lui prête Andrée. Amour pour sa mère mais aussi velléités d’émancipation. … « elle [Mama] était un poids pour ma solitude ». « Avant, j’aurais jamais pu dire une chose pareille. Mama, c’est ma mère, mais n’empêche que je supportais une solitude qui n’était pas la mienne. »
Ce premier roman parle du temps, ce « drôle de caméléon », de mémoire et de la capacité à se libérer du passé ; « le passé, c’est bien, mais jusqu’à en faire tant d’histoires ! C’est inutile. » À la sagesse maternelle enracinée dans une culture orale, Nasser ajoute la connaissance et  l’ouverture nées de ses lectures. Par bien des passages, ce roman évoque l’essai d’Anne-Cécile Robert, L’Afrique au secours de l’Occident (éd. de L’Atelier). Fadéla Hebbadj montre les manques, les absences de la société. L’expérience souvent douloureuse des sans papiers sert aussi à révéler les vides d’une certaine modernité : solitude, régression des solidarités, indifférence, argent roi, fausses idoles…


1- Mahi Binebine, Cannibales, Fayard, 1999

Edition Buchet-Chastel, 2008, 172 pages, 14€

19/04/2011

Samba pour la France

Delphine Coulin
Samba pour la France

440033706.jpgSamba est un Malien sans-papiers, installé à Paris depuis une dizaine d’années. Alors qu’il se trouve à la préfecture pour régulariser sa situation administrative, le jeune homme d’une trentaine d’années, travailleur sans histoire, à jour de ses impôts et autres cotisations, est embarqué manu militari par la police et expédié, fissa, au Centre de rétention administrative de Vincennes. Delphine Coulin raconte sa vie et celle de quelques autres immigrés, sans papiers ou non. Pour chacun (l’oncle Lamouna Sow, les Congolais Gracieuse et Jonas ou Wilson, le Colombien) elle remonte au pays laissé derrière soi ; à Bamako la miséreuse,  à « l’enfer » congolais, à la violence à Bogota… aux drames des départs choisis ou des fuites forcées. Elle raconte les périples dangereux, souvent meurtriers, les blessures secrètes des âmes et les traces laissées sur les corps par la boucle de ceinture d’un militaire algérien ou les balles de la police espagnole à Melilla. Pour rejoindre l’Europe, il faut en payer le prix. Le prix de la vie parfois.
La France consent généreusement les plus dures et les plus sales boulots. Pour autant, personne ne s’en plaint. Les existences sont sans lumière et les lendemains toujours incertains. Les logements suintent la misère, l’humidité et le froid. Il faut vivre reclus, solitaire, « invisible » et continuer à envoyer l’argent au pays. L’honneur l’exige et faire avec l’ingratitude des siens et la filouterie des banques.
Samba Cissé aime la France. Et aussi Gracieuse. Avec les bénévoles de la Cimade, il se bat pour pouvoir rester en république française et éviter l’expulsion car « il ne pouvait pas à la fois aimer la France et la quitter ». C’est d’ailleurs une bénévole de l’association qui raconte son histoire et décrit les irrégularités des procédures, les obstacles administratifs à la régularisation (ici les feuilles d’impôt ne constituent pas des « preuves de vie » suffisantes, on exige des factures, des bulletins de salaires, des relevés bancaires…). Alors Samba glisse vers un peu plus de mensonges, un peu plus d’illégalité, usurpe des identités. La machine infernale est en marche ; elle dépossède de soi, désarticule les existences, morcèle les vies « qui ne forment pas une histoire » et sont imposées « au coup par coup ».
Si l’écriture manque de reliefs, au moins est-ce sans pathos que Delphine Coulin raconte. Elle y montre un sens de l’observation et une capacité à se saisir de mille et un faits de l’actualité ou de l’expérience de chacun pour rendre crédible ses personnages. Elle offre la possibilité de « sentir » quasi physiquement des situations et des lieux (voir les épisodes à la préfecture, au CRA de Vincennes, les descentes de police et autres violences…) et les émotions (peur, culpabilité, colère et révolte).
A l’heure ou l’on entend et lit tout et n’importe quoi, voici un livre qui restitue la dimension humaine d’affaires, d’abord et avant tout, humaines, loin des abstractions de l’incertaine statistique économique et autres quotas d’expulsions, certaines elles. Delphine Coulin aide à dépasser les instrumentalisations politiciennes et les manichéismes idéologiques même si parfois, ils semblent revenir insidieusement : « C’est une guerre. Tu dois te cacher, tu dois résister. Il y a deux camps, avec des idées opposées : la France pays des droits de l’homme, et la France rassisse, moisie. Cest une guerre et nous faisons partie du mauvais camp. »
La migration est un phénomène universel. Entre les chapitres, se glissent quelques pages sur d’autres migrations, considérées, elles, comme « naturelles » : les tortues marines, les hirondelles, le saumon sauvage... Un façon de faire comprendre qu’ « il ny a qu’un seul monde » et que le mouvement fait partie de la vie .
Le Prix Landerneau  crée en 2008 par les Espaces culturels E. Leclerc a récompensé Delphine Coulin, pour ce livre. Elle succède à Kéthévane Davrichewy (La mer noire, Sabine Wespieser, 2010). Deux bonnes cuvées.

Edition du Seuil, 2010,  306 pages, 19€

13/01/2011

Les Bains de Kiraly

Jean Mattern

Les Bains de Kiraly

 

photo_J._MATTERN_Catherine_Helie2-2.jpgMémoire et quête des origines sont censées constituer le fil conducteur de ce premier roman, court mais dense, écrit avec élégance et sensibilité par Jean Mattern, par ailleurs directeur de collection chez Gallimard. Mémoire et quête des origines mais aussi et peut-être surtout, les ravages que le silence, les non-dits, les trous de mémoire infligent à une vie. A l’identité qui, pour être un devenir, a aussi besoin de s’accrocher à quelques certitudes.

De certitudes, Gabriel, le narrateur n’en a aucune. Il ne sait rien des origines judéo-hongroises de sa famille. Et la mort accidentelle de sa sœur a laissé chez l’enfant un vide nourri d’absence et de culpabilité. Le silence de ses parents, ces « blancs », toujours là, enfermeront Gabriel lui-même dans un silence maladif, lesté pour tout héritage paternel de la parole de Job : « Dieu a donné, Dieu a repris ». Un peu court pour faire le deuil de sa sœur, un peu court pour vivre, un peu court pour « être un père pour notre enfant ». Car Gabriel, après s’être réfugié derrière les mots et les langues des autres - comme traducteur -, a cru que la sémillante Laura le convertirait au bonheur. « Et jusqu’à l’annonce de sa grossesse, elle avait presque réussi sa mission. » L’arrivée de cet enfant provoque chez Gabriel un sentiment où la panique se mêle à l’absurdité et au réveil des peurs enfouies. Il s’enfuit, abandonnant épouse, enfant, et l’ami Léo.

Difficile de saisir les ressorts qui poussent Gabriel vers de lointaines et incertaines origines. De deux choses l’une, où ici le livre ne convainc pas ou alors, cette faiblesse indique justement que le véritable propos de l’auteur est ailleurs. « On ne devient pas juif par trois certificats de baptême » dit Gabriel lui-même. Il semble plus instructif alors de déplacer la question : peut-on se remettre d’un défaut de mémoire, d’un traumatisme laissé à vif faute d’attentions, et passer à autre chose, c’est-à-dire rester disponible à la vie ? A soi ? Jean Mattern répond ici par la négative. Faute de savoir que faire de ces « ombres » surgies du passé familial, faute de « comprendre », Gabriel est condamné à l’errance.

 

Edition Sabine Wespieser 2008, 133 pages, 17€

 

23/11/2010

Laisse les hommes pleurer

Eugène Durif

Laisse les hommes pleurer

 

9782742776900.jpgIl s’agit là d’une migration bien particulière. Il est question de rapt d’enfants, de gamins volés à des parents trompés, abusés et, au bout du compte, de vie brisées, d’hommes et de femmes parfois anéantis. Cela se passe en France. Entre 1963 et 1982 où plus de 1 600 enfants réunionnais ont été allègrement arrachés à leur île et à leur proche. Ils seront placés dans des familles d’accueil ou des institutions qui en Creuse, qui en Lozère ou dans le Gers. Puisque l’île connaît une croissance démographique importante et que dans le même temps les campagnes de la métropole souffrent d’un manque de bras et/ou de jeunes… L’idée lumineuse ne peut venir que d’un grand esprit et d’un grand cœur. En l’occurrence, Michel Debré soi-même, ci-devant fidèle Premier ministre du Général de Gaulle et alors préfet de l’île de la Réunion. La DDASS se charge du travail ; la peur gagne : « cache-toi bien sous les draps, la voiture de la DDASS, la voilà qui passe, ceux qu’elle emmène on ne les revoit jamais plus, cache-toi elle va nous prendre, pour la reconnaître certains jours elle est rouge, d’autres bleue pour mieux tromper. »

Comme le disait en 1969 un paysan de Guéret dans la Creuse : « Je veux un petit Noir. Ça bosse, ça prend un repas par jour, ça couche dans la paille et ça se chausse de sabots » (1). C’est justement dans une de ces fermes, « chez les Landry », que se retrouve le petit Sammy en compagnie d’un autre gamin, Léonard. Sammy fait partie de ses Réunionnais expédiés en métropole. Léonard, lui, est un orphelin.

Eugène Durif est un dramaturge et un romancier. Il ne tombe pas dans le piège dans lequel tombent des auteurs de romans ou de BD. Il n’écrit pas un reportage, il ne décrit pas un événement. Ils racontent avec sensibilité et retenu, sans pathos, l’histoire de deux gamins. Les liens qui se tissent et la complicité née dans l’épreuve qui, même après des années de séparation, ne fera pas défaut.

Pourtant tout y est : le racisme de la campagne française, l’exploitation des enfants, les dures conditions de vie, la bêtise de ces paysans qui « ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, le monde est immense, et eux, parce qu’ils sont d’un endroit, c’est comme si rien d’autre n’existait. »

Bien sûr, tous ces gamins n’ont pas connu de telles conditions. Certains ont sans doute eu la chance de tomber dans des foyers autrement chaleureux et prévenants. Mais tous semblent avoir connu la nostalgie de leur île, les souffrances de l’exil, des existences amputées des êtres qui leur étaient indispensables, des difficultés psychologiques quand ce ne fut pas des séjours en hôpital psychiatrique (2). En une centaine de pages Durif dit tout et triture l’univers des âmes brisées. « Un humain qui va mal, c’est pas un malade, c’est quelqu’un qui n’en peut plus de la saloperie dans laquelle on l’a plongé au départ. »

Le récit se déroule bien des années plus tard. Sammy et Léonard ont fait, tant bien que mal, leur vie. Ils ont chacun à leur manière tu leur passé, caché leurs blessures, déguisé leur vulnérabilité. Fait avec ! « j’avais bien compris que la vie ne me devait rien » dit Léonard.

Léonard décide de retrouver Sammy. « Si la vie s’était chargée de nous séparer, il demeurait comme un appel de l’autre, quelque  chose qui ne pourrait jamais nous séparer complètement. » C’est cette quête et ces retrouvailles que raconte Eugène Durif. Des retrouvailles où les souvenirs et les pleurs auront leur part. Et les lendemains marqués par les mêmes fragilités et incertitudes.

 

1. Respect magazine cité par Afrik.com : http://www.afrik.com/article7901.html

2. Voir par exemple Ivan Jablonka, Enfants en exil, transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982), Seuil 2007.

 

Edition Actes Sud, 2008, 140 pages, 16 €

 

11/10/2010

L’Arbre d’ébène

Fadéla Hebbadj

L’Arbre d’ébène

 

hebbadj.jpgUn squat, rue de la Chaussée d’Antin. Au 5, là où s’élevait dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et jusqu’en 1860 la maison de Louise d’Épinay, la protectrice de J.J.Rousseau. Dans son salon, elle recevait toutes les sommités intellectuelles de son temps, nationales et européennes. Mozart y fit un bref séjour. Plus tard et plus longuement, Chopin y résida avec quelques autres émigrés polonais. L’Hôtel d’Epinay n’existe plus. C’est un autre immeuble qui a vu le jour au niveau du 5 de la Chaussé d’Antin. L’esprit du lieu peut-être demeure encore…(1)

D’autres étrangers occupent aujourd’hui l’immeuble. Mama et son fils âgé de 10 ans s’y cachent. Mama a promis à Nasser qu’un jour ils auront un réfrigérateur, un grand lit et un homme, « l’arbre d’ébène » qui les protégera et s’occupera d’eux. Pour le moment, ils n’ont qu’un sac de couchage où ils réchauffent leurs solitudes. Mama s’absente souvent, partant pieds nus dans le froid de l’hiver. Alors ? Promesses ? Mensonges ? « Tu m’as menti, depuis ce voyage. Là-bas on était mieux, maintenant si tu meurs qui va s’occuper de moi ? » s’inquiète Nasser.

Là-bas c’était en Afrique. Fadéla Hebbadj raconte les horreurs de ce périple qui, du Mali à Paris, en passant par Marseille, conduira Mama et Nasser au quotidien des sans-papiers. C’est aussi par sa marge qu’une société se révèle à elle-même, en décentrant son regard. Fadéla Hebbadj à travers ses deux personnages, porte un regard sur la société française : les peurs qui s’y répandent, la méchanceté, le culte de l’argent, l’indifférence, la solitude, les fausses idoles…

« L’humanité [serait-elle] sortie du territoire français » ? Elle a déjà déserté ici certains ministères, certaines administrations et quelques cœurs, - de Blanc ou de Noir (voir l’épisode du « café plein de frères »). « Dans notre pays, on les accueille avec le respect et l’hospitalité, ils viennent avec le sourire et repartent avec de bons souvenirs, ici ils nous accueillent avec des matraques et nous font vivre des cauchemars comme des criminels… » dit Mama.

Pour autant, le livre montre aussi que la France sait rester humaine. A Marseille, Yvonne qui a recueilli les deux clandestins, apprend à lire et à écrire au gamin. Mario, le jeune paumé, « il était blanc, mais il aurait pu être mon grand frère, parce qu’il avait un esprit de Noir », aidera Nasser à retrouver sa mère hospitalisée. Andrée, la bouquiniste, refilera bien plus que des livres et des histoires au gamin.

A l’instar, de La Promesse de l’aube de Romain Gary, Fadéla Hebbadj écrit un livre sur une mère et son fils, le dévouement et même le sacrifice de l’une et l’amour de l’autre. Mais Nasser, malgré lui, s’aventure sur un autre chemin, le sien, celui de l’émancipation.  « Elle [Mama] était un poids pour ma solitude » finit-il pas ressentir. « Avant, j’aurais jamais pu dire une chose pareille. Mama, c’est ma mère, mais n’empêche que je supportais une solitude qui n’était pas la mienne. » L’exil est aussi une lente désagrégation. Facile de comprendre alors pourquoi Nasser voudrait « ne pas avoir franchi les portes de l’océan. Je me rends compte à présent combien leurs porte-monnaie sont sans valeur et combien la brousse est un abri contre les jeux gratuits des Blancs. »

 

1- Jacques Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris, éd. de Minuit, 1963.

 

Edition Buchet-Chastel, 2008, 172 pages, 14 €

Fadéla Hebbadj vient de faire paraître Les Ensorcelés aux éditions Buchet Chastel. Nous y reviendrons.

 

20/09/2010

Le Petit Malik

Mabrouck Rachedi

Le Petit Malik

 

petit-malik-mabrouck-rachedi-L-2.jpeg« Nous arrivons tout nouveaux aux divers âges de la vie, et nous y manquons souvent d'expérience malgré le nombre des années ». Cette réflexion de La Rochefoucauld pourrait servir d’illustration au nouveau roman de Mabrouck Rachedi qui avait publié Le Poids d’une âme en 2006 chez le même éditeur.

Mabrouck Rachedi livre ici la vie de Malik en séquences, en tranches de vie, déclinées depuis le premier âge (cinq ans) jusqu’au bel âge (26 ans) en passant par l’âge ingrat d’une adolescence particulièrement imbécile.

Comme pour son premier roman, Mabrouck Rachedi offre l’originalité d’une langue alerte, d’un ton plaisant et fluide, mélange d’humour et de distance. Son personnage n’est pas à désespérer de l’humanité et sa banlieue, sans être solaire, ne présente pas pour seul visage une triste et grise mine. Chez Mabrouck Rachedi le roman n’est pas un pamphlet et quant à désespérer le lecteur de l’humanité, les rubriques de nos gazettes s’en chargent fort bien.

Pour autant la jeunesse du petit Malik n’a rien de folichon. Ces petits épisodes livrés en trois ou quatre pages allègres décrivent d’abord les copains et autres figures de la cité. Il y les deux amis Salomon, le « Feuj » et Abou, le « re-noi ». Avec un ballon rond, ces trois-là étaient imbattables. « Notre diversité forgeait notre complémentarité sur le terrain » dit Malik. Boualem, lui, fut un temps, le « plus que parfait » celui dont tous dans le quartier étaient « inconditionnels » avant de découvrir qu’il était… « keuf ». Moussa campe la caricature du rappeur instrumentalisé par les maisons de disques et autres journalistes ; Sam, lui, futur footballeur professionnel, est l’autre versant de la « mascarade » médiatico-politique. François est l’alter ego de Moussa, expert en création d’associations en tout genre et tout terrain. Comme dans L’Arbre d’ébène de Fadéla Hebbadj, il est question de dévouement maternel et de Romain Gary, celui de La Promesse de l’aube : « bref la mère de Gary c’était la mienne » dit Malik après avoir lu le bouquin.

À 14 ans arrive l’âge des premiers larcins, puis de l’échec scolaire. Le prosélytisme est… évangélique - cela change des barbus et des voilées.  L’antisémitisme est light mais les tournantes, à 17 ans, bien réelles. Mabrouck Rachedi raconte la perte du langage et donc du lien social ou affectif, les ravages de la came, le zèle de la police, le chômage, les boulots d’intérim, les réussites freinées par les discriminations qui font que le « plafond » des uns est le « plancher » des autres, le sentiment de solitude et d’échec !

Malik grandit au milieu de tous et de tout cela. Il pousse dans l’entre-deux. Entre Abdou et Salomon : glisser irrémédiablement vers le fond ou s’accrocher et gravir quelques paliers, même péniblement, même contre la force d’un vent social hostile. Malik n’est pas aveugle : « nous qui nous rêvions beaux gosses, on était que des branleurs ». Il sait même ce qui serait bon pour lui : Areski [l’avocat], il habitait le quartier. C’était le genre de personne qu’on voit jamais à la télé pour représenter une intégration réussie. Y avait aussi Bachir le comptable, Madjid l’informaticien, Abdel le propriétaire de la boulangerie, Ramzy le chercheur au CNRS… Pourtant, moi, à dix piges, des gars comme eux, ça m’aurait servi d’exemples. »

À la fin du livre Malik a 26 ans. Va-t-il enfin démentir La Bruyère ? « La jeunesse à tout pour elle sauf l’expérience » disait aussi Kateb Yacine. Le temps de l’expérience est-il arrivé pour Malik, le temps de s’éloigner de « l’esprit du ghetto » comme lui suggère son vieil ami Salomon ? Tiens, voilà qui rappelle Harlem, d’Eddy L.Harris ! « Je ne suis prisonnier ni de Harlem ni de la couleur de ma peau »…

 

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Edition J.C.Lattès, 2008, 204 pages, 16€