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26/05/2014

L’Ampleur du saccage

 

Kaoutar Harchi

L’Ampleur du saccage

 

110914.27-kaoutarharchi6copie.jpgAvant de refermer le livre de Kaoutar Harchi, le lecteur ne peut imaginer l’ampleur incommensurable, rédhibitoire de ce saccage. Cette jeune femme de 25 ans, professeur en littérature et sociologie à la Sorbonne, spécialiste de Kateb Yacine, née strasbourgeoise de parents marocains a écrit une tragédie ; une tragédie antique sur fond d’histoire franco-algérienne.

L’écriture est dense et sombre, hantée par un drame originel. Le récit coule, implacable et sans concessions. On pense parfois à Tassadit Imache. L’Ampleur du saccage est un roman choral, où les voix d’Arezki, de Si Larbi, de Riddah et de Ryeb semblent remonter d’outre-tombe. Un acte monstrueux, un sacrilège, enchaîne la destiné des trois premiers. Ryeb, lui, est le fils de Monique et de Khaled, « le fils d’une folle et d’un froussard ». Orphelin de père, il a promis à sa mère d’aller répandre ses cendres sur les restes paternels au fond d’un puits, du côté d’Alger.

Si Larbi a élevé Arezki. Avec Riddah, ils ont quitté l’Algérie une trentaine d’années plus tôt, le nourrisson sous le bras. Cinq ans après leur arrivée, Riddah partira, laissant Si Larbi se débrouiller seul avec le gamin et leur pêché originel. L’enfant, « sans origine », « sans terre », « sans lignée » et « sans passé », sera élevé dans le silence et dans le mensonge. Vingt-cinq ans plus tard, Arezki réunira, malgré lui, Riddah et Si Larbi.

Une autre violence sera à l’origine de ces retrouvailles. Des « pantalons lourds de frustrations millénaires », il ne peut jaillir, comme une lame tranchante dans la nuit, que du malheur. La misère sexuelle, les frustrations affectives, traversent ce roman, depuis l’Algérie - coloniale d’abord, indépendante ensuite -  jusqu’aux banlieues françaises, ces « zones cinglées » : « rien ne peut faire oublier cette douloureuse disparition des vagins et chacun la supporte comme il peut. A coups de joints, de beuveries, de piqûres pour combler le manque de l’autre, masquer la honte de soi mais rien ne soulage, ni les affiches grand format, ni les films, pas même les sex-shops ». Les femmes, Nour, Monique ou « la petite Arabe », sont ici des victimes effacées ou désorientées, des êtres assujettis et violentés.

L’Ampleur du saccage exige de revenir aux sources, à l’origine. Les quatre hommes ont rendez-vous de l’autre côté de la Méditerranée. Là où tout commence. Car c’est dans cette Algérie coloniale, juste avant que n’éclate la déflagration libératrice de 1954, que l’histoire se noue, que les destins se figent et que le piège se referme sur les hommes et leur misérable existence. « Comment résister aux assauts désordonnés du passé ? » fait dire Kaoutar Harchi à l’un de ses personnages. Il faudra bien, pour les uns et les autres « affronter les ruines du passé ». Retrouver un nom, une identité, feindre (peut-être) la folie et se réfugier dans l’écriture pour lutter contre l’amnésie, la peur de l’amnésie. « Comment ne pas écrire, nous, les orphelins, qui ne pouvons parler ? »

Comme chez de nombreux auteurs, cette quête débouche sur un constat : « mes origines ne sont rien. Je serai toujours plus que ces conditions desquelles j’ai surgi. Comme une erreur. Je me répare ». C’est ce que dit Arezki, c’est ce qu’il dit après avoir remonté le temps et interrogé les bifurcations de l’existence.

Malgré quelques maladresses ou invraisemblances (la rencontre Arezki-Riddah, le voyage en Algérie, les retrouvailles de nos quatre personnages), ce deuxième roman de Kaoutar Harchi est une réussite. L’Ampleur du saccage offre la possibilité de revisiter l’histoire franco-algérienne, le surgissement violent et destructeur de la France en Algérie, le poids du passé et les conditions de son émancipation. Kaoutar Harchi a publié Zone cinglée (Sarbacane, 2010) un premier roman original et  métaphorique qui traitait de la mort d’une Cité, de la folie et de sexualité. Déjà. Il ne faut pas perdre de vue cette jeune auteure.

Actes Sud, 2011, 119 pages, 15€

 

19/05/2014

Cent seize Chinois et quelques

 

Thomas Heams-Ogus

Cent seize Chinois et quelques

 

450px-Thomas_Heams-Ogus_FNAC_2010.jpg1941, dans les Abruzzes de l’Italie mussolinienne : l’idée de rassembler les Chinois présents dans la péninsule a germé dans le crâne sûrement dérangé d’un illuminé fasciste. Entre 1941 et 1943, au plus fort de leur présence forcée, on en dénombrera 116. Enfin… environ. « 116 Chinois et quelques » comme dit le titre. Difficile d’avoir des informations précises sur cet épisode oublié de la Seconde Guerre mondiale. Il faut dire que ces immigrés, pour leur malheur, sont les ressortissants d’un pays hostile à l’allié nippon. Alors, ni une ni deux, « y’a qu’à ! », et on embarque tout ce qui traîne. Les idéologies affamées de boucs émissaires ne s’embarrassent ni de fioritures ni de complexité. Ce qui valait hier pour les aînés reste vrai aujourd’hui pour leurs rejetons d’un siècle peut-être pas si nouveau.

Et voilà donc ces dizaines d’hommes, immigrés, marchands, aventuriers des temps modernes, venus de leur lointain Empire du milieu, retenus, confinés, bouclés en résidence surveillée dans un ancien monastère des Abruzzes du côté de Tossicia.

« Ce camp, son administration plutôt accommodante, ces prêtres qui les accueillaient étrangement, ne disaient finalement rien tant que le piège imbécile de ces vies ici. »

La performance de ce premier roman tient à la langue de l’auteur et à l’atmosphère qui se dégage de ces pages : tout y est comme suspendu, une éclipse dans le temps provoquée par l’absurdité d’une décision. Les conditions de détention ne sont pas des plus dures. Les Chinois peuvent aller et venir dans un périmètre circonscrit, croiser les villageois, être réquisitionner pour les aider dans les travaux des champs... Et pourtant, avec doigté, Thomas Heams-Ogus montre la fragilité de ces prisonniers, la négation de leur humanité, l’exclusion de la communauté des hommes  que ce  drôle d’internement, « ce piège imbécile », induit.

La détention est rythmée par quelques conversions, le regard impuissant et bienveillant des villageois, le transfert le 16 mai 1942 du camp de Tossicia à celui d’Isola ou par un effleurement, presque une caresse : ce lien silencieux entre une villageoise et un Chinois, faible et à terre, « l’inverse exact des hommes que le régime exaltait ». « La moitié perdue du monde des hommes » écrit Thomas Heams-Ogus.

Quelques uns, en 1943, s’évaderont, iront rejoindre les maquisards. Les autres seront transférés plus au nord, par les Allemands cette fois. La trace de ces Chinois se perdra dans la dispersion, les silences de l’Histoire et l’indifférence des hommes.

La phrase est courte, sobre, chaque mot est pesé. Pas de boursouflures sentimentalo-compassionnelles. Et pourtant Thomas Heams-Ogus offre un récit extrêmement sensible et méticuleux des sentiments intérieurs et de la détresse de ces internés. Il plonge dans les corps et dans les têtes de ces Chinois, manifestant une profonde empathie. Thomas Heams-Ogus, qui n’est pas historien mais biologiste, a voulu tirer ces hommes de l’oubli. Il donne leur nom à la fin du roman. Un livre qui parle de l’absurdité, du rejet et de la négation de l’autre, de l’indifférence. Un livre d’actualité.

Édition du Seuil, 2010, 132 pages, 15€

 

05/05/2014

La quête infinie de l’autre rive. Epopée en trois chants

Sylvie Kandé

La quête infinie de l’autre rive. Epopée en trois chants

1-1309973248-Sylvie-Kande.jpgSylvie Kandé, franco-sénégalaise installée à New York publie ici son deuxième texte après Lagon, lagunes parut en 2000 chez le même éditeur et postfacé par Edouard Glissant soi-même. C’est à un genre oublié que s’est frottée la jeune auteure. L’épopée, le genre épique (« néo-épique » écrit-elle), celui des grandes gestes, des vastes mouvements, des idéaux et des sentiments qui vous étreignent et vous transportent. Pour cela, Sylvie Kandé n’était pas dépourvue d’atouts. Avant de traverser l’Atlantique, en 1987, pour l’autre continent, elle prit la peine de faire hypokhâgne et khâgne à Louis le Grand, une maîtrise de lettres classiques et un doctorat en histoire de l'Afrique. Voilà qui, avec la nécessaire dose de talent et d’inspiration, explique la réussite de l’entreprise. Car ce long poème, tout en rythme et invention langagière est une époustouflante  démonstration. Dans le lai de Kandé, l’océan occupe tout l’espace. Le lecteur d’ailleurs, pour peu qu’il accepte d’embarquer, est emporté par le souffle de l’auteure-Poséidon, bringuebalé par les flots marins, bousculé par le ressac, curieux de son devenir et craintif à l’idée de rejoindre les malheureux qui gisent au fond de la « Maudite Mangeuse d’âmes ».

Sylvie Kandé maîtrise ses sujets. Le rythme des mots et des vers, d’abord. La langue ensuite, tour à tour classique ou inventive, impétueuse souvent, et ne le cachons pas riche d’un vocabulaire à faire pâlir de honte le plus gros des dicos. Le récit aussi, constitué donc de trois chants, file d’un bout à l’autre de l’océan sans mollir. Enfin, Sylvie Kandé donne à réfléchir sur la marche du monde : si les hommes, tous les hommes, se déplacent par « goût de l’aventure, soif de connaissances [ou par] nécessités économiques », le rapport à l’Autre aurait (peut-être) été différent si le continent aujourd’hui américain avait été découvert, un siècle avant Christophe Colomb, par quelques Malinké intrépides et curieux. Et un soupçon de philosophie existentielle aux accents bouddhistes ne gâte rien à l’affaire : « Bonnes gens qui m’oyez et m’écoutez : / le voyage n’est pas meilleur pour être achevé / et j’estime que l’errance prévaut contre son pourquoi ».

Les deux premiers chants racontent les deux expéditions qui au début du XIVe siècle quittèrent les côtes de l’Empire du Mali (qui comprenait l’actuel Mali, le Sénégal, la Gambie, la Guinée, la Mauritanie et une partie de la Côte d’Ivoire) pour aller humer l’air de l’autre côté de l’horizon.

Autour des années 1310-1312, deux cents pirogues de marins et deux cents autres remplies d’or et de provisions s’aventurent donc sur l’océan pour en découvrir l’autre extrémité. Une seule revint de l’expédition funeste, et le capitaine rescapé de raconter au roi Aboubaker II ce qu’il en fut. L’empereur décide alors d’affréter pas moins de 2000 bateaux. Mille pour lui-même (car il décida d’en être !) et ses hommes et mille autres pour les provisions.

Comme « (…) en extravagances et noveltés / la matière de Mali abonde », la romancière et poète s’en va explorer une terra incognita de l’historienne : elle fait accoster les Malinké en vadrouille qui se heurtent, bien sûr, aux peuplades du cru. L’histoire ne retient rien de cette épopée malinké. Qu’advint-il d’Aboubaker II et de son expédition ? Nul ne le sait. Alors, Sylvie Kandé décide, elle, d’inventer, d’imaginer  une rencontre, bien singulière dans l’histoire de l’humanité et des migrations, entre les Indiens du cru et peut-être prétendants à une improbable autochtonie et ces étrangers surgis d’on ne sait où. Le Malinké et l’Indien se découvrent donc et se font face : « Au faîte du mont ce sont deux rois deux armées / qui s’entrejaugent et ne se trouvent pas dissemblables : / ce constat ne laisse pas d’étonner leur bel arroi martial / Rappelés à l’ordre et prêts à s’infliger toutes les misères / dont raffolent les hommes dès qu’ils s’imaginent hostiles / les voilà qui invectivent tambourinent et défilent ».

Mais si toute migration en ces siècles lointains exige le tribut du sang, ici, l’auteure imagine un tout autre dénouement. Si l’Afrique avait découvert l’Amérique, les choses auraient pris autre figure… « Pour que la guerre dans la cohue / ne se taille une rouge clairière /chaque camp fait appel à son truchement / et désigne enfin parmi ses soldats le plus galant ». Au point que la geste d’Aboubaker II se solderait par quelques épousailles entre l’Afrique et l’Amérique… L’histoire des hommes en aurait été chamboulée « et les grands fonds glauques probablement se dépeuplèrent des pour-être-enchaînés-et-flétris-avant-que-d’être-jetés-tristes-bestiaires-par-dessus-bord-au-bonheur-du-grand-squale ».

Mais il n’en fut rien. Des siècles plus tard, bien après la confiscation du monde par les Européens, après les traites négrières et les colonisations, à l’heure de nouvelles spoliations, d’autres Africains, sans doute les lointains héritiers d’Aboubaker II, embarquent eux aussi pour l’autre rive. Ici, ils sont soixante-dix sur « (…) un cayuco gâté /équipé vite fait de moteurs-façon / Une épave exhumée de la vase /pour les seuls besoins de la cause / et rafistolée sans rime ni raison ». Sur ses galères, Aboubaker II voulait découvrir l’Amérique, « nos » modernes harragas s’esbignent, eux, pour en sortir, de la galère : « Des ambitions tu en as mais pas de répondant : / ici personne n’achète tes quat ‘sous de rêves / Là-bas est mieux : tu jettes une graine / et en deux temps trois mouvements / Je te jure elle germe et lève / Et puis ramer pour ramer / Mieux vaut avoir une visée ». Logique, non ? Universellement humain, aussi

Mais avant d’accoster sur l’autre rive, il faut, on le sait, payer son écot à la mer. Depuis la curiosité de l’empereur malinké Aboubaker II au XIVe siècle jusqu’aux rêves des modernes harragas, La quête infinie de l’autre rive se paient chère et comptant ! A moins que proches des côtes, une patrouille surgisse : « Liberté sécurité et justice sont dans un bateau / Liberté et justice tombent à l’eau / Devinez devinez oh ce qui peut bien rester… ».

Cette épopée en trois chants en dit long sur la marche du monde, sur les rapports de domination et sur l’invention de nouvelles façons d’être à soi et aux autres. 

 

Gallimard, Continents noirs, 2011, 107 pages, 13,90€

 

14/04/2014

Les Vieux fous

Mathieu Belezi

Les Vieux fous

 

interview_Mathieu_BELEZI.jpgParu un an avant les célébrations du cinquantième anniversaire de l’indépendance algérienne, Les Vieux fous de Mathieu Belezi expédiait une charge lourde, puissante et efficace contre ce que fut la colonisation.

Dans une langue inspirée, forte, riche, portée par un souffle continu, l’auteur de C’était notre terre (Albin Michel, 2008), livre un roman étonnant, détonnant, définitif, univoque, pas tant sur la colonisation – on pourrait en décliner bien d’autres aspects - que sur l’âme coloniale, l’esprit de la présence française en Algérie, son principe et son essence. Tout le fond de commerce du parfait petit colon est inventorié. « L’impitoyable volonté du colon » plastronne ici, défile jusqu’à l’écœurement. Des bouffées délirantes de violence coloniale se répandent de page en page. Face au trop plein, il ne reste que la nausée ou l’acceptation froide d’une démonstration implacable et de haute volée littéraire.

L’incarnation du viol d’une terre et d’un peuple se nomme Albert Vandel, alias Bobby caïd, Bobby baroud, Bobby la baraka. Albert Vandel c’est 132 ans de colonisation exhibés en 140 kilos de graisse coloniale enfermée dans un « ventre coffre-fort ». Albert Vandel est un glouton, un  ogre, un vorace insatiable, un cannibale qui se gorge de tout ce que porte cette terre. Un assassin aussi. Cruel, sanguinaire, tortionnaire, pétainiste, il se repaît de ratons et de juifs. Richissime, il s’est approprié, par le vol, le pays et ses hommes, l’Algérie est sa « cassette fabuleuse ». Il y fait la pluie et le beau temps et les ronds de cuir de la métropole, les ministres et même le président Doumergue viennent béqueter dans ses mimines, grassouillettes et terribles. Ce titan ne dort que quelques heures. Priapique, il enfourche à qui mieux mieux fatmas et légitimes, il glougloute à la bouteille, crucifie l’Afrique jusque dans ses assiettes. Thaumaturge et chasseur de lion, c’est à coup de trique qu’il entend arrêter le « temps barbare » africain pour le tic-tac de la civilisation blanche et moderniste. Avec cet Albert Vandel, Mathieu Belezi a inventé un personnage hors norme pour une histoire unique.

Le lecteur assiste aux derniers jours de l’Algérie française. Vandel s’est retranché avec de ci-devant satrapes de l’ordre colonial dans son bordj près d’Alger. Les Vieux fous, au nombre de onze, sont devenus des marionnettes cacochymes, fatiguées, diminuées, mal en point. Tout ce triste monde se retranche au sous sol de la villa, dans un dortoir improvisé. Pour les protéger, quinze légionnaires déserteurs surveillent la propriété et les environs et, à l’occasion, se font un ou deux bougnoules. La villa regorge d’armes et de munitions ; à table on ne sert plus que du rata. Fini le menu Napoléon III des temps heureux du Centenaire. « Je peux vous le dire ils ne m’auront pas » éructe pourtant Vandel. Mais voilà ! l’Algérie de papa se limite dorénavant au bordj Saint-Léon. Ses kilos de graisse, Vandel les déplace sur un fauteuil roulant de paralytique. C’est Ouhria, l’ultime maitresse du pachyderme qui le pousse, le coiffe et tout le toutim. Lui, raconte, encore et toujours, l’histoire de ce pays, sa geste vaine et grandiose. Elle ne demande qu’à dormir : « foutez moi la paix, monsieur Albert, je dors. »

Belezi, en quelques 400 pages, brosse l’histoire de la colonisation, depuis la conquête au nom d’une drôle de république « qui croyait aux races supérieures et aux races inférieures » jusqu’à l’exode en passant par la révolte de Mokrani, le Centenaire de présence française ou les manifestations de mai 45. L’Algérie a été violentée jusque dans ses entrailles les plus profondes, jusque dans son âme la plus sensible. La bête monstrueuse débarquée du côté de Sidi Ferruch, un certain jour de juin 1830 court encore, ici ou là.

« C’est une histoire si révoltante que plus personne ne veut en entendre parler » écrit Mathieu Belezi. Oui ! Comme en écho, Boualem Sansal dans Darwin(1) prévient : « Ce n’était pas la guerre qui se déroulait à Alger (…). On ne combattait pas, on assassinait tout bonnement (…). On dira ce qu’on voudra, on se gargarisera de mots, mais les bombes dans les cafés et la gégène dans les caves, ça n’est vraiment pas la guerre. Il n’y a pas de promesse de paix dans ces merdiers, sinon celle des charniers, et la preuve en est que jamais la paix n’a montré le bout de son nez par ici et jamais les relations entre les deux pays n’ont été sereines. Ce n’est pas qu’ils se détestent, ça ne compte pas, ils font bien des affaires ensemble, mais les deux ont failli à l’honneur, dans la guerre comme dans la paix, et la honte est une gangrène, elle ne guérit pas, se propage, si bien qu’il faut couper toujours plus haut et qu’un jour nous serons forcés de trancher à la gorge pour nous guérir du pêché originel. » Les Vieux fous de Mathieu Belezi devrait y aider.

1- Gallimard, 2011

 

Flammarion, 2011, 431 pages, 22 €

 

 

 

31/03/2014

L’Art français de la guerre

Alexis Jenni

L’Art français de la guerre

Alexis Jenni 2598302.jpgPremier roman publié pour ce prof de SVT. Premier roman et Goncourt à la clef. Pour un coup gagnant, c’est un coup gagnant. Et toc ! donc pour ce pavé, dense, souvent percutant, parfois brutal, sans concessions, au style ondoyant dans lequel viennent s’enchâsser d’heureuses ritournelles. C’est un mille feuilles ou plutôt un plat de lasagnes que sert ici le cuistot devenu du jour au lendemain chef étoilé es littérature : il alterne les couches d’Histoire et les couches d’actualité. Le rouge sang d’une « guerre de vingt ans » - de la Libération aux guerres coloniales - imprègne le spongieux des pâtes d’une modernité pâlotte et souffreteuse.

Ce pavé, dense, souvent percutant, parfois brutal est sans concessions, les motifs y ondulent de phrase en phrase, de page en page. L’écriture est forte : expressivité des situations et des personnages, profondeur des émotions (l’attente, la peur, l’amour, la solitude, l’hostilité sourde ou à fleur de peau), justesse des dialogues, puissance des scènes qu’il s’agisse d’une embrouille dans une gargote vietnamienne, de la libération d’un village en 44, d’une fuite à travers la forêt du Tonkin, d’une séance de torture dans une célèbre villa d’Alger, d’un micro drame à l’intérieur d’une pharmacie prudemment cadenassée ou d’un fatal gueuleton de tripaillons dégotés chez un boucher chinois, de crêtes de coq chez un Africain et de têtes de mouton chez un Kabyle…. Sans oublier quelques pointes subtiles d’humour et de distance.

L’Art français de la guerre parle d’un temps qui intéresse, d’abord et avant tout, les moins de vingt ans et leur devenir immédiat et non les anciens combattants ou les nostalgiques de l’Algérie de papa. Car « la situation en France est plutôt tendue », « une étincelle et tout brûle ». C’est armé d’un implacable bistouri qu’Alexis Jenni incise au cœur du mal français. On a souvent fait de L’Art français de la guerre le livre des aventures coloniales et des mémoires victimaires - chacun à son petit cahier de devoir de mémoire  pour gagner son « droit à la violence légitime » et tout le monde meurt « à petit feu de ne plus vouloir vivre ensemble »… Il l’est.

Mais il est plus impérativement le livre de la société française contemporaine, tourneboulée par « la pourriture coloniale » et le cul-de-sac du « fantasme de la violence ». La « pacification » des temps moderne, dans les rues des centres-villes se fait au faciès, dans les banlieues, elle est collective… « (…) Nous ne voulons pas parler, nous voulons en découdre. Au pays de la douceur de vivre et de la conversation comme l’un des beaux-arts, nous ne voulons plus vivre ensemble. » Une fois de plus on exclut, on parque, on dresse des murs, on ghettoïse. Le sujet est là : l’art français de la guerre ne revient aux colonies que pour mieux approcher nos modernes banlieues et les méthodes de « maintien de l’ordre ».

Disons le crûment et rapidement : aux impasses de la force, hier dans les colonies, aujourd’hui dans les banlieues, Jenni préfère (et recommande) les promesses du désir.  On pourrait refourguer ici un vieux slogan : « Faites l’amour, pas la guerre ». «  Tout pourrait se régler par le sexe. Le sexe, en trois générations, flouterait les visages, emmêlerait les parentés, ne laisserait que la langue intacte, mais on préfère les armes. » Ou les voiles : « Si l’amour n’est pas possible entre nous, que reste-t-il ? L’autre voilé d’un sac noir privatise un peu de l’espace de la rue. (…) Avec celui qui ne laisse rien paraître, je ne peux avoir que des rapports raisonnables, et rien n’est plus erratique que la raison. Que nous reste-t-il, si nous ne pouvons nous désirer, au moins du regard ? La violence ? ». Pourtant et déjà, dans les jardins d’enfants, les gamins des cités « sont le ciment qui prolifère et répare de lui-même la maison commune toute fissurée. Ce n’est pas la bonne teinte. Et bien disons que l’on repeint la maison. (…) En quoi me ressemblent-ils, ces enfants noirs et bruns (...) ? En quoi me ressemblent-ils  ceux-là qui sont mon avenir à moi (…) ? En rien visiblement, mais nous avons bu au même lait de la langue. Nous sommes frères de langue (…) ».

La guerre  est racontée par un vieil homme, Victorien Salagnon professeur en peinture du narrateur. Ce dernier, « classe moyenne éduquée, volontairement aveugle aux différences », consigne par écrit les souvenirs et les propos de Salagnon et alternent ces propres réflexions et  la recension de son quotidien. Nous sommes à Lyon. Il vient de se faire licencier, il connaît les affres du chômage, du divorce et de la solitude. C’est par hasard qu’il est tombé sur Salagnon, l’ancien résistant rescapé du bourbier indochinois et du drame algérien. Une fois par semaine, le jeune homme s’en va rejoindre son aîné du côté de Voracieux-les-Bredins, « la porte de service de l’agglomération ».

Dans le pavillon « à la décoration affreuse », il croise Eurydice, l’épouse. Pour ne pas la perdre et vivre en paix, Salagnon ne doit pas se retourner sur leur passé commun. L’oubli est préférable à la mémoire.  Il y rencontre aussi Mariani, l’ancien compagnon d’armes, depuis les forêts du Vietnam jusqu’au djebel algérien en passant par une villa des hauteurs d’Alger où la gégène remplaçait la mitraillette. Mariani est un survivant, le seul, mais lui reste « obsédé par la race ».

Face à face, le vieil homme et ce narrateur anonyme. Face à face ? Non, plutôt côte à côte, car Salagnon à la différence de son pote Mariani - qui chaperonne de jeunes séides surexcités -  en a fini, lui, avec ce fantasme de la violence : basta de la race : « la race est un pet, l’air de la France étroite devient irrespirable », basta du « spectacle des pétomanes » ; basta de la « la ressemblance, confondue avec l’identité », de la force et de la trique comme méthode de pacification…« La force et la ressemblance sont deux idées stupides d’une incroyable rémanence ; on n’arrive pas à s’en défaire. ». La race, comme principe organisateur, l’alpha et l’oméga du maintien de l’ordre,  revient en force sous forme de ressemblances (confondues avec l’identité), de frontières, de classement ou encore de « voiles noires ». « Oh, ça recommence ! » (…) La pourriture coloniale nous infecte, elle nous ronge, elle revient à la surface. »

« Les guerres menées là-bas nous les menions ainsi et nous les avons perdues par la pratique de la colonne blindée (…) Nous avons brutalisé tout le monde ; nous en avons tué beaucoup ; et nous avons perdu les guerres. Toutes. Nous. » « (…)  L’art de la guerre de change pas ». Au fond, la torture « n’est pas le pire  que nous ayons fait dit Salagnon.  (…) Nous avons manqué à l’humanité. Nous l’avons séparée alors qu’elle n’a aucune raison de l’être. »

L’Art français de la guerre c’est le fantasme consommé et autodestructeur de la violence. Cette violence qui n’a jamais rien résolu, rien solutionné et qui n’a laissé derrière elle, après être passée comme un démon, qu’un monstrueux tas de regrets, de silences, d’amertumes, d’échecs, d’abandons, de ressentiments, de colères et de haines sur lequel croissent et se multiplient des mémoires agonistiques. « Si les guerres servent à fonder une identité, nous nous sommes vraiment ratés. Ces guerres que nous avons faites, elles ont détruit le plaisir d’être ensemble, et quand nous les racontons, maintenant, elles hâtent encore notre décomposition. Nous n’y comprenons rien. Il n’y a rien en elles dont nous puissions être fiers ; cela nous manque. Et ne rien dire ne permet pas de vivre. » Voilà qui rappelle Rue Darwin de Boualem Sansal ou Les Vieux fous de Mathieu Belezi.

Autour d’un thème qui court comme une ligne directrice du début à la fin de l’ouvrage gravitent, entre réflexions et observations, des passages sur des sujets divers et nombreux. En quelques lignes ou pages, Jenni trousse le tableau des violences sociales, la gestion inhumaine des ressources humaines dans l’entreprise au libéralisme débridée, l’obit rituel des hypermarchés où le consommateur célèbre sa propre mort, il verse quelques pincées d’ethnographie ou d’urbanisme et éparpille ses considérations sur l’art du dessin. Dans une ambiance empreinte de taoïsme, Alexis Jenni revisite Les Visiteurs du soir, Le Vieux fusil ou La Bataille d’Alger et relit le Conte du Graal, l’Iliade et l’Odyssée ou L’Etranger de Camus (avec quelle pertinence !). Enfin le romancier évoque « le seul pays » qui soit, la langue française, aujourd’hui et à nouveau empuantie « d’étrons »… « La France est l’usage du français. La langue est la nature où nous grandissons ; elle est le sang que l’on transmet et qui nous nourrit. Nous baignons dans la langue et quelqu’un à chier dedans. (…) Nous n’osons plus ouvrir la bouche de peur d’avaler un de ces étrons de verbe » qui dans le roman se nomment « identité », « race », « force », « Arabe », « indigène », « Algérien », « musulman », « frontières », «  conquête »  … Encore et toujours cette «  pourriture coloniale ».

Comme le fit, en son temps, De Gaulle, « le plus grand menteur de tous les temps », le  « romancier génial », il faut à la France une nouvelle fiction pour faire en sorte d’être « heureux de vivre ensemble ». « Il faut réécrire, maintenant, il faut agrandir le passé. A quoi bon remâcher quelques saisons des années quarante ? A quoi rime cette identité nationale catholique, cette identité de petites villes le dimanche ? A rien, plus rien, tout à disparu ; il faut agrandir. » L’Art français de la guerre c’est peut-être Renan réinventé, habillé aux couleurs d’un autre siècle, chargé d’héritages nouveaux et porteur de bifurcations nouvelles. « Qu’est-ce qu’être français ? Le désir de l’être, et la narration de ce désir en français ». Un désir qui ne craint pas l’ardeur des corps et des métissages. Sinon gare ! prévient Alexis Jenni. Qu’en sera-t-il des perspectives ici dessinées ? Les mots ont-ils encore un pouvoir à l’heure où les électorats croient justement devoir s’en remettre aux biscoteaux et aux classements des extrêmes droites ?

 

Gallimard 2011, 632 pages, 21€

 

24/02/2014

Un enfant de cœur

Said Mohamed

Un enfant de cœur

 

119_1942.JPGVoici donc le premier tome d’une longue série de livres où l’auteur raconte son périple de gamin puis d’homme, miraculé du quart monde et bourgeon improbable d’une rencontre, ou d’un télescopage, entre une Normande au caractère trempé et un berbère marocain, « esclave du boulot », dépassé par la marche du monde. La gouaille pour l’une, la bouteille pour l’autre. Entre, une flopée de marmots brinquebalants, « les pires sauvages de la planète », qui se raccrochent à la vie à la va-comme-je-te-pousse. Récit du délitement social, de la famille qui implose à force de combats perdus, des violences subies, des coups infligés à la mère entre deux crises de délirium tremens du père... Saïd Mohamed écrit sur un mode vachard, jamais plaintif, sans états d’âme. Ou presque. « Pleurer n’a jamais été une preuve de force » selon le paternel qui prévenait le pleurnichard d’un « je t’achève » définitif. Et oui, pour cette génération élevé à la vertical de l’honneur et de la pudeur (nif et harma), « un homme, ça ne pleure pas », (Faïza Guène, Fayard 2014)… et souffre en silence : « Quand on a pas de goût pour les gémissements, on se met en rond, on se tient tranquille et on attend que ça passe » (Albert Camus in Albert Camus - Louis Guilloux,  Correspondance 1945–1959, Gallimard, 2013). Pas de baratins donc, pas de simagrées et pas d’illusions sur ses semblables et la « civilisation » incarnée ici par une bourgeoise patronnesse ou quelques familles d’accueil davantage intéressées par les retombées financières que par le bien des marmots.

L’univers est de misère, de terre, de culs-terreux, de bouseux et de taiseux, de rebouteux et de sorcelleries, de mauvais vin, de linge lavé au lavoir, de goret égorgé une fois l’an dans la buanderie - on en vient à se demander pourquoi le mouton dans « sa » baignoire devrait rougir ? La campagne basse-normande de ce mitan de la décennie 60 n’a rien à voir avec les images bucoliques des modernes écolos.

Trois frangins, « le Petit », « le Grand » et le narrateur constituent la fratrie. Il faut ajouter une demi sœur à qui l’existence généreuse prépare quatre marmots qu’elle élèvera chez sa mère en HLM. Car au moment où s’ouvre le récit, le narrateur, du haut de ces neuf ans, voit sa mère abandonner le « cocon » familial, lui laissant au travers de la gorge cette « sale impression que la vie barrait de travers ». Commence alors le bal des pensionnats, la triste danse des exclus, la ronde des délinquants, des pupilles de la nation et autres « éclopés », trimbalés de foyers carcéraux en cupides familles d’accueil par les services sans âme et sans cœur de la DDAS. Les humiliations pénètrent « jusqu’au tréfonds du corps », les tortures et les journées passées dans un placard à balais font office de punitions, sans doute pédagogiques. Un matricule pour seule identité - le n° 36 - marque l’infamie et l’enfermement : « le monde était dehors, accroché à l’énorme trousseau de clefs qui tintinnabulait, suspendu à la hanche de Mlle D ». On est entre Hugo et Genet, quelques années après Michel del Castillo et juste avant Abdel Hafed Benothman : « Il paraît qu’il existe une étoile pour les gosses de l’Assistance publique. Elle doit être salement terne, ou clignoter pour lancer des signaux de détresse. Un chat qui traîne sa souris pendant des heures, la laissant agoniser par plaisir, n’est alors pas plus cruel que le hasard de l’existence. »

« Je n’avais de goût pour rien, écrit Saïd Mohamed, la nourriture, les cours, les jeux me laissaient indifférent. La nuit, je me réveillais en hurlant. Quand j’errais, somnambule, dans le dortoir éclairé par la veilleuse, le surveillant me reconduisait à mon lit par le bras, sans ménagement. » Il raconte les « potes » : Mollets-de-coq, Jean-Paul, l’Amiral, Sardine, Baudelaire, Fritz ou la Savate…, les évasions, le retour entre deux flics, la séparation d’avec les frangins, la solitude quand les autres pensionnaires s’en retournent dans leur famille. Ici, la confiance est un luxe, il vaut mieux et fissa apprendre « un axiome à ne jamais oublier : frapper très fort pour atteindre le moral de l’ennemi, taper sans se préoccuper des résultats. » Martial donc !

Derrière ces murs, on n’emmerde pas le monde avec ses histoires et son passé. « Chacun traînait son histoire sans en parler ni s’en plaindre aux autres. » Il faut vivre. Inventer une communauté des destins. Les pensionnats ou les prisons c’est kif kif.  Ou presque. Voilà une leçon que devrait méditer les apôtres du vivre ensemble. Tout le monde et chacun supportent ses bobos et trainent ses casseroles. Alors avançons ! Seuls celui qui a un caillou dans la godasse peut demander qu’on s’arrête… Voilà la meilleure définition du vivre ensemble. De quoi réveiller les mânes de Renan !

Le gamin a de la jugeote. De l’imagination, des rêves pleins la caboche. Il aime les livres : « je lisais. Je lisais et ne ressentais plus le temps mort sur mon dos. J’étais léger, débarrassé de la hantise de ces salles. Je réinventais le monde, ma vie. Tout était possible, on pouvait repartir de rien. Naufragé moi aussi, j’étais Robinson Crusoé. » « Je bâclais mes devoirs et consultais les gravures de L’Ile Mystérieuse,  du Tour du Monde en quatre-vingts jours… Le Petit Prince était devenu mon confident. Je vivais pour les livres. Par eux, je fuyais les lumières sordides. Je lisais. » Attiré par les livres, doué aussi pour le dessin et la peinture, il sera scolarisé dans une « vraie école » : « Mes deux trimestres avaient été satisfaisants. Le professeur de sciences naturelles m’avait témoigné sa sympathie. Mon retard n’était pas seulement dû à ma nonchalance rêveuse, mais aussi à l’inadaptation de l’institution qui n’avait pas prévu que ses pensionnaires puissent fréquenter les bancs du lycée. Les carrières que nous préparions dans ces murs débouchaient si souvent sur la prison que le fait de ne pas avoir envisagé de telles hypothèses était excusable. Malgré tout j’avais réussi, non pas à briller, mais à attirer une certaine compassion qui m’a servi de passe-muraille. » Mais voilà ! les bonnes notes lui valent de doux épithètes de ses camarades : « Lèche-bite ! Flanc-cul ! Faux-derche ! ». « Tous ces compliments me revenaient. La scolarité était une tare à leurs yeux. Eux allaient librement. Moi, chaque jour, j’essayais de me plier au règlement et, en y arrivant, j’avais l’impression de trahir, mais j’étais un des leurs ». Ce qui se joue ici, dans ce rapport à la connaissance, aux bifurcations induites par l’école, c’est la question de la trahison et de la fidélité aux siens. Le thème se retrouve chez des auteurs aussi différents qu’Albert Camus, Mouloud Feraoun, Annie Ernaux, Azouz Begag, Tassadit Imache, Fouad Laroui ou plus récemment Samira Sédira et Salima Senini, Fidélité au père, dont les rejetons ignoraient presque tout, et à qui le gamin apprendra à écrire son nom. « Ce sont les seuls instants de sérénité que j’ai gardés de cet homme. Lui aussi aurait voulu apprendre ce qu’on nous enseignait à l’école. Il était fier que je connaisse cela et désirait que j’étudie pour lui. (…) Il pleurait en regardant son nom écrit de ses propres mains. »

Quand le vieil homme s’en vient visiter ses rejetons, la loi lui interdit de les voir. Il repart, « un peu plus courbé » écrit simplement - mais avec quelle force ! - Saïd Mohamed. « Il nous avait apporté un carton rempli, une bouteille de soda, trois boîtes de gâteaux, un stylo quatre couleurs pour chacun, des exemplaires de Mickey, des oranges, des caramels mous, tout ce qu’on aimait… ». Les (rares) points de suspension sont, dans ce texte taillé à la machette, les seuls signes extérieurs d’émotion, d’amour…

La mère a échoué dans une cité. Elle fait les ménages tandis que « le Grand » est devenu le caïd du quartier. Elle n’a plus rien à dire à la maison, « elle affrontait une plus grande gueule qu’elle ». Quant au « Petit », il s’essayait déjà aux tripatouillages et aux embrouilles en tout genre, ce qui l’amenait à fréquenter, un peu plus que de raison, la flicaille peu amène.  « Elle bossait, s’esquintait pour des bons à rien. Il n’y avait que sur la frangine et sur moi qu’elle pouvait compter. Des misères, dans la vie, elle en avait vu, mais là, ça dépassait l’entendement. » Si Un enfant de cœur est le récit des réprouvés, du quart monde rural, de l’immigration, d’une jeunesse captive, il contient déjà en germe un thème appelé à se développer dans la production future de l’auteur : celui du monde ouvrier, qui ici se mobilise au cœur de la cité contre un projet immobilier et lutte, pied à pied, contre un ordre violent, hostile et méprisant.

 

IMG_9113bis.jpgUn enfant de cœur  se referme par une visite du fiston à son père revenu terminer ses jours dans son douar d’origine, perché sur les hauteurs berbères de Marrakech. « Je ne comprenais pas ce que j’étais venu faire dans ce coin du monde, un soir d’été » écrit Saïd Mohamed. Peut-être cherchait-il à contenir ces flots funestes qui régulièrement assaillaient une âme tourmentée :  « Je me suis engouffré dans un bar et j’ai commandé un café. Penché sur la table, je levais la cuiller. Lentement, une goutte s’en décrochait et allait se noyer dans le liquide noir. Je savais que j’étais pareil à cette goutte. S’il m’était donné d’apercevoir la lumière, mon destin était de retourner au fond de la tasse. » Sans doute était-il et plus simplement venu reconstituer une part de son histoire, (re)nouer quelques fils avec son géniteur, devenu abstème comme pour se décrasser d’une vie de charbon.

Le bonhomme, fier de présenter son fiston aux siens, demeure bienveillant, aimant, attentif. Au point de demander à son frère d’aller déniaiser son rejeton au bordel du coin. Découverte ! « J’étais désespéré. L’amour, ce n’était que cette gymnastique des glandes ! » Mais lui, trop longtemps sevré d’amour, qui a besoin de  caresses pour calmer sa « douleur de vivre », tombe amoureux de la première fille qui s’occupe de lui dans son premier lupanar et qui lui refile, en guise de sentiments, sa première chtouille…

Au village paternel, il partage le tajine, boit le thé, découvre que même à plusieurs milliers de kilomètres, les chibanis, ces vieux travailleurs de force qui ont donné une part de leur vie pour reconstruire la France, continuent de se dépatouiller avec les travers kafkaïens et l’injustice d’une République pourtant offerte en modèle : il leur faut encore quémander une retraite, légitime et amputée, pour faire valoir leurs maigres droits. Et pourtant : « Je t’ai laissé là-bas parce que, ici, il n’y a que les cailloux à sucer ! J’ai choisi pour toi. Sans moi tu feras ta vie (…) » dit le père à son fils.  « Alors je suis reparti, écrit Saïd Mohamed, puisqu’il ne voulait pas que je reste. Il pouvait être heureux, je lui ai dit que ce n’était pas dans mon intention de casser des cailloux. »  Un enfant de cœur est peut-être d’abord et avant tout le roman de la résilience.

 

Eddif-L’Arganier 1997 - Réédition : Non Lieu 2007, 160 pages, 15 €

10/02/2014

Rêves oubliés

Léonor de Récondo

Rêves oubliés

 

Leonor-de-Recondo1--672x359.jpgC’est avec beaucoup de pudeur et de délicatesse que Léonor de Récondo décrit comment l’Histoire transforme les corps et les âmes d’une famille de réfugiés espagnols. Après avoir été hébergé à Hendaye par Mademoiselle Eglantine, cette famille qui fuit une mort certaine va se terrer, anonyme, dans une ferme des Landes. Il y a là Ama et Aïta, la mère et le père, leurs trois enfants, les grands parents et les oncles. Léonor de Récondo raconte au plus près du quotidien, un quotidien qui du jour au lendemain a volé en éclats et que l’Histoire, c’est-à-dire l’exil, le camp d’internement de Gurs, l’Occupation…, va continuer de triturer, d’oppresser jusqu’à recracher des êtres abimés, privés à jamais d’une part d’eux-mêmes.

La réussite de ce court texte tient au style : pudique, tout en retenue, linéaire sans jamais être plat. Des mots simples, des phrases courtes et un rythme harmonieux traduisent la fragilité de ces existences sur qui pèse le poids d’une menace, diffuse mais permanente. L’incertitude court du début à la toute fin du roman.

Léonor de Récondo n’évoque le bruit et la fureur de l’Histoire que pour mieux saisir en quoi et comment ils bouleversent les corps, changent les caractères, ouvrent des failles jusque-là inconnues, obligent au renoncement, à l’abandon. Les corps se recroquevillent, les mains rougissent, deviennent rugueuses, se couvrent de crevasses et d’eczéma. Il faut savoir gravir de nouveaux chemins, s’adapter, apprivoiser la solitude et les angoisses, survivre, avancer, encore et toujours, avec au-dessus de la tête une épée de Damoclès : le drame est là qui, comme l’éclair, peut s’abattre et pulvériser le peu qui reste. Ce qui reste ? Seulement la vie ! et le fait d’être encore « ensemble » malgré « ces temps orageux et glacials ». Il faut survivre.

Trois générations se retrouvent donc dans cette ferme. Trois générations et autant de façons de vivre la peur, la honte, la culpabilité et la nostalgie. Trois regards sur le monde, trois façons d’espérer, de continuer « à croire » et de repeindre l’avenir. Chacun garde ses « secrets » et ses « voyages cachés » à l’image de Sébastian et de son amour pour Hanna, l’infirmière juive du camp de Gurs qui sera déportée. Autant de façon de rester digne aussi et… d’oublier ses rêves.  Chacun « modèle la réalité ». Le père avec ses mains, les oncles avec les « concepts » et la lutte clandestine, le dessin ou la découverte des haïkus pour les enfants ; Ama, dans le secret de son carnet intime, ouvert en 1936 et qui se refermera en 1949.

Pendant qu’« Aïta tourne et retourne la terre, sème les légumes d’hiver en espérant récolter l’oubli », « (…) déracine d’un coup de pioche les mauvaises herbes et le passé » Ama, elle,  écrit, jusqu’au jour où elle décidera de se libérer de cette « mémoire d’encre ». De vivre, d’accepter l’incertitude et de renoncer à l’attente du « retour ». « Je veux danser, libre, et oublier les mots qui m’enchaînent. » Elle a décidé de rejoindre son époux. Pour continuer à être « ensemble ». « C’est tout ce qui compte ». Pour toujours.

Il s’agissait du deuxième roman de Léonor de Récondo, violoniste virtuose qui a publié en 2010, La Grâce du cyprès blanc (édition Le temps qu'il fait). En 2013, elle publie, chez le même éditeur Pietra viva.

 

Edition Sabine Wespieser, 2012, 170 pages, 17€

27/01/2014

Double bonheur

Stéphane Fière

Double bonheur

stephane_fiere.jpgComme aurait dit le Général, ce livre a une apparence : les aventures d’un traducteur du consulat de France en poste à Shanghai. Il a une réalité : les dérèglements identitaires d’un jeune homme, un émule, ambitieux et… amoureux.

Partir en poste pour trois ans au consulat de Shanghai comme traducteur officiel, voilà qui doit faire rêver plus d’un apprenti sinologue en mal de voyage. C’est ainsi que le jeune François Lizeaux débarque dans la capitale économique de la Chine communiste. « Sa volonté d’in-té-gra-tion » est telle, que, d’emblée, il décide de changer d’identité, de se faire appeler Li Fanshe, et de larguer les amarres avec son pays et son passé. François Lizeaux alias M. Li, plus royaliste que le roi, se veut plus chinois que le premier pékin venu ! et l’expérience (la roublardise) venue il se montre, in petto, un tantinet méprisant pour ses collègues du consulat et autres immigrés (euh ! pardon ! « expatriés ») français venus « faire fortune en Chine » : le nouvel Eldorado des Occidentaux aux dents longues. A lire Fière, si le slogan « la Chine tu l’aimes ou tu la quittes » avait cours sous les remparts de la Grande muraille, quelques charters dégorgeant de Pébéas ou pba (Petits Blancs Arrogants) décolleraient fissa.

Sur plus de 350 pages, François Lizeaux raconte, par le menu, le quotidien de sa profession, la vie d’un expatrié français en terre chinoise, ses heurs et malheurs, le réel et les apparences. Une vie professionnelle de larbin surexploité, mécanique et répétitive, agrémentée de week-ends tout aussi monotones : multiplication des rencontres d’un soir, tarifées ou non, galipettes extraconjugales et autre câlineries asiatiques mais toujours sans lendemain, au grand désespoir et courroux de certaines, ouvertes à un mariage potentiellement lucratif. Le vide à Shanghai !

Le jeune français  meurtri par son enfance et son passé hexagonal, va se donner, corps et âme, à son nouveau pays et barbotter dans le monde des apparences. François Lizeaux est donc traducteur. La parabole du traducteur était déjà présente dans Les Bains de Kiraly de Jean Mattern (Sabine Wespieser, 2008). Ici, l’auteur tisse un fil qui relie « l’enfant décoratif qui ne participe pas » à cet homme devenu traducteur, « simple outil » « à ranger après utilisation » comme si, explique le narrateur, « je n’existais plus, puisque de ma bouche s’échappaient des mots qui n’étaient jamais les miens, puisque personne ne me voyait, ne devait me voir, et qu’il n’était même pas imaginable que je puisse avoir une personnalité. »

La posture de Lizeaux s’apparente à  « celle du vaincu d’avance – j’étais comme le crapaud qui voulait goûter la chair du cygne, qui rêve de l’impossible et se meurt de frustration. » Comme on dit du côté de la Kabylie, « personne n’a jamais parlé de lui, il a souillé la fontaine de ses excréments ». Moins scatologique, François Lizeaux va outrepasser son rôle et sa fonction : de traducteur, il se fait interprète, « passeur » : « le vrai pouvoir était-là : comprendre ce qui est inintelligible aux uns comme aux autres. (…) sans moi rien ne se faisait, rien n’avançait ; derrière mon effacement, j’étais en fait au centre de tout » . Ces interprétations étant toujours favorables aux Chinois, il se voyait gratifié de quelques enveloppes au rouge propitiatoire et généreusement garnies.

Double bonheur offre une plongée dans la Chine contemporaine de première main.  Le lecteur pérégrine entre boîtes de nuits, cabarets et autres quartiers branchés pour « expats » assoiffés de plaisirs exotiques et la gargote de la Mère Zhao. Il se familiarise avec l’art de truander partout et n’importe qui autant qu’avec celui de fluidifier (et rentabiliser ) ses relations et réseaux ; ici sans cartes de visite vous n’êtes rien. Il brinquebale entre mensonges et respect des apparences, entre frénésie moderne et attentions à son qi, entre une Chine d’hier et d’aujourd’hui largement fantasmée et une réalité bien plus complexe et plurielle… « Dans la société nouvelle, entre les injonctions contradictoires, entre l’amour et les convenances, entre l’argent et les cinq vertus, comment choisir ? »

François Lizeaux en déséquilibre dans une société chamboulée, va basculer et tomber, par amour, du côté chinois. La douce, la belle, l’exquise, la fine, l’amoureuse et si chinoise An Lili. Journaliste dans le milieu de la mode, elle a de quoi séduire, transporter les cœurs et tourner les têtes « il me manquait quelqu’un pour apprendre à voir » dit François,  « j’ai trouvé ma voix ».

C’est la renaissance. Une nouvelle identité. Abandonnées la France et ses origines. Notre homme est désormais « libre. Délesté ». Le couple convole et le ménage, entre deux assauts amoureux et autant d’auspices taoïstes et de maîtres es Feng shui, se transforme en une machine de guerre obsédée par son cash-flow. Lizeaux se met à faire des extras pour des hommes d’affaires. Il va même espionner pour le compte des Chinois. La cagnotte du ménage grossit, grossit…

Le livre de Stéphane Fière est d’une étonnante puissance. Maîtrisé de bout en bout. Malgré la répétition des journées de labeur (et parfois des nuits) entrecoupées d’imprévus professionnels et de contretemps existentiels, il retient son lecteur. L’auteur offre non pas un double mais un triple ou un quadruple bonheur en variant les registres, en allongeant les phrases ou au contraire en accélérant le tempo. Ces fulgurances du texte permettent d’éviter les répétions, de prendre ses distances avec les faits rapportés, de suggérer quelques humour ou ironie, de marquer une posture de désinvolture, voir un moment de tension, d’inquiétude ou quelques sous entendus… Ce travail sur le rythme s’enrichit d’un vocabulaire abondant et de citations, de paroles, de références culturelles et culinaires chinoises.

« Comprendre son environnement et s’y adapter [constitueraient] les premiers pas vers la félicité ». Dans le jeu de miroir du multiculturalisme globalisé, dans l’entrelacs des relations exotico-béates entre Chine et Occident, Stéphane Fière semble mettre un peu d’ordre et briser quelques illusions. Retour vers le réel !

 

Edition Métaillé, 2011, 355 pages, 18€

 

 

13/01/2014

Où j’ai laissé mon âme

Jérôme Ferrari

Où j’ai laissé mon âme

 

ferrari_jerome_cl_c_dr.jpgVoici un énième roman consacré à la Guerre d’Algérie. Cinquante ans après l’indépendance algérienne, la blessure continue de suppurer. La douleur reste vive et provoque des bouffées de colère et parfois de haine (voir les manifestations qui ont accompagné la sortie de l’inoffensif Indigènes de Rachid Bouchareb). Les horreurs troublent encore les consciences. Il paraît qu’on préfèrerait recouvrir les injustices et les infamies passées d’un voile de pudeur ou de honte. La France se détournerait de cette sale histoire où elle aurait perdu un peu de son âme. C’est du moins ce que l’on entend.

Cette question – qui ne se limite pas au drame franco-algérien - est au centre du roman de Jérôme Ferrari dont l’originalité tient à son écriture : dense, intime, sombre jusqu’à l’oppression, toujours sur le fil du rasoir, en dangereux équilibre au dessus de l’abîme, au dessus de l’enfer.

Trois hommes sont plongés dans le chaudron de la bataille d’Alger. Deux officiers de l’armée française, le capitaine André Degorce et le lieutenant Horace Andreani, et leur prisonnier, un commandant de l’ALN, Tarik Hadj Nacer dit Tahar qui a tout l’air de camper l’historique Larbi Ben m’Hidi.

Degorce est un ancien résistant, torturé par la Gestapo, déporté à Buchenwald. Il a fait l’Indochine où, après Dien Bien Phu, il est passé par les camps de rééducation du Viêt-Minh. Andreani fut aussi de la Résistance avant de partir pour l’Indochine. Les deux soldats s’y sont connus. La fraternité des combats, l’expérience de la défaite, la solidarité et l’attitude de Degorce dans les camps, ont fait qu’Andreani a voué un culte à son supérieur, à tout le moins un dévouement sans failles. Jusqu’à l’expérience algérienne.

Le récit se déroule sur trois journées de mars 1957. Elles sont introduites par trois références bibliques : Genèse, iv, 10 ; Matthieu, xxv, 41-43 et Jean ii, 24-25. Juste les références. Pas les paroles saintes.

La chronique de ces journées lointaines est entrecoupée d’une adresse d’Andreani à Degorce. C’est bien après la guerre, bien après son jugement comme membre de l’OAS qu’Andreani écrit à Degorce. Il évoque leur passé, son attachement à son supérieur et ses déceptions. Il parle de son procès, de la déposition de Degorce, monté en grade… qu’il finit pas traiter de « laquais », un « laquais » qui avait « l’air de réciter une leçon ».

Car au centre du récit, il y a la question, récurrente, de la torture. La torture pratiquée par les uns, les attentats et le terrorisme des autres.

Andreani assume tout ! Au nom de ce que tous les tortionnaires rabâchent depuis toujours : pour faire payer les atrocités infligées aux « nôtres », pour épargner d’autres victimes innocentes, pour arrêter les actions des terroristes…  Pour la victoire. Car seule la victoire pouvait donner un sens « à tout ce sang versé ». Mais Andreani y ajoute aussi la « partialité » et la « loyauté ». « La partialité est le seul recours. Il ne s’agit que de reconnaître les siens et de leur être loyal. » Et, comme « on ne peut pas être loyal sans mémoire », il ajoute : « j’ai toujours su qu’il y avait dans la loyauté quelque chose d’infiniment supérieur à la vérité ».

Depuis « une nuit décisive », à l’âge de seize ans, Andreani a étouffé « les murmures de [son] cœur ». Face à cette position radicale, assumée, Degorce, lui, vacille, doute, tremble. Cela ne l’empêche pourtant pas de se comporter, lui aussi, comme un « fumier », d’exercer des pressions psychologiques sur ses prisonniers et, in fine, de couvrir, par son silence, ce qu’il dit réprouver.

Ses jérémiades, Degorce ne les pose pas seulement sur le trébuchet de son âme, il se confie aussi à Tahar : « je ne suis pas en paix » dit-il. Sa victoire lui est « douloureuse », il n’en est pas « fier », il a honte de lui-même. Et Tahar, plus lucide (mais ici, il a le beau rôle) : « Surtout, capitaine (…) ne pensez quand même pas que vous êtes à plaindre, je vous en prie. Vous n’êtes pas à plaindre. Vous savez, ça. »

Qui serait le plus à plaindre d’ailleurs ? Celui qui assume tout, ou celui qui avance, hagard, à la recherche de son âme perdue, ne croyant plus en rien et souffrant de sa « métamorphose ». Pour l’un comme pour l’autre, une seule destination : l’enfer. Mais la cohérence est du côté d’Andreani, pas dans les atermoiements de robot d’un Degorce consentant à tout et acceptant toutes les promotions. En Algérie, beaucoup ont perdu leur âme(1). « Le monde est un bien piètre pédagogue, mon capitaine, écrit Andreani, il ne sait que répéter indéfiniment les mêmes choses, et nous sommes que des écoliers rétifs, tant que la leçon ne s’est pas inscrite douloureusement dans notre chair, nous n’écoutons pas, nous regardons ailleurs et nous nous indignons bruyamment dès qu’on nous rappelle à l’ordre. » Voilà peut-être l’une des leçons les plus utiles à tirer de cette histoire. Loin de tout sentimentalisme de pure circonstance. Et sans effe

1- Voir notamment : Benjamin Stora & Tramor Quemeneur,  Algérie 1954-1962 : Lettres, carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre, éditions France-Info/Les Arènes 2010 et, sur un plan romanesque, le personnage de Pierre Vermont dans Le Club des incorrigibles optimistes écrit par Jean Michel Guenassia (Albin Michel, 2009).

 

Actes Sud 2010, 154 pages, 17,00€

 

 

 

02/12/2013

La Mer noire

Kéthévane Davrichewy

La Mer noire

AVT_Kethevane-Davrichewy_2092.jpegLa Mer noire raconte l’histoire sur cinq générations (et oui il y a aussi des arrières petits enfants qui traînent dans le récit) d’une famille de réfugiés géorgiens débarquée en catastrophe en 1918 à Leuville-sur-Orge, la Mecque de la communauté géorgienne en région parisienne. A l’heure du nombrilisme identitaire nationale où on se récure l’ombilic pour le rendre le plus propre (le plus pure ?) possible,  on peut se demander si Kéthévane Davrichewy raconte seulement l’exil de ce couple de Géorgiens et de leur deux filles Tamouna et Théa ou, tout simplement, l’histoire, sur près d’un siècle, d’une famille… française. La diversité française, la diversité de sa population et de ses trajectoires, réfractaire à tout slogan de tribune, pointe ici le bout de son nez pour fermer le bec aux dispensateurs autoproclamés d’AOC identitaires.

Certes, La Mer noire charrie les flots de l’exil : la fuite pour cette famille dont le père fait parti du gouvernement qui a proclamé l’indépendance de la Géorgie le 26 mai 1918 ; l’arrivée en France, et son lot de déceptions ; les interrogations des plus jeunes sur l’intégration, « cette barrière à franchir me laisse sans force » dit Tamouna ; l’acculturation davantage que l’assimilation ; les résistances culturelles et l’attachement à la Géorgie, à ses traditions, à sa langue, à sa cuisine ; la tenace distinction d’avec les Russes comme cette différence dans les exils que note Tamouna à propos de Nora, son amie russe  (et oui !) : « sa famille a quitté Moscou. Pour toujours (…). Ils sont juifs. Le retour est inenvisageable, ils ont l’intention de construire une nouvelle vie ici. »  « Nos exils et nos communautés ne se ressemblent pas. Tandis que nous attendons le retour, ils s’installent. »

Les Géorgiens en France ! En voilà une histoire, peu ou pas connue, noyée dans les différentes vagues d’immigration qui, depuis 1918, s’installèrent dans l’Hexagone. Ces Géorgiens sont devenus des Français d’origine géorgienne, sans faire de bruits, ou presque. Et pour cause : pour les premiers arrivés, il n’était pas question d’abuser de l’hospitalité française, certains qu’ils étaient de rentrer au pays au plus vite. La nostalgie n’avait pas sa place à écouter Kéthévane Davrichewy, sûr, qu’un jour ou l’autre, on retournerait au pays. Mais voilà la révolution russe et le Géorgien Joseph Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline, en décidèrent autrement. Les exilés se sont fondus dans la communauté nationale.

Ce roman de la migration est aussi un roman français tant il est sûr que bien peu d’histoires nationales et de peuples n’échappent à l’irrigation d’un « sang impur » venu d’ailleurs, un « sang impur » qui abreuve les sillons de la terre de France aussi profondément que celui des roturiers et autres descendants de Gaulois (qui venaient d’ailleurs eux aussi) dont parle la chanson. La chronique familiale ici rapportée parle de mariages, de divorces, de remariages, d’unions mixtes avec un grec ou une arménienne, d’enfants et de réussite professionnelle, des nouvelles générations installées ici et maintenant, sensibles aux luttes des Sans-papiers et qui titillent leurs aînés gagnés par une frilosité certaine pour les nouveaux migrants… La mort a déjà emporté les plus vieux. Quant aux survivants, ils vieillissent. Si elle n’a pas déjà claqué la porte, la vie se retire sur la pointe des pieds, laissant les corps fragiles et les êtres déjà absents : « mourir dans son sommeil, c’est ce qu’elle préfèrerait. Mais tenir jusqu’à l’été. Sentir encore sa chaleur, son parfum sur la peau. »

Tamouna est désormais une vieille femme, lucide, les poumons privés d’oxygène. Son quotidien ne se réduit plus qu’à son appartement et à cette fenêtre ouverte sur la rue et sur la cours d’une école. Plusieurs fois par semaine, Mohamed, le vieil immigré marocain qui travaille à l’épicerie, lui fait les courses et un peu de ménage. « Elle l’écoute, elle le force parfois à dire les mauvais traitements qu’il a subi au palais. Il le dit par bribes avec réticence. Elle se reproche ensuite son insistance. Elle-même ne parle jamais des raisons de son exil ».

A l’occasion d’une soirée d’anniversaire, Tamouna se souvient. Elle est le dernier maillon de ce bout de la chaîne qui court jusqu’à Tsiala, sa petite fille qui « la violente un peu » - comme elle-même le fait avec Mohamed - pour recevoir en héritage la mémoire de sa vieille grand-mère. Tamouna se souvient. Elle laisse remonter à la surface les souvenirs d’une vie longue et troublée. Au centre de ses réminiscences, il y le visage de Tamaz, ce tendre amour né sur les bords de la Mer Noire, toujours présent, aussi fort qu’au premier jour, malgré des destins séparés. Tamaz sera t-il de la soirée ? Elle le souhaite et le craint dans le même mouvement. L’amour est comme un fil ténu qui court entre les femmes de cette histoire. Les plus jeunes demandent à leurs aînées si elles ont connu d’autres hommes que leur mari, si elles se sont mariées par choix ou par obligation. Tamouna s’est posée la question à propos de ses grands parents restés en Géorgie, plus tard, elle a interrogé Dédia sa mère, et aujourd’hui c’est Tsiala qui le lui demande.

Ce très beau texte est le deuxième roman d’une auteure qui est née à Paris en 1965 et qui a puisé dans l’histoire familiale la trame de son récit. Elle y entrelace le présent (la journée et le repas d’anniversaire) et le passé (la lointaine Géorgie, l’exil, Babou et Bébia, les grands-parents restés au pays, le père reparti en Géorgie à qui Tamouna a refusé la dernière étreinte, la noble figure maternelle, le groupe formé avec les quatre cousins et cousines, l’histoire de ce premier et unique amour).

Le récit est écrit selon trois modes de narration : le « je », celui de Tamouna, porte le passé et la mémoire ; un narrateur extérieur dit le présent - comme si, déjà, il fallait laisser la place à d’autres : enfin il y a les lettres écrites par Tamouna à Tamaz - des lettres jamais postées.

L’écriture est brève, délicate, économe, sans «  effusions » comme la personnalité de Tamouna. À la surface de cette Mer noire flotte l’écume du regret, ce « courage » qui a manqué, et la nostalgie d’un triple exil. Celui d’une terre, celui d’un amour et celui du temps qui passe et dont la maitrise ou plutôt l’illusion de sa maîtrise finit par s’évanouir, laissant à d’autres le soin de raconter... A moins que le pays comme l’amour demeurent bien vivant dans le cœur de Tamouna.

 

Sabine Wespieser, 2010, 214 pages, 19 €