UA-64061973-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

24/02/2014

Un enfant de cœur

Said Mohamed

Un enfant de cœur

 

119_1942.JPGVoici donc le premier tome d’une longue série de livres où l’auteur raconte son périple de gamin puis d’homme, miraculé du quart monde et bourgeon improbable d’une rencontre, ou d’un télescopage, entre une Normande au caractère trempé et un berbère marocain, « esclave du boulot », dépassé par la marche du monde. La gouaille pour l’une, la bouteille pour l’autre. Entre, une flopée de marmots brinquebalants, « les pires sauvages de la planète », qui se raccrochent à la vie à la va-comme-je-te-pousse. Récit du délitement social, de la famille qui implose à force de combats perdus, des violences subies, des coups infligés à la mère entre deux crises de délirium tremens du père... Saïd Mohamed écrit sur un mode vachard, jamais plaintif, sans états d’âme. Ou presque. « Pleurer n’a jamais été une preuve de force » selon le paternel qui prévenait le pleurnichard d’un « je t’achève » définitif. Et oui, pour cette génération élevé à la vertical de l’honneur et de la pudeur (nif et harma), « un homme, ça ne pleure pas », (Faïza Guène, Fayard 2014)… et souffre en silence : « Quand on a pas de goût pour les gémissements, on se met en rond, on se tient tranquille et on attend que ça passe » (Albert Camus in Albert Camus - Louis Guilloux,  Correspondance 1945–1959, Gallimard, 2013). Pas de baratins donc, pas de simagrées et pas d’illusions sur ses semblables et la « civilisation » incarnée ici par une bourgeoise patronnesse ou quelques familles d’accueil davantage intéressées par les retombées financières que par le bien des marmots.

L’univers est de misère, de terre, de culs-terreux, de bouseux et de taiseux, de rebouteux et de sorcelleries, de mauvais vin, de linge lavé au lavoir, de goret égorgé une fois l’an dans la buanderie - on en vient à se demander pourquoi le mouton dans « sa » baignoire devrait rougir ? La campagne basse-normande de ce mitan de la décennie 60 n’a rien à voir avec les images bucoliques des modernes écolos.

Trois frangins, « le Petit », « le Grand » et le narrateur constituent la fratrie. Il faut ajouter une demi sœur à qui l’existence généreuse prépare quatre marmots qu’elle élèvera chez sa mère en HLM. Car au moment où s’ouvre le récit, le narrateur, du haut de ces neuf ans, voit sa mère abandonner le « cocon » familial, lui laissant au travers de la gorge cette « sale impression que la vie barrait de travers ». Commence alors le bal des pensionnats, la triste danse des exclus, la ronde des délinquants, des pupilles de la nation et autres « éclopés », trimbalés de foyers carcéraux en cupides familles d’accueil par les services sans âme et sans cœur de la DDAS. Les humiliations pénètrent « jusqu’au tréfonds du corps », les tortures et les journées passées dans un placard à balais font office de punitions, sans doute pédagogiques. Un matricule pour seule identité - le n° 36 - marque l’infamie et l’enfermement : « le monde était dehors, accroché à l’énorme trousseau de clefs qui tintinnabulait, suspendu à la hanche de Mlle D ». On est entre Hugo et Genet, quelques années après Michel del Castillo et juste avant Abdel Hafed Benothman : « Il paraît qu’il existe une étoile pour les gosses de l’Assistance publique. Elle doit être salement terne, ou clignoter pour lancer des signaux de détresse. Un chat qui traîne sa souris pendant des heures, la laissant agoniser par plaisir, n’est alors pas plus cruel que le hasard de l’existence. »

« Je n’avais de goût pour rien, écrit Saïd Mohamed, la nourriture, les cours, les jeux me laissaient indifférent. La nuit, je me réveillais en hurlant. Quand j’errais, somnambule, dans le dortoir éclairé par la veilleuse, le surveillant me reconduisait à mon lit par le bras, sans ménagement. » Il raconte les « potes » : Mollets-de-coq, Jean-Paul, l’Amiral, Sardine, Baudelaire, Fritz ou la Savate…, les évasions, le retour entre deux flics, la séparation d’avec les frangins, la solitude quand les autres pensionnaires s’en retournent dans leur famille. Ici, la confiance est un luxe, il vaut mieux et fissa apprendre « un axiome à ne jamais oublier : frapper très fort pour atteindre le moral de l’ennemi, taper sans se préoccuper des résultats. » Martial donc !

Derrière ces murs, on n’emmerde pas le monde avec ses histoires et son passé. « Chacun traînait son histoire sans en parler ni s’en plaindre aux autres. » Il faut vivre. Inventer une communauté des destins. Les pensionnats ou les prisons c’est kif kif.  Ou presque. Voilà une leçon que devrait méditer les apôtres du vivre ensemble. Tout le monde et chacun supportent ses bobos et trainent ses casseroles. Alors avançons ! Seuls celui qui a un caillou dans la godasse peut demander qu’on s’arrête… Voilà la meilleure définition du vivre ensemble. De quoi réveiller les mânes de Renan !

Le gamin a de la jugeote. De l’imagination, des rêves pleins la caboche. Il aime les livres : « je lisais. Je lisais et ne ressentais plus le temps mort sur mon dos. J’étais léger, débarrassé de la hantise de ces salles. Je réinventais le monde, ma vie. Tout était possible, on pouvait repartir de rien. Naufragé moi aussi, j’étais Robinson Crusoé. » « Je bâclais mes devoirs et consultais les gravures de L’Ile Mystérieuse,  du Tour du Monde en quatre-vingts jours… Le Petit Prince était devenu mon confident. Je vivais pour les livres. Par eux, je fuyais les lumières sordides. Je lisais. » Attiré par les livres, doué aussi pour le dessin et la peinture, il sera scolarisé dans une « vraie école » : « Mes deux trimestres avaient été satisfaisants. Le professeur de sciences naturelles m’avait témoigné sa sympathie. Mon retard n’était pas seulement dû à ma nonchalance rêveuse, mais aussi à l’inadaptation de l’institution qui n’avait pas prévu que ses pensionnaires puissent fréquenter les bancs du lycée. Les carrières que nous préparions dans ces murs débouchaient si souvent sur la prison que le fait de ne pas avoir envisagé de telles hypothèses était excusable. Malgré tout j’avais réussi, non pas à briller, mais à attirer une certaine compassion qui m’a servi de passe-muraille. » Mais voilà ! les bonnes notes lui valent de doux épithètes de ses camarades : « Lèche-bite ! Flanc-cul ! Faux-derche ! ». « Tous ces compliments me revenaient. La scolarité était une tare à leurs yeux. Eux allaient librement. Moi, chaque jour, j’essayais de me plier au règlement et, en y arrivant, j’avais l’impression de trahir, mais j’étais un des leurs ». Ce qui se joue ici, dans ce rapport à la connaissance, aux bifurcations induites par l’école, c’est la question de la trahison et de la fidélité aux siens. Le thème se retrouve chez des auteurs aussi différents qu’Albert Camus, Mouloud Feraoun, Annie Ernaux, Azouz Begag, Tassadit Imache, Fouad Laroui ou plus récemment Samira Sédira et Salima Senini, Fidélité au père, dont les rejetons ignoraient presque tout, et à qui le gamin apprendra à écrire son nom. « Ce sont les seuls instants de sérénité que j’ai gardés de cet homme. Lui aussi aurait voulu apprendre ce qu’on nous enseignait à l’école. Il était fier que je connaisse cela et désirait que j’étudie pour lui. (…) Il pleurait en regardant son nom écrit de ses propres mains. »

Quand le vieil homme s’en vient visiter ses rejetons, la loi lui interdit de les voir. Il repart, « un peu plus courbé » écrit simplement - mais avec quelle force ! - Saïd Mohamed. « Il nous avait apporté un carton rempli, une bouteille de soda, trois boîtes de gâteaux, un stylo quatre couleurs pour chacun, des exemplaires de Mickey, des oranges, des caramels mous, tout ce qu’on aimait… ». Les (rares) points de suspension sont, dans ce texte taillé à la machette, les seuls signes extérieurs d’émotion, d’amour…

La mère a échoué dans une cité. Elle fait les ménages tandis que « le Grand » est devenu le caïd du quartier. Elle n’a plus rien à dire à la maison, « elle affrontait une plus grande gueule qu’elle ». Quant au « Petit », il s’essayait déjà aux tripatouillages et aux embrouilles en tout genre, ce qui l’amenait à fréquenter, un peu plus que de raison, la flicaille peu amène.  « Elle bossait, s’esquintait pour des bons à rien. Il n’y avait que sur la frangine et sur moi qu’elle pouvait compter. Des misères, dans la vie, elle en avait vu, mais là, ça dépassait l’entendement. » Si Un enfant de cœur est le récit des réprouvés, du quart monde rural, de l’immigration, d’une jeunesse captive, il contient déjà en germe un thème appelé à se développer dans la production future de l’auteur : celui du monde ouvrier, qui ici se mobilise au cœur de la cité contre un projet immobilier et lutte, pied à pied, contre un ordre violent, hostile et méprisant.

 

IMG_9113bis.jpgUn enfant de cœur  se referme par une visite du fiston à son père revenu terminer ses jours dans son douar d’origine, perché sur les hauteurs berbères de Marrakech. « Je ne comprenais pas ce que j’étais venu faire dans ce coin du monde, un soir d’été » écrit Saïd Mohamed. Peut-être cherchait-il à contenir ces flots funestes qui régulièrement assaillaient une âme tourmentée :  « Je me suis engouffré dans un bar et j’ai commandé un café. Penché sur la table, je levais la cuiller. Lentement, une goutte s’en décrochait et allait se noyer dans le liquide noir. Je savais que j’étais pareil à cette goutte. S’il m’était donné d’apercevoir la lumière, mon destin était de retourner au fond de la tasse. » Sans doute était-il et plus simplement venu reconstituer une part de son histoire, (re)nouer quelques fils avec son géniteur, devenu abstème comme pour se décrasser d’une vie de charbon.

Le bonhomme, fier de présenter son fiston aux siens, demeure bienveillant, aimant, attentif. Au point de demander à son frère d’aller déniaiser son rejeton au bordel du coin. Découverte ! « J’étais désespéré. L’amour, ce n’était que cette gymnastique des glandes ! » Mais lui, trop longtemps sevré d’amour, qui a besoin de  caresses pour calmer sa « douleur de vivre », tombe amoureux de la première fille qui s’occupe de lui dans son premier lupanar et qui lui refile, en guise de sentiments, sa première chtouille…

Au village paternel, il partage le tajine, boit le thé, découvre que même à plusieurs milliers de kilomètres, les chibanis, ces vieux travailleurs de force qui ont donné une part de leur vie pour reconstruire la France, continuent de se dépatouiller avec les travers kafkaïens et l’injustice d’une République pourtant offerte en modèle : il leur faut encore quémander une retraite, légitime et amputée, pour faire valoir leurs maigres droits. Et pourtant : « Je t’ai laissé là-bas parce que, ici, il n’y a que les cailloux à sucer ! J’ai choisi pour toi. Sans moi tu feras ta vie (…) » dit le père à son fils.  « Alors je suis reparti, écrit Saïd Mohamed, puisqu’il ne voulait pas que je reste. Il pouvait être heureux, je lui ai dit que ce n’était pas dans mon intention de casser des cailloux. »  Un enfant de cœur est peut-être d’abord et avant tout le roman de la résilience.

 

Eddif-L’Arganier 1997 - Réédition : Non Lieu 2007, 160 pages, 15 €

10/02/2014

Rêves oubliés

Léonor de Récondo

Rêves oubliés

 

Leonor-de-Recondo1--672x359.jpgC’est avec beaucoup de pudeur et de délicatesse que Léonor de Récondo décrit comment l’Histoire transforme les corps et les âmes d’une famille de réfugiés espagnols. Après avoir été hébergé à Hendaye par Mademoiselle Eglantine, cette famille qui fuit une mort certaine va se terrer, anonyme, dans une ferme des Landes. Il y a là Ama et Aïta, la mère et le père, leurs trois enfants, les grands parents et les oncles. Léonor de Récondo raconte au plus près du quotidien, un quotidien qui du jour au lendemain a volé en éclats et que l’Histoire, c’est-à-dire l’exil, le camp d’internement de Gurs, l’Occupation…, va continuer de triturer, d’oppresser jusqu’à recracher des êtres abimés, privés à jamais d’une part d’eux-mêmes.

La réussite de ce court texte tient au style : pudique, tout en retenue, linéaire sans jamais être plat. Des mots simples, des phrases courtes et un rythme harmonieux traduisent la fragilité de ces existences sur qui pèse le poids d’une menace, diffuse mais permanente. L’incertitude court du début à la toute fin du roman.

Léonor de Récondo n’évoque le bruit et la fureur de l’Histoire que pour mieux saisir en quoi et comment ils bouleversent les corps, changent les caractères, ouvrent des failles jusque-là inconnues, obligent au renoncement, à l’abandon. Les corps se recroquevillent, les mains rougissent, deviennent rugueuses, se couvrent de crevasses et d’eczéma. Il faut savoir gravir de nouveaux chemins, s’adapter, apprivoiser la solitude et les angoisses, survivre, avancer, encore et toujours, avec au-dessus de la tête une épée de Damoclès : le drame est là qui, comme l’éclair, peut s’abattre et pulvériser le peu qui reste. Ce qui reste ? Seulement la vie ! et le fait d’être encore « ensemble » malgré « ces temps orageux et glacials ». Il faut survivre.

Trois générations se retrouvent donc dans cette ferme. Trois générations et autant de façons de vivre la peur, la honte, la culpabilité et la nostalgie. Trois regards sur le monde, trois façons d’espérer, de continuer « à croire » et de repeindre l’avenir. Chacun garde ses « secrets » et ses « voyages cachés » à l’image de Sébastian et de son amour pour Hanna, l’infirmière juive du camp de Gurs qui sera déportée. Autant de façon de rester digne aussi et… d’oublier ses rêves.  Chacun « modèle la réalité ». Le père avec ses mains, les oncles avec les « concepts » et la lutte clandestine, le dessin ou la découverte des haïkus pour les enfants ; Ama, dans le secret de son carnet intime, ouvert en 1936 et qui se refermera en 1949.

Pendant qu’« Aïta tourne et retourne la terre, sème les légumes d’hiver en espérant récolter l’oubli », « (…) déracine d’un coup de pioche les mauvaises herbes et le passé » Ama, elle,  écrit, jusqu’au jour où elle décidera de se libérer de cette « mémoire d’encre ». De vivre, d’accepter l’incertitude et de renoncer à l’attente du « retour ». « Je veux danser, libre, et oublier les mots qui m’enchaînent. » Elle a décidé de rejoindre son époux. Pour continuer à être « ensemble ». « C’est tout ce qui compte ». Pour toujours.

Il s’agissait du deuxième roman de Léonor de Récondo, violoniste virtuose qui a publié en 2010, La Grâce du cyprès blanc (édition Le temps qu'il fait). En 2013, elle publie, chez le même éditeur Pietra viva.

 

Edition Sabine Wespieser, 2012, 170 pages, 17€

27/01/2014

Double bonheur

Stéphane Fière

Double bonheur

stephane_fiere.jpgComme aurait dit le Général, ce livre a une apparence : les aventures d’un traducteur du consulat de France en poste à Shanghai. Il a une réalité : les dérèglements identitaires d’un jeune homme, un émule, ambitieux et… amoureux.

Partir en poste pour trois ans au consulat de Shanghai comme traducteur officiel, voilà qui doit faire rêver plus d’un apprenti sinologue en mal de voyage. C’est ainsi que le jeune François Lizeaux débarque dans la capitale économique de la Chine communiste. « Sa volonté d’in-té-gra-tion » est telle, que, d’emblée, il décide de changer d’identité, de se faire appeler Li Fanshe, et de larguer les amarres avec son pays et son passé. François Lizeaux alias M. Li, plus royaliste que le roi, se veut plus chinois que le premier pékin venu ! et l’expérience (la roublardise) venue il se montre, in petto, un tantinet méprisant pour ses collègues du consulat et autres immigrés (euh ! pardon ! « expatriés ») français venus « faire fortune en Chine » : le nouvel Eldorado des Occidentaux aux dents longues. A lire Fière, si le slogan « la Chine tu l’aimes ou tu la quittes » avait cours sous les remparts de la Grande muraille, quelques charters dégorgeant de Pébéas ou pba (Petits Blancs Arrogants) décolleraient fissa.

Sur plus de 350 pages, François Lizeaux raconte, par le menu, le quotidien de sa profession, la vie d’un expatrié français en terre chinoise, ses heurs et malheurs, le réel et les apparences. Une vie professionnelle de larbin surexploité, mécanique et répétitive, agrémentée de week-ends tout aussi monotones : multiplication des rencontres d’un soir, tarifées ou non, galipettes extraconjugales et autre câlineries asiatiques mais toujours sans lendemain, au grand désespoir et courroux de certaines, ouvertes à un mariage potentiellement lucratif. Le vide à Shanghai !

Le jeune français  meurtri par son enfance et son passé hexagonal, va se donner, corps et âme, à son nouveau pays et barbotter dans le monde des apparences. François Lizeaux est donc traducteur. La parabole du traducteur était déjà présente dans Les Bains de Kiraly de Jean Mattern (Sabine Wespieser, 2008). Ici, l’auteur tisse un fil qui relie « l’enfant décoratif qui ne participe pas » à cet homme devenu traducteur, « simple outil » « à ranger après utilisation » comme si, explique le narrateur, « je n’existais plus, puisque de ma bouche s’échappaient des mots qui n’étaient jamais les miens, puisque personne ne me voyait, ne devait me voir, et qu’il n’était même pas imaginable que je puisse avoir une personnalité. »

La posture de Lizeaux s’apparente à  « celle du vaincu d’avance – j’étais comme le crapaud qui voulait goûter la chair du cygne, qui rêve de l’impossible et se meurt de frustration. » Comme on dit du côté de la Kabylie, « personne n’a jamais parlé de lui, il a souillé la fontaine de ses excréments ». Moins scatologique, François Lizeaux va outrepasser son rôle et sa fonction : de traducteur, il se fait interprète, « passeur » : « le vrai pouvoir était-là : comprendre ce qui est inintelligible aux uns comme aux autres. (…) sans moi rien ne se faisait, rien n’avançait ; derrière mon effacement, j’étais en fait au centre de tout » . Ces interprétations étant toujours favorables aux Chinois, il se voyait gratifié de quelques enveloppes au rouge propitiatoire et généreusement garnies.

Double bonheur offre une plongée dans la Chine contemporaine de première main.  Le lecteur pérégrine entre boîtes de nuits, cabarets et autres quartiers branchés pour « expats » assoiffés de plaisirs exotiques et la gargote de la Mère Zhao. Il se familiarise avec l’art de truander partout et n’importe qui autant qu’avec celui de fluidifier (et rentabiliser ) ses relations et réseaux ; ici sans cartes de visite vous n’êtes rien. Il brinquebale entre mensonges et respect des apparences, entre frénésie moderne et attentions à son qi, entre une Chine d’hier et d’aujourd’hui largement fantasmée et une réalité bien plus complexe et plurielle… « Dans la société nouvelle, entre les injonctions contradictoires, entre l’amour et les convenances, entre l’argent et les cinq vertus, comment choisir ? »

François Lizeaux en déséquilibre dans une société chamboulée, va basculer et tomber, par amour, du côté chinois. La douce, la belle, l’exquise, la fine, l’amoureuse et si chinoise An Lili. Journaliste dans le milieu de la mode, elle a de quoi séduire, transporter les cœurs et tourner les têtes « il me manquait quelqu’un pour apprendre à voir » dit François,  « j’ai trouvé ma voix ».

C’est la renaissance. Une nouvelle identité. Abandonnées la France et ses origines. Notre homme est désormais « libre. Délesté ». Le couple convole et le ménage, entre deux assauts amoureux et autant d’auspices taoïstes et de maîtres es Feng shui, se transforme en une machine de guerre obsédée par son cash-flow. Lizeaux se met à faire des extras pour des hommes d’affaires. Il va même espionner pour le compte des Chinois. La cagnotte du ménage grossit, grossit…

Le livre de Stéphane Fière est d’une étonnante puissance. Maîtrisé de bout en bout. Malgré la répétition des journées de labeur (et parfois des nuits) entrecoupées d’imprévus professionnels et de contretemps existentiels, il retient son lecteur. L’auteur offre non pas un double mais un triple ou un quadruple bonheur en variant les registres, en allongeant les phrases ou au contraire en accélérant le tempo. Ces fulgurances du texte permettent d’éviter les répétions, de prendre ses distances avec les faits rapportés, de suggérer quelques humour ou ironie, de marquer une posture de désinvolture, voir un moment de tension, d’inquiétude ou quelques sous entendus… Ce travail sur le rythme s’enrichit d’un vocabulaire abondant et de citations, de paroles, de références culturelles et culinaires chinoises.

« Comprendre son environnement et s’y adapter [constitueraient] les premiers pas vers la félicité ». Dans le jeu de miroir du multiculturalisme globalisé, dans l’entrelacs des relations exotico-béates entre Chine et Occident, Stéphane Fière semble mettre un peu d’ordre et briser quelques illusions. Retour vers le réel !

 

Edition Métaillé, 2011, 355 pages, 18€

 

 

13/01/2014

Où j’ai laissé mon âme

Jérôme Ferrari

Où j’ai laissé mon âme

 

ferrari_jerome_cl_c_dr.jpgVoici un énième roman consacré à la Guerre d’Algérie. Cinquante ans après l’indépendance algérienne, la blessure continue de suppurer. La douleur reste vive et provoque des bouffées de colère et parfois de haine (voir les manifestations qui ont accompagné la sortie de l’inoffensif Indigènes de Rachid Bouchareb). Les horreurs troublent encore les consciences. Il paraît qu’on préfèrerait recouvrir les injustices et les infamies passées d’un voile de pudeur ou de honte. La France se détournerait de cette sale histoire où elle aurait perdu un peu de son âme. C’est du moins ce que l’on entend.

Cette question – qui ne se limite pas au drame franco-algérien - est au centre du roman de Jérôme Ferrari dont l’originalité tient à son écriture : dense, intime, sombre jusqu’à l’oppression, toujours sur le fil du rasoir, en dangereux équilibre au dessus de l’abîme, au dessus de l’enfer.

Trois hommes sont plongés dans le chaudron de la bataille d’Alger. Deux officiers de l’armée française, le capitaine André Degorce et le lieutenant Horace Andreani, et leur prisonnier, un commandant de l’ALN, Tarik Hadj Nacer dit Tahar qui a tout l’air de camper l’historique Larbi Ben m’Hidi.

Degorce est un ancien résistant, torturé par la Gestapo, déporté à Buchenwald. Il a fait l’Indochine où, après Dien Bien Phu, il est passé par les camps de rééducation du Viêt-Minh. Andreani fut aussi de la Résistance avant de partir pour l’Indochine. Les deux soldats s’y sont connus. La fraternité des combats, l’expérience de la défaite, la solidarité et l’attitude de Degorce dans les camps, ont fait qu’Andreani a voué un culte à son supérieur, à tout le moins un dévouement sans failles. Jusqu’à l’expérience algérienne.

Le récit se déroule sur trois journées de mars 1957. Elles sont introduites par trois références bibliques : Genèse, iv, 10 ; Matthieu, xxv, 41-43 et Jean ii, 24-25. Juste les références. Pas les paroles saintes.

La chronique de ces journées lointaines est entrecoupée d’une adresse d’Andreani à Degorce. C’est bien après la guerre, bien après son jugement comme membre de l’OAS qu’Andreani écrit à Degorce. Il évoque leur passé, son attachement à son supérieur et ses déceptions. Il parle de son procès, de la déposition de Degorce, monté en grade… qu’il finit pas traiter de « laquais », un « laquais » qui avait « l’air de réciter une leçon ».

Car au centre du récit, il y a la question, récurrente, de la torture. La torture pratiquée par les uns, les attentats et le terrorisme des autres.

Andreani assume tout ! Au nom de ce que tous les tortionnaires rabâchent depuis toujours : pour faire payer les atrocités infligées aux « nôtres », pour épargner d’autres victimes innocentes, pour arrêter les actions des terroristes…  Pour la victoire. Car seule la victoire pouvait donner un sens « à tout ce sang versé ». Mais Andreani y ajoute aussi la « partialité » et la « loyauté ». « La partialité est le seul recours. Il ne s’agit que de reconnaître les siens et de leur être loyal. » Et, comme « on ne peut pas être loyal sans mémoire », il ajoute : « j’ai toujours su qu’il y avait dans la loyauté quelque chose d’infiniment supérieur à la vérité ».

Depuis « une nuit décisive », à l’âge de seize ans, Andreani a étouffé « les murmures de [son] cœur ». Face à cette position radicale, assumée, Degorce, lui, vacille, doute, tremble. Cela ne l’empêche pourtant pas de se comporter, lui aussi, comme un « fumier », d’exercer des pressions psychologiques sur ses prisonniers et, in fine, de couvrir, par son silence, ce qu’il dit réprouver.

Ses jérémiades, Degorce ne les pose pas seulement sur le trébuchet de son âme, il se confie aussi à Tahar : « je ne suis pas en paix » dit-il. Sa victoire lui est « douloureuse », il n’en est pas « fier », il a honte de lui-même. Et Tahar, plus lucide (mais ici, il a le beau rôle) : « Surtout, capitaine (…) ne pensez quand même pas que vous êtes à plaindre, je vous en prie. Vous n’êtes pas à plaindre. Vous savez, ça. »

Qui serait le plus à plaindre d’ailleurs ? Celui qui assume tout, ou celui qui avance, hagard, à la recherche de son âme perdue, ne croyant plus en rien et souffrant de sa « métamorphose ». Pour l’un comme pour l’autre, une seule destination : l’enfer. Mais la cohérence est du côté d’Andreani, pas dans les atermoiements de robot d’un Degorce consentant à tout et acceptant toutes les promotions. En Algérie, beaucoup ont perdu leur âme(1). « Le monde est un bien piètre pédagogue, mon capitaine, écrit Andreani, il ne sait que répéter indéfiniment les mêmes choses, et nous sommes que des écoliers rétifs, tant que la leçon ne s’est pas inscrite douloureusement dans notre chair, nous n’écoutons pas, nous regardons ailleurs et nous nous indignons bruyamment dès qu’on nous rappelle à l’ordre. » Voilà peut-être l’une des leçons les plus utiles à tirer de cette histoire. Loin de tout sentimentalisme de pure circonstance. Et sans effe

1- Voir notamment : Benjamin Stora & Tramor Quemeneur,  Algérie 1954-1962 : Lettres, carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre, éditions France-Info/Les Arènes 2010 et, sur un plan romanesque, le personnage de Pierre Vermont dans Le Club des incorrigibles optimistes écrit par Jean Michel Guenassia (Albin Michel, 2009).

 

Actes Sud 2010, 154 pages, 17,00€

 

 

 

02/12/2013

La Mer noire

Kéthévane Davrichewy

La Mer noire

AVT_Kethevane-Davrichewy_2092.jpegLa Mer noire raconte l’histoire sur cinq générations (et oui il y a aussi des arrières petits enfants qui traînent dans le récit) d’une famille de réfugiés géorgiens débarquée en catastrophe en 1918 à Leuville-sur-Orge, la Mecque de la communauté géorgienne en région parisienne. A l’heure du nombrilisme identitaire nationale où on se récure l’ombilic pour le rendre le plus propre (le plus pure ?) possible,  on peut se demander si Kéthévane Davrichewy raconte seulement l’exil de ce couple de Géorgiens et de leur deux filles Tamouna et Théa ou, tout simplement, l’histoire, sur près d’un siècle, d’une famille… française. La diversité française, la diversité de sa population et de ses trajectoires, réfractaire à tout slogan de tribune, pointe ici le bout de son nez pour fermer le bec aux dispensateurs autoproclamés d’AOC identitaires.

Certes, La Mer noire charrie les flots de l’exil : la fuite pour cette famille dont le père fait parti du gouvernement qui a proclamé l’indépendance de la Géorgie le 26 mai 1918 ; l’arrivée en France, et son lot de déceptions ; les interrogations des plus jeunes sur l’intégration, « cette barrière à franchir me laisse sans force » dit Tamouna ; l’acculturation davantage que l’assimilation ; les résistances culturelles et l’attachement à la Géorgie, à ses traditions, à sa langue, à sa cuisine ; la tenace distinction d’avec les Russes comme cette différence dans les exils que note Tamouna à propos de Nora, son amie russe  (et oui !) : « sa famille a quitté Moscou. Pour toujours (…). Ils sont juifs. Le retour est inenvisageable, ils ont l’intention de construire une nouvelle vie ici. »  « Nos exils et nos communautés ne se ressemblent pas. Tandis que nous attendons le retour, ils s’installent. »

Les Géorgiens en France ! En voilà une histoire, peu ou pas connue, noyée dans les différentes vagues d’immigration qui, depuis 1918, s’installèrent dans l’Hexagone. Ces Géorgiens sont devenus des Français d’origine géorgienne, sans faire de bruits, ou presque. Et pour cause : pour les premiers arrivés, il n’était pas question d’abuser de l’hospitalité française, certains qu’ils étaient de rentrer au pays au plus vite. La nostalgie n’avait pas sa place à écouter Kéthévane Davrichewy, sûr, qu’un jour ou l’autre, on retournerait au pays. Mais voilà la révolution russe et le Géorgien Joseph Vissarionovitch Djougachvili, dit Staline, en décidèrent autrement. Les exilés se sont fondus dans la communauté nationale.

Ce roman de la migration est aussi un roman français tant il est sûr que bien peu d’histoires nationales et de peuples n’échappent à l’irrigation d’un « sang impur » venu d’ailleurs, un « sang impur » qui abreuve les sillons de la terre de France aussi profondément que celui des roturiers et autres descendants de Gaulois (qui venaient d’ailleurs eux aussi) dont parle la chanson. La chronique familiale ici rapportée parle de mariages, de divorces, de remariages, d’unions mixtes avec un grec ou une arménienne, d’enfants et de réussite professionnelle, des nouvelles générations installées ici et maintenant, sensibles aux luttes des Sans-papiers et qui titillent leurs aînés gagnés par une frilosité certaine pour les nouveaux migrants… La mort a déjà emporté les plus vieux. Quant aux survivants, ils vieillissent. Si elle n’a pas déjà claqué la porte, la vie se retire sur la pointe des pieds, laissant les corps fragiles et les êtres déjà absents : « mourir dans son sommeil, c’est ce qu’elle préfèrerait. Mais tenir jusqu’à l’été. Sentir encore sa chaleur, son parfum sur la peau. »

Tamouna est désormais une vieille femme, lucide, les poumons privés d’oxygène. Son quotidien ne se réduit plus qu’à son appartement et à cette fenêtre ouverte sur la rue et sur la cours d’une école. Plusieurs fois par semaine, Mohamed, le vieil immigré marocain qui travaille à l’épicerie, lui fait les courses et un peu de ménage. « Elle l’écoute, elle le force parfois à dire les mauvais traitements qu’il a subi au palais. Il le dit par bribes avec réticence. Elle se reproche ensuite son insistance. Elle-même ne parle jamais des raisons de son exil ».

A l’occasion d’une soirée d’anniversaire, Tamouna se souvient. Elle est le dernier maillon de ce bout de la chaîne qui court jusqu’à Tsiala, sa petite fille qui « la violente un peu » - comme elle-même le fait avec Mohamed - pour recevoir en héritage la mémoire de sa vieille grand-mère. Tamouna se souvient. Elle laisse remonter à la surface les souvenirs d’une vie longue et troublée. Au centre de ses réminiscences, il y le visage de Tamaz, ce tendre amour né sur les bords de la Mer Noire, toujours présent, aussi fort qu’au premier jour, malgré des destins séparés. Tamaz sera t-il de la soirée ? Elle le souhaite et le craint dans le même mouvement. L’amour est comme un fil ténu qui court entre les femmes de cette histoire. Les plus jeunes demandent à leurs aînées si elles ont connu d’autres hommes que leur mari, si elles se sont mariées par choix ou par obligation. Tamouna s’est posée la question à propos de ses grands parents restés en Géorgie, plus tard, elle a interrogé Dédia sa mère, et aujourd’hui c’est Tsiala qui le lui demande.

Ce très beau texte est le deuxième roman d’une auteure qui est née à Paris en 1965 et qui a puisé dans l’histoire familiale la trame de son récit. Elle y entrelace le présent (la journée et le repas d’anniversaire) et le passé (la lointaine Géorgie, l’exil, Babou et Bébia, les grands-parents restés au pays, le père reparti en Géorgie à qui Tamouna a refusé la dernière étreinte, la noble figure maternelle, le groupe formé avec les quatre cousins et cousines, l’histoire de ce premier et unique amour).

Le récit est écrit selon trois modes de narration : le « je », celui de Tamouna, porte le passé et la mémoire ; un narrateur extérieur dit le présent - comme si, déjà, il fallait laisser la place à d’autres : enfin il y a les lettres écrites par Tamouna à Tamaz - des lettres jamais postées.

L’écriture est brève, délicate, économe, sans «  effusions » comme la personnalité de Tamouna. À la surface de cette Mer noire flotte l’écume du regret, ce « courage » qui a manqué, et la nostalgie d’un triple exil. Celui d’une terre, celui d’un amour et celui du temps qui passe et dont la maitrise ou plutôt l’illusion de sa maîtrise finit par s’évanouir, laissant à d’autres le soin de raconter... A moins que le pays comme l’amour demeurent bien vivant dans le cœur de Tamouna.

 

Sabine Wespieser, 2010, 214 pages, 19 €

04/11/2013

Sympathie pour le fantôme

Michaël Ferrier

Sympathie pour le fantôme

 

FERRIER-MichaëlcHélie-Gallimard.jpgEt si l’on racontait l’histoire de France autrement ? A partir des « fantômes » qui traînent en pagaille dans les armoires nationales. Ces fantômes, loin d’exiger des actes de contrition et de repentance de la part des vivants, manifesteraient leur présence par un désir de « remembrance » et par leur « sympathie » avec les événements d’une histoire plurielle et commune. Comme l’explique Michaël Ferrier, « quand on frappe une touche de piano, un harmonique de la note émise peut correspondre exactement à la fréquence selon laquelle une autre corde a été réglée. Cette corde se met alors à vibrer, à son tour, par « sympathie » (…) Ce phénomène est appelé : « fantôme ». »

Michaël, le narrateur, professeur d’université au pays du soleil levant, anime une chronique à Miroirs de France, une émission culturelle de la TV japonaise. Tandis que l’université s’enflamme pour un colloque, la télévision s’agite pour une émission spéciale. Sur les deux théâtres d’opérations un même thème occupe les esprits, attise les convoitises, flatte les egos et dresse les ergots : l’Histoire de France et l’identité française. Yuko, sa directrice, lui offre de piloter cette émission spéciale. Si côté universitaire, le petit professeur doit faire là où les mastodontes des érudites et vaines causeries internationales lui disent de faire, côté télévisuel, l’animateur iconoclaste a carte blanche.

Michaël propose alors de sortir l’histoire nationale des « cales » d’un récit officiel où l’immigré et l’esclave ne seraient que des « fantômes ». Une histoire racontée par ses marges et une identité libérée d’une introuvable origine et vivifiée de mémoires plurielles au grand dam des experts en « consulting » mais avec le soutien amoureux de Yuko.

Une « Trinité obscure » forme cette corde qui ici se met à vibrer. Il s’agit de trois fantômes de l’Histoire de France : Ambroise Vollard, marchand d’art et découvreur de Van Gogh, Cézanne ou Picasso ; Jeanne Duval, la « Vénus noire » inspiratrice de Baudelaire ; et Edmond Albius, « l’enfant esclave de Bourbon, le marieur de fleurs » qui découvrit comment féconder artificiellement la vanille. Cette trinité, tombée au champ d’honneur de la peinture, de la littérature et de l’économie, ouvre à la France les portes du XXe siècle. « Tout le passé revient, impur : un passé métissé de différents passés, de différentes cultures. Sous toutes ses différentes formes, un passé non conforme. Ce qu’on appelle l’origine est un tourbillon, qui brasse et qui mélange, un héritage sans doute, mais un héritage multiple, mélangé, divisé… c’est un orchestre, un opéra : il faut l’oreille absolue pour l’entendre, c’est un vivier de voix. »

Michaël Ferrier s’en donne à cœur joie. Il brosse des pages drôles et assassines sur l’université et la télé. Ici, « on ne pense pas, on passe ». Là, de « pseudo-groupes de recherche, nids à subventions, colloques désastreux : salades et empoignades… petits-fours, débats… forums… Une énorme masse non pensante » ; et encore : « de vieux et très astucieux ouistitis… Propositeux, noteux, penseux, cérébreux, menteux… ». Il sème des réflexions sur la marche du temps et la modernité de nos sociétés où « les entreprises de dépossession de soi » vampirisent le moindre souci de soi (et la littérature !). Comme dans ses précédents romans, l’écrivain réunionnais installé en terre nippone, évoque Tokyo et le Japon. Les Nippons n’échappent pas à cette résurrection des morts. Le Pays du Soleil levant, si fier de son homogénéité mythifiée, si frileux qu’il préfère vieillir plutôt que de voir des étrangers vivifier ses entrailles centenaires, a oublié, lui aussi, ses mélanges (Sainichi et autres Nikkeijin) et son « impureté » constitutive pour parler comme Destienne.

Avec vivacité et délectation, Michaël Ferrier passe du journal intime au pamphlet, de la biographie au récit de voyage, du roman à la poésie. La langue y est tour à tour brutale, abrupte, drôle, jubilatoire. C’est Léon Bloy à la sauce Gnawa Diffusion ! Ou l’inverse. Eloge de la diversité dans l’Histoire et dans les identités. Eloge de la diversité par les mots et par les phrases. Ce roman, comme la vie, est musical, polyphonique, rien à voir avec le convenable traintrain des pisse-copie et l’existence proprette des pisse-froid. Champagne donc ! Et pout tout le monde ! : « Redonner vie à ce feuilletage étonnant qui forme la nation française. Alors, les époques se télescopent. Alors les racismes volent en éclats. Alors le pluriel revient, dans le lieu, dans la langue et dans les mémoires. » Vous en prendrez bien une coupe ?

Le Prix littéraire de la Porte Dorée, lancé par la Cité nationale de de l'histoire de l'immigration en 2010 a été remis à Michaël Ferrier pour Sympathie pour le fantôme en 2011.


Gallimard, collection L’Infini, 2010, 259 pages, 17,90 €.

 

16/09/2013

Antoine et Isabelle

Vincent Borel

Antoine et Isabelle

 

567807_sans-titre.jpgUne discussion ouvre le livre. Le narrateur – et auteur - se coltine un imbécile, professionnel des médias, qui, expérimentant sans doute ses capacités à « faire le buzz » (ou ramdan en bon français), prétend que les camps de concentration n’ont jamais existé... Après le diner, Michel Ferlié, l’hôte et patron de ses commensaux, resté silencieux durant la passe d’armes, confie au narrateur quelques secrets sur l’origine de sa fortune, héritage d’une dynastie d’industriels lyonnais, Les Gillet. La famille de Michel était dans la chimie. Les gaz rapportèrent gros à ses aînés ; l’ypérite des champs de bataille de la Première guerre mondiale et le Zyklon B des camps d’extermination de la Seconde.

Vincent Borel écrit alors et croise l’histoire des deux familles, celle du narrateur-auteur et celle de Michel. Le récit court de 1917 à 1949. Antonio et Isabel sont les grands parents du narrateur. Quant aux Gillet, ils comptent trois frères, Edmond et son épouse Léonie,  l’héritière des filatures Motte de Roubaix, Paul et Charles.

Avec Antonio et Isabel défilent l’exode rural, depuis Garrucha en Andalousie pour elle, et Miravet en Catalogne pour lui, l’arrivée à Barcelone, la misère, l’exploitation et le mépris du patronat barcelonais, l’éveil politique et l’engagement d’Antonio en faveur de la République. Aux succès électoraux répondra le pronunciamiento franquiste. Avec un luxe de détails, qui collent au plus près du quotidien de ses personnages, Vincent Borel raconte l’histoire de l’Espagne et de la « guerre incivile » dans la Barcelone des années 20 et 30. Aux atrocités de la guerre succédera l’exil vers une France où, en 1936-1937, par « lâcheté », « le front populaire français [avait achevé] de poignarder son frère espagnol » écrit Vincent Borel. Après la dure expérience des camps de concentration, ici celui de Septfonds ou celui du Pont la Dame dans les Hautes-Alpes, Antonio s’engage dans la Légion étrangère pour poursuivre le combat contre le fascisme, cette fois contre l’envahisseur allemand. Prisonnier, il est expédié à Mauthausen. C’est-là que furent déportés 7297 républicains espagnols. 4761 n’en sont pas revenus. Ici, l’écrivain laisse la place au témoignage d’Antonio. Son grand-père.

L’homme incarne cette incroyable force et volonté de ces Républicains espagnols qui jamais ne baissèrent les bras et ne courbèrent l’échine. « Les républicains ? Des durs à cuire, têtus, solidaires et sans la faille d’un soupçon dans leur haine du fascisme. » Le fascisme ayant plusieurs visages, Antonio, devenu Antoine à sa naturalisation, continuera, jusque sur son lit de mort, à le combattre et à en dénoncer les résurgences.

En parallèle, Vincent Borel raconte la saga des Gillet, famille d’industriels lyonnais donc, placée en cinquième position sur la liste des 200 familles possédant la France établie par L’Humanité. Avec les richissimes Gillet, se dressent les ors glorieux d’un empire industriel qui cachent des secrets honteux d’où s’exhalent des remugles funestes d’ypérite et de Zyklon B. Famille de républicains espagnols d’un côté, famille d’industriels français de l’autre servent à rappeler les luttes et les conflits d’intérêts, pour le dire par euphémisme, entre le monde ouvrier d’une part, le patronat, les cercles de la finance et leurs affidés politiques de l’autre. Histoire de deux mondes, de deux conceptions du monde et de leur confrontation. Les combats pour la liberté et la justice pour les uns, le monde comme une marchandise pour les autres. A l’exigence de solidarité des premiers répondent l’arbitraire et la condescendance de la charité des seconds. Vincent Borel maîtrise son affaire. Il est capable de recréer un monde, de redonner vie à une période, de placer son lecteur au centre de milieux sociaux différents, de sortir le grand angle pour plonger dans le quotidien de ses personnages et des cercles décrits. La documentation est prodigieuse, encyclopédique, et la curiosité gourmande le tout est mitonné aux petits oignons par une langue virtuose, riche, et dont le souffle faiblit rarement.

Avec la même précision et méticulosité qu’il brosse le tableau des conditions et des revendications des ouvriers catalans, il décrit, par le menu la naissance d’un empire industriel et sa puissance. Il lève le voile sur les dessous obscurs de cet empire industriel de soyeux et de chimistes lyonnais. Tout y passe : les inventions (la viscose, le nylon, les engrais,  mais aussi l’ypérite) et le travail des créateurs ; les stratégies de développement, les alliances, en France avec les Perret, les Carnot et autres Poulenc, en Allemagne avec Ruepell, IG Farben, Dupont de Nemours aux USA ; les accointances entre les milieux de la finances et de l’industrie et celui de la politique. Il montre aussi comment les Gillet vendirent du gaz aux nazis.

C’est un pan entier de l’histoire du XXe siècle que décrit Vincent Borel : celui de la constitution des premiers empires industriels, préfiguration d’une mondialisation naissante et d’une société de consommation, la rentabilité a tout crin et le taylorisme au service de l’argent roi, celui aussi des revendications (et des divisions) ouvrières, des sacrifices consenties pour une société plus juste et plus solidaire.

Il faut lire Antoine et Isabelle, pas seulement pour sa valeur intrinsèque, l’histoire et la littérature. Il faut le lire aussi pour ses nombreuses résonnances avec l’actualité : qu’il s’agisse des débats sur les impasses de la croissance et sur le choix de la société à construire, de la (re)montée des fascismes en Europe, des pratiques et de la corruption des classes dirigeantes, de l’immigration et de son inscription dans la construction nationale ou des identités déracinées. L’immigration traverse le roman. De l’exode rural des aïeux vers Barcelone, en passant par la Retirada, jusqu’à l’utilisation des immigrés et autres « indigènes » de l’empire colonial comme force de travail et de division par le patronat français ou comme chaire à canon pour la défense de l’Empire. Ainsi les frères Gillet, comme nombre de leurs illustres collègues, n’hésitèrent pas à employer une main d’œuvre étrangère en caressant le doux espoir de diviser leurs ouailles laborieuses et par trop remuantes : « Aucun des frères Gillet n’a vu monter ce danger-là. Ils s’imaginaient que tant d’êtres et de cultures écarteraient la tentation rouge propre à l’ouvrier français depuis les péans de Jean Jaurès. Et voilà que ces milliers d’Arméniens, d’Italiens, d’Ukrainiens qu’on supposait inatteignables sont à présent manipulés par les agents de Moscou. »

Force de travail mais aussi chaire à canon : tandis que « los Moros » de Franco soulagent leurs humiliations sur le dos des Républicains, en 1940, les tirailleurs sénégalais se sacrifient en France face aux blindés SS… « Nos nègres se sont bien battus, songe Léonie, et surtout dans les temps opportuns. Que le Ciel en soit remercié, cela nous donne un peu de marge. Nous ferons dire une messe à la bravoure de nos colonies. »

Mais voilà, aucun pays, aucune identité, aucune classe sociale n’est d’une pièce ou immuable. Ainsi, « au village d’Aspres, les républicains [espagnols] suscitent une curiosité bon enfant, voire de l’empathie. Cette France-là a voté pour le Front Populaire, elle s’est émue du sort fait à la république durant les mille jours de sa guerre incivile. Cette France-là est loin de Paris, des intrigues de la Chambre et du Quai d’Orsay, des atermoiements de Daladier, des trahisons de l’industrie, des manigances des états-majors. »  C’est sans doute à cette France-là qu'appartient Vincent Borel. Une France qu’il contribue à renforcer, lui, le petit-fils d’Antonio et d’Isabel devenus Antoine et Isabelle à leur naturalisation. Il y a quelques années, le rejeton français a obtenu la nationalité espagnole. Filiation et affiliation cheminent au gré des événements historiques et des existences. C’est aussi de cela dont parle ce roman consacré à une longue page de l’histoire du siècle passé. Une page qui fait l’histoire présente.

Né en 1962 à Gap, Vincent Borel a notamment publié chez Sabine Wespieser,  Baptiste (2002), Mille regrets (2004), Pyromane (2006) et Richard W (2013)

 

 

2010, éditions Sabine Wespieser, 489 pages, 24€

11/09/2013

La Petite Malika

Mabrouck Rachedi, Habiba Mahany

La Petite Malika

 

habiba-mahany-et-mabrouck-rachedi.jpgCelles et ceux qui apprécièrent Le Petit Malik de Mabrouck Rachedi, ne seront pas déçus de ce livre dont l’héroïne est cette fois une « petite Malika ». Même propos ici : suivre les pérégrinations existentielles d’une enfant puis d’une adolescente et enfin d’une jeune fille, française, issue de l’immigration - comme il faut, encore et toujours, ajouter -, et des « quartiers » dits « sensibles » ou autres « cités » de « banlieue » - comme il faut, encore et toujours, le signaler… Pour écrire ce nouveau roman, Mabrouck Rachedi, auteur du remarqué Le Poids d’une âme, s’est adjoint les services (ou alors est-ce l’inverse ?) de sa sœur, elle-même auteure de Kiffer sa race. Le frère et la sœur sont publiés par le même éditeur.

On y retrouve la même touche pour évoquer ce qui, dans la société française continue d’échauffer le vulgum pecus et le politique soucieux de flatter ce qu’il croit être l’opinion de ses ouailles électorales : la banlieue, ces jeunes français un peu trop à part, les assignations à résidence identitaire et autres préjugés qui font mal et plombent le quotidien des intéressés aussi certainement que le dynamisme d’un pays. Mais voilà, nos deux auteurs, n’écrivent pas pour faire pleurer dans les chaumières, ou dans les HLM. Ils ne se la jouent pas « victimes », « indigènes », « seuls contre tous » et tout le toutim. Cela n’empêche nullement ce roman de dire (et de dénoncer) les discriminations et autres travers de la banlieue (et au-delà). A l’heure où les caquetages nourrissent les opinions les plus contraires, Mabrouck Rachedi et Habiba Mahany aide à réfléchir en racontant l’histoire de cette jeune française sur un mode amusant, un brin persifleur. Malika incarne un parcours de « réussite », du moins dans son acception sociologique - pour ce qui est de la philosophie de l’existence… libre à chacun de faire sa popote.

Malika est une surdouée. Elle lit Omar Khayyam à l’âge de sept ans – excusez du peu. A treize ans, elle s’abreuve de philosophie sur un lit d’hôpital pour surmonter une obscure maladie qui devait la condamner et termine son parcours scolaire (du moins le premier, car il y aura un second) à l’ENA. Et oui ! semblent dire nos chers auteurs : il n’y a pas que des cancres là où vous savez et chez les enfants issus de ce dont vous vous doutez… C’en est presque une évidence. Pire ! un lieu commun. Et pourtant, il n’est pas certain qu’il ne faille encore et toujours le dire, le répéter pour le faire entrer dans certaines têtes…

Le texte est enlevé, file entre dialogues et descriptions, marie les registres du langage. Tout cela est léger et plutôt plaisant. Mais derrière ce parcours – qui n’a rien d’exceptionnel – La Petite Malika rappelle, opportunément, que l’école est peut-être le seul ticket gagnant aujourd’hui et que le mépris affiché - par certains jeunes notamment – pour l’institution et le savoir est le meilleur moyen de rester sur le quai. Les premiers en langage SMS seront les derniers au cours de français…

Nos deux acolytes s’amusent à étriller quelques uns de leurs contemporains et quelques unes de leurs (mauvaises) manières : ainsi le tintamarre sur la diversité devient un fond de commerce lucratif et l’intégration reste un mystère pour ces jeunes nés en France. Le machisme, l’homophobie, les fermetures communautaires ou encore les guéguerres entre bandes de quartiers différents, comme les assignations à résidence « culturelle », identitaire » ou « géographique » sont pointés du doigt au détour de nombreux épisodes qui constituent le quotidien de la jeune Malika.

Les chibanis, depuis quelques années, retrouvent des couleurs chez les plus jeunes. Ici, le lecteur croise la figure d’un grand-père ou celle d’un vieil immigré rencontré dans un bureau de Poste. Que retenir de leur expérience ? Qu’il faut « rester soi-même » et être digne… La Petite Malika est une française et le revendique. Crânement ! Contre les imbéciles qui ne l’ont pas compris, contre ceux aussi qui, autour d’elle cette fois, la regardent comme si elle était « une gogole » et l’excommunient à coup de : « honte sur ta famille sur sept générations ».

 

Edition Jean-Claude Lattès, 2010, 237 pages, 16,50€

 

Photo : Habiba Mahany et Mabrouck Rachedi au festival Rue des livres à Rennes, édition 2012

 

02/09/2013

Amours et aventures de Sindbad le Marin

Salim Bachi

Amours et aventures de Sindbad le Marin

 

AVT_Salim-Bachi_8792.jpegMais la France n’est plus rien, c’est pourquoi on la cherche partout… une vieille idée disparue, enfouie sous une carpette par une femme de ménage, une musulmane en burqa, par exemple, ou alors un Africain polygame, une racaille de banlieue, un Carthaginois en exil.” Et toc ! Car il ne faudrait pas réduire ce livre à l’enchantement d’une prose élégante et vigoureuse ou à l’ingéniosité d’un récit qui mêle les temps et les genres littéraires. Salim Bachi a aussi écrit un roman vachard et misonéiste. Celui d’un exilé impuissant face au spectacle du monde : “Je n’échappais pas aux drames de l’homme sans attaches, allant de port en port, ballotté par son désir, exilé du perpétuel exil.”

Ecrivain algérien de 42 ans, débarqué en France en 1997 pour des études de lettres à la Sorbonne, ci-devant pensionnaire de l’Académie de France (Villa Médicis) à Rome, Salim Bachi aime les contes, les récits antiques et la mythologie. Il en use pour brasser les genres et les temps et éclairer la lanterne de ses contemporains. Ainsi, après Homère dans Le Chien d’Ulysse (son premier roman paru chez le même éditeur) ou La Kahéna qui donnait le titre de son deuxième roman, le voici à fricoter du côté des 1001 nuits, de la légende des 7 dormants et de Carthage. Et là, Salim Bachi s’en donne à cœur joie, sautant allègrement du XXIe siècle au VIIIe siècle, passant de la Bagdad d’Haroun el Rachid à la Florence, Rome ou la Sicile du « Golem », filant de « Carthago » (Alger) de « Chafouin 1er » à Paris, capitale de la « république de Kaposi », « président d’opérette » et « matamore ».

Il enjambe les siècles et les espaces aussi lestement que son héros bécote les donzelles ; brunes, blondes ou rousses, ad libitum. Sindbad, singulier harraga des temps modernes, campe la réplique de son « double oriental ». Assoiffé de voyage et d’amour, il raconte ses tribulations d’exilé sur le continent européen et ses consolations dans les bras et entre les jambes de femmes aimantes. « Combien d’émigrants avaient subi un terrible sort pour avoir lutiné la fille d’un autochtone ? ». Trop sans doute, mais qu’importe ! Sindbad aimera et sans compter encore : Vitalia, la Calabraise ; Giovanna, la Romaine ; Béatrice piquée de Stendhal ; Jeanne et Pauline, les écrivaines ; Liza la réceptionniste de Messine ; Caline la « fine goélette » de la Sorbonne ; Mazarine l’effrénée philosophe ; Crinoline, femme fontaine ; Zoé rencontrée devant L’Origine du monde ou Thamara avec qui il visitera Damas et Alep. Le tour de force de Salim Bachi est de décrire à chaque fois des scènes d’amour différentes et de renouveler, pour chacune, les images et les émotions.

En terres d’exil, Sindbad croise Robinson. Son double intermittent, un Sénégalais facétieux. Avec ces deux gaillards défilent, parfois en des dialogues à se tordre, les heures sombres et lumineuses de l’immigration, les frilosités de l’altérité, le cirque des identités, les peurs occidentales ou les obscènes bondieuseries. “Ce n’était pas commode pour moi ni pour Robinson de se voir traiter de potentats en devenir : nous avions fui la tyrannie d’Ubu, le Grand Inquisiteur et le Mollah Capital. C’était triste d’être balancé dans le même sac en Seine, avec les agitateurs du voile, les dévorateurs du Coran, les septembristes d’Oussama… Mais c’était cela, l’Occident, une capacité infinie de faire des généralisations.”

Sindbad et Robinson découpent de larges tranches de la vie et du quotidien de l’immigration : le pourquoi des exils, (« l’enfer des indépendances ratées »), les dangers de la traversée (« Carthago était prodigue en marins désespérés »), la servitude imposée au clandestin, les représentations et les peurs de l’islam qui suintent de quelques esprits occidentaux et de bulles pontificales, l’envahissante religiosité (« Peux t-on croire en la foi qui s’affiche ? »), l’histoire, celle du 17 octobre 1961, les ambivalences de la relation à l’autre ou la « bêtise » des temps modernes…

Salim Bachi dépoussière le genre, l’universalise. Il ouvre ses fenêtres sur le monde et invite les plus beaux esprits. La figure de Leonardo Sciascia traverse le récit, accompagnée ici ou là par Rainer Maria Rilke, Apollinaire, Héloise et Abélard, Dante, al Maari ou Al Mutanabbi, Aimé Césaire plutôt que Senghor mais aussi Caravage, Raphaël, Fra Angelico, Ingres ou Picasso. Cela est fait sans afféterie, décochant même quelques salves assassines et misonéistes contre les touristes, internet (« c’est cela l’avenir démocratique : une grande palabre au coin du Net »), les critiques (« les vertus cardinales d’un bons critiques : l’hypocrisie et la bienveillance »), les bobos, la Villa Médicis ou la « créolité et autres niaiseries »…

Salim Bachi mêle, emberlificote les contes, les références culturelles, le présent et le passé au point parfois de rendre perplexe son trop méticuleux lecteur. L’écrivain aime à jouer avec la langue. Chaque roman semble être l’occasion d’une écriture nouvelle. Ici, Salim Bachi déploie un style élégant, racé, léger, primesautier. Parfois, la phrase vagabonde, acrobatique mais toujours tenue et vigoureuse. Vacharde, elle peut aussi provoquer amusements et rires quand elle porte les dialogues entre Sindbad et Robinson ou se joue du « français des écoles » du pauvre Hérode

Tout cela est déjà loin, quand Sindbad fait la connaissance de Personne et de son terrible chien. L’étrange vieillard est sorti du néant, d’un conte, d’une sourate du Coran, sorti du tréfonds des âges. Le vieillard, témoin de toutes les violences infligées par l’Histoire à un peuple et à sa terre, est accompagné d’un chien menaçant. Sindbad, citoyen contemporain d’un pays de malheur a t-il rendez-vous avec son destin ? Celui de la légende des 7 dormants par sa grand-mère racontée ? A moins qu’il ne s’agisse d’un de ces secrets dont regorge « Carthago »…

Gallimard, 2010, 271 pages, 17,90 €

14/05/2013

Parle-leur de batailles, de roi et d’éléphants

Mathias Enard

Parle-leur de batailles, de roi et d’éléphants

 

214233-mathias-enard.jpgBref récit que ce Parle-leur de batailles, de roi et d’éléphants de Matthias Enard consacré au séjour de Michel Ange à Constantinople mais riche de suggestions qui ouvrent sur autant d’horizons culturel, artistique, politique, géographique ou amoureux.

Nous sommes en 1506, Michel Ange las des atermoiements pontificaux se rend, en tapinois tout de même, à Constantinople, pour y servir le sultan Bayazid. Délaisser ainsi la Croix pour le Croissant pourrait lui en coûter. Et cet entre deux, entre un ici et un ailleurs, ne pas être davantage du goût des uns et des autres…

Le Grand Turc souhaite construire un pont entre Constantinople et le Péra. Un ouvrage que le maestro de la Renaissance doit dessiner et jeter au dessus de la Corne d’Or. Vrai ou inventé, ce court épisode dans la vie de l’artiste du XVIe siècle sert le romancier du XXIe siècle. Mathias Enard y puise la matière à de nombreux sujets ou évocations et enjambe les siècles pour mieux se retrouver dans le sien. Il fait de Constantinople l’autre personnage de son roman. Les rapports entre la chrétienté et l’islam - de la lointaine Andalousie jusqu’au cosmopolite Péra en passant par les amours d’une entreprenante danseuse musulmane androgyne et de l’artiste chrétien un brin inhibé - courent tout au long du récit. L’altérité inspire Michel-Ange qui aime à se promener et « engranger des images, des visages et des couleurs » pour ses œuvres à venir.

Le Michel-Ange de Mathias Enard se révèle orgueilleux, vaniteux, colérique, bourru, sûr de son génie, sale et laid, ce « Franc malodorant » «  avait sa propre face en horreur ». Angoissé par la mort, il s’endort assis, « parce qu’il a peur de l’image de la mort que confère la position allongée ». Désargenté, Michel-Ange doit déjouer les jalousies et les intrigues de ses rivaux que sont Raphaël et l’architecte Bramante.

L’artiste, descendu de son piédestal, humanisé, devient un pion chétif dans les jeux et rivalités de pouvoir, et partout, il doit essuyer vexations et rebuffades, « sous tous les cieux il faut donc s’humilier devant les puissants. » Les mystères de la création sont rythmés par de longues périodes sèches, marquées par les réluctances de l’esprit, suivies de fulgurances créatrices. Pourtant, d’instinct, Michel-Ange savait qu’il réussirait là où son aîné, Léonard de Vinci, malmené ici, avait échoué. Il a compris, lui, « que l’ouvrage qu’on lui demande n’est pas une passerelle vertigineuse mais le ciment d’une cité, de la cité des empereurs et des sultans. Un pont militaire, un pont commercial, un pont religieux. Un pont politique. Un morceau d’urbanité. »

Le sculpteur florentin est chaperonné par Mesihi de Pristina, « Le poète démuni, ivrogne et sans protecteur » par ailleurs secrétaire du grand vizir. Poète au « visage d’ange », secrètement amoureux du Maître, lui-même « (…) surpris de s’entendre aussi bien avec un infidèle ». Parle-leur de batailles, de roi et d’éléphants est un livre de l’entre-deux, entre Orient et Occident, entre islam et chrétienté, entre art et pouvoir, entre liberté et soumission, entre fidélité et trahison, entre caresses et rudesses, entre désir et interdit : « Je ne te connais pas étranger. (…) Prends un peu de ma beauté, du parfum de ma peau. On te l’offre. Ce ne sera ni une trahison, ni un serment ; ni une défaite, ni une victoire. Juste deux mains s’emprisonnant, comme des lèvres se pressent sans s’unir jamais » murmure la danseuse à l’oreille de l’artiste.

Mathias Enard sait tenir les rênes d’une narration qui pourrait s’emballer à dévaler ainsi les pentes de l’Histoire, de l’Art et de la Politique. La langue, concise et chaloupée, charme autant par sa poésie que par la matière que porte chaque phrase.

Parle-leur de batailles, de roi et d’éléphants a reçu le 23e Prix Goncourt des lycéens succédant ainsi à l’excellentissime Club des incorrigibles optimistes de Jean-Michel Guenassia (Albin Michel). Un prix de référence donc !

Actes Sud, 2010, 154 pages, 17 €